CHAPITRE XII
lA NÉCESSITÉ DE LA VERTU d'OBÉISSANCE
Que l'obéissance soit nécessaire, absolument nécessaire et indispensable au bien des communautés, c'est de toute évidence. Comment vivraient-elles sans cette vertu? Une société quelconque serait-elle possible un seul jour sans cet esprit de subordination dans les membres qui la composent?
1 Entretiens spirituels , xv. — 2 Entretiens spirituels , \i. La même pensée est dans saint Grégoire le Grand ; on dirait même que le saint Evèqiie do Genève n'a fait que le traduire. Quijussiiscaruemreficitinvitusjejnniiprœmiuni dnvoiione promeruit, et amplioi'em mercedem obedieniice mandiicando conquin tivit. In I libr. Reg. libr. U, cap. iv ; Patrol., t. LXXIX, col. 133,
Mais quand il s'agit d'une société qui existe bien plus pat les liens de Tesprit et du cœur que par les relations extérieures, il est plus clair que la lumière du jour qu'il faut pour le bien, le vrai bien de ces sortes de sociétés, la pratique très exacte de l'obéissance.
La pauvreté est la richesse des communautés, — la chasteté en est la gloire, — la charité mutuelle, la joie, — et l'obéissance, la force, la prospérité, la vie.
Si l'on compare la vie religieuse à un édifice, l'obéissance en est le fondement qui le soutient, le ciment qui en maintient les pierres, et enfin toute la solidité. C'est le langage des saints, de saint Bonaventure en narticulier, de sainte Térèse et autres^
Si on la compare au corps humain, elle en est la santé, la vigueur, l'énergie, la beauté, la plénitude de la force, en lin mot l'âme qui lui donne la vie.
Si on dit qu'elle est un trésor (et certes elle mérite ce nom h mille titres), l'obéissance en est à la fois la partie la plus précieuse et la plus riche, et en même temps l'incorruptible gardienne et l'indomptable défenseur.
Si on dit avec sainte Catherine de Sienne <r qu'elle est une barque spirituelle, dont l'Esprit-Saint est le Patron et qui reçoit les âmes désireuses d'atteindre la perfection, » l'obéiS' scnce est le rameur qui la fait avancer sur les flots et le pilote qui tient et dirige le gouvernail. — Un peu après, la sainte, confondant la vie religieuse et l'obéissance (comme si ces deux choses n'en faisaient qu'une en réalité), dit : « l'obéissance est elle-même une barque, — une barque pleine de richesses, et celui qui est porté par cette barque n a pas
1 Vie de »ainU Térèu, par Jacques i' Yepez, évùque de Tarragone*
LES SAIXTS VŒUX 325
à se préoccuper de ses besoins spirituels ou temporels, car celui qui obéit véritablement et qui observe la règle a pour patron le Saint-Esprit*. »
L'admirable M. Emilie fque nous voudrions citer sans cesse), cette âme si narfaite aans la oratique des vertus, si merveilleusement intelligente en tout ce aui concerne la vie religieuse, avait aussi ses comparaisons Elle rappelait celle de sainte Catherine : « L'obéissance est comme un navire assuré où Ton ne peut faii-e naufrage au milieu des écueils et des tempêtes. » — Puis, elle ajoutait : « L'obéissance est le thermomètre du cœur nar rapport au non Dieu; elle fait juger du dIus ou du moins ae cnaleur surnaturelle qui l'anime; elle est comme l'élément essentiel et constitutif dd l'état reliffieux. »
Cela veut dirft aue Texistence même et en quelque sorts l'être de l'état religieux est impossible sans l'obéissance; d'oii il est facile de conclure combien est nécessaire cette vertu PGUP les communautés.
Elle ne Test nas moins cour chaque membre en narticulier, nous allons le montrer, fille est nécessaire aux novices, aux religieux qui sont tentés, aux tièdes et imparfaits, à ceux qui sont généreux au service de Dieu , enfin aux parfaits.
1. Elle est nécessaire au novices. On cite une parole célèbre a'un ancien fere du désert, nommé Hypérichus; le Pèie Modeste de Saint-Amable, qui la rapporte, l'appelle divine. La voici : « L'obéissance est la principale et l'unique condition du Religieux 3. » Saint Bernard, écrivant à sa
« Dialog., ch. CLWn, ii" 2 et 5. — 2 Esprit, elc, p. 336, 367. 368. -^^U varfait Infêvieuv, liv. I, cb. i«
sœur, semble lui rappeler cette parole : « Vous ne devez plus penser qu'à obéir, car la fin et la condition dun Religieux ne doit être autre que de pratiquer l'obéissance '. ^ Quelques auteurs se servant d'un terme qui n'est plus si bien reçu aujourd'hui, disent que l'obéissance est l'unique métier du Religieux. Or, si l'obéissance est le métier du Religieux, il est évident que le novice, qui est un apprenti dans cet art sublime, doit principalement s'y exercer durant son temps de probation.
Le P. Lalleraand, de la Lorapagnie de Jésus, homme emînent dans la connaissance et la pratique des vertus religieuses, faisait faire à ses novices l'examen particulier sur l'obéissance cinq ou six mois de suite. « Ne vous ennuyez pas, mes frères, leur disait-il, de ce que je vous retiens si longtemps sur l'obéissance. Si vous pouvez vous y rendre parfaits, tenez pour certain que vous serez dans la voie droite et assurée de la sainteté-. »
Il est difficile de dire tout le bien que procure au novice l'obéissance. Elle est pour lui une mère, une nourrice, une amie, une protectrice, une puissante médiatrice.^
Une mère : parce que c'est elle qui l'engendre à la vraie rie religieuse. Elle le porte dans son sein durant le temps de formation du noviciat, et elle lui donne naissance le jour heureux de la profession.
Une nourrice : parce que, avec le lait de ses bons conseils et deses encouragements, l'obéissance le fait grandir dans la vie qu'elle lui a donnée comme mère.
Une amie : dans ses peines elle le console ; dans ses tentations elle le soutient; dans ses chutes, elle le relève.
iU parfait Inférieur, Uv, I, ..h. i. — 2 VU du P. Lallematul, p. 18.
Une protectrice : elle le préserve d'une multitude de dangers d'amour-propre, d'abattement, d'inconstance, de présomption, etc.
Enfin une médiatrice puissante : car c'est elle qui lui rend favorables ses Supérieurs, après les fautes qu'il a faites. Quels que soient les torts, les défauts naturels, les imperfections d'un novice, toujours les Supérieurs sont indulgents et conçoivent de lui de consolantes espérances, s'il est sincèrement obéissant.
Quelle bénédiction est donc pour le novice, exposé à tant de dangers, d'erreurs d'esprit, et obligé à faire le grand travail de sa réformation, la douce et chère obéissance!
Mais quelqu'un nous dira : « Tout cela n'est pas moins vrai de l'humilité. Il semble qu'on abaisse celle-ci en exaltant l'obéissance. » Non, ces deux vertus n'en font qu'une, et nous répondons avec sainte Catherine de Sienne : « L'humilité est la mesure de l'obéissance et l'obéissance la mesure de l'humilité*. » Retenons cette bonne parole et appliquonsla à ce qui suit.
2. L'obéissance est nécessaire k ceux qui sont tentés. — Elle est nécessaire, parce qu'elle est d'une puissance irrésistible contre toute espèce de tentation. — La tentation est une lutte que le démon, le monde ou la chair engagent contre nous. Or, il faut à tout prix que nous remportions la victoire. Il y va de notre salut éternel. Mais qui sera notre meilleur auxiliaire dans ce combat acharné? Evidemment c'est l'obéissance. L'oracle de l'Esprit-Saint est exprès : « L'obéissant, dit-il, ne racontera que des victoires : Vir obedicns loquelur victoriami, » Consolantes paroles qui de-
i D'mïoq , cil. oLviu, »• l'J. — a Prov., xxi,23«
vraient être le perpétuel sujet de méditation pour tout Religieux troublé par les tentations de ce pauvre exil.
Dans un autre endroit du livre des Proverbes, l'Esprit- Saint ^it encore : « L'ennemi a une grande aversion du son de ta garde 1. » Ces mots ont un sens obscur; mais voici l'interprétation des anciens Pères : « La garde du Religieux c'est son Supérieur ; le son de sa garde, c'est l'avis salutaire qu'il en recevra pour combattre son ennemi. Ainsi parle Gassien-. » Saint Dorothée renchérit sur cette explication et dit, « que non seulement les avis du Supérieur font peur à l'ennemi, qui est le démon, mais même le seul son de sa voix répouvante, et que le seul dessein que l'obéissant forme de recourir à son Supérieur met le démon en fuite ^. »
Le même Père disait que le démon n'a jamais tant de satisfaction que lorsqu'il voit des Religieux renoncer à la direction de leurs Supérieurs. « Ce sont ceux qu'il aime et qu'il chérit le plus, car il en fait tout ce qu'il veut *. »
Et non seulement le démon est vaincu quand l'obéissance intervient^ mais le meilleur moyen de dompter la chair et de triompher du monde, c'est aussi l'obéissance. Les traits de la vie des saints sont très nombreux. On en a vu qui, tourmentés par les plus affligeantes pensées, en étaient délivrés dès qu'ils avaient ouvert leur cœur à leurs Supérieurs et reçu leurs avis. On le raconte. de sainte Madeleine de Pazzi, qui n'avait pas de meilleure et de plus efficace ressource poursa débarrasser des peines très humiliantes, dont elle était sans cesse obsédée.
Quand une âme avance dans la voie de la perfection, ce sont d'autres tentations qui l'attaquent à chaque pas : un zèle
1 Prov., XI Ju.\la 70), — 2 Confér., II, ch.xi. — 3 Scnn.. v. — 4 Ibid,
indiscret, des ardeurs déréglées même pour ce qui est bien, une tendance quelquefois violente vers des pénitences extraordinaires, certaines illusions de l'esprit. — Or, l'expérience de tous les jours montre que le remède à ces sortes de maux, c'est purement et simplement l'obéissance. Ici, comme partout et toujours, « l'obéissant seul racontera des victoires. »
3. L'obéissance est nécessaire aux Religieux imparfaits. — Nous n'avons pas à insister sur ce point. S'ils veulent être délivrés de leurs défauts, ils doivent s'abandonner à la conduite de leur Supérieur, et cela suffit. « C'est l'avis unanime des Pères, dit Cassien S que personne ne peut surmonter une passion quelconque, soit la colère, soit la tristesse ou l'esprit de la chair, ni acquérir la vraie humilité du cœur, la charité mutuelle et la persévérance dans le monastère, s'il ne commence à soumettre sa volonté à ses Supérieurs. »
4. L'obéissance est nécessaire aux âmes généreuses qui avancent résolument dans la voie delà perfection. La grande vertu des ces âmes, au dire des maîtres les plus éclairés, c'est la discrétion, c'est-à-dire cette disposition intérieure et surnaturelle qui incline l'àme à se tenir dans la vérité, à ne pas négliger la grâce par une paresse coupable, à ne pas l'exagérer non plus par un empressement, une présomption et des exagérations singulières^. Tous les auteurs qui ont traité de la vie spirituelle attachent une grande importance à cette verfu. On sait que saint Antoine la recommandait et la plaçait par-dessus toutes. Or, c'est à
1 In lit., lib. IV, c. VI. — 2 Liscretio tenetur quum quis Unetnudium in omnibus, ne sit niinit fervidxu atU nimis tepidut. Gersoii, t. III. AIpii. div. aiaorls,c. Vi,
l'obéissance qu'elle doit ce rang et cette dignité ; car sans l'obéissance, la discrétion, dit le docte et pieux Gerson , est réellement impossible i; de sorte que toute la discrétion du Religieux est d'être sans discrétion entre les mains de son Supérieur.
Les exemples qu'on pourrait citer pour confirmer cette doctrine sont nombreux. Rapportons le suivant, qui nous paraît des plus remarquables :
La Bienheureuse Marguerite-Marie se laissait aller quelquefois à toute son ardeur pour la perfection, au commencement de sa vie religieuse ; mais il paraît que l'obéissance ne réglait pas toujours ses ferventes pratiques. Or, voici ce qu'elle raconte elle-même :
« Quoique les yeux purs et clairvoyants de mon Epoux découvrent jusqu'aux moindres défauts de charité et d'humilité pour les reprendre sévèrement, néanmoins rien n'est comparable aux manquements d'obéissance, soit aux Supérieurs ou aux règles ; et la moindre réplique avec témoignage de répugnance aux Supérieurs lui est insupportable dans une Religieuse. « Tu te trompes, me disait-il, en pensant me » pouvoir plaire par ces sortes d'actions et mortifications » dont la propre volonté ayant fait élection, fait plutôt plier » celle des Supérieurs que d'en démordre. Oh ! sache que je » rejette tout cela comme des fruits corrompus parla propre » volonté, laquelle m'est en horreur dans une âme reli-
> gieuse ; et j'agréerais plus qu'elle prit toutes ses petites » commodités par obéissance, que de s'accabler d'austérités
> et de jeûne par sa propre volonté. » Et lorsqu'il m'arrive de faire par mou choix et sans son ordre ou celui de ma
i Gursuii, t. 111, 11. luctl. Luii.-i.i.. i.\ ; lii. liact. do |iL'ifcct. rclig. coiisid., Xll*
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Supérieure, de ces sortes de mortificntions et pénitences, il ne rae permet pas même de les Lui oiïrir, et m'en corrige en m'imposant une peine, de même que pour mes autres manquements, tout chacun desquels trouve la sienne particulière dans le purgatoire. Une fois, ayant fini un Ave maris Stella de discipline que l'on m'avait donné, Il me dit : « Voici ma part; » comme je poursuivais : « Voilà celle du démon que tu fais maintenant; » ce qui me fit cesser vite. Et, une autre fois, pour les âmes du purgatoire, du momentquo j'en voulus faire plus que je n'avais permission, elles m'environnèrent, en se plaignant de ce que je frappais sur elles. Cela me fit résoudre de mourir plutôt que d'outre-passer tant soit peu les limites de l'obéissance ^ »
Quelle leçon pour ces âmes religieuses qui, sous prétexte de générosité et de ferveur, veulent se conduire elles-mêmes dans les voies de la perfection !
5. Enfin l'obéissance est nécessaire aux parfaits, c'est-àdire aux âmes qui se sont rendus familières les pratiques de la vie parfaite et qui arrivent par ce moyen à la vie d'union avec Dieu par la charité : vie d'union qui est véritablement un avant-goût et un commencement de la vie même des bienheureux. Dans cet état, le monde, le démon, les pas-^ sions, la chair, sont vaincus. L'âme, après toutes ses victoires, semble se repo.ser en Dieu comme en son centre, et souvent des faveurs extraordinaires et des dons très sublimes accompagnent l'état saint où la miséricorde de Dieu l'a élevée. Mais alors plus que jamais l'obéissance est nécessaire. L'Esprit-Saint a dit : « Plus vous êtes élevé, plus vous
1 Vie de la B. Marguerile-Marie, écriie par elle-même (Vie et œuvres, l. H,
devez vous humilier pour trouver grâce devant Dieu *. » Or, cette humiliation nécessaire est principalement dans la pratique de l'obéissance.
Mais ici , écoutons de nouveau les maîtres de la vie parfaite ; car c'est dans leurs écrits que se trouvent la vraie lumière et l'irrécusable autorité.
Saint Grégoire, pape , dit : « Jamais un inférieur ne doit se tenir en assurance, quand ce serait Dieu lui-même qui l'instruirait, tant que son Supérieur n'a pas donné son approbation à la doctrine qu'il croirait avoir reçue du ciel ^. »
Saint Jean de la Croix insiste sur cette pensée et dit à son tour, « que si Tinférieur ne se sent point d'inclination à communiquer à son Supérieur la doctrine qu'il a reçue surnaturellement, c'est une marque certaine que c'est l'ange des ténèbres et non celui de la lumière qui lui a parlé ^. »
Saint Vincent Ferrier, cet autre maître éminentdans l'intelligence de la vie parfaite , dit aussi : « Je veux qu'il soit vrai que votre Supérieur est homme moins éclairé que vous dans les choses spirituelles : cela ne suffit pas pour vous soustraire à sa conduite et pour justifier celle que vous prendriez de votre propre choix. Car, quel que soit votre Supérieur, il n'y a rien à craindre pour votre perfection. Il peut errer, mais vous, en obéissant, vous n'errerez jamais *. >
C'est pourquoi l'illustre sainte Térèse, dont la science spirituelle était si étendue et si profonde, limait à dire : « Je puis me tromper dans les révélations, mais en obéissant, je sais que je ne me tromperai jamais ^. »
1 Eccli., III, 20. — 2 Lib. II, c. IV, in Reg. ; Patrol, LXXIX, col. iU. Ce commenlaire de saint Grégoire sur les versets 4 et suivants du chapitre m du livre I" des Rois donne, sur la vraie obéissance, des règles et des conseil» admirables. — 3 Ap. Modeste de Saint-Amablo , liv. III, ch. m. — 4 Tr. d« vit. spir., c. X. — 5 Ap. Modeste, liv. li.ch. m.
Il serait facile de multiplier les citations, et ce sujet est si intéressant que nous voudrions le faire. Mais alors ce sont des volumes qu'il faudrait écrire. Ce qui précède suffit pour prouver à l'âme religieuse que, si grands que soient ses besoins ou si éminente que soit sa grâce, l'obéissance lui est indispensable.
Oh! le grand bien que l'obéissance , cher frère, chère sœur, qui avez le bonheur de vivre sous ses lois, le grand bien ! la faveur sublime ! C'est être dans une perpétuelle allégresse, que d'avoir été appelé à jouir d'une telle bénédiction céleste; c'est vivre dans un perpétuel ravissement !
Entrez dans ces dispositions de ferveur et d'action de grâces, jouissez de votre bonheur, et pour le rendre plus complet encore, soyez attentif à ce que nous allons maintenant vous dire des qualités de notre merveilleuse vertu.