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CHAPITRE XI

LA VERTU d'obéissance. — SON EXCELLENC8

Quel paradis terrestre que celui dans lequel nous sommes entrés ! L'obéissance est ce paradis de délices, ce jardin de volupté divine ! Heureuse l'àme qui se fixe en ce lieu et en fait sa demeure à jamais! Nous disons chaque jour : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux! » comme si dans le ciel ce seul mot résumait les dispositions parfaites des bienheureux. Or, sur la terre, l'obéissant fait toujours la volonté de Dieu ; il transforme donc pour lui ce pauvre exil en véritable ciel. « Si quelqu'un garde mes commandements, dit Notre-Seigneur, nous viendrons à lui et nous ferons notre demeure en lui •; » nous, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Quel honneur ! quelle béatitude ! c'est encore le ciel ici-bas. Or, ce bonheur, c'est la grâce de l'obéissant; car l'obéissant garde toujours les commandements de Jésus!

L'obéissant, c'est l'élu , c'est le prédestiné, c'est lo véritable saint. U nous faut expliquer ces paroles; mais nous

n'ayons pas un langage assez fervent, assez autorise^ eszcz persuasif pour le faire. Nous allons laisser parler les sc.'.Di.s eux-mêmes. Ils nous diront quelles sont les grandeurs, l':.i bienfaits de Tobéissance. Ils nous le diront par leur paroie et par leur exemple. Ecoutons ce grand et réjouissant enseignement.

L'obéissance tire d'abord son excellence de son objet, qui est la volonté de Dieu, manifestée par celle du Supérieur.

Saint Bernard dit à ses frères de Clairvaux : « Dieu a daigné égaler à lui en quelque sorte nos Supérieurs. Il prend pour lui le respect qu'on leur rend et le mépris qu'on en fait. C'est d'eux qu'il a dit : « Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise rae méprise; » et la règle dit à son tour : « L'obéissance rendue aux Supérieurs, c'est à Dieu même qu'on la rend. » Tout ce que l'homme qui tient la place de Dieu commande, à moins que cela ne soit manifestement opposé à la volonté de Dieu, doit être absolument reçu comme commandé par Dieu même. Qu'importe que ce soit par lui-même ou par ses ministres, par des anges ou par des hommes que Dieu fasse connaître sa' volonté ' ? »

On attribue à l'un des premiers compagnons de saint François d'Assise, le B. Egidius, cette parole hardie, mais plmne de sens : « J'aime mieux obéir à un Supérieur pour l'amour de Dieu que d'obéir àDisumême; car celui qui obéit au représentant de Jésus-Christ, à plus forte raison obéirait-il à Jésus-Christ lui-môme, s'il lui commandait en personne '. *

Un pieux auteur qui a fait un long traité sur l'obéis-

1 s. Bernard., libr., de Pr«c. el Disp., c. ix. Ce cliarilre est intilulé : f Qu'il faul obéir au Supérieur coinnie à Dn:u. » Patro'.., l. CI.XWU , col. 874-4. — > Ap. Modeste de Saint-Amable, Le parfait Inférieur, livr. II , ch. i.

sance, et qui, par conséquent, connaissait à fond son sujet, a dit : « Il faut croire que Dieu n'estime pas moins la soumission que Ton rend à sa Majesté souveraine, quand elle parle par ceux qu'elle a établis ses représentants sur la terre, c'est-à-dire les Supérieurs, que si elle parlait en personne, et que même il agrée plus celle qu'on rend aux Supérieurs, parce qu'il est plus difficile ds se soumettre en l'honorant déguisé et caché sous une personne , indigne peut-être de tenir sa place, soit par l'obscurité de ses connaissances, soit par d'autres défauts , que de l'honorer et de se soumettre à sa personne même *. »

Nous pourrions multiplier les citations des paroles des saints. Ajoutons à celles qui précèdent un enseignement qui ne peut être ni plus vénérable ni plus précis. C'est Notre- Seigneur qui parle à la B. Marguerite-Marie. Celle-ci avait reçu un ordre du divin Époux, mais la Supérieure de l'humble Religieuse ne lui permettait pas de l'exécuter. Marguerite hésitait et ne pouvait se résoudre à aller contre les intentions de sa Supérieure; Notre-Seigneur lui dit alors ces paroles, qu'il faudrait écrire en lettres d'or sur les murs intérieurs de toutes les maisons religieuses :

« Je suis content que tu préfères la volonté de tes Supérieures à la mienne. Apprends que je ne me liens point offensé de tous les combats et oppositions que lu me fais par obéissance, pour laquelle j'ai donné ma vie. C'est pour cela que je veux que non seulement tu fasses ce que tes Supérieurs te diront , mais encore que tu ne fasses rien de ce que je t'ordonnerai, sans leur commandement. Car j'aime l'obéissance, et sans elle on ne peut me plaire^ »

1 Ap. Modeste de Saint-Amablc , Le parfait Inférieur^ livr. II, ch. I. — * Vie et œuvres de la B. Marguerile-Marie, t. II, p. 217, 221.

Il n'y a donc pas de doute sur l'excellence exceptionnelle de la vertu d'obéissance. Elle met le Religieux en rapport avec Dieu seul, par un mystère de foi sublime. Car ce n'est pas Dieu immédiatement qui apparaît, mais c'est Dieu sous le voile d'un homme terrestre ; et ainsi tout se trouve réuni, et l'honneur insigne d'être en rapport avec Dieu et de l'être par le sacrifice de notre raison et de notre esprit, qui contemplent cetfe Majesté adorable sous les ombres et le voile de la chair et de l'imperfection humaine.

Une autre excellence de l'obéissance ressort avec éclat de la considération très bien fondée que l'œuvre de l'obéissance est préférable a toute autre action, même la plus sainte, de la vie religieuse.

C'est l'oracle rendu par les anciens Pères du désert à qui on attribue cette belle réponse, à l'occasion d'un différend qui s'éleva entre les Religieux sur la prééminence des actions religieuses. Ils répondirent unanimement : « Notre sentiment est que l'obéissance doit être préférée au travail des mains, à la lecture, au silence, à la solitude, et, pour le dire en un mot, à toutes les autres vertus *. »

Toute la vie des anciens Pères est conforme à cette solennelle décision. Nous n'avons pas besoin de le prouver par des exemples. Il suffît d'ouvrir au hasard le livre qui raconte ces admirables vies, et l'on pourra lire ces exemples à chaque page. On y verra partout la vérité de cette parole révélée : « L'obéissance est meilleure que les sacrifices ^. » C'est qu'en effet quels que saints que soient les sacrifices que le Religieux peut offrir au Seigneur par la pénitence, le zèle, les bonnes œuvres et tout le reste, l'obéissance lui fait ofirir un

iCassien, De Institut., lib. IV, c. 6. — 2 i Rej. XV, 22,

holocauste d'une perfection bien plus giande, puisque c'est lui-même, dans ce qu'il a de plus personnel, qu'il offre et qu'il jette dans le feu de l'amour du bon plaisir divin , pour y être consumé tout entier.

Aussi voyez comme le Saint des saints lui-même préfère l'obéissance à tout, à toutes les œuvres les plus chères à son Cœur. Il faut entendre saint Bernard sur ce sujet :

« N'avez-vous pas lu dans l'Evangile, dit-il, comme Jésus Enfant donne la règle de l'obéissance à ses fidèles serviteurs? Il demeure à Jérusalem et dit à ses parents qu'il faut qu'il s'occupe de ce qui intéresse la gloire de son Père. Mais ceux-ci semblent n'être pas de son sentiment et voilà qu'il les suit à Nazareth; il est le maître et il ne dédaigne pas de se ranger à l'avis de ses disciples ; il est Dieu et il obéit aux hommes; il est la sagesse même et il se soumet à un ouvrier et à une humble femme. Et après cela, que dit Thistoire sacrée? « Et il leur était soumis! >

Le saint abbé de Glairvaux s'arrête à ces mots, et, s'adressant aux Religieux qui sont si difficiles h obéir, il ajoute ces mémorables paroles :

c Quoi ! la sagesse de Dieu s'assujettit à la conduite d'un charpentier et à une femme, et fait céder ses lumières divines à celles des hommes, et vous aurez peine à faire céder vos lumières à celles d'un Dieu qui vous éclaire par votre Supérieur ! Apprenez que la grande force de l'esprit consiste à se soumettre aux autres. Car, quelque nobles et utiles que soient les services que vous prétendez rendre à Dieu, ils doivent toujours passer après l'obéissance, puisque le fondement sur lequel tous les Religieux doivent élever la periection est, selon le témoignage des Pères, de préférer l'o-

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béissance à toute autre action, quelque érainente qu'elle 8oit*. »

Ces derniers mots rappellent la réponse du bienheureux Egidius à l'un de ses frères, que saint François d'Assise tirait de l'oraison oïl il était appliqué, pour l'envoyer faire la quête, et qui se plaignait : « Mon frère, lui dit le bienheureux, je vois bien que vous ne savez pas encore ce que c'est que l'oraison ; car la meilleure et la plus parfaite est assurément que le Religieux fasse la volonté de son Supérieur^. >

Ce mot nous en rappelle un autre de saint Augustin qui dit dans son Traité sur le travail des moines : « Dix mille prières du désobéissant n'en valent pas une seule du Religieux qui obéit 3. »

L'obéissance est donc la règle universelle du Religieux. Et c'est là la troisième excellence de cette vertu.

Dans certains ordres religieux, on ne fait qu'un seul vœu, ou du moins on n'en exprime qu'un seul dans la formule de profession, c'est le vœu d'obéissance. Pourquoi? parce qu'il est évident que l'émission de ce vœu répond à tout ce qui est essentif»! à la pratique de la vie parfaite.

Le Religieux donne sa volonté : il n'a donc plus la liberté de retourner au siècle pour jouir de ses biens et de ses plaisirs. Dès lors l'obéissance règle tout : prières, repas, travail, emploi, relations avec le prochain, solitude, soins du corps, mortifications, etc., etc. Il y a des règles pour tout cela, et en vérité le religieux attentif à tout ce qui est

1 Sctri. 19 in Cant. PatroL, t. CLXXXIII, col. 8G6. — 2 Chronique de mm^ François, t. I, livr. VU, ch. vu. — 3 De Opère monachor. c.l7. PatroL, XL, «ol. 5C5.

prescrit pour chaque instant du jour et la nuit même, dans ses constitutions, ses règlements particuliers, son directoire ses us et coutumes, le Religieux ne fait pas un mouvement qui HP soit déterminé par cette sainte et vénérable législation ; mnis nu-dessiis de tontes les règles particulières et générales se iniiivp ime règle plus générale encore, une règle universelle : c'est la règle de l'obéissance. Celle-ci ordonne tout, détermine tout, et en dernier ressort révèle pratiquement la volonté de Dieu, dans laquelle comme dit le Psalmiste, est la véritable vie *. L'obéissance est le vrai et absolu principe des actes du Religieux ; elle en est l'infaillible régulateur, le mobile, la sanction, et en même temps la perfection. RufiSn rapporte que quelques Religieux allèrent visiter un ancien anachorète et l'obligèrent à manger à une heure qui n'était pas l'heure régulière de ces repas. Il voulurent savoir ensuite s'il n'avait pas éprouvé quelque peine à rompre ainsi le jeûne. « Point du tout, leur dit-il; je n'éprouve de la peine que quand j'agis par ma propre volonté; car je crains alors de m'être satisfait moi-même et d'avoir perdu le fruit de mon action: mais en obéissant, je suis îssuré, quoi que je fasse, de gagner beaucoup, parce que l'obéissance donne une grande valeur à tout ce qu'elle ordonne 2. »

Ces dernières paroles nous révèlent une quatrième excellence de la vertu d'obéissance : elle élève à un éminent degré les actions les plus communes de l'obéissant.

Tous les anciens ont admiré l'histoire de saint Dosithée. Nous avons déjà parlé, dans le deuxième Livre de cet ou-

* Et vitain voluntate ejua, Ps. xxxix, 6, 12. — 2Ap. Modeste dcSainU Amable, liv. II, cb. m.

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vrage, de ce parfait obéissant ; mais il est bon de rappeler ici un si touchant exemple.

Dosithée était un jeune homme, noble de naissance , mais d'une santé faible et délicate. Il entra néanmoini? dans un monastère. Or, la faiblesse de sa santé ne lui permit pas de suivre les exercices de sa communauté, ni pour le lever, ni pour les veilles, ni pour le travail ; et il passa ainsi cinq ans à l'infirmerie, se contentant, suivant la mesure de ses forces, de faire les plus bas offices de la maison et de servir les autres malades. Mais il fit tout cela avec une grande perfection d'obéissance ; et comme il mourut peu de temps après, il fut révélé à un saint Religieux que ce jeune homme infirme et maladif avait reçu la récompense de saint Paul et de saint Antoine. Les autres Religieux s'en étonnèrent et parurent même s'en scandaliser; mais l'Abbé, le prudent Barsanuphius, leur répondit fort sagement au nom du Seigueur : « Que le bienheureux Dosithée devait celle gloire a sa parfaite obéissance. Jamais, dit-il, en aucune chose, il n'a fait sa propre volonté; jamais il ne s'est conduit par son propre esprit*. »

Et si l'on se demande pourquoi l'obéissance dans les moindres choses élève un Religieux à un tel mérite, à une telle gloire, la réponse est simple. Dieu n'a besoin de rien, ni de nos grandes actions, ni de nos projets extraordinaires, ni de nos excessives pénitences ; il n'a besoin que de sa gloire. Or sa gloire est dans notre fidélité à l'accomplissement de son bon plaisir. S'il veut que nous fassions les choses les plus vulgaires, comme il l'a voulu (remarquez bien ceci) de son adorable Fils à Nazareth, sa gloire est là, son bon plaisir

1 VitaS. Dosith., cap. xvil; S, Dorolh. Doctr. de remiut., i, n* 15,

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est là. Mais quelle est la vertu qui détermine oiî est le bon plaisir de Dieu? C'est Tobéissance, et l'obéissance seule Heureux le Religieux qui comprend bien et qui goûte cette vérité si simple mais si sublime !

Elle était familière aux saints. Les exemples de leur vie que l'on pourrait citer sont infinis. Rappelons celui de sainte Brigitte. Malgré la répugnance qu'elle en avait, un jour par l'ordre de sa Supérieure, elle dut prendre un bain, Notre-Seigneur lui apparat ensuite et lui témoigna sa satisfaction, en lui disant que les actions les plus viles et qui sont agréables à la nature, et même en quelque sorte défectueuses, si elles sont faites par obéissance , deviennent d'un très grand prix à ses yeux *.

Le doux saint François de Sales raconte à son tour le trait suivant, avec sa grâce accoutumée :

« Sainte Gertrude fut faite religieuse en un monastère oii il y avait une Supérieure, laquelle reconnaissait fort bien que la bienheureuse sainte était d'une complexion faible et délicate. C'est pourquoi, elle la faisait traiter plus délicatement que les autres religieuses, ne lui laissant pas faire les austérités que l'on avait coutume de faire en cette religion. Que pensez-vous donc que faisait la pauvre fille pour devenir sainte? Rien autre chose que de se soumettre bien simplement à la volonté de la Mère; et bien que la ferveur lui eût fait désirer de faire ce que les autres faisaient, elle pourtant n'en témoignait rien; car quand on lui commandait de s'aller coucher, elle y allait simplement, sans réplique, étant assurée qu'elle jouirait tout aussi bien de la présence de son Epoux dans son lit par obéissance, oue si elle eût été

au chœur avec ses sœurs et compagnes. Et pour témoigner de la grande paix et tranquillité d'esprit qu'elle acquit en cette pratique, Notre-Seigneur révéla à sainte Melchtilde sa compagne, que si on le voulait trouver en cette vie, on le cherchât premièrement au très Saint-Sacrement de l'autel, et puis après dans le cœur de Gertrude^ »

Le saint dit ailleurs fort sagement : « La moindre petite chose faite par obéissance est très agréable à Dieu. Mangez par obéissance, votre manger est plus agréable à Dieu que les jeûnes des anachorètes, s'ils l'ont fait sans obéissance. Reposez-vous par obéissance, votre repos sera plus agréable à Dieu que non pas le travail volontaire^. »

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