‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 105 sur 115 · I. — Ce quHl faut éviter · texte numérisé non relu

I. — Ce quHl faut éviter

* Au premier chef, il faut éviter la médisance. La médisance ! quel mal épouvantable pour une communauté !... Il y en a de deux sortes : il y a celle qui est le fruit d'une certaine malice, qui procède d'une passion secrète et mauvaise, d'une jalousie, d'une rancune (mais pourquoi disons-nous ceci? 2e fléau peut-il exister dans un lieu saint, comme l'est toute

1 Unusqiiisqiie vestrum proximo suo placeat in bonum, ad œdificationem Pom., XV, 1).

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maison religieuse?...) et il y a la médisance qui est simplement le fait ou d'un travers de caractère ou d'une sotte habitude, ou accidentellement d'un sentiment froissé.

On comprend qu'évidemment ces deux genres de médisance n'ont pas la même gravité. Disons quelques mots de chacune d'elles.

Quant à la première, nous ne savons s'il serait possible de rapporter ici toutes les malédictions et tous les anathèmes que l'Esprit-Saint dans les Ecritures, et les saints de tous les siècles, les saints qui ont vécu en communauté surtout, ont lancés contre ce mal hideux qu'on appelle la médisance.

Ecoutons l'Esprit-Saint :

€ Celui qui médit en secret et l'homme à deux langues seront maudits , parce qu'il jetteront le trouble parmi plusieurs qui vivaient en paix.

« La langue d'un tiers, qui se met entre deux amis pour les diviser, en a renversé plusieurs, et elle les a dispersés de peuples en peuples.

« Elle a détruit des villes fortes pleines d'hommes riches, et elle a fait tomber les maisons des grands.

« Elle a taillé en pièces les armées des nations les plus puissantes, et elle a défait les peuples les plus vaillants.

« La langue médisante a divisé les personnes les plus unies ; elle a fait bannir les femmes fortes, et elle les a privées du fruit de leurs travaux.

« Celui qui l'écoute, cette langue maligne, n'aura point de paix, et n'aura point d'amis sur qui il puisse se reposer,

« Le coup de verge fait une meurtrissure, mais le coup de langue brise les os.

« Il est bien mort des hommes par le tranchant de l'épée, mais il en est mort bien davantage par leur propre langue.

c Heureux celui qui est à couvert de la langue malignf^, à qui sa colère ne s'est point fait sentir, qui n'a point attiré sur lui son joug, et qui n'a point été lié de ses chaînes I

« Car son joug est un joug de fer, et ses chaînes sont des chaînes d'airain.

<' La mort qu'elle cause est une mort très malheureuse et le tombeau vai.t mieux qu'elle.

« Elle durera quelque temps, cette langue maligne, mais non pas toujours ; elle régnera dans les voies des injustes, mais elle ne consumera point le juste dans ses flammes.

« Ceux qui abandonnent Dieu seront livrés à cette sorte de langue ; elle brûlera dans eux sans s'éteindre ; elle sera envoyée contre eux comme un lion, et elle les déchirera comme un léopard.

« Bouchez- vous les oreilles avec des épines, et n'écoutez point la méchante langue ; mettez a votre bouche une porte et des serrures, et ne Touvrez que fort à propos.

« Fondez votre or et votre argent, et faites-en une balance pour peser vos paroles : et employez ce que vous avez de plus précieux à faire un juste frein pour retenir votre bouche^ »

Ecoutons maintenant saint Bernard expliquant les paroles du Psalraiste : « Enfants des hommes, vos dents sont des lances et des dards, votre langue est un glaive aigu (Ps. lvi). Cela est parfaitement vrai, car la langue du médisant est une épée à deux et même à trois tranchants. Cette langue c'est-elle pas une lance ? Oui c'est une lance, et une lance très perçante : d'un seul coup elle traverse trois personnes. N'est-elle pas une vipère ? Oui, la vipère la plus venimeuse ; d'un souffle elle empoisonne trois âmes. Le prophète dit en-

iikcli.,xxvm, 15-29.

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core . c Ils fligiiisent leur langue comme le serpent, leurs lèvres distillent le venin de l'aspic, » Le proph(He compare la langue du médisant à celle du serpent. La langue du serpent pique et tue; il ne pouvait choisir une meilleure comparaison, pour faire comprendre les maux que cause la langue du médisant'. »

N'insistons pas. Evidemment un tel mal est irl'S rare dans les maisons religieuses. Et nous croyons (nous espérons même) que pour le bien et la paix des âmes simples et droites qui habitent les saintes maisons, le Seigneur ne permettra pas que ces membres pourris (comme les appelle Notre-Seigneur lui-même dans une vision à la bienheureuse Marguerite-Marie) qui sont infectés d'une telle lèpre, meurent sous l'habit religieux ; mais ils seront rejetés par un juste châtiment et rejetés parmi ceux dont saint Bernard a dit, dans un autre endroit :

« Le démon fait de leur langue son trône , et il les agite, quand il lui plaît, pour leur faire jeter un venis mortel. »

Le second genre de médisance, moins grave que celui dont nous venons de parler, n'est malheureusement pas impossible, dans les communautés les plus ferventes. 11 y a toujours quelque membre qui ne suit pas le mouvement général et qui pèche tantôt contre une vertu et tantôt contre une autre ; or, la charité est peut-être la moins respectée. Voici un frère, une sœur qui ne nous plaît pas. Pourquoi? Ce n'est pas toujours facile à dire et surtout à avouer. Nous disons, avec un peu de dissimulation, que c'est son air, son langage, que ce sont ses manières. Mais au fond, nous ne l'aimons pas, parce que nous manquons d'humilité, d'esprit de foi eu de patience. Qui sait même si le secret ressort de

* S«pm. de eustodia linguce, etc. — Pobabil. inter. supp.

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?ette disposition à son égard n'est pas quelque sentiment de jalousie dont notre orgueil ne veut pas convenir?... Quoi qu'il en soit, st quelqu'un, autour de nous, en dit un peu de mal, nous éprouvons spontanément, involontairement, un certain plaisir; et si personne ne dit cette parole déplacée, sotte et misérable, c'est nous, par surprise, par irréflexion, c'est nous qui jetons avec plus ou moins d'injustice le blâme sur ce frère, sur cette sœur.

Il ne faut jamais se pardonner un tel défaut; il faut le poursuivre à outrance, il faut absolument et à tout prix le vaincre.

S'il était une habitude, il faudrait, nous osons le dire, que la communauté tout entière se mit à l'œuvre pour en délivrer le membre malheureux qui serait atteint d'une si détestable infirmité : les Supérieurs par leurs avis, leurs réprimandes, leurs incessantes pénitences ; les égaux par d'impitoyables proclamations au Chapitre des coulpes, et par tous les autres moyens que la charité fraternelle suggère.

La médisance est un grand et triste mal. Eh bien ! à notre avis , il en est un plus détestable encore : c'est celui que fait l'imprudent Religieux qui répète une médisance. Cette parole : « Un tel a dit^eci ou cela de vous, > est plus redoutable qu'un coup d'épée empoisonnée ; et si ce malheureux ajoute : « Mais, de grâce ! ne dites pas qu'on vous l'a rapporté ni de qui cela vient, * c'est l'épée empoisonnée que l'on retourne dans la plaie saignante ; et nul ne peut prévoir combien de temps va saigner cette plaie vive et profonde; ce sera peut-être pour toute une vie. Quel désordre ! Nous ne craignons pas de dire que c'est une invention de l'enfer.Le mal qu'il peut faire est incalculable. Une communauté tout entière peut en être bouleversée. L'Esprit-Saint

appelle celui qui sème la discorde entre les frères un apostat et un homme digne de la détestation de Dieu* ; et saint Grégoire, pape, rappelant la béatitude des pacifiques, où il dit qu'ils seront appelés les enfants de Dieu, conclut qu'il faut appeler ceux qui sèment le trouble dans le cœur de leurs frères, les enfants de Satan ''^.

Saint Augustin a fait, au contraire, l'éloge qu'on va lire de sa mère sainte Monique. Rappelons-le, comme pour nous reposer de la pénible impression que fait sur l'âme ce qui Tient d'être dit.

« Ma mère avait une manière de faire si pacifiante, que, quelque fussent les paroles qui lui avaient été dites par des personnes en désaccord (ce qui arrive lorsque, sous l'impression de la colère on se porte à parler mal à un ami présent d'un ennemi absent), elle ne rapportait à l'une et à l'autre des personnes désunies que ce qui était de nature à amenei au plus tôt une réconciliation^. »

Les paroles médisantes ne sonX r.as les seules au'il faut éviter H faut se carder avec soin ae louies celles qTii, t>iU3 ou moins sérieusement, blessent la délicieuse et délicate vertu aui est l'expression la plus aimable de la chanté mu» luelle, la coraialité ; venu précieuse que saint t^ rançois ae Salle appelait l'essence de la vraie et sincère amitié, et qu/ convient particulièrement aux Religieux, « parce que, dit-il, l'amour qu'ils ont entre eux est une amitié non commune mais cordiale, c'est-à-dire une amitié qui a son fondement dans le cœur"*. »

Nous dirons donc au Religieux qui ne veut jamais blesser la cordialité : Quand vous entrez en récréation , prenex

1 Prov,, VI, 1 i, 16. — 2 Paslor., m p. admon. 24 (Patol., t. LXXVII , cal. 92). — (t Gooftiss., liv. IX, cap. IX. — *EHtr»tien* spiritutls, 4* ciiirelieji.

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garde aux dispositions d'àme et de corps d.ins lesquelles vous êtes. Vos paroles vont s'en ressentir. Si vous êtes fatigué, souffrant, trouble par quoique peine intérieure ; si dans la matinée vous avez été froissé, blessé par quelque procédé que vous vous imaginez n'être pas assez délicat; si vous avez pris facilement scandale de la conduite de votre prochain.... prenez garde ! il est bien a craindre que vos paroles ne manquent de suavité. Vous êtes menace de vous laisser aller à quelque ton sec, à des expressions froides, brèves, à je ne sais quoi de tendu, de heurté, de peu ave • nant. Et tout cela ne convient pas entre frères.

Si vous abordez ce frère dont la conduite a été, pour votre imparfaite humilité, une épreuve trop forte , ne lui parlez pas sans avoir invoqué intérieurement la suavité et la douceui du Cœur de Jésus, et de celui de sa sainte Mère. Autrement^ votre parole manquera de bonne grâce ; si votre frère n'est pas plus parfait que vous , la conversation tournera mal ou sera singulièrement insigniâante.

Si vous êtes de bonne humeur, observez-vous aussi, quelle que soit la cause de cette bonne humeur : un succès obtenu, une bonne parole qui vous a été dite , ou même une grâce sensible dont vous avez été visité. Un peu de modération vous est nécessaire; sans cela vous risquez d'être léger, irréfléchi et intempérant dans vos paroles.

Si vous avez la démangeaison de faire quelque trait d'esprit, surtout s'il est fait aux dépens de la tout aimable cordialité, abstenez-vous-en absolument. La réputation d'homme d'esprit est bien peu de chose dans une communauté d'hommes ; la réputation de femme d'esprit, dans une communauté de femmes, est tout autant qu'une accusation de mondanité.

Ne contestez jamais avec personne. « Ne contestez point

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de paroles , dit saint Paul à Timotliôe ; car cela ne sert qu'à scandaliser ceux qui écoutent ». » Saint Jnan Climaque disait que l'opiniâtreté, même dans la défense de la vérité, vient du démon *. Il est sans doute des choses qui sont discutables et sur lesquelles il est permis d'avoir une opinion personnelle et de suivre son goût, son attrait; mais quel profit retirerons-nous et quel profit retireront nos frères de notre manière de voir ou de juger?... Le profit sera au contraire dans notre abnégation. N'oublions pas qu'il est très rare que la gloire de Dieu soit attachée au triomphe de nos opinions personnelles.

Voilà en général ce q'u'il faut éviter, pour ne pas blesser la charité dans les paroles. Quant à l'extérieur et aux manières qui lui sont contraires, nous n'entrerons ici dans aucun détail. Ce que nous avons à dire dans le chapitre suivant, des règles de la charité à cet égard, nous apprendra très clairement ce qu'il faut éviter, en nous rappelant ce qu'il faut faire.

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