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De l'esprit français et de l'esprit allemand

L'échange est la condition du progrès. Nous constatons dans la nature un développement de réchange au sein de la vie universelle. La constitution de Tunivers moral nous révèle la même loi de progression et le même principe de solidarité que Tunivers physique. La sociabilité crée celui-là, comme l'affinité moléculaire a créé celui-ci. Les individus se sont groupés en familles, les familles en tribus, les tribus en peuplades, les peuplades en nations. Familles, tribus, peuplades et nations, autant de multiples de l'homme engendrés l'un par l'autre, et d'où sortira enfin

(1) Une part de collaboration revient dans cette étude à mon ami H. A. Nefftzer, qui Fa signée avec moi quand elle parut comme introduction à la Revue geijnanique, M. Nefftzer n'a pas jugé que celte collaboration dût être un obstacle U sa reproduction en tête d'une œuvre exclusivement personnelle.

Tassociation des peuples, Torganisalion complète de réchange dansThumanité.

Quel espril ne s'ouvrirait au pressentiment d'un avenir nouveau devant celte sublime conspiration pour la paix qui gagne les peuples de proche en proche ? Tous les obstacles ne sont pas encore vaincus, mais les nations tendent visiblement à se grouper autour d'un intérêt collectif, et à mettre leur honneur, non plus h s'amoindrir mutuellement, mais à augmenter les bénéfices d'une existence solidaire, par une plus large expansion de leur vie de relation, en même temps que par la mutuelle garantie de leur énergie personnelle. L'harmonie des intérêts, des besoins et des idées tend à se fonder. Elle cherche encore sa formule définitive : elle la trouvera. Nous sentons aujourd'hui vivement cette grande idée qui a poussé comme un instinct confus les peuples dans leur voie, et sur plus d'un point nous voyons surgir les ébauches de son organisation future. Le monde ancien ne connaissait d'autre instrument d'union que la conquête; le monde moderne rn possède que la science lui a donnés, et dont il apprend chaque jour a se servir plus efficacement. Dès sa naissance, il eut l'imprimerie. Aujourd'hui, les forces naturelles lui sont soumises, la vapeur .et l'électricité lui obéissent. Que sont, et que seront surtout les frontières avec les chemins de fer et avec le télégraphe électrique? Déjà l'industrie et le commerce, centuplés dans leur force par ces prodigieux auxiliaires, enveloppent les nations du réseau compliqué des intérêts, et, prise dans ce réseau chaque jour plus inextricable, déjà la guerre agonise. A l'horizon des champs de bataille on voit poindre l'aube d'une paix solide fondée sur la conquête du droit et de la liberté. Le rêve honni de l'abbé de Saint-Pierre est devenu l'espérance de tous et la certitude des penseurs.

On a parfois manifesté la crainte que le rapprochement plus intime et la pénétration réciproque des peuples ne portassent atteinte à l'intégrité de leur génie personnel, et n'amenassent, au lieu d'un développement, un amoindrissement de leur existence. Alors même qu'il en pourrait être ainsi,il n'en faudrait pas moins subir la loi évidente de l'évolution humaine, et se consoler en pensant que, si les peuples sont peut-être appelés à se transformer par l'association, ils sont assurés de se perdre par l'isolement ; car se mettre hors de l'association, c'est se mettre hors de la loi humaine. Individu ou peuple, on tente vainement de ne vivre que de soi. L'heure vient où la sève que l'on tirait de son propre sein, où la source de vie ne jaillit plus des entrailles desséchées; il faut mourir, et mourir seul... D'ailleurs, l'individu ne s'est point dégradé en passant de l'isolement à la vie collective, de l'état sauvage à l'état civilisé : il slest élevé. Comment en serait-il différemment des peuples, ces individualités collectives? L'originalité vraie ne consiste pas à offrir le moins de prise possible au monde extérieur, et à se maintenir immuable et intangible au milieu du mouvement des choses, des hommes et des idées ; les véritables grands hommes présentent au contraire avec un grand relief de personnalité, quelque chose d'impersonnel et de général par où ils s'identifient avec leur époque, leur pays, avec le genre humain tout eniier. Ils plongent profondément dans le milieu social qui les entoure, ramènent à eux et concentrent les rayons de vie qui s'y trouvent répandus, pour les réfléchir avec une intensité nouvelle de chaleur et de lumière. Il n'en est pas différemment des peuples. Les plus grands sont ceux qui possèdent la puissance la plus grande pour recueillir, partout où ils les trouvent, les éléments du progrès, et les restituer au monde sous une forme plus générale, après

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les avoir fait passer au creuset de leur génie civîlisatefur. Telle semble être la fonction par excellence départie à la France et à TAllemagne. Elles ont la gloire des deux grandes batailles gagnées par l'esprit moderne, la réforme et la révolution. Wicleff, Arnaud de Brescia, ont précédé Luther, comme la révolution anglaise a précédé la révolution française. Mais la réforme, demandée partout, n'a pu être réalisée que par Tesprit germanique; la révolution anglaise n'a été qu'un fait particulier, la révolution française a été un fait général. L'Allemagne, au seizième siècle, et la France, au dix-huitième, se sont levées pour le monde en même temps que pour elles-mêmes, et c'est la généralité de leur œuvre qui en fait la grandeur. Leur double victoire domine et constitue l'histoire moderne. La réforme a été la révolution de la pensée, et la révolution la réforme des choses. Le peuple qui, seul, les eût accomplies toutes deux, eût été la synthèse évidente de l'esprit moderne. La France et l'Allemagne se complètent donc réciproquement, et si tout échange est utile, si toute communion est féconde, c'est manifestement entre elles que peuvent s'établir le plus utile des échanges et la plus féconde des communions.

L'Allemagne a depuis longtemps pris les devants, et ce n'est pas un des caractères les moins singuliers de celte nation d'avoir, avec un fonds personnel aussi riche, constamment offert un si facile accueil aux idées et aux influences étrangères. Sa passion est de tout traduire et de tout s'assimiler. Les Allemands sont les plus laborieux, et, par les qualités elles défauts de leur langue, les meilleurs et les plus heureux traducteurs du monde. La langue allemande a la faculté de se mouler sur toutes les formes étrangères, et d'en garder exactement l'empreinte. Les Allemands ont eu les premières traductions d'Homère et

de Shakspeare. Leurs reproductions des poésies et des formes orientales sont des chefs-d'œuvre, et leurs plus grands écrivains n'ont pas dédaigné l'œuvre secondaire de la traduction. Ce sont Tieck et les Schlegel qui leur ont donné Shakspeare et le théâtre espagnol; c'est Herder qui a traduit le Romancero^ Schiller a donné Phèdre^ Gœthe a donné Mahomet à la scène allemande. Cette tradition s'est maintenue; aujourd'hui encore les Allemands traduisent tout de notre littérature, même le médiocre et le mauvais, les monuments sérieux comme les romans de fabrique et les vaudevilles d'occasion. Cette absorption constante n'est pas restée sans effet, et le cachet français s'est visiblement imprimé sur plus d'un esprit germanique. Il suffit de rappeler ici Henri Heine. On peut dire aussi que, si aujourd'hui l'Allemagne descend des hauteurs de l'abstraction, si de spiritualiste elle se fait naturaliste, au moins passagèrement, l'influence française n'est assurément pas étrangère à ce remarquable mouvement de réaction.

Dans réchange intellectuel comme en toutes choses, la France a été l'exacte contre-partie de l'Allemagne. Elle a beaucoup moins reçu qu'elle n'a donné. Les peuples étrangers apprenant sa langue, elle s'est crue dispensée d'apprendre celle des peuples étrangers; et pendant deux siècles elle a joui de l'empire incontesté de son esprit et de sa littérature en Europe. Elle a longtemps ignoré, puis méconnu et travesti Shakspeare, et quand déjà les Allemands avaient Lessing et Winckélmann, elle croyait posséder dans la Harpe le premier critique du monde. La décadence était la conséquence inévitable de ce glorieux isolement, et on ne peut savoir ce que fussent devenues les lettres françaises, si elles n'eussent puisé à temps une vie nouvelle aux sources étrangères. Shakspeare fut enfin

compris; et madame de Staël rendit à la France le service inestimable de lui faire connaître TAllemagne, à la plus éclatante période de son puissant et subit développement. Depuis ce temps les communications sont restées ouvertes, mais bien plus fréquentes et plus régulières avec TAngleterre qu'avec l'Allemagne.

La divergence des deux génies éclate dans le caractère des œuvres qui sont leur titre dans rhisloire. La réforme a eu sans doute des résultats politiques : elle a transformé l'Angleterre et fondé les États-Unis ; mais en Allemagne elle n'a pas dépassé la sphère immatérielle, et les Allemands ont été impuissants à en déduire des conséquences applicables au gouvernement des sociétés. Le trait fondamental de la nation est dès lors indiqué, c'est l'esprit de méditation et de spéculation. La pensée affranchie n*a pas aspiré à se transformer en fait ; elle a joui d'elle-même et s'est développée en paix, sans entrer en lutte avec le monde extérieur. Aussi l'Allemagne a-t-elle été par excellence la terre de la liberté philosophique et scientifique. C'est la magnifique compensation des tristesses et des désenchantements de son histoire.

Le génie français, au contraire, tend à la réalisation, et ' à une réalisation générale. Agressif et conquérant, il subit naturellement le hasard des luttes où il se précipite. Ce qu'il estime avant tout dans l'idée, c'est sa capacité d'application, c'est-à-dire son rapport avec l'ensemble des faits qui le dominent et qu'il veut dominer. Ce qji'il lui demande, ce n'est pas de s'épanouir dans le tranquille et impalpable domaine des déductions logiques; c'est de transformer le monde des réalités extérieures dans le sens des aspirations de l'époque et du jour. Aussi toute œuvre de l'esprit soulève- t-elle d'abord pour ou contre elle la question d'opportunité. En Allemagne, l'étude cri-

tique des religions est une partie intégrante et constante du travail intellectuel; en France, cette critique, sauf de brillantes mais rares exceptions, n'existe pas. Elle est remplacée par la controverse agressive. L'ordre du jour est souverain chez nous. C'est en s'appuyant directement sur les instincts de leur pays et de leur temps que nos grands écrivains ont agi si fortement sur les hommes et sur les événements. Le présent est toujours présent chez eux, et la réalité vivante circule dans leurs écrits. De là des œuvres puissantes, parce qu'elles sont passionnées , mais aussi parfois des œuvres incomplètes et marquées au coin d'une précipitation regrettable. Nous improvisons beaucoup, et trop souvent la plume emportée gagne de vitesse la réflexion. La brochure, le pamphlet, sont des produits naturels de l'esprit français, et les Anglais seuls peuvent nous en disputer le prix. Le journalisme, cette improvisation quotidienne, est encore mieux approprié à notre humeur vivace et impatiente, et chez nul peuple il ne s'est produit avec plus de force et d'éclat. Mais nos préoccupations de tendance et d'application immédiate se manifestent aussi en des œuvres plus graves, et en ceci nous sommes tous, quelles que soient nos opinions, les fils de Voltaire, qui faisait de la polémique et de la controverse jusque dans ses tragédies. L'histoire est plus vivante en nos mains qu'en nulles autres ; mais elle ne peut se dégager du parti pris, et l'impartialité absolue n'est pas de son fait. Elle veut conclure avant tout, et donne le pas à l'intérêt politique et social sur l'intérêt purement scientifique. Parfois les faits cadrent coràme ils peuvent avec une thèse préconçue. Nos historiens égalent leurs rivaux étrangers par l'érudition et la recherche patiente et féconde, les surpassent par d'éminentes facultés de composition et par le mouvement du récit ; mais s'ils ont l'éloquence de la

passion, ils en ont aussi les entraînements et parfois les injustices.

Il serait inutile de suivre en toutes ses manifestations, tour à tour salutaires ou fâcheuses, ce besoin qui possède la France de se porter en toutes choses vers l'application. Mais il est impossible de ne pas faire une remarque générale qui donne la clef de notre histoire. L'impatience d'agir est grosse de déceptions en plus d'un genre. Elle procède sans doute du plus généreux instinct, mais elle s'irrite devant l'obstacle; au lieu de l'écarter, au lieu de l'user s'il le faut, elle le franchit. Nous sortons des limites du possible, et faisons de l'idéologie appliquée, car il y a une utopie du fait comme de l'idée. Ce qui signale le fait utopique, c'est l'impossibilité de subsister par lui-même. Rien ne caractérise mieux le peuple français que cette contradiction où il tombe, lorsque, poussé par la passion du réalisme et la fougue de son tempérament au delà des possibilités d'une situation donnée, il va jusqu'à marquer les institutions du signe irrécusable de l'idéalité. 11 l'a fait à certains moments de la révolution, et c'est encore une remarque curieuse que la France ait eu, à peu près, le monopole de ces systèmes qui devaient transformer l'humanité tout d'une pièce, et franchir d'un seul bond toutes les étapes du progrès. En toutes choses, nous nous élançons plus que nous ne marchons vers le but. De là cette oscillation des esprits, ee mélange de chimère et de réalité, et ces retours si brusques et si prompts qui ont souvent fait accuser l'inquiète mobilité du caractère français. Qu'on ne s'y méprenne point cependant, il est une chose qui ne varie pas en nous et qui est le principe même de nos variations : l'impatience du progrès.

La mesure qui semble manquer à l'esprit français dans l'appréciation de la réalité, il la retrouve au plus haut

point dès qu'il est transporté dans la sphère idéalei de la poésie et de Tart. Il est une qualité, en effet, que le monde entier s'accorde à lui reconnaître par excellence, le goût, expression d'une heureuse pondération des facultés et signe d'une organisation morale bien équilibrée. Ce qui est incorrect ou démesuré a toujours de la peine à se faire accepter chez nous. Nous préférons le beau au grandiose, et c'est en France qu'on a dit que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. Nulle nation n'a un sentiment aussi juste des choses de l'art, et à ce point de vue nulle n'est aussi artiste; mais le goût n'est point une faculté créatrice, et la source de l'inspiration a coulé plus abondamment pour d'autres peuples que pour nous. C'est dans le monde réel que la France poursuit son idéal, et c'est là qu'elle trouve l'emploi de sa spontanéité. Dans le monde idéal, nous ne sommes guère que les seconds en tout genre ; en musique, nous venons après les Allemands et les Italiens; et si nos peintres d'aujourd'hui sont sans rivaux sérieux, ils se classent assurément bien loin des grands maîtres de la renaissance. Il serait ridicule de méconnaître la grandeur variée de notre littérature, mais il serait maladroit d'en dissimuler les faiblesses et les défectuosités. Les grands poètes du siècle de Louis XIV sont des artistes bien plus que des poètes. La forme les absorbe, la convention les domine et les amoindrit. Corneille lui-même se diminue sous la gêne inconcevable et barbare des trois unités. Seules, la haute figure de Molière et la figure originale de la Fontaine se détachent avec indépendance du groupe trop ordonné de leurs contemporains. Mais le grand siècle n'a pas de grand lyrique, et l'ode, cet élan spontané, doit étaler « un beau désordre, effet de l'art. » Ce mot peint l'époque.

Le goût, allié au bon sens, produit la faculté critique,

OU du moins une certaine faculté critique où nous excellons, et qui s'applique surtout aux œuvres d'art, et à ce qui est du domaine de l'art dans la composition littéraire. Notre critique est leste,' perspicace et très-sûre dans ce qui est de son ressort, mais ce ressort ne dépasse que rarement la forme et lordonnance, et si nous avons le sentiment de Tart, nous n'en avons pas la philosophie comme les Allemands. Ils sont aussi nos maîtres, et les maîtres de tout le monde, dans cette autre critique érudite et scientifique qui s'attaque au fond des choses, restitue l'histoire et dissout les fictions. C'est la critique telle que l'entendaient les Wolff et les Niebuhr, et telle que l'entendent leurs continuateurs.

L'ordre et la mesure que la France apporte aux choses de l'esprit trouvent un emploi éminent dans les sciences proprement dites. Ces. qualités y deviennent la puissance d'analyse et la clarté d'exposition. Des deux faces de la méthode, c'est l'analyse que nous préférons ; et bien qu'il soit aujourd'hui de mode de parler de synthèse en toutes choses, les esprits classificateurs seront toujours mieux compris en France que les esprits généraiisateurs. Ce qui nous frappe dans les phénomènes de la vie universelle, c'est moins le rapport qui les unit que la diversité qui les sépare. Cuvier a, dans son temps, éclipsé Geoffroy -Saint- Hilaire, et Condillac restera plus Français que Descartes, mieux compris comme métaphysicien de l'autre côté du Rhin que chez nous. Ce que la France a retenu de lui, ce n'est pas son système, c'est un fait, l'affranchissement de sa pensée. Elle reconnaît en lui le Luther de la philosophie!. Du reste, le vrai métaphysicien de l'école cartésienne n'est pas Descartes, c'est Spinoza; et nulle doctrine n'a eu moins de succès en France que celle de l'illustre panthéiste. Descartes, dont il a développé les prémices, n'a

ET DE l'esprit ALLEMAND 11

fait que traverser la métaphysique pour verser finalement, infidèle à lui-même et à sa méthode, dans le matérialisme. L*esprit du physicien Ta emporté.

Si le style est i*homme, la langue est le peuple. L'industrie, Tart, la science, la religion, ne sont que des manifestations partielles du génie national ; ils n'expriment qu'un certain ordre de sentiments, d'idées et de propriétés intimes. La langue les exprime tous. Elle contient le peuple dans l'espace et dans le temps. On l'y reconnaît dans son passé; on l'y pressent, on l'y trouve dans son avenir. Analysez la langue, vous retrouvez le peuple, pour ainsi dire, couche par couche. Décomposez le peuple, vous trouvez les éléments de la langue.

La langue française est la langue de la clarté et de la vulgarisation. La clarté est encore une forme de la sociabilité. Enveloppe transparente et solide de l'idée, elle ne lui permet ni de se cacher ni de se détendre. D'un autre côté, elle ne sépare point, elle unit. Elle n'accuse pas le relief des types individuels en les isolant, peut-être même lui pourrait-on reprocher de les trop effacer. Elle est faite encore plus pour la parole que pour la plume, parce que la parole est la vie même. Souple, rapide et nette, elle se prête à merveille aux mouvements de la conversation, s'y exalte, et vit surtout de la pénétration des esprits. Elle est moins au service de chacun et plus au service de tout le monde. Elle révèle un peuple dont la sociabilité est le plus profond instinct,, et qui, par l'impulsion parfois extrême de ce besoin dominant, va jusqu'à rapprocher les individus et les groupes, au point de compromettre leur existence personnelle dans une centralisation absorbante des intelligences et des intérêts. Nation électrique, contagieuse, dont un de nos historiens a pu dire avec un sens pro-

lî DE l'ESPEIT français

fond (1) : « Le génie moral de la France se résume dans un mot : la Propagande. »

La langue allemande a un tout autre caractère. I/exacte précision et la clarté limpide du français lui font défaut. Elle flotte autour de la pensée en plis épais et indécis, et elle abonde en mots vagues qui laissent à Tesprit la périlleuse facilité de Tà-peu-près. Avec une richesse presque incomparable, et qui la sert admirablement dans la poésie» elle ne sait pas se borner, et se montre toujours prête à emprunter aux langues étrangères, et surtout au français, des mots dont elle n'a nul besoin. Elle ressemble à ces substances chimiques qui ont des affinités multiples et faciles, et qui se désagrègent à la moindre sollicitation, pour contracter de nouvelles alliances. Elle est fluide et inconsistante. La solidifier, la fixer et y sculpter un style n'est pas aisé, et peut-être Lessing et Goethe seuls y ontils complètement réussi. De nos jours, l'Allemagne a vu encore d'heureuses exceptions se produire. M. Léopold Ranke et Varnhagen d'Ense sont de vrais prosateurs et témoignent par l'exemple que, malgré les résistances ou les accommodements de la langue, on n'est pas irrémédiablement condamné à mal écrire quand on écrit en allemand. Dans ces ressources infinies et dans ses défectuosités radicales, elle est comme la première et la plus intimerévélation du génie germanique, de sa puissance de conception et de son impuissance de réalisation. Elle a tout, excepté la forme. Et cette création incomplète, qu'elle a été lente à se produire l La réforme marque, pour les Allemands, l'ère de la rénovation littéraire aussi bien que celle de !a rénovation religieuse, et la Bible, traduite par Luther, est le premier monument de leur langue et de

(i) Henri Martin*

leur littérature modernes. Et ce n'est que deux cents ans après Luther que s'ouvre le siècle littéraire. L'intervalle, depuis la fin de la guerre de Trente Ans, appartient à l'ascendant français. Lessing et Klopstock, Schiller et Gœtbe ont eu pour prédécesseurs des Campistron germaniques.

Alors, il est vrai, dans la seconde moitié du dernier siècle, tout éclate à la fois. C'est, dans toutes les directions, l'irruption subite d'une sève longtemps contenue, et la pensée envahit ensemble tous les espaces qu'ailleurs elle n'a parcourus que successivement. La poésie, la spéculation et la critique s'élancent de front. Pendant que Klopstock chante, Kant médite la rénovation de la philosophie ; Semler et Michaëlis ouvrent cette longue série d'érudits et de critiques qui se continue jusqu'à nos jours par les Eichhom, les Wolff, les Genesius, les Strauss, les Ewald, les Baur. Jamais l'esprit n'eut une manifestation plus grandiose, et il faut ajouter aussi caractéristique et aussi sfbgulière. La splendeur littéraire d'un peuple n'avait été jusque-là que l'ornement de sa grandeur politique. Phidias et Sophocle sont contemporains de Périclès; Virgile apparaît à l'apogée de la grandeur romaine; en même temps que Boileau régente le Parnasse, Louis XIV donne des lois à l'Europe. La pensée allemande s'est élevée par elle-même, au milieu de circonstances médiocres et parfois misérables, en dehors de l'assistance des gouvernements et des faveurs des souverains. Les deux grands gouvernements allemands ont été à peu près étrangers à son développement. La pensée française régnait à Berlin comme la poésie et la musique italiennes à Vienne, quand déjà Lessing et Klopstock avaient conquis les esprits. Plus tard, la capitale d'un État très-secondaire devient, par un heureux concours de circonstances, un puissant

foyer de la vie littéraire ; mais Schiller et Goethe, Herder et Wieland ont assurément plus donné au duc de Saxe- Weimar qu'ils n'en ont reçu, et, d'un autre côté, la splendeur de Weimar atteint son apogée au moment du désarroi politique de l'Allemagne. Pendant que le sol allemand est foulé par les armées de l'Europe, que Vienne et Berlin sont vaincues et humiliées, celte petite ville apparaît comme le centre radieux d'une vie idéale. Il est donc vrai de dire que la grandeur intellectuelle de l'Allemagne s'est développée dans une indépendance complète des faits extérieurs. L'existence de cette race de penseurs nous apparaît comme un long déploiement de l'idée. Si la France aime la vérité pour les satisfactions qu'elle peut offrir à ses besoins sociaux, l'Allemagne l'aime d'un amour platonique, pour elle-même*, pour sa beauté et son éclat rayonnant. Pour l'Allemagne, penser c'est vivre. Portée par la plus immense et la plus noble curiosité, armée d'une hardiesse naïve et loyale, elle a plongé au fond de toutes les questions, elle a plané sur les hauteurs les plus vertigineuses, elle a communié avec l'infini, et de. cette communion sont sortis les grands métaphysiciens et les grands poètes dont les œuvres illuminent son front d'une gloire impérissable.

Mais tout ce grand travail s'est accompli hors du monde réel; il n'y a pas marqué son empreinte, à peine l'a-t-il effleuré de son souffle. On dirait que l'Allemagne a eu peur de compromettre l'idée par l'alliage de la réalisation, car nulle idée ne passe dans les faits qu'elle ne transige avec eux et ne se courbe plus ou moins sous leur joug; et comme l'a dit un critique éminent (1) auquel TAllemagne et la France sont toutes les deux redevables à plus d'un

(1) Ernest Renan, Éludes d'histoire religieuse, préface.

titre : « L'incapacité de rAllemague dans le champ de raciion n'est-eile pas la conséquence des dons incomparables dont la nature l'a douée dans Tordre des spéculations intellectuelles? L'homme pratique ne saurait avoir la largeur d'esprit de l'homme voué à la pensée ; de son côté, le penseur, s'il veut prendre part aux affaires de ce monde, est obligé à une foule de compromis qui l'amoindrissent et nuisent à son originalité. »

La pensée nourrie d'elle-même et ne développant qu'ellemême ne peut produire que l'idéalisme. L* Allemagne a donc été idéaliste. L'effort suprême de l'idéalisme est la conception synthétique de l'unité. Les esprits analytiques sont frappés, avant tout, des aspects multiples et divers de la nature; le côté de l'unité les préoccupe moins, souvent il leur échappe.entièrement. Ils pourront se montrer admirables dans leur aptitude à suivre la nature à travers la variété infinie de ses apparitions, mais la sensation les domine ; ils succombent aisément sous le poids des distinctions qu'ils ont accumulées , et s'exposent à perdre , dans le sentiment des différences, la notion des rapports et celle de l'harmonie universelle. En revanche, il faut reconnaître aussi que les esprits portés avec trop de puissance vers la synthèse courent le risque d'aboutir en sens cont;aire à une conséquence également exclusive. Préoccupés de rechercher l'unité dans la nature, et n'observant en conséquence les faits qu'au point de vue de leur relation, ils perdent aisément le sens de la diversité. Mais ^'univers est l'unité multiple, et pour que la pensée arrive à le comprendre dans son existence tetale , il faut qu'elle apprenne à l'embrasser simultanément sous ses deux as- ;)ects, et à passer, ainsi qu il le fait lui-même dans son incessante activité, de l'unité à la diversité et de la diversité à l'unité. Cela revient à dire que synthèse et analyse

sont des procédés alternatifs, mais non indépendants. La science doit les employer tous deux, si elle veut reproduire dans l'entendement, sous la forme de notion, l'univers extérieur que la sensation lui révèle. L'alliance des deux procédés constitue la méthode, et la méthode seule peut donner la vraie philosophie, c'est-à-dire la généralisation la plus élevée des sciences particulières, et la plus complète représentation de l'univers dans l'homme à un moment donné de son développement intellectuel.

Pour bien juger une nation, il faut l'observer dans ses grands hommes. De Jacob Bœhme à Hegel, tous les philosophes dogmatiques de l'Allemagne ont été panthéistes. On peut objecter Leibnitz, mais cette figure complexe appartient à la France et à l'Angleterre au moins autant qu'à sa patrie, et puis il ne suffît pas de polémiser contre Spinoza pour n'être pas panthéiste, et il ne serait pas malaisé de dégager de la métaphysique leibnitzienne la conclusion obligée de toute métaphysique. Kant s'est abstenu de toute construction spéculative; mais sa critique a rouvert la porte au panthéisme, et l'inévitable tendance de l'esprit germanique s'est révélée avec éclat dans ses successeurs, dans Fichte, ce Spinoza du moi ; dans Schelling, le prèlre de l'identité, et enfin dans Hegel, le représentant le plus complet des facultés métaphysiques de l'Allemagne. Hegel a atteint la cime de la spéculation pure, et après lui il a bien fallu s'arrêter, car le système était complet. Cet incomparable constructeur de pensées a eu des disciples, mais il n'a pas eu de continuateurs : il ne pouvait pas en avoir, car, dans la direction donnée, il avait atteint le but. Après lui, la philosophie allemande redescend des hauteurs, et renoue connaissance avec la vie réelle. Le système disparaît peu à peu, absorbé dans la circulation générale. De rares disciples conservent et répètent comme

un texte sacré les doctrines du maître ; mais, dans la philosophie comme dans l'art, comme dans toutes les créalions de l'esprit, les écoles sont, par leur principe même, frappées de décadence : toute répétition aboutit à la scolastique en philosophie, comme au mécanisme dans l'art. D'autres soumettent Hegel à une torture posthume pour le réconcilier avec Torthodoxie. La masse des intelligences est entraînée ailleurs, et les esprits superficiels voient dans le prompt abandon de l'édifice la condamnation de l'architecte. Ils se trompent. L'esprit humain ne séjourne nulle part, parce qu'il est le mouvement même ; dès que l'édifice est achevé, il a hâte de l'abandonner pour en élever un autre. Plus tard, il y reviendra peut-être pour en faire le fondement d'une nouvelle construction. La doctrine hégélienne a donc eu le sort de toutes les doctrines complètes : elle est rentrée dans le milieu d'où elle était sortie, comme rentrent dans la nature, pour la féconder de nouveau, les organismes dont la vie est épuisée. Comme meurent les hommes, comme tombent les feuilles, les systèmes s'évanouissent, mais ils ressuscitent en d'autres systèmes. Il est dans le ciel de la pensée, comme dans le ciel physique, des étoiles filantes qui disparaissent sans trace et sans souvenir, et des astres immortels qui se dérobent au regard pour un temps. Aristote, Descartes, Voltaire ont eu leurs éclipses.

Gœthe occupe dans la poésie, cette métaphysique du sentiment, le rang qui appartient à Hegel dans la métaphysique, ce lyrisme de la raison. Ce complet génie, le type le plus élevé de la poésie allemande, est panthéiste dans l'àme. Toutes ses œuvres en témoignent, et aussi le culte qu'il professa pour l'initiateur du panthéisme moderne, Spinoza. Il faut, du reste, noter ce culte comme un des signes généraux et caractéristiques de l'esprit

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germanique. Herder, qui était philosophe, mais qui était en même temps premier pasteur de Weimar , se proclamait spinoziste, et le prince des théologiens allemands, le grand, le vénéré Schleiermacher, appelait le philosophe d'Amsterdam : saint Spinoza.

Si Hegel est le plus grand métaphysicien , et Gœthe le plus grand poète de TAllemagne, Alexandre de Humboldt est la révélation la plus éclatante de son génie synthétique dans les sciences naturelles. Ces trois hommes sont la nation elle-même, glorieusement manifestée dans les ordres supérieurs de son activité créatrice. Le dernier resta seul pour^consommer, dans son infatigable vieillesse, une des grandes œuvres du dix-neuvième siècle, Tinventaire de l'univers, et il lui a été donné, comme de survivre à ses pairs, de les remplacer dans le gouvernement des esprits. La spéculation philosophique et la création poétique se sont effacées pour faire place à Tobservalion des faits et à la constatation des lois naturelles.

Les principaux défauts de l'Allemagne sont l'esprit de système et le défaut de méthode. Le système naît, en tout, du désir naturel à l'homme de généraliser et de conclure. Si la France réaliste elle-même ne s'en est point préservée, on comprend que l'Allemagne idéaliste ait encore succombé plus facilement. Le système et sa ressource obligée, l'hypothèse, sont inévitables en métaphysique. Mais il ne s'y confine point, et il nous semble qu'il diminue un peu l'autorité de la critique historique et scientifique, cette gloire, et il faut presque encore dire ce monopole de l'Allemagne. La théorie du mythe, si féconde et si juste, eût été moins attaquée si elle se fût avancée d'un pas plus mesuré sur un terrain mieux étudié, et c'est encore l'esprit de système qui nous semble déparer les beaux travaux de l'école théologique de Tubingue. De ce qu'il y eut,

dans le principe, un christianisnae judaïsant et un christianisme à tendances plus générales, une école de Pierre et une école de Paul, ce n'est pas une raison pour faire rentrer de force, sous Tune ou l'autre de ces rubriques, toutes les productions littéraires de l'Église primitive. La /ie est toujours variée et complexe, et, en ce qui touche les origines littéraires du christianisme, Vabsence de témoignages contemporains fera toujours échouer toute classification rigoureuse.

Dans la manière de traiter Thistoire générale, TAllemagne a été naturellement dominée par ses préoccupations idéalistes et synthétiques. L'histoire est pour elle le développement de ridée plus que du fait et delà vie. Les événements, les choses et les hommes , qui représentent la diversité et le mouvement, fondus au foyer de la métaphysique, ne laissent plus apparaître que le développement logique de l'idée. L'idée est le principe et la fin; les faits sont ses manifestations et ses auxiliaires qu'elle emploie pour se réaliser. Cette théorie peut se formuler d'un mot: Dieu dans l'histoire; et c'est justement le titre que M. Bunsen, l'auteur des Signes du Temps, donnait à son dernier ouvrage. Dans le passé, il suffit de citer les Idées de llerder et la Philosophie de Vhrstoir^ de Hegel. Cette manière d'envisager le développement de l'histoire est grandiose et féconde en plus d'un sens ; mais elle tend à écraser la personnalité de l'homme, et elle le dégrade réellement, sous prétexte de l'élever au rang d'un agent nécessaire de la Divinité. L'histoire de l'homme, comme celle de la nature, proclame partout à la fois l'unité et la diversité; et, dans l'une pas plus que dans l'autre, l'esprit n'est autorisé à résoudre les activités particulières dans le principe qui sert à les relier. Pour dépendre essentiellement, dans leur existence individuelle, de l'existence collective, elles

n'en conservent pas moins leur orbite propre. Dieu est dans rhistoire, mais Thomme y est aussi.

L'Allemagne produit et consomme prodigieusement d'idées; cette profusion même doit être considérée comme la cause principale, après les défectuosités de la langue, du défaut de clarté qu'on 9 reproché à ses œuvres, souvent avec trop de raison. La clarté est l'expression de l'ordre. Il sera toujours plus aisé de classer et de rapporter ensemble un petit nombre d'idées ou de sentiments, que d'en disposer un grand nombre dans un cadre unique, selon les règles d'une sage ordonnance. Les productions de l'Allemagne pèchent trop souvent par l'absence de composition. Non pas qu'une méthode générale ait jamais fait défaut à ces grands esprits : il n'y a pas de grand esprit sans méthode ; mais nous voulons parler ici de cette ordonnance intérieure qui classe à leur rang, sans jamais s'accuser, jusqu'aux derniers détails de la composition, et qui fait, d'un coup d'oeil, embrasser l'ensemble, c'est-àdire la notion génératrice et ses développements. Si l'art chez nous se montre en toutes choses et jusque dans l'industrie, chez nos voisins, — faut-il l'avouer? — il n'est presque nulle part, et à peine dans l'art lui-même.

A ce point de vue, on doit féliciter l'Allemagne de l'effort réaliste qu'elle fait en ce moment, et de sa réaction contre l'idéalisme excessif de son génie. Réaction naturelle : car s'il y a des peuples réalistes et des peuples idéalistes, la même tendance ne peut cependant prévaloir toujours. Le spiritualisme et le naturalisme sont deux systèmes incomplets, entre lesquels oscillera l'esprit, avec plus ou moins de penchant pour l'un ou pour l'autre, jusqu'à ce qu'il soit reconnu que, dans le monde où nous vivons et que nous touchons, on ne peut pas plus abstraire la matière de l'esprit que l'esprit de la matière. La France

fait, depuis le commencement du siècle, des efforts mal- Jieureux vers le spiritualisme. Par le même jeu de compensation, l'Allemagne, après s'être enivrée de métaphysique, se jette dans le matérialisme. Hegel eût trouvé dans cette antinomie la meilleure confirmation de son système, et peut-être a-t-il hâté la réaction en plus d'un sens, car nul penseur allemand n'a plus exalté les philosophes français du dix-huitième siècle et les plus matérialistes.

Après lui est venu Louis Feuerbach, modifiant la doc- . trine, la faisant descendre des hauteurs abstraites, et l'Aumanisant de toutes les manières. Hegel avait représenté l'univers comme le développement sériaire de l'idée, de l'absolu, arrivant dans la conscience humaine à la conscience de lui-même ; M. Feuerbach en conclut qu'il n'y avait à s'occuper de l'absolu qu'autant qu'il se manifestait dans l'humanité, et qu'il ne pouvait y avoir d'autre religion que le culte de l'humanité. C'était un pas considérable hors de l'idéalisme ; mais l'humanité pouvait encore être considérée comme une abstraction, et les abstractions devenaient impopulaires. M. Max Stirner substitua donc l'individu à l'humanité, l'égoïsme à l'humanisme; il proclama l'absolu du moi, et l'hégélianisme transformé aboutit, dans cette direction, à la négation de la société et de ses droits au profit de la souveraineté individuelle. On était loin du point de départ. M. Stirner et sa doctrine extrême n'ont obtenu, il est vrai, qu'un retentissement éphémère; mais M. Feuerbach est resté, et, quelque jugement que Ton porte sur ses idées, il méritait assurément de rester pour la courageuse franchise de sa pensée et la rare netteté de sa forme. Il est la transition entre la métaphysique d'hier et le naturalisme d'aujourd'hui. Il n'est plus métaphysicien, mais il est encore dialecticien. Après un silence de plusieurs années, il est rentré en scène avec un nouvel

ouvrage, la Théogonie, en même temps qu'un penseur plus jeune et déjà célèbre remettait en honneur la figure, longtemps négligée en Allemagne, du fondateur de la méthode expérimentale dans la philosophie moderne. Le Bacon de Verulam de M. Kuno Fischer est vraiment un « signe du temps ».

La place que Spiinoza a si longtemps tenue en Allemagne, Bacon va l'occuper jusqu'à nouvel ordre. L'observation est proclamée Tunique institutrice des esprits Le microscope et la balance ont évincé la synthèse ; l'analyse règne, et les faits sont interrogés à la place des anciennes sibylles de la métaphysique. On proleste même contre le passé, et on ne veut pas que l'Allemagne ait jamais été une nation philosophique (1). L'intelligence obéit à la nature, afin d'apprendre à la mieux dominer. Le système est tombé en

(1) «. Quoique Tesprit national allemand n'ait pas plus connu Tcxistence de la spéculation métaphysique qu'il ne s'apercevra de sa disparition^ nos Toisins anglais et français n'en prétendent pas moins que nous sommes un peuple philosophique. Cette méprise naïve n'a pu naître que dans un salon étranger. » Louis Knapp, Système de la philosophie du droit, 1837.

Cette philosophie du droit, « basée sur Tunique autorité de la perception sensible, » est un des produits les plus hardis et les plus caractéristiques de la nouvelle direction dos esprits. Mais la prétention de n'être point une nation philosophe parait singulière, si on réfléchit que rAlleniagne a peut-être dans un très-court espace de temps produit autant de systèmes métaphysiques que tous les peu; les réunis. 0:i ne cite ordinairement que Kant, Fichte, Sehclling et Hegel. Nous serons encore très-incomplets en ajoutant k ces noms ceux de Jacobi, de Pries, de Herbart, de Solger, de Sehopenhauer, de Krug. Autant de noms, autant de systèmes. Que serait-ce si nous voulions épuiser rénumération des systèmes Ihéoîogiques? Chaque théologien a sa dogmatique, c'est-î»-dire sa manière particulière de classer et de développer les dogmes de la révélation chrétienne, ou, s'il nie la révélation dans le sens supernaturaliste du mot, les principes de la philosophie du christianisme. Chaque dogmatique n'est autre chose qu'un corps de doctrines métaphysiques. Cette spéculation théologique est encore plus caractéristique que la spéculation purement philosophique.

complet discrédit. Il renaît cependant aux extrémités d'un réalisme qui s'est déjà dépassé lui-même. Le matérialisme de M. Moleschott tend à la systématisation , et le disciple du savant chimiste, M. Louis Biichner, en faisant de l'atome la base et Tartisan de l'univers, traite son dieu avec des égards qui montrent bien comment, dans un cerveau germanique, la métaphysique trouve malgré tout quelque porte ouverte, et comment elle sait toujours prendre ses revanches. En toutes ces protestations qui surgissent contre l'idéalisme, il serait curieux de montrer comment celui-ci tend à revendiquer son ancienne autorité. L'idéalisme n'est pas aussi absent qu'on l'imagine. On le sent sourdre au fond, comme ces filets d'eau qui se glissent litûpides sous les gazons, et dont la présence est subitement trahie par des touffes de verdure d'une fraîcheur imprévue. L'Allemagne se met au régime de l'observation rigoureuse, et elle fait bien ; mais le jour viendra où les faits, rassemblés avec le secours de cette enquête scrupuleuse dont on s'est fait une loi, fourniront à l'esprit les éléments d'une généralisation nouvelle et supérieure. En attendant, il faut suivre ce mouvement, qui est l'intérêt et la passion du jour, et, si on le trouve excessif, se rappeler que les réactions ne sont jamais modérées.

Les sciences naturelles, depuis longtemps redevables à l'Allemagne, ont nécessairement reçu une nouvelle impulsion de la primauté qui leur a été décernée. En même temps, elles se sont rendues accessibles aux profanes. Des esprits éminents, tels que MM. Vogt, Moleschott, Schleiden, Tschudi, Zimmermann, sont entrés dans la voie de la vulgarisation, si brillamment ouverte par M. de Humboldt, en des tableaux où les qualités de l'artiste le disputent à celles de l'homme de savoir et de génie. Dans les études historiques, la tendance réaliste se

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montre avecévidence. L'histoire se fait concrète et vivante. On fouille avec patience les archives des peuples, comme ailleurs celles du globe. MM. Ranke, Hausser, Droysen, Gervinus accusent cette tendance nouvelle par de brillants travaux. Entre leurs mains Thistoire prend plus de mouvement et de relief, et se colore au contact de la réalité. Elle est moins philosophique et plus politique. Avec ses préoccupations nouvelles, sa méthode devait se transformer, avec sa méthode sa langue. Désireuse de porter, avec la lumière dans les esprits, la chaleur dans les âmes et rénergie dans les volontés, elle a pris un dessin plus ferme, un langage plus précis. Peut-être a-t-elle perdu quelque chose de cette haute impartialité dont parlait madame de Staël quand elle disait que « tout comprendra, c'était tout pardonner. » C'est un signe qu'elle se rapproche de la politique.

Le poésie allemande n'avait pas attendu la réaction ac- ' tuelle pour se mêler au monde. On se souvient de la jeune Allemagne, de ses aspirations sociales et même un peu socialistes, et de ses sympathies pour la France, qui a connu le chef de celte école, Henri Heine, ce grand et parfois trop léger esprit, pétri de lyrisme et de sarcasme. La jeune Allemagne est morte depuis longtemps. Elle avait succédé à une autre génération de poètes politiques : Ruckert, Kœrner, Arndt, les chantres de la nationalité, les Tyrtées des guerres de l'indépendance ; après elle, vinrent MM. Herwegh et Freiligrath. Aujourd'hui la poésie est redevenue moins militante et plus tranquille. Il faut le dire aussi : la plupart des grandes renommées ont disparu. Deux groupes ont subsisté : le groupe souabe, à la tête duquel marchait Uhland, et que représente encore Justinus Kerner, moins maître de la forme, mais plus profond et plus pénétrant; le groupe autrichien, où manque Lenau,

mais que MM. Frédéric Halm(Muncb de Bellingbausen) et Anastasius Griin (comte Auersperg) maintiennent avec honneur.

Les romanciers sont peu nombreux, nous entendons les romanciers sérieux, car la production est aussi abondante qu'en France. A leur tête, il faut, ce nous semble, placer MM. Gutzkow et Auerbach, le premier plus hasardeux et plus chercheur, le second plus naïf et plus sympathique. M. Gutzkow date de la jeune Allemagne. Les Contes de village de M. Auerbach ont été traduits, et ces tableaux des champs, d'une grâce si bienvenue, n'ont pas été moins goûtés en France qu'en Allemagne. L'auteur de ces charmants récits s'est essayé en des sujets plus hauts ; il n'était pas aisé de tailler un roman dans la vie toute intellectuelle de Spinoza, et M. Auerbach y a presque réussi. Deux renommées plus jeunes, MM. Freitag et Otto Ludwig, viennent de s'ajouter avec un certain éclat aux célébrités du roman. Us ont déjà tenu beaucoup, et font concevoir plus d'espérances. MM. Ottfried Keller, Otto MuUer, Paul Heyse, Maurice Hartmann, Th. Mugge, sont des conteurs de mérite qu'il serait injuste d'omettre, même dans une nomenclature sommaire. La tendance la plus générale du roman est réaliste, et rentre ainsi dans le courant général.

Nous retrouvons au théâtre, avec quelques autres noms, la plupart des écrivains que nous venons de citer, et notamment MM. Frédéric Halm, avec sa Griseldis et son Gladiateur de Ravenne; M. Gutzkow, auteur de drames et de comédies assez nombreuses; M. Otto Ludwig, avec son drame des Maccabies ; M. Freitag, avec ses Joumalistes. 11 faut ajouter à ces noms ceux de MM. Wolfsohn, Julius Mosen, Hebbel, Dingelstedt, etc. 11 serait malaisé de rattacher tous ces écrivains à un système unique. Le théâtre allemand, sorti d'un mouvement critique, a tou-

f« DE L'KSPRIT FRANÇîAIS

jours cherché sa voie, et les Allemands sont convaincus qu'il ne Ta pas encore trouvée. Ce qu'on peut dire, c'est quelespoëtes contemporains ont produit des œuvres consciencieuses et distinguées, mais le répertoire ordinaire des théâtres est trop alimenté*par la traduction française. Il y a de ce côté l'indice d'un affaissement temporaire. Schiller et Gœthe ne sont plus.

Si, pour terminer, nous effleurons les arts dans celte étude rapide, une remarque singulière nous frappe : on dirait que la musique, le plus Immatériel et le plus idéal des arts, est elle-même entraînée dans la conversion générale. M. Richard Wagner n'est pas encore classé, et son nom souvent applaudi n'a pas atteint la région sereine des gloires non contestées. La critique et l'opinion sont flottantes et diverses; mais si on peut différer d'avis sur la valeur de l'entreprise, il ne me semble pas qu'on puisse en nr.éconnaltre le caractère. La suppression des formes conventionnelles et l'alliance plus intime des paroles et de la musique indiquent évidemment une tendance réaliste, si tant est que la musique puisse jamais être appelée ou devenir réaliste. La peinture, au contraire, la chair et le sang de ridéal, est devenue en Allemagne quelque chose de métaphysique et d'abstrait. Les tableaux sont des systèmes, et les toiles sont peuplées des ombres de la philosophie de l'histoire. L'allégorie et le symbole s'y prélassent. L'école de Dusseldorf, 'célèbre surtout par ses paysages, n'a pas survécu à l'esprit de scepticisme romantique dont elle était issue. Elle s'est évaporée dans ses clairs de lune.

Partout ailleurs, r Allemagne, réagissant contre des instincts trop exclusifs, cherche la vie et la réalité : c'est un pas qu'elle fait vers la France, alors que celle-ci, au contraire, semble aujourd'hui vouloir parcourir, à sa façon.

en lui imprimant les modifications de son caractère, les phases d'une évolution philosophique dont l'Allemagne lui aurait transmis le germe. La France et TAUemagne se recherchent en paraissant fair les limites trop exclusives de leur génie particulier.

GOTTHOLD EPHRAIM LESSING*

c Je ne eooiiais pas de plos agréable traTail que de contrôler les noms d'hommes célèbres, d'examiner leurs droits a rimmortalité , de les délivrer de soailliires imméritées, de dissoudre le faux badigeon de leurs faiblesses; de faire, en un mot, au sens moral, ce que fait au sens physique celui qui est préposé k la surveillance d'une galerie de tableaux. »

Lesbirg.

C^est à Lessing que les Allemands doivent leur patrie littéraire. Quand il surgit, la pensée germanique, timidement asservie au double joug de la France et de TAngleterre, n'avait pas en elle-mêrûe son centre de gravité. Lessing la dégagea du poids des influences étrangères, et il la rendit maîtresse de son avenir. Cet avenir réclamait un prompt secours. Schiller et Goethe étaient nés ; ils portaient en eux une gloire prochaine. Une végétation parasite

(1) Né k GaroeDtz (Lusace), le 22 janvier 1729, d'un pasteur protestant dont il était le dixième fils. Il est mort en 1781.

SO GOTTHOLD EPHBAIM LESSING

menaçait d'entraver sur le sol natal, de dénaturer et d'amoindrir Tessor de leur génie. Lessing travaillait donc, à son insu, à Tavénement d'une littérature classique et vraiment nationale, mais que sans doute il jugeait moins voisine.

L'œuvre d'émancipation ne semblait point facile, et en réalité elle ne Tétait pas. Voltaire régnait à Berlin sous régide du grand Frédéric: les lettres, et à leur suite les mœurs et les relations sociales, cherchaient gauchement les modèles français. Moindre était en apparence la part de l'Angleterre dans cette servitude, et surtout mieux dissimulée. On ne pouvait cependant la méconnaître dans Klopstock, dont la « Messiade j» trahit à chaque page l'ascendant de Milton, au point même qu'il serait permis, sans dépasser la mesure d'une stricte justice, de ne voir dans cette œuvre qu'un pastiche supérieur. Wieland, en revanche, par les qualités de son organisation, était prédisposé aux sympathies françaises; sa finesse railleuse tempérée de bonhomie, la qualité de son sentiment, encore plus enclin à la volupté qu'à la rêverie d'amour, l'élégance de sa forme et le fini de son exécution ; tout ce qui le distingue enfin le rendait impropre à stimuler puissamment le génie national et à le pousser dans des voies vraiment indépendantes. S'il y avait eu en lui un élément régénérateur, c'était son atlicisme, ce parfum de la Grèce qu'il a su mêler dans « Oberon » aux inspirations de TArioste.

Wieland et Klopstock régnaient quand Lessing entra en scène et se mit à prêcher la croisade contre l'étranger. Il ne faudrait pas croire cependant qu'il ne se trouvât déjà dans ces deux poètes quelques points d'appui pour l'émancipation que devait poursuivre l'œuvre du grand critique, avant qu'elle se complétât, sous la forme définitive de la production elle-même, dans Schiller et

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dans Gœthe. Avec Klopstock et Wieland, TAllemagne avait gagné du terrain ; les premières fraîcheurs d*uue rosée rajeunissante annonçaient aux lettres comme Taube d'un nouveau jour. Mais ni Klopstock ni Wieland n'avaient abordé le théâtre; or, un peuple qui n'a pas de théâtre à lui manquera toujours d'une véritable existence littéraire. La scène est l'expression la plus complète en même temps que la flagrante démonstration de la nationalité. L'existence nationale n'est-elle pas la physionomie collective ? Et cette physionomie, où s'accusera-t-elle entièrement, sinon au théâtre, qui implique tout ensemble l'histoire, la philosophie et les lettres ; qui réfléchit dans leur ensemble les traits éparsdela vie d'un peuple, s'empare de cette vie sous toutes ses faces, et la représente dans ce qui fait le peuple lui-même, dans le passé, le présent, l'avenir? — C'est de ce côté que Lessing porta ses coups les plus décisifsjoignantdeson fait aux efforts victorieux du critique des tentatives hardies d'une création individuelle. Racine, Corneille et surtout Voltaire occupaient, en de médiocres traductions, le répertoire tragique. A côté du formalisme de la tragédie française, superbement hissée sur les échasses de l'alexandrin et réputée antique, on avait vu la tragédie bourgeoise, venue d'Angleterre, prendre sa place et s'épanouir dans les larmes. « Le Négociant de Londres » ( 1 ) disputait les planches à Agamemnon et à sa clique sublime. C'était déjà cette réaction qui s'accomplissait en France peu d'années après, et dont les premiers types furent « le Fils naturel * et « le Père de famille » de Diderot. Lessing avait cru voir là, non sans quelque motif eu un sens, une impulsion rénovatrice; il paya même de sa

(I) Pièce d*un auteur anglais, Hills, jouée partout alors avec le plus grand succès.

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personne en mettant au théâtre, en 175&, un drame bourgeois, c Miss Sara Sampson ». L'avenir a eu soin d'oublier cette œuvre dans Tintérét de sa gloire. Mais un péché non plus, surtout de jeunesse, ne vient jamais seul. Diderot fit jouer son « Père de famille » en 1758. Lessing, qui a reconnu à Diderot, dans la phase de son premier développement, une part d'influence qui alla s'amoindrissant à mesure qu'il s'affermit et s*éleva davantage dans sa propre nature et dans Tétude des modèles supérieurs, Lessing admira la pièce de l'encyclopédiste et il la traduisit pour la scène allemande. Le critique a racheté surabondamment ces erreurs premières; il a compris qu'entre Agamemnon et a le Négociant de Londres » il y a l'éternelle humanité, et que la vérité dramatique, expression vivante du cœur de l'homme aux prises avec les destins, s'est appelée du grand nom de Shakspeare. Il n'y a ni tragédie héroïque, ni tragédie bourgeoise, ni tragédie populaire ; il n'y a que la tragédie humaine, qui implique en elle tous les aspects de la société, toutes les conditions, toutes les classes; le milieu social ou historique ne fournit que le cadre et le prétexte; quant à la substance, elle est la même pour Sophocle et pour Shakspeare ; car Thomme au fond n'a pas changé et il ne changera pas. L'histoire le montre au grand poète éternellement le même dans ses passions fondamentales. Or la passion en mouvement, n'est-ce pas l'âme sous la forme tragique, le ressort théâtral par excellence ?

Si l'humanité ne varie pas dans les lignes essentielles de sa constitution morale, elle perd aisément de vue toutefois, à travers les couches successives que l'histoire accumule sur elle, le sentiment spontané de son existence. A l'instar du globe d'où elle est sortie, qu'elle habite et qu'elle dompte comme un coursier lancé à traders l'im-

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mensité, elle tend à se refroidir, à recouvrir d'une écorce toujours plus épaisse la lave créatrice qui bout dans ses entrailles. Les poètes qu'attend Timmortalité percent cette écorce et vont jusqu'au foyer puiser, dans la sève enflammée, le contenu durable de leurs productions. Et c'est sans sortir d'eux-mêmes qu'ils arrivent à ce foyer, car rhomme est leur essence ; s'ils l'observent en autrui, c'est en eux seulement qu'ils le saisissent directement. Leur génie est la spontanéité de vie qui leur permet a'exister au milieu des choses artificielles vieilles dès leur naissance, comme s'ils sortaient des mains de la nature ; leur prérogative est de pouvoir ressentir la nature et de la proclamer dans son impérissable jeunesse au milieu des générations qui se corrompentou se dessèchent en l'oubliant. Par le génie, en tout ordre, l'humanité subit un périodique rajeunissement et se renouvelle. Le génie, n'est-ce pas la nature même, le sel et le levain du monde? Les peuples aussi bien que les individus peuvent perdre le sentiment primitif de la vie. Être soi-même, se manifester librement, voilà pour les uns et les autres la chose difficile entre toutes. Un peuple ne doit pas s'isoler pour croître en liberté ; ni dans l'art, ni dans sa politique il n'est indépendant de la civilisation générale. En se confinant en lui-même, il périrait. Mais s'il peut avec succès emprunter un stimulant au dehors, il faut, comme le démontre l'histoire, qu'il n'y trouve qu'un aiguillon passager et propre à susciter l'éveil de ses énergies particulières. Le choc vient du dehors, les lois mêmes du mouvement viennent de son organisation. Il trouvera en autrui l'occasion, jamais la cause de son essor. Cette vérité, qui s'applique à toute son activité, est visible surtout quand il s'agit de son existence littéraire. Dans la seconde moitié du dernier siècle, bien que TAllemagne languit dans les

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voies de Timitation, on sentait en elle déjà comme des frémissements; sous cette poussière inféconde quelque chose s'agitait qui voulait vivre. « Klopstock et Wieland », ditM. Gervinus (l), « avaient montré à la culture allemande et à son développement des perspectives nouvelles.... Ils s'étaient appuyés néanmoins sur le dehors et avaient nourri notre jeune littérature sur le sein d une nourrice étrangère; un troisième vint qui la mil sur le sein maternel. »

En présence de cette situation littéraire de TAUemagne au temps de Lessing, deux écoles critiques se disputaient le terrain; c'était d'un côté J. Christophe Gottsched; de l'autre, le petit groupe formé à Zurich autour de Bodmer et de Breittinger. La question était posée entre les deux partis, mais exclusivement de part et d'autre, chacun la prétendant voir tout entière sous un seul de ses aspects.

« Le mérite des Suisses, » dit M. Danzel (2) dans son ouvrage si méritoire et si consciencieux, « le progrès réel qu'ils ont provoqué en dépit de leurs adversaires, n'est contesté par personne. Ils ont rendu justice à l'Arioste et à Milton , en un mot, à l'épopée romantique ; ils ont opposé à la tyrannie de la règle et de la forme la spontanéité et l'indépendance du génie ; les plus doués de la jeunesse allemande, Klopstock et Lessing parmi eux, obéirent avec entliousiasme à leur appel. Malgré cela, ils restèrent toujours, en face de leur adversaire (Gottsched), un simple parti. La conception entière de la poésie, la chose qui l'élève jusqu'à Tar^, on la rencontrait aussi peu de leur côté, que de l'autre côté l'élément non moins essentiel de la spontanéité. Gottsched combattait avec autant de raison (pour parler notre langue d'aujourd'hui) la pure liberté

(1) Histoire de la poésie allemande,

(2) Gotthold Ephràim Lessing, sa vie et ses écrits, Leipzig, 4 livraisons iu-8. Par Th. W. Danzel. — 3« liv.

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sans la loi, qu'ils repoussaient, eux, une loi sans liberté. Sur ce point important, Gottsched avait été réduit au silence par l'esprit du siècle rajeuni, mais il n'avait pas été réfuté. Il était réservé à une organisation plus élevée de faire de l'alliance du génie et de la règle la loi suprême de l'art, et d'insister en temps opportun, quand l'un menaçait de triompher de l'autre. »

N'est-ce pas là, en effet, le problème de toute critique^ comme aussi de toute production : la liberté dans l'art et l'art dans la liberté? Le génie brut est l'imagination ne relevant que de son caprice; le génie artiste est une force qui se discipline elle-même. On peut être un homme de beaucoup d'invention et de peu d'art; on peut-être trèsartiste et médiocrement créateur. Il y a des poètes auxquels l'art, qui donne le frein et la mesure, fait défaut presque en entier. Leurs productions dénotent une grande verve d'invention; elles frappent, et semblent peut-être d'autant plus prodigieuses au premier regard, qu'elles manquent davantage de proportions ; car proportionner, c'est toujours à un certain degré atténuer, réduire et compenser, fondre les parties sans les confondre, en les assujettissant toutes à la loi dominante de l'ensemble. Des œuvres dénuées de mesure, si elles ne le sont p:.s également de puissance, pourront fortement saibir l'imagination; elles ne sauront jamais l'attirer ni la retenir, comme font celles oli la force se marie à la beauté; celles qui nous gagnent, puis nous ravissent, nous quittent et nous ramènent sous leur joug par je ne sais quelle céleste et mélodieuse fascination, par je ne sais quel glorieux rayonnement s'échappant de leur sein pour passer dans nos cœurs émus. L'œuvre, en revanche, qui sous un art étudié, même le plus habile, couvre Tinsuffisance de sa force originale, ne saura pas fortement s'emparer de nous;

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sa prise sur les âmes, en dépit des plus merveilleux efforts de Touvrier, ne^era que superficielle; elle n'arrivera qu'à nous plaire, et dans la justice que nous rendrons volontiers à son mérite, il y aura toujours quelque tiédeur invincible, dérivant d'elle-même et accusant son manque de profondeur^ d'énergie et de flamme, de vie, en un mot, et de spontanéité. Le talent nous platt, Timagination nous étonne ; seuls, le gënie et le talent réunis nous séduisent et nous obligent à l'admiration. Le talent sans le génie, c'est le jugement sans l'imagination créatrice; le génie sans le talent, c'est la force d'invention privée de goût et de jugement (1). Le talent et le génie, la discipline du jugement et la délicatesse du goût, alliés à la fécondité de rame, voilà ce qui fait le maître, l'artiste-poëte, le promoteur élu des œuvres durables.

Le critique est un juge. Mais tout jugement procède d'une loi, dont il ne montre que l'application. Si cette loi n'est pas comprise, ou bien si elle est incomplète et même arbitraire en son entier, le jugement la traduira nécessairement selon son degré de justesse ou d'erreiur. La critique n'est pas le caprice individuel, elle n'est ni le sentiment ni le goût de chacun. Ce qui fait le juge en cette matière délicate résulte d'une aptitude première développée par l'étude de la nature et des maîtres, et qui per<^ met au vrai juge, tout en parlant comme individu, de s'élever par le mérite de ses décisions jusqu'à un niveau capable de lui assurer l'autorité. Cette autorité, elle n'est

(i) Go comprendra bleu que je n'entends pas ici poosser les choses à rextréme, et que je n*adniets pas qu*uu humme de talent puisse être complètement dénué de génie, ni qu*un homme de génie puisse manquer tout k fait de talent J*entends indiquer seulement les deux relations opposées, où Tun des deux éléments, le jugement artistique ou la production, remporte sur Paulre au point d'apparaître manifestement k son préjudice.

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pas, à vrai dire, celle de Tindividu; mais bien œlle de la règle permanente qui se formule par le secours de Tindividu supérieur.

Il en est des régions de Tart comme de toutes celles où l'homme s'essaye au rôle de créateur que la nature lui délégua, et où son effort oscille sans cesse entre la licence absolue et la parfaite liberté.

Mais où chercher les règles fondamentales de la création artistique, sinon chez les grands artistes qui les révèlent? Elles étaient impliquées en eux; leurs œuvres en témoignent. Ces règles ne souffrent aucune dérogation; par leur vivante souplesse , elles se prêtent cependant à toutes les combinaisons individuelles et nationales ; dans leur largeur, elles enveloppent toutes les diversités et toutes les nuances de temps et de lieu. Le jeu est infini des combinaisons que le poète peut former sans les enfreindre. Elles montrent dans leur permanence une merveilleuse élasticité ; semblables en cela aux grandes lignes delà vie universelle, qui, sans jamais disparaître sous la variété débordante des genres , des espèces, des individus, se retrouvent identiques en métamorphoses. Ces lois de l'harmonie, le génie du poëte est fait pour les manifester dans Tart ; il leur emprunte sa durée et son éclat : l'éclat et la durée du diamant, qui raye tous les corps, les façonne ou les réduit en poudre, et qu'aucun ne peut rayer, façonner ou détruire.

Lessing a compris que les chefs-d'œuvre de l'art , en tous siècles et en tous pays, sont l'école du critique; par la fréquentation des maîtres, il a développé son discernement naturel et renouvelé incessamment en lui l'amour intelligent de la poésie et du beau. C'est le grand souffle de liberté qui règne dans les productions mesurées du génie qui l'éleva au-dessus des sectes littéraires , des

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coteries et des partis, jusqu'à cette hauteur de vue où Tadmiratioa du passé n*isoIe pas de l'avenir, où Ton s'appuie à la tradition , mais en lui empruntant l'esprit , non la lettre morte des œuvres immortelles. Aucune critique n'est moins formaliste que celle de Lessing; aucune cependant ne respire davantage le respect des principes essentiels dont , à aucune époque, chez aucun peuple et en aucun individu, l'art ne se départira sans se dénaturer et se corrompre. Nulle part Lessing n'a donné une théorie systématique du beau, définition en tête. Mais s'il n'a pas défini l'art, la beauté et la poésie, il les a vivement ressentis partout où ils s'offrirent à lui. Il tire ses jugements des faits de l'art, qui sont les belles œuvres, et ne prétend pas imposer à la poésie le despotisme anguleux et roide d'une formule préconçue. L'empirisme critique, où règne le hasard de l'humeur individuelle, et trop souvent les lâchetés de l'envie, de la vanité et de la complaisance, appartient aussi peu à la nature de Lessing que l'abstraction esthétique» dont nos voisins sont friands. Si l'on veut pénétrer l'homme et apprécier son œuvre, il faut considérer en lui un^esprit ardent à délivrer l'art en son pays de toute limite artificielle, mais qui s'efforce, tout en ouvrant augénie les perspectives de la liberté, de substituer à des règles arbitraires les formes et les conditions qui dominent Tart dans tous les pays et dans tous les temps. Lessing ne fut pas un agitateur ou un pédant; il fut un réformateur.

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Plus d'une analogie existe entre Lessing et Luther. Ils poursuivent tous deux un but semblable , d'abord confusément entrevu , puis se dégageant toujours mieux dans la lutte qu'ils eurent à soutenir contre des adversaires étrangers. Luther poursuivit la liberté religieuse. Lessing servit avec passion la liberté dans Tart. Luther, en délivrant le génie national sous sa forme religieuse, décida le mouvement qui s'achève aujourd'hui, celui de la conscience morale de l'homme rendue à ses énergies naturelles et spontanément religieuses. Lessing dégagea le génie national sous sa forme poétique, il décida le grand essor qui valut à sa nation, ainsi qu'au monde entier, les productions de Schiller et de Gœthe. Tous deux également, Lessing et Luther, maintinrent, en face de la Uberté individuelle proclamée par eux, la tradition générale de deux faits impérissables dans leur esprit général : ici, l'esprit du christianisme, apparition la plus influente dans Tordre religieux; là, l'esprit de la Grèce, manifestation la plus haute et la plus persistante dans l'ordre de la beauté. En religion, nous procédons surtout du christianisme; dans l'art, nous sommes les fils de la Grèce. Nous avons développé, et nous continuerons à développer cette double tradition par des éléments nouveaux qu'apporte sans cesse le courant agrandi de l'histoire ; jusqu'au jour où les deux filiations, en se réconciliant dans un idéal capable de les contenir a

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la fois, permettront sans doute à rhumanité de s'élever à une puissance supérieure de création, avec le concours de la poésie et de la religion, encore séparées aujourd'hui.

La ressemblance dans l'entreprise s'offrirait également, j'imagine, et en plus d'un trait, si on la recherchait dans le caractère et dans le tempérament de ces deux hommes. L'œuvre de l'individu est l'empreinte de son organisation sur les faits , les idées et les événements qui l'environnent. Dès lors ne doit-on pas déjà conclure des analogies que présente l'œuvre à celles qui se cachent dans la nature intime des ouvriers? Une pareille recherche sortirait de mon cadre; mais son indication me conduit à signaler les qualités d'esprit et de volonté qui soutinrent Lessing, l'armèrent pour la lutte, et qui d'avance lui avaient assuré la victoire. Lessing précipita de leur piédestal les faux dieux littéraires de l'époque, non pour le plaisir de les renverser, mais parce qu'ils usurpaient sur l'autel la place réservée aux dieux véritables. Sa haine pour l'idolâtrie des faux modèles et des conventions stériles ne fut que son amour pour la vérité poétique, toujours originale, et pour le génie de l'artiste qui met au jour les lois permanentes dont s'arme le critique en ses jugements.

J'ai dit les obstacles qu'il s'agissait de vaincre, l'engourdissement littéraire d'un pays plongé dans la servitude d'une stérile imitation. 11 fallait obliger l'Allemagne au réveil, à l'indépendance, faciliter à la nation cette chose si difficile : l'existence personnelle, la confiance en soi. Aucun critique sans doute n'eût suffi à cette tâche, si le principe d'une réaction ne s'était trouvé renfermé déjà dans l'excès même du mal. Pour que l'étincelle du réformateur ait réussi à dévorer l'amas des erreurs accumulées, il fallait que le bûcher fût prêt, et que les souffles

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d'une nouvelle atmosphère devinssent les complices de sa vigoureuse initiative. Tout réformateur est né homme d'action. Lessing Tétait au plus haut degré. L'action est une qualité du tempérament bien plus que de l'esprit. Lessing fut tout mouvement, mais mouvement direct vers le but. Quand la réflexion ne le poussait pas , c'était le sûr et rapide instinct de sa nature.. Il est des hommes qui ont toutes les apparences d'une extrême activité ; cependant, à peser les résultats de leur entreprise, on s'aperçoit qu'ils ont passé leur vie à s'agiter, non à agir. L'action est féconde. Si elle n'engendre rien d'essentiel , elle ne peut non plus être réputée essentielle à l'individu. Que de gens font du bruit, grossissant leur voix à travers l'acoustique d'une complaisante publicité, et que l'on voit disparaître sans laisser après eux autre chose qu'une vague rumeur aussitôt dissipée. Lessing était actif, il n'était pas tumultueux; il était prompt, alerte, mais il ignorait cette merveilleuse gymnastique et ces prodiges de souplesse qui permettent au jugement du critique dilettante de toucher en un instant, dans ses écarts, les points les plus extrêmes, sinon les plus opposés. Dans la précision et la célérité qui signalaient ses coups, il gardait un rare sangfroid; la réserve motivée et le tact de ses jugements étonnent surtout quand on songe aux exigences d'une lutte qu'il était presque seul à soutenir. Sa vive allure, la prestesse de son regard frappent tout d'abord. Le trait ne reste pas longtemps dans sa main : quand il part , c'est pour aller se planter au cœur de la question. La sûreté du coup d'œil égale la vigueur du jet ; on sent dans cette énergique précision le mélange de l'instinct et de l'étude, du discernement immédiat et du savoir approfondi. Bien juger , c'est bien voir. Naturellement sain , le regard de Lessing est devenu plus clair encore'par l'étude des chefs-

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d'œuvre, sa main plus sûre dans Texercice assidu du combat. Lessing est à la fois un soldat et un chef d'armée. Sa critique, d'un bout à l'autre, est militante. Les circonstances l'exigeaient ainsi, et l'homme s'y prêtait merveilleusement. Ayons garde cependant de nous tromper : sous les feuilles qui se détachent de sa plume presque au jour le jour, il y a un appui solide ; dans ces campagnes qui semblent improvisées , l'examen attentif reconnaît une base d'opération, un plan général et une -stratégie dont les principes essentiels ne varient pas. La faculté improvisatrice joue un rôle éminent chez tous les hommes d'action, qu'ils manient la plume, la parole ou bien l'épée. Mais ce qui distingue ces improvisateurs de l'entraînement vulgaire, c'est précisément que les rapides combinaisons qu'ils forment en face de l'ennemi, réservent toujours dans leur latitude une part qui domine le moment, et qui projette sur les détails, même sur l'accident et le hasard des conflits, une lumière d'ensemble révélatrice du génie. Le Romain, soldat né conquérant, portait sur ses rudes épaules un bagage de campagne qui nous écraserait. Sa marche ne s'en trouvait pas entravée, ni ses redoutables manœuvres ralenties sur le champ de bataille. Soldat de l'indépendance littéraire , Lessing portait de même le bagage de son savoir; bagage de campagne aussi , mais qui eût encombré plus d'un rival et paralysé ses mouvements. Il semble que Lessing ait possédé l'ubiquité. Dans un pays littérairement centralisé, son activité impatiente se fût sans doute fixée. Mais l'Allemagne n'avait pas alors, elle n'a pas encore aujourd'hui de foyer visible des intelligences. Cette centralisation littéraire que le groupe brillant de Weimar devait préparer, et qui, sans doute, ,se complétera quelque jour, sans nuire, comme chez nous, à l'existence des foyers secondaires , Lessing

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était venu pour lui applanip les voies. « La vie nomade de Lessing, » dit M. Gervinus, fut salutaire, soit qu'elle résultât d'une volonté arbitraire ou d'un instinct. Avant tout , il importait de voir s'établir des liens dans notre littérature Lessing, qui ne pouvait appartenir à un lieu déterminé, ni travailler en vue d'un but exclusif, se répandit partout, et nous le rencontrons dans toutes les villes qui avaient une importance pour la culture allemande : résidant tour à tour à Leipzig, Berlin, Breslau, Hambourg, Brunswick; traversant d'autres villes qui promettaient quelque chose, telles que Vienne, Manheim etKœnisberg.» Lessing ne fut pas à proprement dire un érudit ; mais il savait tout ce qu'il lui fallait savoir, et il le savait bien. S'il puisait aux sources, c'était pour faire sortir la tradition des bibliothèques et l'attirer à l'air libre, au soleil des vivants, en lui rendant ainsi l'âme de l'humanité. Il étudiait pour savoir, non pour montrer qu'il savait. Il portait ses coups pour frapper Tennemi, et ne considérait pas ce dernier comme une occasion de déployer en public l'agilité de son escrime ou de faire briller le mérite de ses armes. On ne l'a jamais surpris se regardant au miroir de ses propres jugements. D'autres eurent peut-être la clarté d'esprit de Lessing, qui n'eurent pas son tempérament ; d'autres encore ont pu avoir son tempérament, auxquels manqua la prompte lucidité de son intelligence. C'est pourquoi Lessing est au premier rang, et qu'il y restera. Ses erreurs, ses exagérations, les aspects exclusifs et restreints de quelques-unes de ses opinions, plutôt incomplètes que fautives, il est aisé de les relever aujourd'hui; on s'y peut même complaire, oubliant que si Lessing n'avait pas existé, on aurait moins facilement raison de Lessing. « D'hommes qui possèdent infiniment plus de connaissances que moi, » disait-il de lui-même, « il y en

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a une foule partout. Mais de ceux qui allient, même au moindre degré, les deux choses, les connaissances et la pénétration, il n'y en a pas déjà un si grand nombre. Et, dans le petit nombre de ces derniers, il en est moins encore qui pensent devoir appliquer, ou qui peuvent appliquer réellement cette pénétration dont ils sont doués à ces connaissances dont ils ne manquent pas non plus. »

Si chez Lessing l'activité pratique de Tesprit ne s'accommodait pas de l'érudition contemplative — (j'entends surtout de l'érudition de cabinet qui se contemple ellemême), — son caractère ne pouvait davantage s'accorder avec les oisivetés du cœur qui s'appellent la sentimentalité. Lessing ne connaissait pas les séductions du vague. Sans sécheresse, le contour de son esprit s'arrêtait toujours en une forme très-précise. Chez lui, chose rare en Allemagne, ni métaphysique du cœur, ni métaphysique de la pensée. Les charmes de la rêverie, où l'âme fait l'école buissonnière, eussent détendu le ressort de son intelligence. 11 n'a point bâti de système, comme l'oiseau bâtit son nid au bord du chemin, afin d'y garder sa future couvée. Le besoin des théories absolues ne le possédait guère. Il n'aimait pas à arrêter géométriquement les lignes de la pensée et à y enfermer la vie. Peut-être, &'il eût agi en un temps moins avide d'action, son intelligence eût-elle pris une tournure plus contemplative. Mais on doutera que, livré à des spéculations paisibles, il eût jamais perdu la saillie dominante de son caractère. Les fragments philosophiques qu'il nous a laissés montrent assez que chaque pensée venait en lui de la pratique des choses, et qu'elle tendait à s'y conformer. Par l'absence de toute sentimentalité et de tout excès de systématisation, il s'est puissamment détaché, je le répète, de certaines faces du génie allemand. C'est pour cela sans doute que l'Allemagne a si

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bien senti la férule du maître. La sentimentalité est la rhétorique du cœur. Or Lessing avait du cœur et de la sensibilité, mais une sensibilité essentiellement virile. Rien n'est plus opposé à la sentimentalité que la sensibi-/^^ lité vraie. Celle-ci est féconde et s'appelle la bonté; celle/ là, qui en offre la grimace, est une coquetterie du cœur avec lui-même, et la coquetterie en tout genre ne conç/ît qu'elle seule. En ceci encore s'est manifestée l'énergie de Lessing. Il était prompt à rendre service; tout malheureux Tavait pour défenseur naturel ; l'infortune chez un adversaire devenait à ses yeux un autel sacré, et le poursuivre jusque-là lui eût semblé une profanation. Quelle âpre et saine douleur, à l'annonce de la mort de son ami le plus cher, du poète Christian Kleist, frappé en héros sur le champ de bataille, comme plus tard Théodore Kœrner, la lyre d'une njain et de l'autre l'épée ! Il apprend à Berlin que Kleist a été blessé à la bataille de Knnersdorf, perdue par Frédéric le Grand contre les Russes. Il voulait se faire illusion et croire à une méprise de nom. On a parlé d'un major Kleist : « Non, » écrit-il à Gleim, « c'est celui-ci qui aura péri, et non pas notre Kleist. Non, notre Kleist n'est pas mort; cela ne peut être; il vit encore. Je ne veux pas m'affliger avant le temps; ni vous non plus, je ne veux pas vous affliger avant le temps. Laissez-nous espérer ce qu'il y a de mieux. » — « S'il vit encore, j'irai le visiter. Je ne devrais plus le voir? De toute ma vie, ne plus le voir, l'entendre et l'embrasser! » — Mais quelques jours après, la nouvelle se confirme, elle est positive ; le doute est devenu impossible. Le 6 septembre (1759) il écrit à Gleim : c Ah! cher ami, cela est malheureusement vrai. Il est mort. Nous l'avons possédé. Il est mort dans la maison et dans les bras du professeur Nicolaï. Il est resté constamment, même dans les plus grandes douleurs,

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calme et serein. Il a beaucoup souhaité de revoir encore ses amis. Pourquoi cela ne fut-il pas possible! Ma tristesse en cet événement est une bien sauvage tristesse. Je ne vais pas jusqu'à exiger que les balles prennent un autre chemin parce qu'un honnête homme est là. Mais je demande qu'un honnête homme... Voyez-vous : parfois je suis tenté dans ma douleur de m'emporter contre l'homme même que cette douleur concerne. — 11 avait déjà trois, quatre blessures; que ne quittait-il la place? Il y a des généraux qui sans honte se sont retirés avec des blessures moins nombreuses et plus légères. Il a voulu mourir. Pardonnez-moi si je l'accuse trop. Il ne serait pas mort, dit-on, même de la dernière blessnre, mais il a été négligé. Il a été négligé! Je ne sais contre qui je dois m'exaspérer! Les misérables qui l'ont négligé! — Le professeur Nicolaï a prononcé un discours mortuaire; un autre, je ne sais qui, a également fait une élégie sur lui. Ceux-là ne doivent pas avoir perdu beaucoup en Kleist, qui aujourd'hui sont en mesure de débiter pareille chose. Le professeur veut faire imprimer son discours, et il est si pitoyable! Je le sais à coup sûr, Kleist eût préféré emporter encore une blessure de plus dans la tombe que de laisser ce bavardage l'y suivre. Est-il bien certain qu'un professeur ait un cœur? Le voilà qui à présent demande encore des vers de moi et de Ramier, pour les faire imprimer en même temps que son discours. S'il vous a demandé la même chose, et que vous remplissiez son désir, — mais non, cher Gleim, c'est ce que vous ne devez pas faire! c'est ce que vous ne ferez pas! »

Il n'y a pas là le moindre filon de sensiblerie. Le sentiment est expressif et mâle ; on croit entendre la parole résonner dans le cœur comme le marteau sur l'enclume ; les coups sont brefs et précipités, mais à chaque fois jaillit

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rétîncelle de la véritable amitié. La mort, plus que la vie, révèle les âmes. Elle les met k nu; les fausses enveloppes disparaissent sous son implacable étreinte. Deux choses découvrent Thomme à lui-même et aux autres, en le portant en sens contraire jusqu'aux limites de ce qu'il peut ressentir : la suprême souffrance et le suprême délice, la mort et l'amour. Pour Lessing ils se sont presque rencontrés ensemble. Après de longues et cruelles vicissitudes, le critique avait épousé, le 8 octobre 1776, Éva Kœnig, veuve d'un estimable négociant. Il pensait avoir réalisé le rêve du foyer. « Tous ses amis, de près' et de loin, » dit M. Stahr (1), « ressentaient la bienfaisante influence de sa nouvelle position sur tout son être. » — Mais ce bonheur-là n'était pas fait pour lui. Un an après, le soir de la Noël, sa femme lui donnait un fils. Vingtrquatre heures plus tard, l'enfant expira; il n'avait pris que le temps de jeter un fugitif espoir dans le cœur paternel. Il mourut avant d'avoir souri. L'avenir entrevu se fermait brusquement. L'enfant entraînait la mère. Lessing veilla jour et nuit au chevet de la mourante. Le 3 janvier de la nouvelle année, tandis que sa femme était en syncope, il écrivait à un ami : « Je saisis le moment où ma femme est sans connaissance pour vous remercier de votre bienveillante sympathie. Ma joie ne fut que de courte durée. Et je l'ai perdu si fort à regret, ce fils ! Car il avait tant d'intelligence! tant d'intelligence! — N'était-ce pas de l'intelligence qu'il ait fallu le tirer au jour violemment avec des tenailles de fer? Et que si vite il ait flairé la misère de ce monde? N'était-ce pas de l'intelligence, qu'il ait saisi la

(i) Adolphe Stahr, G, E, Leising^tavieetsei écrits, Berlin, 4 850* 3yo1. in-8. Ouvrage qui, dans son ensemble^ ne répond que trop bien aux intentions proclamées par l'auteur de vulgariser Lessing et son oeuvre.

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première occasion de partir? — Mais il entratne la mère avec lui, car il reste peu d*espoir que je puisse la conserver. — J'ai voulu être heureux une fois comme tant d'autres; mais cela ne m*a point réussi. »

Durant trois jours cependant il put croire espérer : « Je viens de passer, » écrit-il alors à son frère, « la quinzaine la plus triste de ma vie. J'étais en péril de perdre ma femme, une perte qui aurait jeté dans ma vie une bien profonde amertume; — depuis trois jours j*ai le ferme espoir que pour cette fois encore je conserverai celle qui, à chaque heure,* même dans sa situation présente, me devient plus indispensable. » — Cinq jours après il envoyait ces quelques mots à son ami Eschenbourg, à Brunswick :

« Ma femme est morte, et c'est une expérience que j'ai faite à mon tour. Je me réjouis de ce que beaucoup d'expériences semblables ne puissent plus m' être réservées; et je suis tout léger. — Cela me fait du bien aussi de penser que je suis assuré de votre sympathie et de celle de nos amis de Brunswick!

« Tout à vous,

« Lessing.

« 10 janvier 1778. »

Il avait tracé ces lignes d'une main brève, avec une sorte d'ironie de la douleur. Mais le 12 janvier, après que la tombe s'est refermée muette sur ce rapide bonheur, c'est une explosion de tristesse dans la lettre qu'il adresse à son frère. « Si tu l'avais connue! « — et ce cri revient toujours — « Si tu l'avais connue! — Mais on dit que ce n'est faire que son propre éloge de louer sa femme. — Tu ne me verras plus jamais, je le crains, comme notre ami

GOTTHOLD EPHBAIM LESSIN» 49

Moïse (1) m*a vu, si paisible, si content entre mes quatre murs! » — Et à son ami Eschenbourg, deux jours après : € Si je pouvais encore racheter avec la moitié des jours qui me restent à vivre le bonheur d*en passer l'autre moitié dans la fréquentation de cette femme, combien je le ferais volontiers! Mais cela ne se peut, et voilà qu'il me faut recommencer seul à me traîner sur mon chem'ui. »

Ces lignes sont bien de l'homme qui, au milieu de l'Allemagne noyée dans l'élégie larmoyante, et déjà grosse des € souffrances du jeime Werther » , répondait en riant à quelque dithyrambique amant de la belle nature, qui lui demandait un jour de mai pourquoi il ne sortait pas pour aller yottir des charmes du printemps : «c Mon Dieu, elle est toujours si égale à elle-même, votre nature ! A la bonne heure, si elle renaissait rouge un beau matin, au lieu de verte !» — A l'apparition de « Werther » il écrit à Eschenbourg qui lui a envoyé le livre : « Mille remerctments pour le plaisir que vous m'avez procuré en m'adressant le roman de Gœthe. Je vous le renvoie un jour plus tôt, afin que d'autres puissent goûter également ce plaisir d'autant plus vite et plus volontiers. » Mais il craignait que cet écrit, où un si grand talent se révélait, ne poussât jusqu'à son paroxysme la rage élégiaque qui possédait alors ses compatriotes ; aussi s'empresse-t-il d'ajouter : « Si une production aussi ardente ne doit pas engendrer plus de mal que de bien , ne pensez-vous pas qu'il y faudrait mettre encore une autre conclusion? Quelques indications seulement à la fin, comme quoi Werther est arrivé à un caractère fantastique, et comment un autre jeune homme, auquel la nature aurait donné une disposition analogue, aurait à se garer contre elle... Croyez-vous vraiment qu'un

(I) Le philosophe Israélite Moïse Mendelssohn.

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jeune homme grec ou romain se serait jamais tué de cette façon et pour un motif pareil? Non, à coup sûr. Ils savaient, ceux-là, se préserver bien autrement de tout mysticisme amoureux, et du temps de Socrate on aurait à peine pardonné à une femmelette* une semblable folie d'amour, qui porte à une action contre nature... Ainsi donc, cher Gœthe, un petit chapitre encore pour la fin, et plus il sera cynique, mieux il vaudra ! »

Leasing aimait la nature, mais surtout la nature dans rhomme; il Taimait à Tantique et de la bonne façon. Les anciens ne sont pas vieux, ce sont les modernes, Pascal Ta dit. Il y a dans la culture de Tantiquité un éternel rajeunissement, une sève de santé, une simplicité forte, une moelle virile pour le caractère, pour Tâme une virginité de nature qu'à peine, de distance en distance, le génie ramène au milieu de nous. Ces qualités, Lessing les possédait, et c'est là qu'il faut chercher sa force. Il voyait juste, parce qu'il voyait simplement. Or, rien n'est plus difBcile que d'être simple.

L'individu, c'est l'œuvre individuelle. Elle est son second visage; il se retrouve en elle, elle se motive en lui. Je n'ai rendu la physionomie morale de Lessing que dans ce qu'elle m'a montré de plus essentiel. J'en dois faire autant pour son œuvre, en la ramenant, autant que possible, à cette unité que produit toujours le lointain historique par l'effet d'une équitable perspective.

aOTTHOLD EPHBAÎM LESSlNGF 51

Les titres de Lessing, en tant que critique, sont déposés en deux ouvrages principaux : le Laocoon et la Dramaturgie, Dans la Correspondance littéraire ou Lettres sur la littérature (1) , il n'y a qu'un prélude. On ne saurait pourtant négliger cette œuvre. Ce n'est pas encore le juge consommé, mais c'est déjà Lessing. On y trouve sa verve; à la fois véhémente et contenue, fine et vigoureuse; on y voit apparaître sa netteté incisive, son habileté si prompte à distinguer les genres, à déterminer les attributions et à fixer les limites, à rendre enfin à chaque chose de Fart sa liberté en même temps que sa place et son domaine. Dans cette série de lettres qu'il adresse publiquement à un officier blessé (il songeait sans doute à son ami Christian Kleist), Lessing s'attaque particulièrement à Gottsched, à Klopstock et à Wieland. En Gottsched, il poursuit à outrance la critique sèchement rationaliste du prétendu sens commun, critique pédante de l'équerre et du cordeau, qui, après avoir levé le plan de son étroite cervelle, y voudrait renfermer le génie, la tradition, le présent et l'avenir. Contre les Bodmer et les Breittinger, qui veulent l'autocratie et l'inviolabilité de l'imagination personnelle, Lessing invoque en revanche la règle, dont le vrai génie a lui-même fourni les exemples. Vis-à-vis de Gottsched, qui prétend déduire l'art de la règle posée à priori, au lieu de déduire au contraire la règle de l'art, Lessing plaide avec chaleur l'indépendance du génie, sans laquelle cette règle ne peut se manifester. Sa polémique contre Gottsched est très- vive. Mais qu'importent ici quelques écarts? Ce qu'il faut voir, c'est le principe fondamental de toute critique proclamé avec une salutaire énergie. Gottsched d'ailleurs n'est qu'un prétexte , et ce n*est

(1) litteraturbriefe.

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pas contre lui que les coups sont dirigés : ils atteignent le faux système que son nom représente. En Allemagne plus qu'en aucun pays, les systématisations sont dangereuses. Poésie, musique, peinture, tout tend à s'incliner plus ou moins sous le sceptre de l'abstraction , cherchant à réaliser moins le beau qu'une définition de la beauté. Les grammairiens servent peut-être à gâter la langue plus qu'ils ne la perfectionnent; ainsi des théologiens à l'égard de la religion, des faiseurs de traités à rencontre de la poésie. Ou peut-être faut- il croire que le beau temps d'une langue est passé quand arrive Vère des grammairiens, comme le temps de la foi quand les théologiens s'emparent des croyances religieuses? L'esthétique ne serait-elle pas de même la brillante ou lourde épitaphe de la poésie? Quand le lit du fleuve est presque desséché, on peut croire à de puérils barrages ; mais que le flot monte et recommence à marcher, ce sont des brins de paille indignes même de ses efforts. Il y a une critique vivante et une critique morte. Celle-ci se repaît de formules et voudrait arrêter l'histoire ; celle-là puise dans Thistoire même, dans le courant de l'humanité ; elle élargit en comparant, elle prépare un plus vaste horizon et un plus vaste champ à la production humaine. Elle reste avec cette production en des rapports intimes ; son intelligence des choses est leur intelligence historique, la seule vraie, la seule qui , sans mépris du passé, regarde vers l'avenir. Telle fut la critique de Lessing. Elle ne ressemble pas plus è un traité d'esthétique que la philologie comparée et l'histoire des langues ne ressemblent à ce détritus de règles, à ce caput mortuum dont on nous voudrait accabler sous prétexte de grammaire. La critique de Lessing est une autre forme de la production; elle participe du moins à toute la chaleur, h toute la sève de la production même ; elle encourage les

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bons poëtes en décourageant lès mauvais ; elle suscite, stimule, réconforte partout les forces spontanées; son âme brûle du même enthousiasme qui produisit les œuvres libres et belles ; en parcourant les pages où elle palpite, le poète sent tressaillir en lui les fibres créatrices. A Tinverse de tant de dissertations arides, elle est tombée comme une chaude pluie d'été sur les moissons littéraires que déjà TAUemagne couvait dans son sein.

M. Danzel rend une rigoureuse justice à Lessing lorsqu'il dit à propos de la Correspondance littéraire : « Ici sont rejetés, pour la première fois, sur le domaine de la littérature allemande, tous les appuis et les béquilles de la théorie, et l'esprit est comme le paralytique auquel le Seigneur dit : « Prends ton lit et marche. « Bien que les hommes et les ouvrages dont traitent ces lettres aient promptement vieilli dans les sympathies de l'Allemagne, on les lit encore dans le pays de Lessing, et on peut avec fruit les lire ailleurs. La part faite a la vérité permanente a empêché qu'elles ne fussent absorbées dans l'élément transitoire qui les fit nattre. Aujourd'hui, la principale importance de Gottsched est d'avoir fourni à Lessing l'occasion d'établir contre lui le principe de toute critique. On lit encore Klopstock, mais on ne le lit plus avec quelque intelligence sans songer à la délimitation que Lessing a indiquée, à propos de sa Messiade^ entre la religion et l'art. Alors en possession de l'enthousiasme national, Klopstock avait abreuvé sa muse, à l'exemple de Milton, dont il cherchait les traces aux sources du christianisme. Mais chez Mliton la religion servait l'art, plutôt que l'art ne servait la religion; chez son émule, le christianisme n'offrait pas seulement l'étoffe et le prétexte supérieur, il tendait à se substituer à l'art et à en devenir l'aspiration et le juge. Lessing avait d'un coup d'oeil pénétré les con-

S4 ÔOTTHOLD EPHUAIM LESSTNO

sëquenceis de ce déplacement, d*autaDt plus grave qu'il se couvrait du prestige d*un incontestable talent, à l'abri lui-même sous des suffrages unanimes. Lessing n'hésite pas ; il attaque de front l'idole du jour. Il proteste contre cette confusion qui menace de s'établir entre la foi et la poésie, et il le fait aussi bien au nom de la foi qu'au nom de la poésie. Une nouvelle édition de la Messtade vient de paraître; la circonstance est favorable. Après avoir reconnu les qualités du poëte, il ajoute : « Mais je dois malheureusement vous dire que je ne sais quel esprit d'orthodoxie a souvent illuminé M. Klopstock, au lieu de celui de la critique. En conséquence de ses scrupules pieux, il a mutilé tant de passages, que tout lecteur doué de sentiment poétique le prendra sous son égide contre

lui-même. » « Même tous les mots qui pourraient se

prêter à un sens païen, et que cependant, à mon avis, le poëte a suffisamment sanctifiés , ont été exclus : ce qui d'abord s'appelait le destin s'appelle maintenant la Providence, et la muse s'est partout transformée en fille de Sion. » Dans une lettre à Gleim, il est encore plus catégorique : « Que dites- vous des chants religieux de Klopstock? Si vous en pensez du mal, je douterai de votre christianisme ; et si vous en pensez du bien, de votre goût. Que préférez-vous? »

Lessing voulait que la poésie, par une représentation à la fois claire et vivante, éveillât dans le lecteur les sentiments qui animèrent le poëte. Les énigmes d'une forme ambitieuse lui étaient antipathiques. Il prétendait que la forme accusât sans roideur, mais avec netteté, une substance solide de la pensée ou de l'émotion. Il craignait que les mots sonores ne prissent bientôt le dessus sur l'idée et ne donnassent le change à l'âme en séduisant l'oreille. C'était encore la rhétorique, cet emphatique mensonge,

aOTTHOLD EPHUATM tESSING i5

auquel il d'en prenait. Basedow, le pédagogue philanthrope, grand amateur de pathos et de tirades à Taune, crut devoir morigéner Tauteur, alors encore ignoré, de la Correspondance : « On ne peut, dit-il, songer sans tristesse à l'existence d'une pareille critique à notre époque. Elle est un phénomène à la réalité duquel il est presque impossible de croire sur parole et sans quelque preuve. Elle a une outrecuidance sans pudeur, «c Je calomnie les gens, » dit Lessing en rapportant ce grotesque jugement; « j'ai un malheureux caractère. Je mérite le mépris du monde. M. Basedow souhaite, par amour de l'humanité, que je puisse me dérober au regard de Tunivers! » Et il ajoute, en s'adressant avec un malicieux sourire au destinataire fictif de la Correspondance : « Vous voyez bien quel ami vous avez là. — Combien est éloquente la philanthropie de M. Basedow. Quel miroir elle me présente! Il est derrière moi et m'y fait voir un monstre. Je m'épouvante — et par un mouvement naturel, — je me retourne pour voir duquel de nous deux il s'agit. »

Wieland, dans la primeur de sa réputation de jeunesse, était allé s'établir, à la suite d'une déception d'amour, à Zurich, auprès de J.-J. Bodmer. Sous celte influence et sous celle de Klopstock, il en était venu à tremper également sa poésie dans des préparations plus ou moins orthodoxes. Teinture légère et de circonstance, que le tempérament du poète et la vérité de sa nature devaient bien vite effacer. Lessing, qui avait reconnu le mérite de Wieland, le ménagea d'autant moins. « La muse de M. Bodmer, » avait dit Nicolaï, « est une vieille matronne qui oublie le monde parce que le monde l'a oubliée, qui parle sans cesse de la mortification delà chair et maugrée contre l'époque méchante et corrompue ; la muse de M. Wieland est une jeune fille qui veut aussi Jouer la sœur grise, et

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qui, pour complaire à la respectable veuve, s'affuble d'une coiffe surannée qui ne lui sied point du tout ; elle s'efforce de se composer un visage plein de raison et d'expérience, sous lequel sa jeune étourderie ne paraît que trop aisément; et ce serait le plus réjouissant des spectacles, si cette jeune prêcheuse de piété allait tout à coup redevenir une gaie jeune fille à la mode. » Cela ne pouvait manquer d'arriver ; la mascarade n'eut pas de durée, les saillies de Lessing produisirent leur plein effet. « Réjouissez-vous avec moi, » s'écrie le critique, « M. Wieland a quitté les sphères éthérées et marche de nouveau au milieu des enfants de la terre. »

Affranchir les productions de l'art des influences orthodoxes, tel est le but culminant de la Correspondance littéraire. Dans le Laocoon, qui suivit bientôt (1764), Lessing s'est également proposé d'affranchir l'art, non plus cette fois des préoccupations religieuses, mais d'une confusion bien autrement difficile à discerner et surtout à établir, parce qu'elle mêle deux choses qui se pénètrent au point que le regard les voit aisément comme identiques: je veux dire la poésie et la peinture.

Winckelmann avait loué le sculpteur inconnu du groupe de Laocoon d'avoir étouffé jusqu'au soupir le cri de douleur que .Virgile, à tort selon lui, fait pousser au-grand prêtre d'Apollon se tordant avec ses deux fils sous l'étreinte noueuse des serpents :

Clamores horrendos ad sidéra iollit.

D'après Winckelmann, le poëte a péché ici contre les règles de la poésie, qui, de même que les arts de la forme — arts plastiques — commandent avant tout la beauté, dont le caractère essentiel est, à ses yeux amoureux de

GOTTHOLD EPHBAIM LBSSING 57

Tantique, la noble simplicité et la grandeur paisible, le repos. Lessing saisit le prétexte de cette double assertion. 11 croit que ce jugement confond les lois qui régissent les arts plastiques avec celles qui régnent sur la poésie. Ceux qui n'ont pas lu le célèbre opuscule de Lessing pourraient supposer d'après cela que le Laocoon est une simple polémique contre Winckelmann, à la veille de publier son Histoire de VArt chez les anciens. Ce serait là une grossière erreur. Lessing passe toujours vite à côté des personnes pour aller aux faits et aux idées. L'opinion de Winckelmann n'est point un point de départ. Dès la première page, il ne s'agit plus de lui ni de la seule sculpture; le critique s'est élevé jusqu'aux régions supérieures qu'il voulait atteindre, et où il demeure jusqu'à la fin. On l'y suit avec délices; on admire le tissu brillant, délicat et solide où il cherche à saisir, à envelopper la vérité. Cette œuvre de délimitation, Lessing l'avait conçue à une hauteur d'où elle présenterait une vivante poétique, et dont le drame, comme chez Aristote, occuperait le sommet. Ébauchée dans l'esprit du critique, elle ne s'acheva point. Ce que nous en possédons ne constitue que le fragment d'un fragment; c'est la première partie, même inachevée, d'un travail qui en devait contenir trois pour répondre à l'ensemble projeté. Toutefois, ce fragment vaut une œuvre classique. Dans la Dramaturgie^ qu'il écrivait peu d'années après, sous les alternatives d'une scène qui tentait prématurément à Hambourg l'ébauche d'un théâtre national, Lessing nous montre toute la maturité de son jugement, désormais en possession de lui-même. Mais ici il a pu travailler à loisir, en artiste, une œuvre sur l'art lui-même ; à la finesse pénétrante, à la sagacité analytique, il a joint la perfection d'une forme admirablement limpide. Le diamant brut a passé entre les mains de l'ouvrier : il brille

h8 aOTTIiOLD EPHiUlM LS^BlKi}

en même temps qu'il éclaire. Laocotm^ dit M. Danzel, « est le produit d'une disposition d'écrit absolument paisible; il appartient à la période du plus profond recueillement interne dont Lessing ait joui en sa vie, à une période de paix avec lui-même et avec le monde. De là le style clair et élevé de ces investigations, la digne attitude du langage, son calme et sa douceur à rencontre d'opinions divergentes ; delà l'expression qui partout s'ajuste au fond de la pensée, bien qu'elle ne soit pas entièrement libre de quelques négligences. Le tout porte écrit au front : Odi profanum vulgus. Un public tel que l'exigeait le livre devait se former d'abord avec son secours. »

Voici, d'après Lessing lui-même, la quintessence critique du Laocoon: Les corps et leurs qualités visibles sont le véritable objet de la peinture; les action*, le véritable objet de la poésie. La peinture, il est vrai, peut imiter aussi des actions, mais c'est seulement au moyen d'indications fournies par les corps; de même la poésie décrit aussi des corps, mais c'est seulement au moyen des actions qui les indiquent. Comment Lessing arrive-t-il à ces deux propositions? Par l'analyse des éléments qui constituent le langage respectif de la peinture et de la poésie, des arts plastiques et des arts oratoires. Les différences et les limites de la langue se reportent sur le fond des choses, et l'on peut avancer qu'en matière d'art surtout le fond est dans l'intime dépendance de la forme. Qui n'a ressenti l'esclavage étroit que l'emploi d'un petit nombre de signes invariables impose aux combinaisons de l'esprit? et combien cet esclavage se resserre encore à mesure que la langue approche des formes supérieures, à mesure qu'elle s'élève en perfection et se détermine davantage? Or, la poésie et la peinture n'ont pas la même langue, car les signes font la langue» et les signes dont elles disposent

QOTfaOLD fiPHlKAIM LESSING 5d

sont différents. A cette divers!]^ extérieure et d'expression répond nécessairenient une diversité correspondante dans le fond, c'est-à-dire dans le principe même et dans le but de la peinture et de la poésie. Cette démonstraiion développée sous ses aspects majeurs, et à l'aide d'exemples, constitue, ce me semble, le Laocoon tout entier. Bien que Lessing ne le dise pas formellement, son œuvre repose sur cette vérité, que la nature des signes et des éléments dont l'artiste dispose réagit sur Tàme et détermine à un degré notable la substance même de la production. L'élément essentiel de la peinture est l'étendue, l'espace : d'oïi la conséquence que les formes, portions de l'espace, sont le véritable objet de la peinture, et de l'art plastique en général. L'élément essentiel de la poésie est le temps, la succession : d'où la conséquence que l'action est de l'essence de la poésie. Ces deux points établis et bien fixés, les lignes qui en partent dans la chaîne du raisonnement ne se peuvent plus confondre; le but de l'analyse est atteint : la poésie et la peinture restent distinctes, leurs frontières sont tracées. Sans doute, — et cela n'échappait pas à Lessing, — ces frontières peuvent se rencontrer au delà des points de départ si soigneusement distingués; car il est possible, et même il est conforme à la nature des choses d'admettre dans l'esprit humain a gissantconune créateur, c'est-à-dire dans l'imagination, un point commun de coïncidence ; mais, outre qu'il aurait par là médiocrement avancé la question et fourni lui-même un appui au préjugé si disposé à confondre des choses qu'il lui importait avant tout de distinguer, Lessing eût trahi sa propre nature, qui fut aussi sa mission, en poussant la recherche au delà de l'application, et en rentrant avec l'ontologie dans cette nuit de l'absolu dont parle Hegel, de cette nuit tt où tous les chats sont gris ». 11 fallait séparer la plume

60 GOTTHOLD EPHRAIM LBSSiNa

elle pinceau au profit de IVt ; il fallait mettre un terme à Tenvahissement de la poésie pittoresque^ genre hybride qui avait pénétré en Allemagne à la suite de l'Anglais Thomson , auteur des Saisons y et qui menaçait, s*érigéant en théorie, de porter un égal préjudice à la poésie et à la peinture. Après tant de dissertations oiseuses sur leur affinité, Lessing pensait que le moment était venu et qu'il valait la peine « de retourner tout à coup la médaille et de signaler leurs différences, afin de voir si de cette diversité ne résultent pas des lois appartenant en propre à Tune et à l'autre, et qui obligent l'une à suivre le plus souvent un tout autre chemin que celui de sa sœur^ si elle veut maintenir le titre de sœur, et ne pas dégénér en une émule jalouse et qui se contente de singer sa rivale. »

Les formes sont de l'essence de la peinture ; mais dans l'art les formes les plus accomplies sont aussi les plus réelles. Lessing reconnaît dans l'idéal suprême la suprême réalité, et ce point de vue, qui le met en contact intime avec l'antique, explique ses prédilections, un peu exclusives, pour la sculpture, plus apte que le pinceau à exprimer dans sa pureté cette beauté de la forme à laquelle il voudrait enchaîner l'art plastique en toutes ses expressions. Mais que de choses bannies ainsi du domaine de cet art, et combien va se trouver réduite la sphère de la peinture ! Le paysage est à peine admissible, alors que le tableau de genre, même chez les Flamands, se voit tout à fait écarté ; le portrait s'offre rarement comme possible, car Lessing nous dit expressément que l'idéal delà beauté consiste principalement dans l'idéal de la forme, bien qu'accompagné aussi de l'idéal de carnation et de l'expression permanente. La seule coloration et l'expression transitoire n'ont pas d'idéal, parce que la nature elle-même ne s'est en eux proposé rien de fixe. Phidias et Raphaël

QOTTHOLD BPHBAIM LBSSING 61

restent debout ; mais ne faudrait- il pas ignorer Michel- Ange? Et combien de noms illustres condamnés sans appel, combien d'œuvres éminentes frappées d*un si cruel verdict!

Du côté de la poésie, Lessing paraît également trop exclusif. « Si la beauté dé la forme, révélée dans le dieu plutôt que dans Thomme, fait l'âme de la peinture et de la sculpture, c'est Faction, dit-il, qui est celle de la poésie. Le drame, étant la poésie active par excellence, apparaît donc comme le genre supérieur et Tapogée de toute poésie. Mais ici encore, on serait disposé à accueillir ce jugement que Herder portait sur l'auteur du Laocoon : « Sa sagacité tranche presque toujours avec bonheur; mais il ne peut manquer que des deux côtés maintes choses restent inaperçues, sur lesquelles au moment même son pénétrant regard ne tombait pas. » — Ce jugement, qui renferme l'absolution en même temps que le reproche, est le meilleur que Ton ait porté sur la qualité principale et sur le défaut de cette rare intelligence critique. C'est encore Herder qui disait, mais avec un peu moins d'àpropos : <r Je frémis à l'idée du bain sanglant que vont occasionner chez les poètes anciens et nouveaux des propositions pareilles à celles-ci : Les actions sont le véritable objet de la poésie ; la poésie décrit des corps, mais par le moyen des actions propres à les indiquer ; chaque chose d'un seul trait, etc. — A peine si le seul Homère restera debout comme poète. De Tyrtée jusqu'à Gleim, et de Gleim à Anacréon, d'Ossian jusqu'à Milton et de Klopstock jusqu'à Virgile, il faut déblayer, — épouvantable lacune ! — sans parler des poètes didactiques, des poètes pittoresques^ des poètes idylliques. » — « Herder, dit M. Danzel, avait raison; de tous les poètes qu'il nomme (à l'exception de Milton, auquel Lessing assignait expressément le second

62 OOTTHOLP £IPHft4IM J^SBSltta

rang après Homère), aucun n'aurait pu prétendre à la palme. Lessing se montre ici le disciple rigoureux des Grecs, chez lesquels même la poésie lyriqvte conservait un caractère plastique, dramatique. Lessing était trèséloigné de bannir le lyrisme du domaine de la poésie; mais le lyrisme flasque, prétentieux et vide des soixante dernières année3 lui était antipathique ; il visait à un lyrisme énergique se rapprochant du drame, tel que Gksthe nous Ta d'abord donné, et comme depuis longtemps il existait dans les plus belles productions des chants populaires. D

Si Ton veut rendre justice à celui qui fut lui-même un juge, il ne faut pas oublier l'époque ni le peuple auquel Lessing s'adressait. C'était chose salutaire de proclamer l'action comme la substance la plus intime en toute poésie chez un peuple trop enclin à confondre celle-ci avec la rêverie et le mysticisme. Il y avait du mérite également à relever chez le peintre et chez le sculpteur la pureté du sens artistique, en ramenant leur attention sur ce qui exprime en effet la plus complète beauté dont la nature ait réjoui • les yeux de l'homme : l'idéal de la forme humaine. Qu'on y réfléchisse, et l'on conviendra, je crois, que les principales affirmations de Lessing, sous leur apparence un peu tranchante, n'en renferment pas moins ce que la poésie et l'art doivent rechercher d'abord ; et que, s'il n'a pas dit tout ce que l'on pouvait dire, s'il a laissé en dehors de ses opinions et même de ses sympathies des aspects légitimes, mais peut-être secondaires, il a, mieux que personne, découvert et accusé le côté principal des genres qu'il voulait distinguer. De quel droit d'ailleurs aurions-nous des exigences complètes au regard d'une œuvre qui, de l'aveu de son auteur, n'a pas reçu son achèvement î Prenons^-la telle qu'elle est, nous estimant heureux de saisir un en-

GKTTTIÏOLD EPHKAÏM LESSING • 68

semble jusque dans ce fragment, alors qu'en tant de théories prétendues générales, c'est à peine si Ton rencontre quelques fragments répondant à la réalité des choses.

Quand parut le Laocoon, Gœthe était encore étudiant à Leipzig, et recherché par Tesprit confus de sa vocation. L'ouvrage de Leasing lui apparut comme la colonne de feu sur le chemin de la terre promise : « Il faut avoir été jeune homme, dit-il, pour se représenter l'effet que produisit sur nous le Laocoon de Lessing, qui, des régions d'une contemplation mesquine, nous entraîna dans les libres domaines de la pensée. Le précepte depuis si longtemps mal compris : Vtpictura poësis^ fut écarté d'un seul coup ; la différence des arts plastiques et des arts oratoires devint claire, les sommets des deux apparurent séparés, quelque rapprochées d'ailleurs que pussent être leurs bases. y> «Toute critique dont les conseils ou les jugements s'étaient jusque-là offert à nous fut rejetée comme un vêtement usé... » « La beauté de cette pensée nous ravit surtout, que les anciens avaient reconnu la Mort comme sœur du Sommeil, et qu'ils les avaient, comme il convient aux Ménechmes, faits ressemblants à s'y méprendre. C'est d'abord là que nous pûmes célébrer hautement le triomphe du beau, et dans le royaume de l'art rejeter la laideur en tout genre, puisqu'il est absolument impossible de la bannir du monde, dans les cercles inférieurs du comique. j>

La Dramaturgie, dernière œuvre critique de Lessing, naquit à Hambourg (1). Lessing avait répondu à l'invitation qui lui était faite de venir seconder, moyennant les

(1) Hambourg passe, en général, pour avoir été sans influence sur les lettres allemandes. (7est trop dire , et l'on trouvera dans le petit ouvrage de M. Féodor Webl, « la Vie littéraire de Hambourg au dixhuitième siècle, » Leipzig, Brockhaus, 1836, des informations intéressantes et de nature à combattre en plus d'un sens ce préjugé.

«4 . GOTTHOLD EPHEAIM LESSING

modiques émoluments de 800 thalers, les efforts de quelques négociants et bourgeois associés , sous l'initiative de J.-F. Loewen, écrivain et ami de Lessing , pour la création d'un nouveau théâtre allemand. L'entreprise, outre qu'elle renfermait, dans son organisation, le germe d'une rapide dissolution, était évidemment fort prématurée, puisque le théâtre allemand attendait encore son existence des messies qui s'apprêtaient à paraître , et dont Lessing lui-même fut à son insu le précurseur. Planches , quinquets , acteurs et décors étaient là, avec le souffleur; mais le répertoire? Minna de Barnhelm^ propre œuvre de Lessing , ne pouvait le remplir seule. Il fallait donc combler les vides, et de toutes parts affluaient les drames familiers venus de l'Angleterre, la tragédie bourgeoise empruntée à Diderot ; enfin, les médiocres traductions de nos tragiques, depuis le Siège de Ca/aîs, de du Belloy, jusqu'à là Rodogune de Corneille, et depuis Crébillon jusqu'à Mérope^ Zaïre, Sémiramis^ de Voltaire. L'occasion était bonne pour revendiquer les prérogatives d'un théâtre national et pour en indiquer les bases. Lessing ne manqua point de s'y appliquer^ et les bourgeois de Hambourg, dont il contribua ainsi à couler l'entreprise consciencieusement et de haut, comme c'était son devoir, servirent en réalité , mais autrement qu'ils ne se Tétaient proposé, à l'édification d'un nouveau théâtre allemand. Leur éphémère création fut le prétexte d'une création durable, la plus importante, sinon la plus achevée, qui soit sortie de la plume du critique.

Pas plus que dans les précédents écrits de Lessing, il ne faut ici chercher une systématisation ; mais ce n'est pas à dire qu'il n'y faille point chercher des principes. Sous cet édifice improvisé, il y a des assises solides; l'esprit de parti pourra les contester, il les détruira moins

OOTTHOLD EPHBAIM LESSINO 65

aisément, parce qu'elles s'élèvent au-dessus de ses temporaires agitations.

Dans la Correspondance littirairey Lessing a distingué , à propos de Klopstock , Tart et la religion ; dans Laocoon^ il a traité des limites qui séparent la poésie et les arts plastiques ; dans la Dramaturgie^ il trouve tour à tour l'occasion de distinguer la morale et l'esthétique, le théâtre et la morale , la tragédie et l'histoire, la vérité des caractères et celle des faits , la poétique oratoire de Corneille enfin , sur laquelle repose théoriquement l'autorité du théâtre français, de la véritable poétique qu'elle prétend appliquer et qui la condamne : celle d'Aristote. Il restitue ainsi Aristote, mais dans le large et vivant esprit de son œuvre, non dans sa lettre, où il devient aisément exclusif et faux ; il relève ce nom en Allemagne pour donner un appui et un frein aux forces qu'il appelle à la liberté ; cette autorité, il l'invoque, non pour en faire un fétiche de pédant , mais parce que ses propres méditations l'ont conduit à penser comme le philosophe ; non pas, en un mot, parce qu' Aristote est Aristote, mais parce que les règles que propose Aristote, déduites des chefs-d'œuvre qu'il avait sous les yeux , lui semblent impossibles à réfuter quand on les saisit dans leur pensée fondamentale. «Car, dit Lessing lui-même, j'en aurais bien vite fini avec V autorité d'Aristote, si je savais également le moyen d'en finir avec ses raisons. »

A propos de la Sémiramis de Voltaire, jouée à Hambourg le 29 avril 1767, Lessing compare le fantôme de Ninus à celui évoqué par Shakspeare dans Bamlet , et ce parallèle le conduit à distinguer ainsi, sans les opposer, l'art dramatique et la morale:

« J'observe encore une différence qui existe entre les fantômes du poëte anglais et du poëte français. L'ombre

66 GOTTHOLD EPSftAIM' LESSING

évoquée par Voltaire (1) n'est rien qu'une machine poétique dont la présence ne se trouve motivée que par le nœud de la pièce ; elle ne nous intéresse en aucune manière pour elle-même. Le fantôme, chez Shakspeare (2), est un personnage réel et agissant, à la destinée duquel nous prenons intérêt ; il excite l'épouvante, mais aussi la pitié.

« Cette différence vient, sans aucun doute, delà manière de voir fort différente des deux poètes en ce qui concerne les fantômes en général. Voltaire considère l'apparition d'un mort comme un miracle, Shakspeare comme un événement tout naturel. Lequel des deux pense le plus philosophiquement i cela ne saurait être mis en question; mais Shakspeare pensait plus poétiquement. L'esprit de Ninus, chez Voltaire, n'est pas un seul instant admis comme un être susceptible d'éprouver au delà du tombeau des impressions agréables ou douloureuses, et à l'égard duquel , par conséquent, nous puissions ressentir de la pitié. Il voulait uniquement nous enseigner par là que la plus haute puissance, pour attirer au jour et punir des crimes cachés , peut bien suspendre exceptionnellement ses lois éternelles.

« Je ne prétends pas dire que le poète dramatique commette une faute lorsqu'il dispose sa fable de telle sorte qu'elle puisse servir à l'éclaircissement ou à la confirmation de quelque grande vérité morale. Mais j'ose dife que cette disposition de la fable n'est rien moins que nécessaire, qu'il peut y avoir des pièces très-parfaites et édifiantes qui ne visent à aucune de ces maximes particulières, et que l'on a tort de considérer la formule morale

(1) Celle de Ninus.

(S) Lé spectre , dans Hamlet,

GÔTTHÔLD EPHRAIM LESSING 07

que Ton trouve à la fin de différentes tragédies chez les anciens, comme si Tensemble ne se trouvait là que pour elle.

« Si donc la Sémiramis de M. de Voltaire n'avait d'autre mérite que celui dont il se targue si fort, à savoir que Ton peut y apprendre à respecter la suprême justice, laquelle, pour punir des crimes exceptionnels , choisit des voies exceptionnelles, Sémiramis ne serait à nos yeux qu'une pièce très-médiocre, alors surtout que cette morale n'est pas précisément la plus édifiante ; car il est évidemment beaucoup plus digne de la souveraine sagesse qu'elle n'ait pas besoin de ces voies extraordinaires , et que nous nous représentions le jugement du bon et du méchant comme inséré par elle, avec le reste , dans la chaîne naturelle des choses. »

La même pensée est exprimée encore à propos de la comédie de Favart Soliman 11^ représentée le 21 août 1767. Favart [avait emprunté la donnée de sa pièce à un conte moral de Marmontel. Après quelques réflexions sur le conte lui-même, Lessing conclut :

« Mais qu'il y ait là une morale ou qu'il n'y en ait point, n'importe : c'est chose indifférente pour le poêle dramatique de savoir si de sa fable on peut déduire ou non une vérité générale, et c'est pourquoi la narration de Marmontel n'était pour ce motif ni plus ni moins propre à être transportée sur la scène. »

Quels sont, au point de vue de l'art, les rapports à maintenir entre le drame, ou la tragédie, et l'histoire ? Dans quelles limites le poëte tragique peut-il s'écarter de la réalité des faits que lui fournit la tradition ! Doit-il dominer l'histoire, ou bien se laisser dominer par elle? Grave question , et , comme la précédente , sans cesse à l'ordre du jour. Parlant de la Zelmiré de du Belloy,

es GOTTHOLD EPHBATM LESSINQ

dont un critique français avait ainsi commencé l'analyse : « Un sujet tiré de l'histoire nous eût été infiniment plus agréable, Lessing s'exprime en ces termes : « Il est loisible à chacun d'avoir son goût particulier, et c'est chose méritoire de chercher à se rendre compte de son goût particulier. Mais accorder aux raisons par lesquelles on le veut justifier une généralité qui, si ces raisons étaient fondées, devrait en faire le seul goût véridique, cela s'appelle sortir des limites que comporte l'investigation de l'amateur et se proclamer législateur arbitraire. L'auteur français cité par nous commence par un modeste «Il nous eût été plus agréable, » et passe ainsi peu à peu à des assertions qu'il généralise , de manière à faire croire que ce nous est sorti de la bouche de la critique même. Le vrai juge en matière d'art ne déduit aucune règle de son jugement personnel , mais il a formé son goût d'après les règles que commande la nature de la Chose.

« Or, Aristote a décidé depuis longtemps jusqu'à quel point le poëte tragique se doit préoccuper de la vérité historique ; pas au delà des limites où cette vérité ressemble à une fable bien disposée et avec laquelle il puisse accorder ses desseins. Il se sert d'une histoire, non parce qu'elle a eu lieu, mais, par ce motif qu'elle a eu lieu de telle sorte qu'il lui eût été difficile de la mieux imaginer pour le but qu'il poursuit en ce moment même. Trouvet-il cette convenance d'aventure en un cas véritable , ce cas véritable est pour lui le bienvenu ; mais de compulser longuement les annales de l'histoire pour y découvrir ce qu'il cherche, cela n'en vaut certes pas la peine. Et combien y en a-t-il donc qui savent ce qui s'est passé? Si nous ne voulons tirer la possibilité qu'une chose peut arriver que de ce qu'elle est arrivée réellement, qu'est-ce donc qui nous empêche de considérer une pure invention

GOTTHOLD EPHBAIM LESSING 69

du poëte comme une histoire ayant eu lieu véritablement et de laquelle nous n'avons jamais rien ouï dire? Qu'est-ce qui nous rend d'abord une histoire croyable? N'est-ce pas sa vraisemblance interne ? et n'est-il pas indifférent que cette ressemblance ne soit attestée par aucun témoignage ou aucune tradition quelconque, ou bien par des témoignages ou des traditions qui jamais encore ne sont parvenus jusqu'à nos oreilles ? On admet sans motif que c'est une attribution du théâtre de conserver la mémoire des grands hommes ; l'histoire est là pour y veiller, non le théâtre. Au théâtre, nous ne devons pas apprendre ce que tel ou tel individu a fait, mais ce que chaque homme d'un certain caractère fera sous le coup de certaines circonstances déterminées. Le dessein de la tragédie est bien plus philosophique que le dessein de l'histoire ; et cela s'appelle la faire descendre de sa véritable dignité, de simplement prétendre l'utiliser pour le panégyrique d'hommes célèbres , ou même d'en abuser pour nourrir l'orgueil national. »

Cette dernière affirmation paraîtra bien hardie au premier regard; mais je crois qu'elle ne soulèvera pas d'objection réelle chez ceux qui, la reliant à ce qui la précède, pénétreront, sous son étroitesse apparente, le sens large et profond qu'elle renferme. C'est Shakspeare en main qu'il la faut surtout interpréter. Aucun de ceux qui ont l'intelligence du plus grand despoëtes tragiqifts ne pourra se méprendre sur cette règle si nettement proclamée par Lessing, et qui fait régner le drame sur l'histoire, à la seule condition d'y faire régner en même temps l'éternelle beauté dramatique, le cœur humain et la vie.

Voltaire, à propos de la pièce de Th. Corneille Essex^ s'était donné beau jeu en critiquant les inexactitudes historiques dont elle est remplie. Lessing lui prouve qu'en

70 GOTTHOLD EPfiltAÎM LÉSSING

pareil sujet il îi'est guère fondé à s'ériger en censeur, ayant lui-même en mainte occasion, et fort gravement, péché envers l'histoire.

« Mais après tout, dit-il, en quoi m'importe l'ignorance historique de M. de Voltaire? elle m'importe aussi peu que l'ignorance historique de Corneille lui importait à luimôme. Et, à la vérité, ce ti'est aussi qu'à propos de cette ignorance que je veux le défendre contre lui.

«Toute la tragédie de Corneille (dit Voltaire) est un roman. » SU est émouvant, le sera-t-il moins parce que le poète s'est servi de noms véritables?

«c Pourquoi le poëte tragique choisît-il de véritables noms? Puise-t-il ses caractères dans ces noms, ou bien prend-il ces noms parce que les caractères que l'histoire leur adjoint sont plus ou moins conformes aux caractères qu'il s'est proposé de montrer dans l'action? Je ne parle pas de la manière dont la plupart des tragédies ont pu naître, mais de la manière dont, à vrai dire, elles .auraient dû naître. Ou bien, pour m'exprimer davantage selon la pratique ordinaire des poètes, sont-ce les seuls faits, les circonstances de temps et de lieu, ou bien sont-ce les caractères des personnages par lesquels les faits ont été engendrés, qui font que le poëte choisit plus volontiers tel événement et non tel autre? Si ce sont les caractères, la question se trouve aussitôt résolue, de savoir à quel point le poëfe se peut éloigner de la vérité historique ; en tout ce qui ne tient pas aux caractères, autant quil voudra. Rien que les caractères sont sacrés pour lui; fortifier ceux-ci , les mettre dans leur meilleur jour, c'est tout ce qu'il lui est permis d'y ajouter de son fait; la moindre différence essentielle détruirait la cause qui fait qu'ils portent ces noms et non pas tels autres, et rien n'est plus refautant que ce dont nous ne pouvons comprendre aucune cause. »

OOTTHOLD $;PHQÀIH ^£|iliBIN<3t m

Leasing n*d pas seulement compris le drame, il a pénétré la nature de la comédie; et sur ce nouveau terraia encore, où il a rendu à nos bons comiques, à Molière surtout qu'il admire sans réserve , une justice intelligente, son clair regard a dissipé une confusion. Lessing ne goûtait guère cet axiome banal que la comédie est faite pour châtier les mœurs en riant : — castigat bidendo mores. — « Oix donc est-il écrit que la comédie ne doit nous faire rire que de défectuosités morales, de vices susceptibles d'être réformés ? Toute dissoimance, tout contraste qui oppose le néant d'une chose à sa réalité, est risible. Mais rire et se moquer sont deux choses extrêmement distantes. Nous pouvons rire d'un homme, rire à son occasion, sans nous moquer de lui le moins du monde. Cependant, aussi incontestable, aussi notoire que soit cette différence, toutes les chicanes que récemment encore Rousseau a soulevées à propos de l'utilité de la comédie ne sont nées que de ce qu'il ne l'a pas suffisamment prise en considération. Molière, dit-il, par exemple, nous fait rire du Misanthrope , et pourtant le Misanthrope est Thonnète homme de la pièce ; Molière se montre donc comme im ennenâi de la vertu, en ce qu'il rend l'homme vertueux méprisable? Non pas: le Misanthrope ne devient pas mé-* prisable, il reste ce qu'il est; et le rire, qui jaillit des situations dans lesquelles le poëte le place, ne lui enlève absolument rien de notre estime. De même pour le Distrait ; nous rions de lui, mais le méprisons-nous pour cela? Nous .prisons ses autres bonnes qualités, comme nous le devons ; sans elles nous ne pourrions pas même rire de ses distractions. Que l'on donne ces distractions à un homme méchant, à un homme méprisable ^ et Ton verra si elles seront encore risibles! Elles seront répugnantes, repoussantes, laides, et non comiques. »

72 GOTTHOLD EPHBAIM LESSING

«... Son Utilité véritable et générale (celle de la comédie) , ajoute-t-il un peu plus loin, « réside dans le rire lui-même, dans l'exercice de notre capacité de pénétrer le comique , de le saisir légèrement et vite sous tous les costumes de la passion et de la mode, dans tous ses mélanges avec de bonnes et de mauvaises qualités; même sous les rides de l'austérité solennelle. Admettons que V Avare de Molière n'a jamais guéri un avare, le Jatieur de Regnard un joueur ; accordons que le rire ne peut aucunement corriger ces fous : tant pis pour eux, mais non pour la comédie. Il lui suffit, à elle, si elle ne peut guérir des maladies incurables, de confirmer en leur santé les gens qui se portent bien. »

L'esprit de Lessing s'élevait bien au-dessus des coteries littéraires que se constituent des peuples dans leur vanité ou dans leur ignorance. En Allemagne, certaines gens qu^ se décernent volontiers le titre de critiques croient rehausser le mérite littéraire de leur nation en rabaissant celui des nations voisines, et surtout de la France. C'est là une patriotique sottise. On ne saurait faire à Lessing un plus grand outrage, et le plus méconnaître qu'en attribuant à sa grande intelligence et à sa vaillante justice de pareilles infirmités d'esprit et de caractère. Une pensait pas, comme quelques-uns de ses admirateurs inintelligents — qui nous délivrera de nos amis? — que l'on donne rien à la gloire d'un peuple de ce que l'on prend à celle d'un autre. Il faut, il est vrai, que le laurier croisse sur le sol natal, s'il doit rester vert et défier le temps. C'est là ce que savait Lessing, et c'est pourquoi iln'a cessé de s'élever contre les importations de la scène française, et de combattre, surtout dans nos œuvres tragiques, cet ennemi qu'il redoutait par-dessus tout pour l'avenir de la poésie et des arts en son pays : le mécanisme des convenances vou-

GOTinOLD EPHRAIM LESSING 73

lues, les solennelles fictions de la forme, proclamées comme règles immuables du génie.

Dans sa dissertation sur la Mérope de Voltaire, Lessîng arrive à ce jugement général sur lequel il a souvent appuyé par des exemples :

a La régularité (1) tant vantée du théâtre français est seulement apparente. Voltaire surtout s'entend en maître à se rendre les chaînes de Tart si légères, si larges, qu'il conserve toute liberté de se mouvoir comme il veut; et pourtant il se meut souvent avec une telle lourdeur et fait des contorsions si inquiètes, qu'il semblerait que chacun de ses membres est rivé à un billot particulier. »

Lessing n'a pas épargné les tragédies de Voltaire. Il avait sur ce point assez beau jeu. Mais il a osé discuter Corneille lui-même, lui préférer Sophocle et surtout Shakspeare. C'est chez nous, je le sais, un grand grief contre lui. Que de gens cependant l'ont condamné sur ce fait, qui jamais n'ont lu une ligne de la Dramaturgie I Quelle vertueuse indignation s'emparerait d'eux si, ouvrant l'œuvre au hasard , leurs yeux allaient tomber sur le passage suivant : « Qu'on me nomme la pièce du grand Corneille, que je ne ferais pas mieux que lui. Qui tiendra la gageure?

« Mais non ; je ne voudrais pas que cette assertion fût prise pour de l'outrecuidance. Que l'on considère donc bien ce que j'y ajoute : Je ferai certainement mieux la pièce, — et pourtant il s'en faudra de beaucoup que je sois un Corneille, — et il s'en faudra de beaucoup également que j'aie fait un chef-d'œuvre. »

Si Lessing indiquait vivement à ses compatriotes les périls de la scène française, ce n'était pas pour convertir en

(1) Mot pris ici dans le sens de conformité li la règle.

•74 GOTTHOLD EPHEAIM LESSIN»

qualités, au profit de leur amour-propre, les défauts signalés chez leurs voisins. Il rendait justice à la culture des lettres en France, à cette élégante urbanité qu'elle avait répandue dans les esprits, et dont, ce me semble, Racine a la meilleure part.

« Pour le dire sans détour, nous autres Allemands sommes encore en ce point, vis-à-vis des Français, les vrais barbares! Plus barbares que nos barbares aïeux, pour lesquels un ménestrel était un homme très-précieux, et qui, auprès de toute leur indifférence pour les arts et les sciences, auraient certainement tenu pour fou celui qui eût fait cette demande : « Lequel, d'un barde ou d'un trafiquant de peaux d'ours et d'ambre jaune, est le citoyen le plus utile?»

Lessing croyait l'étude de Shakspeare aussi favorable au développement de l'art national, qu'il jugeait préjudiciable pour celui-ci l'imitation de Corneille et de Racine, et surtout l'imitation du théâtre de Voltaire. Déjà dans sa Correspondance littéraire , en combattant Gottsched, il avait assigné le premier rang à Shakspeare :

or Même à juger la chose d'après les modèles des anciens, Shakspeare est un poète tragique beaucoup plus grand que Corneille, quoique celui-oi ait fort bien connu les anciens, et celui-là presque pas du tout. Corneille s'en rapproche davantage dans l'arrangement mécanique, et Shakspeare dans ce qu'ils ont d'essentiel. L'Anglais atteint presque toujours le but de la tragédie, ijuelque personnels et singuliers que soient les chemins qu'il choisit ; le Français ne l'atteint presque jamais, bien qu'il suive presque toujours les chemins frayés des anciens. Après YŒdipe de Sophocle, aucune pièce ne s'empare de nos passions avec plus de puissance que le Roi Lear y Othello j Hamlet, etc. Corneille a-t-il une seule pièce qui nous ait émus

GOTTHOLD EPHRAIM LESSING "75

autant que la Zaïre de Voltaire ? Et la Zaïre de Voltaire, combien elle est au-dessus du Maure de Venise^ dont elle offre la faible copie, et à laquelle tout le personnage d'Orosmane a été emprunté? »

Dans la Dramaturgie, Lessing parle ainsi de Zaïre : « L'amour même a dicté Zaïre à Voltaire, dit un critique français, avec beaucoup de grâce. Il eût dit avec plus de justesse, la galanterie. Je ne connais qu'une seule tragédie à laquelle Tamour même ait travaillé, et c'est Romio et Juliette de Shakspeare... Voltaire comprend à merveille, si je puis dire ainsi, le style de chancellerie de l'amour; mais le meilleur chancelier n'en sait pas toujours le plus sur les secrets du gouvernement. »

En un autre endroit de la Dramaturgie, nous lisons : « Ce que l'on a dit d'Homère, qu'il est plus facile d'arracher à Hercule sa massue que de lui ravir un vers, cela peut aussi s'appliquer entièrement à Shakspeare. Sur la moindre de ses beautés est imprimé un sceau qui sur-lechamp dit au monde entier : Je suis Shakspeare. Et malheur à la beauté étrangère qui ose se mettre à côté d'elle!

<f Shakspeare veut être étudié, non pillé... »

Et dans la Correspondance littéraire, complétant le passage cité tout à rheure, Lessing s'énonçait en termes vraiment prophétiques, car l'avenir s'est porté garant de son assertion :

« Si l'on avait traduit pour les Allemands les chefsd'œuvre de Shakspeare avec quelques humbles modifications, je sais à n'en point douter que cela aurait produit de bien meilleurs résultats que ceux que Ton a provoqués en les familiarisant à ce point avec Corneille et Racine. Le peuple aurait d'abord goûté le premier bien davantage qu'il ne peut goûter les seconds ; Shakspeare aurait en-

76 GOTTHOLD EPHRAIM LESSINO

suite mis en train parmi nous de bien autres cerveaux que ceux dont on peut attribuer le réveil à Corneille et Racine. Car un génie ne peut s'allumer qu'à un autre génie, et surtout à celui qui semble ne tout devoir qu'à la nature et qui ne s'effraye pas à l'aspect des laborieuses perfections de l'art. »

Lessing a le respect du génie et lui accorde sans réserve la souveraineté sur la critique, parce qu'il n'admet pas, je le répète, le génie comme force indisciplinée, et que le vrai poëte à ses yeux renferme toujours en lui un artiste véritable :

« Les règles, dit-on, écrasent le génie ! — Comme si le génie se laissait écraser par quoi que ce soit au monde ! Et encore ici par quelque chose qui, comme ils en conviennent eux-mêmes (1), est tirée de lui-même. Tout critique n'est pas un génie; mais tout génie est un critique né. Il a en lui le spécimen de toutes les règles. .. »

Je n'ai rassemblé que quelques traits dans l'œuvre de Lessing. Il eût fallu écrire un volume pour fouiller le détail de cette physionomie. Dans cette esquisse, de plus, c'est le critique seul que j'ai voulu présenter; pour avoir l'homme complet, il eût fallu examiner encore Fauteur dramatique en Lessing lui-même, ne pas négliger le fabuliste, un côté fort intéressant et en France absolument ignoré de cet éminent esprit; il eût fallu par-dessus tout mettre dignement en relief le philosophe qui écrivit ces lignes si calmes et si élevées dans l'introduction à son beau traité sur l'Education du genre humain :

« Pourquoi nous refuser à voir autre chose dans toutes les religions positives que la seule marche d'après laquelle l'intelligence humaine pouvait et devait se développer en

(1) C'est-k-dire les Bodmeret consorts.

GOTTHOLD EPHBAIM LESSING 11

chaque contrée, au lieu de nous irriter contre aucune d'elles ou d'en sourire avec pitié? »

Lessing ramenait tout à l'éducation dans sa philosophie :

(( Ce que l'éducation est pour l'individu, écrivait-il, la révélation Test pour l'espèce entière. L'éducation est une révélation qui se réalise pour l'individu : la révélation est l'éducation qui s'est réalisée pour l'espèce humaine et qui se réalise encore. »

A coup sûr, ce n'était pas un philosophe de faible trempe, celui qui osait écrire ces lignes :

« Ce n'est pas la vérité qu'un individu quelconque possède ou croit posséder ; c'est l'effort loyal fait pour s'emparer de la vérité, qui constitue la valeur de l'homme. Car ce n'est point par la possession, mais par la recherche de la vérité que s'étendent ses forces, où réside seul son perfectionnement toujours croissant. La possession rend paisible, paresseux, fier. Si Dieu tenait renfermée dans sa droite toute vérité, et dans sa gauche le seul instinct toujours vivace qui la poursuit, en y ajoutant même pour moi la condamnation à l'erreur permanente, éternelle, et si Dieu me disait : Choisis ! je me précipiterais humblement à sa gauche, et je dirais : « Père, donne ; la pure vérité n'est que pour toi seul. »

Gesprache mit Gcthe in den Utztm Jahren seines Lebens.

Von Johann Peter Eolermann.

G&lhe aus n&herm persOnlichen Umgange darg^stellt.

Von JOHANNES FaLK.

Geistesworte aus Gôthé's Brie f en und Gesprnchen.

Von LcDwiG yoN Lancizolle.

Gothe's Briefe in den Jahren 1768 bis 1832.

Von D' Henrich DOring.

« Les lettns appartiennent aux documents les plus importants qne paisse laisser l'indiTida... Ce qni noas réjonit on BOQs tourmente, ce qui nous pèse on nous oceape, se détache iTee elles de notre cœur; et ces feuilW, enTisigéee conaM Testiges darabl<>s d'une eiistence, sont toujours d'autant plus importantes pour la postérité, qne Tinstant seul flottait devant celai qui les écrïTsit, et qu'il songeait moins k un tempe k venir. » GcnsK, RéflexUmi et Maximes.

En Allemagne on n*est pas grand homme à bon marché, il faut payer rançon à la critique. A peine est-on sous terre, les vers s'attaquent au corps, les interprètes à l'esprit. Depuis qne la mort a éteint Téclat de ses yeux, en

80 ÉTUDB SUR QŒTHK

ranimant celui de son génie, Gœthe a fourni prétexte à une multitude d'écrits. Tel a pris un fragment de Toeuvre ; tel autre un aspect deTindividualité, une période ou même un simple accident de la vie. Quelques-uns, comme MM. Viehoff, SchaBfer, et plus récemment M. Lewes dans un remarquable travail, ont tenté d'embrasser Tœuvre et Vhomme dans les limites d'une biographie générale. De toutes ces recherches est née une véritable bibliothèque. Mais, en dépit de travaux sérieux, mêlés à un trop grand nombre de dissertations médiocres, on ne saurait dire que la personnalité de Gœthe ait été épuisée jusqu'ici et sous tous ses aspects également approfondie. Ce n'est pas, on l'imagine, un pareil travail que je me propose. Je ne crois pas d'ailleurs le moment venu encore d'accomp)lir cette tâche avec un plein succès ; la perspective où Gœthe apparaîtra quelque jour ne me semble pas suffisamment reculée pour qu'on puisse dès aujourd'hui le juger sans nul esprit de parti. H faut pour cela que son génie, engagé malgré lui dans les luttes du présent, se soit placé définiti-* vement et de lui-même dans les cadres de l'histoire, et que, sans cesser de nous intéresser moins profondément, il cesse, en nous passionnant, de nous exciter aux admirations trop véhémentes comme aux protestations trop amères. Quand la polémique ne soulèvera plus ses nuages autour du piédestal qui supporte cette imposante figure, celle-ci se montrera dans sa vérité, dans son repos, et tous ses traits s'éclaireront à la fois. Mais on peut dès à présent tracer quelques lignes dominantes de l'ensemble. Gœthe lui-même, dans ses lettres et dans des conversations pieusement recueillies, a marqué pour la postérité, d'autant mieux qu'il ne songeait pas à elle, les côtés décisifs de son esprit et de son caractère. Dans ces écrits, c'est le poète surtout qu'il noiis fait voir ; dans les docu -

ments intimes qui sont aujourd'hui sous nos yeux, c'est Thomme qu'il met à nu, sans que cette épreuve, fatale à tant d'autres, porte à sa grandeur le moindre préjudice.

Si Goethe était l'homme des partis, combien le rôle du critique à son égard serait plus aisé; mais combien aussi son propre rôle se trouverait amoindri ! Car c'est là le plus manifeste témoignage de son élévation, qu'il se soit montré incapable de satisfaire un parti, et qu'il les ait attirés tour à tour vers lui par quelque côté de sa vaste organisation.

Au congrès d'Erfurt, Napoléon manifesta le désir de voir Wieland et Goethe. Quand celui-ci se présenta, l'empereur le contempla durant quelques secondes, et puis il lui ditbriisquement : « Monsieur Goethe, vousêtes un homme. » — Après le départ de Goethe, l'empereur se tourna vers Talleyrand, Daru, Savary et Berthier, présents à l'entrevue, et répéta encore : « Voilà un homme I »

Employé comme phrase à effet, l'éloge est banal ; pris au sens philosophique, c'est le plus grand qui puisse être accordé à aucun mortel. Les individus sont nombreux, l'homme est extrêmement rare. La prépondérance d'une faculté, le développement spécial d'une aptitude suffit pour nous assurer la supériorité sur un point, en nous laissant incomplet sur d'autres. Examinée de près, l'individualité s'offre presque toujours comme une altération plus ou moins notable de la nature humaine ; elle s'accuse par un défaut d'équilibre entre les facultés qui constituent l'espèce. Ainsi que la santé exprime l'harmonie des organes, la beauté physique proclame la proportion des formes et l'heureuse complicité des lignes pour créer l'ensemble. Les dieux, qui dans les limites de l'humanité n'ont rien voulu devoir à Goethe, lui accordèrent le triple privilège de la santé, de la force intellectuelle et delà beauté, de la

proportion et de l'équilibre en tout. Ce qui frappe chez lui, ce n'est pas, on le reconnaît aussitôt, telle faculté prédominante, mais l'ensemble et le libre jeu de toutes les facultés. Aussi bîeh que dans sa stature et dans son visage, on ne voit rien de heurté dans son génie, de grêle ni d'excessif en aucun sens. Gracieux dans sa puissance, élégant et souple dans sa dignité, d'une inépuisable variété dans son unité, Goethe laisse toujours apparaître en lui et goûter l'espèce sous l'individu. Il est tolérant, parce qu'il çst fort; il est simple, parce qu'il est naturel; il est humain, parce que, répondant à la nature humaine par tous les côtés de son organisation, son intelligence et son cœur ne sauraient rien exclure de ce qui appartient à celle-ci. Qui ne représente qu'un fragment de l'homme ne saurait non plus réfléchir que fragmentairement la vérité humaine. Gœthe n'a jamais considéré les choses que dans l'ensemble, parce qu'il fut lui-même un ensemble merveilleux. La modération que sans contrainte il met dans ses vues, dans sa volonté et dans son activité, est un signe encore de sa supériorité, car l'impatience et l'obstination sont peut-être les plus irrécusables témoignages de notre faiblesse. Nulle fièvre ne le saisit à la vue des obstacles; il ne tranche jamais* là où. il ne peut dénouer, et son calme regard règne tranquille et limpide sur la vie. 11 ne cherche ni à 's'imposer à l'imagination, ni à la surprendre par la saillie d'une forme ambitieuse; son large bon sens, exclusif de toute excentricité, répugue au paradoxe , qu'il rejette comme une nature saine et vigoureuse éliminerait un poison; nul artifice de la pensée ou du langage ne le sollicite, et c'est par degrés, sans violence et sans fracas, qu'il s'empare de l'esprit, en le remplissant d'une inspiration soutenue qui jamais ne déborde dans le lit profond que l'artiste a su creuser à l'âme du poëte. Ses œuvres

ÉTUDE SUR GKETHB 83

ressemblent à ces eaux qui sont calmes parce qu'elles sont profondes. Herder a porté plus haut que Gœthe peutêtre l'idée de l'humanité et de ses destinées morales; Schiller Ta vaincu par un plus grand essor dramatique; Hegel l'a surpassé en tant que métaphysicien; Gœthe, non-seulement comme poëte, mais comme homme, fut plus complet qu'eux tous, et en cela il les a tous dominés. Auprès de Herder, de Schiller et de Hegel, ma pensée va malgré moi combler d*un désir la lacune entrevue dans leur génie. Auprès de Gœthe, je n'ai jamais ressenti cette insuffisance relative. Il s'ajuste si bien à tous les instincts du genre humain , qu'on ne songe pas à compléter en lui ce que la nature fit si complet. Gœthe est l'homme s'offrant en méditation à l'homme. Sa supériorité se meut si constamment dans les régions humaines, qu'elle ne nous décourage jamais, et qu'il nous semble même parfois que nous la pourrions aisément atteindre. En certains génies, il se trouve au contraire que le défaut de proportion engendre une élévation plus ou moins illusoire; ils apparaissent plus grands que nature en nous montrant le développement exclusif d'une capacité de la nature humaine, et non pas cette nature dans son développement général. Gœthe est d'autant plus grand en réalité qu'il se rapproche davantage de nous. Parce qu'il s'est développé à la fois dans le sens de la hauteur et de l'étendue, on peut croire, au premier coup d'œil, plus facile de l'approcher. Mais que l'on prenne en main la mesure du critique, chargée d'anéantir les apparences et de déterminer les dimensions véritables, et qu'on l'applique impartialement à ce vaste génie, on se convaincra bientôt que s'il apparaît moins élevé que d'autres, c'est surtout parce qu'il présente plus de surface. Son caractère est l'ampleur. L'attribut fondamental de l'homme se peut réduire, en

84 ÉTUDE SUR GŒTHB

dernière analyse, à celui de l'éducation personnelle. Ainsi que les grands peuples , les grands hommes sont ceux dans lesquels cet attribut apparaît à un degré supérieur. Or, je ne vois pas qu'il se soit déployé nulle part avec plus de suite et de succès que dans la vie de Goethe. Cette vie nous présente le tableau d'une force de développement qui sans cesse s'accroît avec le secours de son milieu, se replie en elle-même au contact des influences hostiles aussitôt distinguées, s'empare de celles qu'elle ressent comme favorables, et dans cette permanente alternative, ne cesse jamais de se discipliner en s'élevant. La destinée, sans doute, s'est encore complu au service d'une œuvre que la nature ébaucha avec tant de générosité dès le berceau. Goethe naquit heureux, en enfant gâté de la nature et du sort tout à la fois. On aurait tort néanmoins de penser que, dans le développement de cette belle et vigoureuse organisation, il n'y eut autre chose que de l'instinct et du bonheur. Goethe avait conscience de son étoile, et ce sentiment se résolvait à se? yeux en un grand devoir à accomplir. Il avait de la sorte mis sa volonté audessus des privilèges de la fortune, de la naissance et de la destinée; il. devint plus grand que ces dons répandus d'une main si favorable sur son berceau ; il éleva le caprice de la nature dans les régions de la liberté, et le fit sien en remployant à régner sur lui-même.

<r La perfection, » écrivait-il, <r est la règle du ciel; vouloir le parfait est la règle de l'homme. » • Cette règle, il l'avait prise au sérieux; j'en atteste ces lignes à Lavater :

« L'œuvre jourDalière qui m*est imposée , et qui me devient quotidiennement plus difficile, appelle dans la veille et dans le rêve ma vigilance. Ce devoir me devient plus cher chaque jour, et je voudrais en cela ne rester inférieur en rien aux plus

ÉTUDE SUK GOETHE 85

grands hommes... Ce désir d'élever aussi haut que possible dans les airs la pyramide de mon existence, dont la base m'est indiquée et demeure établie, passe avant toute chose et me laisse à peine sujet à des oublis passagers. Je ne dois pas différer; je suis déjà avancé en âge (1), et peut-être la destinée me brisera-t-elle au milieu de mon ouvrage, laissant inachevée et tronquée la tour babylonienne. Il faudra que du moins l'on dise que le plan fut hardi, et si je vis, il faudra bien aussi, avec l'aide de Dieu, que mes forces y suffisent. »

Les destins respectèrent un tel ouvrier ; Tœuvre qu'il taillait dans le granit de Thistoire s'éleva majestueusement, et la base qui la portait ne fit que s'affermir en s'élargissant toujours davantage. Dix ans avant sa mort, en 1823, il avait vraiment acquis le droit de répondre à sa vieille amie, la comtesse Auguste de Stolberg, un peu trop désireuse de le convertir au sentiment de sa mystique piété :

« Durant toute ma vie, j'ai agi loyalement vis-à-vis de moimême et des autres, et dans mon train terrestre, j'ai toujours porté mon regard vers ce qu'il y a déplus élevé. »

Toute œuvre sérieuse repose sur la sincérité de Thomme envers lui-même. Nul ne ment aux autres s'il n'a commencé par se mentir à lui-même. Gœthe n'a pas connu le mensonge, et c'est en cela que sa nature est foncièrement morale, non pas sans doute en vertu des préceptes de telle confession particulière, mais du précepte unique et étemel que proclame la conscience humaine , et qu'elle proclamera toujours au-dessus de toutes les sectes et de toutes les doctrines particulières. La sincérité est notre juge à tous. Elle est la commune orthodoxie, la seule qui

(i) 11 avait alors quarante et un ans (1780).

86 ÉTUDE SUR GKETHfi

ne passe point, et qui, aussi vaste que l'univers, embrassera et justifiera toutes les convictions sincères jusqu'à la fin des siècles. Qui s'absout lui-même dans son for intérieur, aucun pouvoir au monde ne le peut condamner; qui se condamne, nulle puissance ne le saurait absoudre. Devant la souveraineté de la conscience individuelle, Dieu lui-même perdrait ses droits, s'il en pouvait élever là où l'homme ne s'est pas librement accusé lui-même. La sincérité envers soi, qui est le support de la morale, était pour Gœthe également le'fondement du talent et la condition du génie. C'est dans ce sens qu'il dit dans ses Reflexions et maximes :

« Celui qui est vrai vis-à-vis de lui-même et des autres, et qui le reste, possède la plus belle qualité des plus grands talents. »

Dans ses conversations avec le professeur Eckermann, il a fourni son meilleur commentaire à cette parole :

« Dans son ensemble, le style d'un écrivain est une expression fidèle de ce qu'il renferme au dedans de lui ; quelqu'un veut-il avoir un style clair, que la clarté d'abord se fasse dans son âme, et s'il veut avoir un grand style, qu'avant tout il possède un grand caractère. »

On n'accusera pas Gœthe d'avoir mis l'art au rabais, ni d'avoir patronné d'avance de son exemple ou de son assentiment ces productions artificielles qui, en Allemagne comme en France, ont envahi, à l'égal de ronces parasites, le terrain des lettres et des arts. La décadence littéraire s'accusera toujours par l'hypocrisie de la forme, s'étudiant à dissimuler la vanité du fond. La crédulité d'un public frivole ou corrompu, en se rendant complice de ce charlatanisme, tend à le perpétuer. En même temps que

l'inspiration et Tamour véritable des lettres, toujours accompagnés du travail et de la patience, on voit disparaître la loyauté dans les œuvres de Tesprît, et les maximes de Gœlhe, depuis qu'il les énonça, n'ont été que trop vérifiées par l'expérience . Trop de réputations littéraires ressemblent aujourd'hui aux fortunes que le»jeu a édifiées, et que le jeu menace sans cesse de détruire. L'écrivain est devenu plus rare à mesure que la gent littéraire, enfiévrée du seul désir de la renommée , a fait irruption bruyamment dans les avenues de l'idéal, de la nature et de la vérité. Qui n'aime la célébrité que pour elle-même, et non pour la vérité et pour la beauté dont elle devrait être le reflet, celui-là renonce à la vertu dans l'art : il prostitue son talent, il vend son esprit et son intelligence. De cette prostitution, comme de l'autre, ce n'est pas la fécondité ni la force qui peuvent sortir. Du jour où reparaîtra la sincérité dans la production, la renaissance ne sera pas loin. Jusque-là on se croira fort, et l'on ne sera que violent; on voudra être ingénieux, et l'on se persuadera que l'on a fouillé la vérité en ses derniers replis, parce qu'on sera parvenu à grossir, à l'aide d'un prisme fantastique, un côté infime de la vérité , ou que l'on aura ballonné du vent de la réclame et de la vanité des œuvres vides et mortes en naissant.

La complication est, avec le défaut de sincérité et de vie, la maladie des époques d'où l'art est absent. Elles n'ont point de synthèse; l'homogénéité que crée entre les esprits une grande et souveraine conception leur fait défaut; tout se mêle bientôt, se heurte et se combat dans leur sein. Chaque force isolée trouve devant elle un monde à soulever ; elle s'use à ce labeur, se révolte ou se désespère. Dans cette diffusion, chaque fragment, chaque détail s'impose avec des conditions extravagantes. La perspective

idéale d'un point de vue commun, qui mettrait toutes choses à leur place et déterminerait leur importance relative, se trouble, s'efface, disparaît même complètement. L'art n'étant pas dans la vie sociale, il n'en peut sortir. Au lieu des grandes lignes et des horizons dégagés, l'œil ne voit plus que l'encombrement dont il est obstrué : il perd le sentiment des distances; la pensée débordée mêle encore à la complication des choses celle qui lui est naturelle, et qu'un pareil spectacle tend à augmenter à mesure qu'elle s'applique davantage à le comprendre- Le plus grand mal, c'est que, au lieu de lutter avec persistance, nombre d'eèprils , trop enclins à se montrer subtils , finissent par se complaire dans cet élément. Au lieu de tendre à la simplification, ils s'ingénient à multiplier les problèmes de l'art, de la vie, de la science, comme s'ils redoutaient de s'appauvrir en sortant de la confusion.

« Qui exige trop, qui se complaît à ce qui est embrouillé, reste exposé aux erreurs (4). »

Les esprits que possède cette périlleuse tendance ont bien vite abandonné ou perdu la piste du vrai. On les trouve à l'écart dans les sentiers de traverse qu'ils s'applaudissent d'avoir frayés, mais qui ne mènent à rien.

« L'amour de la vérité se manifeste en ceci, que Ton se montre partout capable de trouver le bien et de le chérir (2). »

La vérité n'est pas dans les sentiers de traverse; elle est dans la large voie où doivent passer la civilisation et l'histoire, dérivées des besoins permanents de l'homme. Goethe n'est jamais sorti de cette large voie. 11 n'a pas

(1) Goethe, Réflexions et maximes,

(2) Idem.

compliqué les choses en y introduisant une nature compliquée; il ne les a pas faussées en les regardant à travers les raffinements d'une pensée plus soucieuse de frapper que de convaincre ; il ne les a pas déformées en y introduisant sa propre déformation; il ne les a pas scindées en leur imposant les bornes exclusives de Tintelligence particulière ou des coteries : il a conservé avec soin la nature en lui, et c'est ainsi qu'il est resté digne de voir, de ressentir, d'exprimer les. choses naturellement. Combien d'entre nous, au milieu des fictions de toutes sortes qui les reçoivent dès leur naissance, et après avoir anéanti en eux la nature jusqu'à la dernière fibre, font des efforts superflus pour la réaliser au dehors dans leurs œuvres l Ils ne songent pas que c'est au dedans qu'il la faudrait d'abord rétablir, et qu'ils l'ont perdue en obscurcissant dans leur âme le miroir où elle a voulu se peindre rehaussée de l'idéal.

Comme Tétoile, Wie das Gestim,

Sans hâte, Ohne Hast^

Mais sans trêve, Aber ohne Rast,

Que chacun se meuve Drehe si eh jeder

Autour de son propre poids. Vm die dgne Last.

Je voudrais voir ces vers de Gœthe inscrits au pied de la statue que le ciseau de Schwanthaler a élevée à la mémoire du poëte dans sa ville natale. Ils sont l'épigraphe de sa vie. On disserte beaucoup sur le prix du temps,

mais le temps n*a de prix que par nous. Tant vaut l'homme, tant vaut Tinstant. Ce que chaque situation, ce que chaque heure porte en elle, celui-là seul le sait qui travaifle loyalement et sans trêve à Tœuvre de sa propre éducation. Goethe comprenait ce que l'homme peut emprunter au temps et ce qu'il y peut déposer, quand il disait à Eckermannenl823:

« Chaque situation, chaque instant même est d'une valeur infinie, car il est le représentant de toute une éternité. «

<K II vaut mieux (1) faire la plus infime chose du monde, que de regarder une demi-heure comme de peu d'importance. »

« Le plus sûr est toujours de ne faire que la chose la plus voisine, celle qui est devant nous (2). »

« Ne cherche pas d'inutile remède !

De notre maladie le grave secret Flotte entre la précipitation Et la négligence (3).

La nature de Gœthe s'exprime ici avec une clarté parfaite. 11 fuit l'agitation qui rompt l'harmonie des forces; il craint, par trop de hâte, de détruire le centre autour duquel — « semblable à l'étoile » — son génie se meut avec calme et sans trêve. Que de mécomptes il a dû s'épargner par là, et que de fois il a dû soustraû*e sa liberté aux inévitables conséquences d'un acte irréfléchi! Ne l'at-il pas exprimé lui-même dans ce distique?

« Aujourd'hui , aujourd'hui seulement , ne te laisse pas sur- Et tu auras échappé cent fois (4). » [prendre,

{\) Réflexions et maanmes, * *

(2) Wilhelm Meister's Lehrjahre,

(3) SprichtoOrtlich.

(4) Sprichivmiich,

Gœthe apprit de bonne heure que la vie est un art, et que ce n'est pas être libre ni le devenir que de se mettre sans discernement à la merci des influences. Au milieu des courants opposés de Tépoque, il était difficile, même à un esprit aussi puissant et aussi pondéré que le sien, de se maintenir dans la direction d'un développement normal. Sa prudence et sa réserve vis-à-vis des événements^ des agitations, des hommes de son temps et de son pays, lui ont été souvent imputées à crime. C'est dans les troubles de l'époque qu'il faut chercher leur véritable sens et leur justification. On a taxé Gœthe non de sagesse, mais d'indifférence et d'égoïsme, parce qu'il s'est tenu à distance de certaines fièvres 'prématurées ou stériles , et qu'il a écarté de lui tout ce qui eût faussé son individualité. Si Gœthe ne s'est pas laissé engager, comme quelques-uns l'auraient voulu, dans la crise sociale que traversait alors l'Allemagne, ce n'est pas qu'il en comprît moins que d'autres l'importance et la portée; c'est plutôt parce qu'il voyait de plus haut, et que les résultats dont les impatients se croyaient si voisins, il les jugeait encore ensevelis dans un lointain avenir. L'extrême désir supprime le temps et crée à son profit des illusions d'optique. Gœthe avait trop de calme et d'étendue dans l'intelligence pour ne pas voir que l'époque et l'Allemagne surtout participaient encore bien plus au chaos qu'à l'organisation et à la renaissance. Or le chaos répugnait à sa nature harmonieuse. Cherchant à affermir en lui et à développer le précieux équilibre dont la nature l'avait doué, il devait se soustraire d'instinct et par la réflexion à tous les chocs violents qui eussent pu le rompre. C'est là le secret de ce qu'on a appelé son égoïsme. Né poète, il voulut le rester. U a bien fait, et ceux' qui eussent désiré le voir tribun ne songent pas qu'ils lui demandent le sacrifice de tout ce

92 ÉTUDE SUB GKETHE

qui le fit poêle. Gœthe est resté Gœthe : qui oserait l'en blâmer? La destinée ne Tavait pas comblé de présents si rares et si abondants pour qu*il en fît la proie des partis religieux, littéraires ou politiques. Tout grand homme appartient à son génie. Quelle que fût roriginalité de Gœthe, beaucoup de choses flottaient alors dans l'atmosphère sociale qui menaçaient sans trêve d'altérer et même de détruire cette originalité. Gœthe a été de son temps, mais il l'a possédé plus qu'il ne s'est laissé posséder par lui. En le devançant, il l'a jugé. L'indépendance ne se traduisit pas en isolement dans cette âme si remplie de sympathie pour tous les grands intérêts de la civilisation, si large, si vivante et si désireuse de vivre. Mais il connaissait la place qui lui était assignée :

« Quelques vers que j'ai à faire, écrivail-il à son ami Knebel en 1797 , m'intéressent plus que maintes choses plus importantes, sur lesquelles il ne m'est accordé aucune influence ; et si chacun en fait autant, tout n'ira que mieux à la ville et à la maison. »

C'était un de ces rares esprits qui ont de l'hygiène. S'il se fût ouvert sans réserve aux influences qui l'assiégeaient, nous aurions certainement un moins grand poète et un moins grand homme à admirer. De grands talents, qui s'abandonnèrent avec trop d'ardeur aux souffles agités de l'époque, se sont perdus, et le désespoir a, comme un dernier orage, emporté leurs débris. Il y a de ce fait, parmi les contemporains de Gœthe, des exemples notoires. Gœthe lui-même , selon l'expression caractéristique dont il s'est servi , « maintenait ses lignes de défense. » Il n'ouvrait la place qu'à bon escient. En restant, en ramenant sans cesse toutes ses forces aii foyer de sa culture personnelle, il a payé généreusement sa dette au moude

ÉTUDE SUR GKETHE 93

et à la postérité. Accuse-t-on d*égoïsme la source qui, tout en suivant sa pente, réjouit de ses limpides fratcbeurs le voyageur altéré? Accuse-t-on d'indifférence l'arbre qui prête à nos lassitudes ses ombrages et ses fruits? Mais si l'on veut empêcher que la source ne tarisse, il ne faut pas la transporter au désert; si l'on veut que l'arbre fleurisse et porte des fruits , il ne faut pas le transplanter dans un terrain mouvant, ou dur et raboteux. Aveugle, d'ailleurs, qui ne voit pas combien Gœthe, en créant avec Schiller une Allemagne intellectuelle, a servi et préparé les futures destinées de son pays!

a Pour une nation, disait-il à Eckermann (1824), il n'y a de bon que ce qui sort de son propre foyer et qui résulte d'un besoin général et personnel, sans singerie d'aucune autre. Car ce qui est un aliment salutaire pour un peuple à un certain degré de son âge, peut se montrer un poison pour un autre. Toutes les tentatives faites pour introduire une innoration étrangère dont le besoin n'est pas profondément ressenti par la nation elle-même, sont par conséquent insensées, et toutes les révolutions qui préméditent un pareil dessein demeurent sans résultats; car elles sont sans Dieu, qui se tient à l'écart de semblables avortements. Mais qu'il se trouve dans un peuple le réel besoin d'une grande réforme. Dieu est avec lui, et cette réforme réussit. Il fut visiblement avec Jésus-Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de la nouvelle doctrine de l'amour était pour les peuples un besoin; il fut tout aussi visiblement avec Luther, car l'épuration de cette doctrine pervertie par les pratiques monacales n'était pas moins un besoin pour les peuples. »

« Je respecte et j'aime le positif, et je repose moi-même

sur cette base, en tant qu'elle se confirme de plus en plus à l'épreuve des âges et peut servir de fondement véritable à notre vie et à notre activité. En revanche, je me réjouis, non pas de la rage d'un scepticisme subversif, mais d'une franche attaque contre une autorité usurpée... Quand la vérité devient nécessaire et nous offre un avantage évident, alors, que je voie crou-

1er de droite et de gauche ce qui pourra crouler, je ne m'en épouvanterai pas, mais j'observerai attentivement quelle perspective plus avantageuse s'of&ira à moi quand la vieille barrière sera tombée (1). »

Goethe est un génie tempérant. 11 se retrouve partout avec cette sagesse sans timidité, avec cette modération et cette indépendance qu'il mettait dans sa propre vie, et qu'il a exprimées ainsi dans Iphiginie en parlant des dieux :

« Paisibles, vous écoutez

Notre prière, qui, pour vous demander plus de hâte, S'élève vers vous comme celle de l'enfant; mais votre main Ne cueille jamais avant maturité les fruits dorés du ciel ; Et malheur à celui qui, dans son impatience, Les voulant rompre, goûte la mort en même temps qu'un ali-

[ment amer. »

C'est dans le même esprit qu'il a écrit :

a Jouis modérément de l'abondance et de la bénédiction ; Que la raison partout soit présente Où la vie se réjouit de la vie (2). »

Et dans Wilhelm Meister :

(( Le sérieux et la sainteté modèrent la joie, et par la modération seulement nous nous conservons. »

« Tout au monde peut se supporter, Hormis une série de beaux jours (3). »

a Si la destinée t'éprouve, elle sait bien pourquoi : Elle te veut sobre ! obéis en silence (4). »

(1) Lettre k Schultz, i829.

(2) Vermflc/ifniss.

(3) Sprichwôrtlich.

(4) West'Ostlicher Divan.

ÉTUDE SUR GKETHK 05

« Une activité illimitée, de quelque sorte qu'elle soit, finit par faire banqueroute (1). »

a II y a des vertus, écrit-il à Riemer en 1806, que Ton n'estime, comme la santé, que le jour où on les trouve absentes; desquelles il n'est question, si ce n'est là où elles manquent; que tacitement Ton suppose; qui ne sont pas inscrites au profit de leur possesseur parce qu'elles consistent dans un état passif, dans la patience. Elles n'apparaissent, là où elles existent, que comme un manque de force et d'activité, et elles sont la -force la plus haute, mais dirigée seulement vers l'intérieur, et employée comme défensive, comme réaction à rencontre des contrariétés extérieures. »

La modération vis-à-vis de soi commande toujours la modération envers les autres. Sous cette dernière forme, elle s'appelle la tolérance. Cette vertu était chez Gœthe dans la logique de son organisation. Il possédait au suprême degré cette force aussi rare que vantée, et il lavait ramenée en lui à son véritable principe : le respect de l'individualité humaine.

« C'est une grande folie d'exiger que les gens soient en harmonie avec nous. Je n'ai toujours considéré un homme que comme un individu existant pour lui-même, que j'avais à pénétrer et que je m'efforçais de comprendre dans ses particularités, mais duquel je n'exigeais d'ailleurs en aucune façon qu'il m'accordât de la sympathie; je suis arrivé par là à pouvoir fréquenter chaque homme, et c'est aussi de là seulement que naît la connaissance des caractères variés, ainsi que l'art nécessaire dans la vie (2). »

Tous ceux qui ont vécu sentiront dans ces paroles, non une indifférence d'égoïste, mais tout au contraire le désir d'épargner à autrui ainsi qu'à soi-même des conflits inu-

(1) Réflejiions et maximes,

(2) Couversations avec Eckermann.

tiles et presque toujours préjudiciables. Dans ses rapports sociaux, Gœthe apportait sa belle sincérité, en se gardant bien toutefois de la confondre avec Tabus que font de la parole certains caractères intempérants, plus propres à exciter en autrui la réserve et la dissimulation qu'à susciter la confiance; car un homme indiscret envers luimême ne donne guère à penser qu'il cessera de l'être quand il s'agira des autres. L'indiscrétion d'ailleurs s'alimente de curiosité, et l'on fait bien en ce monde de se garder des curieux comme des voleurs.

a L'importance des plus Innocents discours croît avec les années, et je cherche constamment à rendre ceux qui m'eptourent attentifs à la différence qui existe entre la sincérité, la confiance et l'indiscrétion, et même à leur faire comprendre qu'il n'y a entre elles, à vrai dire, aucune différence, mais bien plutôt une légère transition du moins dangereux au plus nuisible, qui demande à être aperçue, ou plutôt ressentie (1). »

Le respect des individualités, dont Gœthe a nourri sa philosophie pratique, se traduit de lui-même en bonté, et c'est en ce sens que Daniel Stern a écrit avec une profonde intelligence du poëte : « On peut dire de Gœthe qu'il a élevé la bonté à la puissance d'une philosophie (1 ) . » La bonté, en effet, consiste à n'exiger de chacun que ce qu'il est en mesure d'obtenir de lui-même. Une bonté qui reste en deçà se fait complice de l'inertie ; une exigence, en revanche, qui au nom de l'humanité réclame de l'individu au delà de ce qu'il peut donner, est propre seulement à décourager la volonté et à la détourner même des progrès réalisables. Gœthe ne demandait de miracles ni à lui-même ni aux autres. Il parlait au nom de Ja na-

(i) Réflexions el maximes.

(2) Esquisses morales.

ÉTUDE SUE aOSTHE 97

ture, qui met le devoir au niveau de la puissance qu'elle a octroyée à chacun :

(.( Le moindre homme peut être complet, quand il se meut dans les limites de ses capacités et de ses aptitudes; mais les plus halles prérogatives sont obscurcies, écartés et détruites, quand celte mesure, toujours nécessaire, fait défaut. Ce malheur se montrera encore souvent dans les temps nouveaux ; et qui pourra bien suffire aux exigences d'un présent foncièrement surexcité et entraîné toujours dans un plus rapide mouvement (1)? »

« Chaque homme doit penser à sa manière, car il rencontre toujours sur son chemin quelque chose de vrai, et qui lui sert à travers la vie. Seulement il ne doit pas s'abandonner; il faut qu'il se contrôle; Tinstînct pur et simple ne sied pas à l'homme (2). »

« Qu'aucun ne ressemble à l'autre ; mais que chacun suffise à ce qu'il conçoit de plus élevé (3). »

A Jacobiil écrivait en 1786 :

« Quand l'estime personnelle se traduit en mépris pour les autres, môme pour les plus infimes, elle devient repoussante. Un homme étourdi peut se moquer des autres, les abaisser, les rejeter, parce qu'il se livrera lui-même un jour. Celui qui s'accorde de la valeur paraît avoir renoncé au droit de n'en point concéder à autrui. »

« C'est un grand défaut de s'estimer plus que l'on n'est, de s'estimer moins que Ton ne vaut (4). »

« On n'a qu'à vieillir pour devenir plus tolérant; je ne vois commettre aucune faute que je n'aie pas commise aussi (5). »

(1) Réflexions et ■maximes.

(-2) Idem.

(3) Vier Jahressseiten.

(i) Réflexions et maximes.

(5) [dem.

En 1814, il écrit à son ami Knebel, au retour d*un voyage sur les bords du Rhin :

« Parmi les avantages que mon dernier voyage m*a procurés, je dois certainement mettre en tête la tolérance, que, plus que jamais, j'éprouve pour chaque individu en particulier. Quand on observe de près plusieurs centaines d'individus, et des milliers de loin, on est contraint de s'avouer qu'en définitive chacun a assez à faire de se préparer une situation, de la conserrer et de l'accroître; on ne peut enseigner à personne comment il doit s'y prendre, car c'est en lui-même définitivement que chacun trouve le moyen de s'aider dans l'infortune et de se préserver dans le bonheur. »

« Je ne veux pas disconvenir, écrit-il à Zelter (1) deux ans plus tard, que j'ai agi salutairement durant ces derniers étés aux bords du Rhin et du Mein, car je n'ai fait, après tout, que prêcher l'Évangile de Jean : Enfants, aimez-vous, et si cela ne va pas : Supportez-vous du moins les uns les autres. Et tu m'approuveras, car si la céleste nouvelle pénétrait quelque peu dans votre Ninive, vous seriez d'autres gens, sans être cependant plus ou moins que vous n'êtes. »

Gœthe ne s'isolait ni ne se prodiguait : il choisissait ce qui était selon sa nature et selon son développement dans la mêlée des hommes, des œuvres, des tendances et des situations diverses ou opposées. Il aimait à se communiquer, mais il connaissait son prix et ne prostituait pas sa pensée à des oreilles indignes. Une parole sensée ou profonde qui tombe en un terrain stérile est deux fois perdue. Tout homme d'ailleurs qui ressent les choses avec quelque profondeur et quelque délicatesse n'éprouve-t-il pas une répugnance pudique à livrer ce qu'il a de plus intime dans l'âme? Et cette répugnance ne vient-elle pas en partie de ce que toute parole est un amoindrissement

(1) professeur et directeur de rAçadémie de chant, k Berlin.

ÉTUDE S17B GKETHE 99

de rindividualité, en ce qu'elle nous oblige à transiger, à chercher dans l'expression un compromis capable de rapprocher notre pensée de celle des autres? Cet effort, que nul langage ne peut écarter, car il est le langage même, entraîne une altération inévitable, et plus ou moins importante, de notre propre substance. Même à l'égard des âmes qui ressentent le plus intimement la nôtre, il y a encore une distance souvent impossible à franchir au moyen de la parole, qui laisse toujours ainsi dans le cœur ou dans l'esprit un reliquat. Il est des choses qui adhèrent si puissamment à nous, qu'il faudrait nous absorber en autrui, ou absorber autrui en nous-méme pour nous faire comprendre entièrement. C'est un fait que les bavards ne parlent tant que parce qu'ils ont peu de chose à dire ; ils s'alimentent de leur entourage plus que d'eux-mêmes ; il ne leur en coûte guère de se répandre, parce qu'ils ne savent pas se concentrer. La solitude est leur plus terrible ennemi et leur plus grande infortune. Gœthe dut éprouver souvent, et plus cruellement qu'aucun autre, cette insuffisance de l'expression propre aux natures recueillies, car il écrivait en 1796 à Mayer, directeur de TAcadémie des beaux-arts de Weimar, et l'un des esprits dont il cultivait le commerce avec le plus d'assiduité :

« Tout le prix de la vie se perd pour nous quand nous ne pouvons nous communiquer, et c'est précisément dans les choses les plus délicates, et pour lesquelles on trouve si rarement des esprits participant au vôtre, qu'on le désire avec le plus de vivacité. »

Ces paroles ne sont pas d'un misanthrope ou d'un indifférent. On aura peine également à trouver un cœur aride, un esprit insociable dans celles-ci :

100 ÉTUDE SUB GCETHE

« La malveiliance et la haine limitent Fobservateur à la surface, même quand la perspicacité se joint à elles ; celle-ci parvient-elle au contraire à s'allier avec la bienveillance et l'amour, elle pénètre le monde et l'homme; elle peut même espérer d'atteindre ce qu'il y a de plus élevé (1). »

« Il y a une politesse du cœur; elle est parente de l'amour (2). »

« La dépendance volontaire est le plus bel état de l'âme, et comment serait-elle possible sans amour (3) ? »

« Contre les grandes prérogatives d'autrui, il n'y a de salut que l'amour (4). »

Cette dernière pensée mériterait d'être méditée surtout. Quand nous rencontrons la supériorité, nous ne pouvons autrement que de la reconnaître. Mais elle froisse les petites âmes et se convertit pour elles en envie. Dans les âmes dignes de la comprendre, elle devient une force, elle rafraîchit, elle cultive. Qui n'aime pas la supériorité d'autrui ne peut que la détester ; mais, au lieu de lui échapper, il la subit; elle lui ronge le cœur secrètement, et tandis qu'elle devrait stimuler le talent, elle fait éclore le ver mortel et caché qui le corrompt.

La nature harmonieuse de Gœthe le disposait à concilier. La conciliation était le fond de son être; il aimait la diversité, il la recherchait, mais il fuyait la dissonance. L'aveu qu'il faisait à Zelter en 1831 est à cet égard fort significatif:

« En ce qui concerne la tragédie, c'est un point chatouilleux. Je ne suis pas né poëte tragique, ma nature étant conciliante ;

(1) Eèfl£xions et maœimes.

(2) Les Affinités électives.

(3) Idem.

(4 Idem.

c'e?t pourquoi le cas "purement tragique, qui doit, à vrai dire, porter en lui une fatalité implacable, ne peut m'intéresser, et dans ce monde, si plat d'ailleurs, l'implacable m'apparaît comme une chose tout à fait absurde, »

L'esprit de Gœthe s'est dégagé de plus en plus de l'étreinte tyrannique des hommes et des choses; il s'éleva avec le temps jusqu'à cette hauteur où, flottant en quelque sorte à la surface de la. vie, sa pensée l'effleurait sans se laisser fixer, comme une aile puissante qui raserait les mouvantes profondeurs de l'Océan. Contemplateur avant tout, Gœthe ne s'est jamais engagé dans la polémique. L'humeur contemplative le ramenait sans cesse dans les régions de l'art et de la beauté :

• «Il n'y a que l'œuvre d'art, écrit-il à Riemer en 1810, qui excite la contemplation; le cas historique, quand il est présent, ou bien l'action, n'excite que la haine ou l'amour, la répugnance ou la sympathie, l'éloge ou le blâme. C'est seulement le miroir de l'art qui nous permet d'arriver à une contemplation paisible et h un résultat désintéressé. »

a Lessing se tient, en vertu de sa nature polémique, le plus volontiers dans la région des contradictions et des doutes; distinguer est son affaire, et en cela sa grande raison l'a merveilleusement servi. En revanche , vous me trouverez moimême très-différent; je ne me suis jamais occupé des contradictions, je n'ai jamais cherché à niveler les doutes au dedans de moi, et je n'ai proclamé que des résultats acquis. » (Eckermann, 1827.)

L'âge ne pouvait que développer cette disposition contemplative et, si je puis dire ainsi, cette impassibilité d'une vaste curiosité intellectuelle, mêlée à un sentiment si abondant et à un commerce si intime, si profond et si étendu du sentiment avec tout ce qui appartient à la nature et à l'humanité. On n'est pas surpris, dès qu'on a re-

lOft ÉTUDB SUB GKETHE

connu en Goethe le trait fondamental qui caractérise l'artiste, de rencontrer sous sa plume, dans une lettre écrite en 1831 à Guillaume de Humboldt, cette confession révélatrice :

« J'avoue volontiers qu'en m'élevant en âge, tout me devient de plus en plus historique. »

A ce moment, et sur le point de disparaître, mais sans déclin, Gœthe était presque sorti des liens du temps et de Tespace. Il s'apparaissait à lui-même comme dans un lointain qui lui présentait par grandes masses sa vie et ses œuvres. C'est alors qu'il a pu achever largement le tableau de sa jeunesse, en insinuant dans la stricte réalité des événements et des faits cette réalité supérieure de l'art, plus vraie en un sens que la réalité superficielle, parce qu'elle extrait des dispositions persistantes de l'âme ce qui donne aux faits et aux événements transitoires leurs conséquences durables dans l'individu. Sans tomber dans la fiction, Gœthe a pu donner pour titre aux mémoires de sa jeunesse Vérité et Poésie^ car la vérité ne cesse pas d'y être poétique, ni la poésie d'y être vraie.

Dans les Années d'apprentissage de Wilkelm Meister^ il peint ainsi la mission du poëte :

« Qu'est-ce qui inquiète les hommes, sinon qu'ils ne peuvent mettre leurs conceptions d'accord avec les choses, que la jouissance se dérobe sous leurs mains, que la chose désirée arrive trop tard, et que tout ce qui est atteint et réalisé ne produit pas sur leur cœur TefTet que le désir nous fait augurer de loin? Presque à Tégal d'un dieu, la destinée a mis le poète au-dessus de tout cela. Il voit la mêlée des passions, des familles et des royaumes se mouvoir sans but. Il voit les problèmes insolubles nés de malentendus qu'un mot, une syllabe pourrait dénouer.

entraîner souvent les plus désastreux égarements. 11 éprouve en lui la tristesse et la joie de chaque destinée humaine ; mais alors que l'homme, livré aux tourbillons du monde, se consume en mélancolie sur la perte irréparable de ses jours, ou qu*il court dans une joie sans mesure à la rencontre de ses destins, l'âme si aisément impressionnable du poëte s'avance de la nuit au jour comme le soleil dans sa course, et par de légères transitions il accorde sa lyre pour la joie et pour la douleur. Innée dans le fond de son cœur, croît Ja belle fleur de la sagesse ; et quand les autres rêvent éveillés, les sens inquiétés par des images exorbitantes, il vit le rêve de la vie comme s'il était éveillé; l'événement le touche en même temps dans le passé et dans l'avenir, et c'est ainsi que le poëte se montre à la fois le maître, l'oracle, l'ami des dieux et des hommes. »

Ce portrait, Goethe Ta tracé, on le sent, sur son propre idéal. Le poëte doit reproduire, mais transposée dans les régions supérieures de l'art, toute la gamme des misères et des joies de Thumanité. Si quelque fibre ou quelque note manque au clavier de son âme, les lacunes de l'homme se reproduiront dans l'artiste. A un poëte complet, il faut un homme complet. Chez Gœthe cette vérité se propose par l'exemple. Avant de chanter; il a su vivre, et sans que la vie le maîtrisât, c'est la vie qu'il a chantée. La spontanéité et la réflexion, la vie et l'art, la production et la critique alternaient* et se limitaient en lui de la manière la plus heureuse. Il portait dans son âme une force de discipline égale à sa force créatrice. On ressent cet accord, on le goûte dans ses œuvres, avant même de l'avoir bien pénétré. Gœthe savait que la création peut être régularisée, mais non suppléée par le raisonnement.

L'inspiration, qui semble n'obéir qu'à elle-même, suit dans les grands esprits une logique cachée et conforme à la nature des choses, qui est le vrai.

« Je crois que le génie arrive sans congcfence à tout ce qu'il

fait en tant qvte génie. L'homme de génie est capable d*agir raisonnablement, même après délibération et par conviction réfléchie; mais cela n'a lieu qu'accessoirement, en quelque sorte. Aucune œuvre du génie ne peut être améliorée par la réflexion et ses suites immédiates, ou délivrée de ses défauts; mais le génie peut s'élever de telle sorte avec le secours de la réflexion et du travail, qu'il arrive enfin à produire des ouvrages modèles. Plus le siècle a lui-même de génie, plus le génie particulier se trouve stimulé (1). »

« Chaque productivilé d'espèce supérieure, tout aperçu important, toute grande idée qui porte ses fruits et se montre féconde en conséquences, n'est au pouvoir de personne et se trouve élevée au-dessus de toute puissance terrestre. L'homme les peut considérer comme des dons inespérés d'en haut, comme de purs enfants de Dieu, qu'il doit accepter et adorer avec une joyeuse gratitude. 11 y a là une puissance démoniaque qui s'allie à la sienne, qui exerce une influence souveraine au gré d'une volonté à laquelle il se donne sans conscience, alors qu'il croit agir de son propre mouvement. Dans de pareils cas, l'homme apparaît souvent comme l'instrumect d'une souveraineté supérieure des mondes, comme un vase reconnu digne d'accueillir une eff'usion divine. Je dis cela en songeant combien de fois une seule idée a transformé des siècles entiers, et comment des hommes isolés ont imprimé à leur époque un cachet qui est demeuré reconnaissable dans les générations suivantes (2). »

Gœthe n*avait garde cependant de confoQ^re le génie, qui manifeste dans son inspiration les lois universelles et ne sort pas de l'orbite qu'elles ont tracée à Tart et à la vérité, avec ces imaginations en délire qui, météores passagers, sillonnent en des courbes fantastiques le firmament de Tidéal.

« En ce qui touche les grandes exigences que Ton adresse

(1) Lettre à Schiller (1810).

(2) Conversations avec Eckermann (1828).

maintenant aux poêles, disait-il, je crois qu'elles ne sauraient facilement en faire naître un. L'art poétique réclame chez celui qui doit l'exercer une certaine limitation, une humeur libre mais amoureuse de la réalité, derrière laquelle se cache l'absolu. Les exigences à priori troublent cette innocence de la production, et mettent à la place de la poésie, sous prétexte de poésie pure, quelque chose qui jamais ne sera de la poésie, et qui ne se voit que trop de nos jours... »

Les formules esthétiques n'étaient point de son goût :

« Je ne puis que rire des esthéticiens, qui se tourmentent pour enfermer dans une notion, au moyen de quelques termes abstraits, cette chose inexprimable que nous appelons le beau. Le beau est un phénomène original qui jamais n'apparaît dans sa nudité, mais dont le reflet devient visible en mille expressions variées de l'esprit créateur et se montre aussi divers que la nature elîe-même (1). »

« Claude Lorrain, disait-il encore à Eckerraann, connaissait le monde réel à fond, jusque dans le moindre détail, et il s'en servait comme moyen pour exprimer celui que renfennait sa belle âme. Et c'est là {)récisément la vraie idéalité, celle qui sait se servir des moyens réels, de telle sorte que le vrai apparent produit l'illusion du monde réel. »

Pas plus que Lessing, G.œthe n'était disposé à subordonner la poésie à la morale. Il la voulait indépendante, en vrai poëte, afin qu'elle fût vraie, sincère, et qu'elle ne .rencontrât d'autres limites que celles de son essence même. Herder, sur ce point, le contrariait par des exigences quelque peu étroites. A propos des Lettres sur rhumanité de ce dernier, il manifestait ainsi sa mauvaise humeur :

« Au total, c'est encore la ritournelle vieillie et à demi vraie du vulgaire que l'on entend, à savoir que le^arts doivent re-

(1) Eckerinann (1827).

connaître la loi morale et se subordonner à elle. Quant au premier point, ils l'ont toujours observée, et ils ne peuvent autrement que de le faire, parce que leurs lois sortent de la raison aussi bien que la loi morale elle-même. Mais s'ils se soumettaient sur le second, ils seraient perdus, et il vaudrait mieux qu'on leur mit tout de suite une meule au cou et qu'on les noyât, que de les laisser mourir peu à peu au milieu des choses platement utiles (1). »

C'était là, selon lui, une fausse tendance :

a La fausse tendance n'est pas productive, et si elle Test, ce qu'elle produit est sans valeur (2). »

La réflexion pure, les formules préconçues, soit de la morale, soit même de l'esthétique, qui a pour objet la philosophie du beau, ne stimulent et ne fertilisent pas le génie. C'est dans la réalité d'un sentiment vivant, actuel, qu'il doit puiser. Chaque poëme, s'il veut vivre et communiquer la vie, doit reproduire une situation de l'âme, une émotion née à Toccasion d'un fait déterminé, mais propre à s'élever, avec le secours d'une forme artistique, des Régions du sentiment individuel et transitoire jusqu'à celles de l'universalité et de la durée.

« J'espère, écrivait Gœthe à Zelter en i821, que l'on estimera toujours davantage la poésie née du fait, et que les ignorants, s'imaginant qu'il existe une poésie indépendante, contestent et dédaignent encore. »

tt Le monde est si grand et si riche, et la vie si diverse, qu'il ne manquera jamais d'étoffe pour des poésies. Mais il faut qu'elles soient toutes nées d'une circonstance réelle, ce qui signifie que la réalité doit en fournir le prétexte et la substance. Un cas particulier devient général et poétique par le fait précisé-

(1) Lettre à Meyer (1796).

&) Eckermann (18^).

ÉTUDB SUR GŒTHE 107

ment qu'il est traité de main de poëte. Toutes mes poésies sont des poésies de circonstance; elles sont sorties de la réalité et reposent sur elle. De poëmes formés de Tair, je ne fais pas le moindre cas (1). »

C'est dans le recueillement que le poëte élabore, transforme et fixe dans Tidéal de la forme la substance passagère qu'il emprunte à la vie. Il doit

« Beaucoup penser, ressentir davantage et parler peu (2). »

« Ce n'est pas Texpérience qui nous manque, mais le calme du sentiment (3)... »

ce Œser m'a enseigné que Tidéal de la beauté était la naïveté et le calme, et il résulte de là qu'aucun jeune homme ne peut devenir un maître. C'est un bonheur quand on n'a pas à se pénétrer de cette vérité par une triste expérience (4). »

Il voyait la génération contemporaine s'acheminer fiévreusement vers de confuses destinées, et cette hâte lui semblait peu propice à la naïveté recueillie et contemplative nécessaire aux productions de l'art :

« Tout est maintenant dans l'excès, tout aspire à la transcendance, dans la pensée comme dans l'action. Personne ne se connaît plus, personne ne comprend l'élément dans lequel il flotte et agit; l'étoffe qu'il façonne...

a Les jeunes gens sont stimulés beaucoup trop tôt, et puis entraînés dans le tourbillon de l'époque. Richesse et célébrité, voilà ce que le monde admire et vers quoi tendent les efforts de chacun (5). »

« Le génie de l'art produit dans tous les temps, avec une

(1) Eckermann (18^).

(2) Zahme Xenien,

(3) Lettre à Zelter (1827).

(4) Lettre à Reich (1770).

(5) Lettre à Zelter (1825).

108 ETUDE SUE GKETHE

substance plus ou moins appropriée; ainsi le passé a vu Homère, Eschyle, Sophocle, Dante, Arioste, Galderon et Shakspeare; il y a seulement cette difîérence, qu'aujourd'hui la médiocrité et les figures secondaires prennent rang à leur tour, avec toutes les capacités inférieures de Tart qui s'enchaînent aux procédés techniques. Le jour se fait maintenant aussi dans la vallée, au lieu que le soleil autrefois n'éclairait que les sommets. »

Les sommets recevront toujours d'abord la lumière; les premiers ils rougiront des lueurs de l'aurore, les derniers ils conserveront les feux du couchant. L'art est une aristocratie que rien ne pourra niveler, à moins que l'art luimême ne vienne à disparaître; mais il ne peut s'éclipser que pour un temps, durant lequel, en l'absence de sommités véritables, on se prosternera encore devant des taupinières. La médiocrité, souveraine dès que le génie disparaît^ inquiétait Gœthe beaucoup plus que le mauvais; car le mauvais exige encore une certaine puissance individuelle ; il veut des défauts, et la médiocrité n'a même point le talent d'en avoir :

« Des productions sont maintenant devenues possibles qui équivalent à zéro, sans être mauvaises : elles équivalent à zéro, parce qu'elles n'ont aucun fonds; elles ne sont pas mauvaises, parce qu'une forme générale de bon modèle flotte devant les yeux de leurs auteurs (0- »

Ce n'était pas un esprit dénigrant qui jugeait ainsi ; le dénigrement est le signe des âmes sèches et des intelligences bornées. Gœlhe ne l'a jamais connu ; il recherchait avec zèle, il accueillait avec amour tout ce qui portait en lui la moindre étincelle.

(1} Réflexions et maximes.

ÉTUDE SUB GKETHE 109

« Le conseil peut beaucoup, disait-il à Œser en 1768, Tencouragement peut tout. Ou bien on blâme, ou bien on loue tout à fait, et rien n'est plus propre à détruire les capacités. L'encouragement après le blâme, c'est le soleil après la pluie, qui excite une germination féconde.

« Il me semble toujours que lorsqu*on ne parle pas des écrits, comme des actions, avec une sympathie pleine d'amour, avec un certain enthousiasme partial, il en reste si peu qu'il ne vaut pas la peine d'en rien dire. La joie, le plaisir, la sympathie que nous font éprouver les choses est le seul objet réel et qui réengendre la réalité ; tout le reste est vain et demeure stérile (1). >»

Gœthe n'a pas eu en philosophie de doctrine proprement dite. L'extrême besoin de conclure ne le tyrannisait pas. 11 se contentait de douter là où son esprit ne réussissait plus à placer une affirmation ou une négation. Le doute, dans les choses impossibles à pénétrer, est encore de la modération et de la puissance. Bien peu se montrent capables de le supporter , et c'est pourquoi l'imagination, d'accord avec le vœu intime du cœur, comble la distance et sert d'appoint au savoir, obligé de confesser, au moins temporairement, son insuffisance. Qu'elle procède du miracle ou de la métaphysique, toute conception qui exclut le doute, en excluant le mystère par l'artifice d'une solution proposée comme absolue sur l'origine etla fin des choses, est une conception qui place nécessairement l'homme

(I) A ScIiIIUt (1796), à propos d'une critique de Herdcr.

UO BTUDH SUE (3KETHË

en de» régions supérieures à Thumanité. Or, Gœthe ne fut qu'un homme, et ne voulut pas être davantage.

L'intelligence ne peut, avec le secours d'un état scientifique déterminé, dépasser certaines limites, au delà desquelles le plus pénétrant regard s'enfonce dans le vague et se montre incapable de plus rien discerner. Gœthe connaissait ces limites, et il s'interdisait de les franchir. Toutefois, il n'enfermait pas dans les avares bornes d'une science née d'hier l'essor spontané de la poésie, ni celui de la foi, cette poésie du cœur et du devoir. La science, la foi, la poésie étaient des domaines distincts à ses yeux,' mais qui dans l'homme se touchent, et que l'homme par conséquent ne peut supprimer sans mutiler par quelque côté son propre génie. Une nature aussi complètement humaine que celle de Gœthe, aussi belle et aussi tolérante dans son harmonie, pouvait-elle proscrire ou seulement amoindrir aucun des espaces ot se meut l'humanité? Son esprit veillait en sentinelle sur les frontières, empêchant la foi d'empiéter sur la science, la science à son tour de proscrire la foi et la poésie. A chaque faculté il accordait son aliment légitime. Sans mêler la science, la poésie et la foi, il s'entendait à les réunir dans l'œuvre toujours présente de son éducation. En toute sa philosophie se glissait sans doute et s'infiltrait profondément la veine poétique. C'est ainsi que, dans ses recherches scientifiques, Gœthe est resté poète. Mais chez lui, privilège rare, la poésie résultait d'un commerce si large et si intime avec la nature, qu'elle ne faisait, en se traduisant en idée, que changer de langage sans changer d'essence. Pour lui, le passage de la poésie à la philosophie n'était en réalité qu'une transposition. Le jeu alternatif de ses facultés intellectuelles, morales et poétiques se produisait librement, sans secousse, sans lacune, et, que l'on me passe l'exprès-

sion, sans hiatus psychologique. Le conflit n'eftt pas tardé à s'offrir dans les bornes étroites d'un système où, à son détriment, il eût clôturé son génie. L'espace ouvert devant sa pensée ne se fermait nulle part pour imposer au monde les proportions restreintes d'une conception doctrinale; l'imagination du poète pouvait à Taise rayonner dans tous les sens et sonder Tatmosphère de Tinfini, sans que son intelligence cessât de se maintenir sur ce petit noyau solide de faits et de déductions que la science a formé au sein du vague, et que chaque-jour elle augmente par une sorte de condensation synthétique de Tjmmensité. Goethe avait entrevu les grands cadres organiques de la nature, mais il se plaçait lui-même au milieu de l'ensemble et ne songeait pas à le renfermer en lui : il savait que l'esprit de l'homme n'a pas le même diamètre que l'ani*vers, et que les formules qui se prétendent absolues ne sont que des cercles infîmes tracés sur la surface d'un abîme incommensurable.

Nul esprit cependant, s'il a quelque portée, ne se soustraira jamais au besoin de généraliser, car ce besoin est l'esprit lui-même, il est la philosophie. Contraint de réfléchir sur les rapports qui relient l'individu avec le tout, il poursuivra du moins cette part de vérité afférente à la nature humaine qui est déterminée par la situation que rhomme occupe au sein des choses et par les rapports dérivant de cette situation. Gœthe, dont l'organisation manifestait une si belle harmonie, devait être porté à admettre et à poursuivre plus que tout autre Tharmonie dans la nature, k rechercher et à deviner les lignes d'un plan général, permanent, identique à lui-même en tous les phénomènes déployés dans l'espace, en toutes les métamorphoses déroulées dans le temps. Mais il craignait, se se'^tant sur cette voie, de substituer à la vie, si riche, si

112 ETUDE SUR G<ETHB

abondante et si variée dans son unité fondamentale, les expressions abstraites et desséchantes de la philosophie proprement dite. Son génie se sentait de la sorte tour à tour attiré et repoussé par la philosophie.

Je trouve dans sa correspondance avec Schiller deux lettres où sont clairement exprimées ces tendances alternatives :

« La philosophie me devient chaque jour plus précieuse, par ce motif qu'elle m'enseigne chaque jour davantage à me séparer de moi-même;' ce que je puis faire d'autant mieux que ma nature, comme des boules de vif-argent, se rassemble de nouveau si aisément et si vite (1789). »

« J'ai passé avec Schelling une très-bonne soirée. Celte grande clarté à côté de cette grande profondeur est fort réjouissante. Je le verrais plus souvent, si je n'espérais encore des moments d'inspiration poétique, et la philosophie trouble chez moi la poésie, sans doute parce qu'elle me pousse à réfléchir sur les choses, et que je ne réussis jamais à me maintenir dans un état purement spéculatif, mais qu'il me faut chercher aussitôt pour chaque proportion une contemplation réelle, à laquelle je n'arrive qu'en me réfugiant aussitôt dans la vie (1802). »

La contradiction que Ton pourrait voir dans ce double aveu n*est que superficielle; Gœthe Ta levée lui-même dans ces lignes à Jacobi :

« Je permets à tout homme d'expérience, dit-il, qui est toujours et qui restera, s'il a quelque valeur, nn philosophe sans le savoir, de nourrir à rencontre de la philosophie, de la manière surtout dont elle apparaît en notre temps, une sorte d'appréhension, qui ne doit pas dégénérer néanmoins en répugnance, mais se résoudre en un penchant paisible et prudent. Autrement on se trouve, avant qu'on s'en doute, sur le chemin de la rouline (1801)... »

Dans le développement philosophique de son esprit, Goethe a suivi incontestablement la voie ouverte par Spinoza ; il n'est pas resté non plus indifférent aux idées de Hegel et de Schelling, contemporains de sa maturité. Kant et Fichte ont eu moins de prise sur lui que sur Schiller. Le doute systématisé de l'un, aboutissant à l'affirmation de la conscience, l'idéalisme de l'autre, ébranlant la foi naturelle à l'homme dans la réalité du monde extérieur, et créant, bien que sous une forme nouvelle, un dualisme irréparable entre le phénomène et le principe, entre l'apparence et l'être, ne pouvait offrir qu'un très-petit nombre de côtés accessibles à cette âme amoureuse du réel et des formes vivantes. Goethe ne réussissait pas à scinder l'univers, car il ne se scindait pas lui-même; dans cette riche unité, dans cet ensemble organique qu'il représentait, la nature ne pouvait que se réfléchir sous les traits d'un tout infiniment varié, partout différent et partout organisé, relié et concentré en lui-même. Il n'y trouvait point de lacune, nulle fissure où il pût introduire, pour le disjoindre, le tranchant de l'analyse. Il fut panthéisé dans le grand sens de ce mot, où il ne signifie pas l'absorption du fini dans l'infini ou de l'infini dans le fini, mais le rapport indissoluble entre les deux aspects sous lesquels l'univers se présente alternativement au sens ou à l'esprit. Ce panthéisme fondamental, qui reposait sur la donnée de sa constitution, a ouvert son esprit à Spinoza et à Hegel. Loin que Spinoza et Hegel aient fait de Gœthe un pan-> théiste, c'est au contraire le panthéisme inhérent à Gœthe, le panthéisme virtuel de son être, qui a permis sur lui l'influence de Hegel, et dans une mesure beaucoup plus grande encore, celle de Spinoza. Une pareille intelligence n'était pas, comme on aimerait à nous le persuader dans l'intérêt des partis, à la merci d'un hasard, d'un livre ou

114 ÉTUDE SUB GKETHE

d*un homme, rencontrés k une époque quelconque de Texistence. Sans nul doute, si Hegel et Schelling n'eus* sent pas été les contemporains de Gœtbe;'8i, par-dessus tout, Spinoza ne Teùt point devancé etjeté les fondements de la métaphysique moderne, le développement philosophique de sa pensée aurait subi des restrictions impor^ tantes ; mais sa nature, ainsi que Tessence de son esprit, seraient restées les mêmes» et dans ses investigations personnelles comme dans les préférences qu'il eût accordées aux morts ou aux vivants, on l'aurait vu certainement se diriger selon les tendances invariables qu'il a mises au jour dans ses travaux, dans ses lettres, dans ses conversations intimes.

a Ces jours passés, écrit-il à Zelter en 1816, j'ai relu Linné, et cet homme extraordinaire m'a saisi. J'ai appris immensément de lui, hormis de la botanique. A part Shakspeare et Spinoza, je ne saurais dire que nul parmi les morts ait exercé sur moi une pareille action. »

Son commerce avec Spinoza datait de loin; dans ses Mémoires, il nous révèle le secret du rapprochement pré* coce qui se fit entre eux :

« Cet esprit qui agit sur le mien d'une manière si décidée, et qui devait avoir sur toute ma façon de penser une si grande influence, fut Spinoza. Après m'ètre enquis dans le monde entier d'un moyen de culture pour mon étrange nature, je ren- *contrai enfin VÉlhique de cet homme. Ce que j'ai pu extraire de son œuvre, ce que j'ai pu y introduire de mon propre fait, je n'en saurais rendre aucun compte ; en un mot, je trouvai là un apaisement de mes passions ; il me sembla qu'une grande et libre perspective s'ouvrait à mes yeux sur le monde matériel et moral. Mais ce qui m'enchaînait particulièrement à lui, c'est le désintéressement sans bornes qui m'apparaissait dam chaque proposition. Cette étrange parole : « Qui aime bien Dieu ne doit

éTtJOE SUH GCETHE 115

pas exiger que Dieu lui rende son amour, » avec toutes les propositions qui la précèdent et sur lesquelles elle se fonde, avec toutes les conséquences qui en dérivent, remplissait toute ma réflexion... Le repos partout conciliant de Spinoza contrastait avec mes tendances, alors si impétueuses; sa méthode géométrique offrait le contre-pied de mon sens poétique et de ma manière de représenter les choses, et c'est précisément cette discipline que Ton ne voulait pas trouver conforme aux choses morales qui ât de moi son disciple passionné, son adml* rateur le plus décidé. L*esprit et le cœur, la raison et les sens se cherchaient par une affinité nécessaire, et qui amena l'union de deux êtres lés plus différents. »

La différence était grande, en effet, à ne considérer de part et d*autre que les allures de la pensée entre le philosophe qui n'eut pas de jeunesse et l'artiste qui ne cessa d'être jeune, riche de sentiments et de vie jusqu'à son dernier jour : mais, dans le fond des choses, le contraste n*existait pas, et c'est par là que l'union s'établit entre le poëte et le philosophe, dès le premier abord, et pour ne plus se rompre jamais. Ce que Spinoza s'était efforcé de traduire par le procédé rigoureux des formules géométriques, Gœlhe le ressentait en poëte, et sa vivante spontanéité, tout en se reconnaissant au dehors dans une opposition directe avec la réflexion méthodique de Spinoza, avait conscience de son accord essentiel avec lui. Goethe, c'était Spinoza poëte. Il écrivit à Jacobien 1785 :

« Je ne puis pas dire que j*aie lu jamais les écrits de Spinoza d*un bout à Tautre, et que l'édifice entier de ses pensées se soit jamais trouvé présent en entier devant mon âme. Ma manière de concevoir et d'écrire ne le permettent point. Mais quand J'y jette les yeux, je crois le comprendre, c'est-à-dire qu'il ne se montre jamais à moi en contradiction avec lui-même, et je puis en retirer des influences très-salutaires pour ma manière de penser et d'agir. »

116 ÉTUDE SUR GKETHE

C'est à propos de ce même Jacobi, tombé dans le mysticisme sentimental, qu'il disait à Knebel, en 1812, dans un sens tout à fait spinoziste :

« Que les choses dussent prendre cette fin avec Jacobi, je le prévoyais dès longtemps, et j'ai assez souffert moi-même sous Finfluence de sa nature étroite, et pourtant toujours remuante. Qui ne peut mettre dans sa tète que l'esprit et la matière, Tâme et le corps, la pensée et l'étendue, ou, comme un Français s*exprimait naguère fort ingénieusement, la volonté et le mouvement, sont et resteront les doubles éléments nécessaires à l'univers, ayant tous deux un droit égal à revendiquer, et par ce motif pouvant tous deux être considérés comme représentants de Dieu; celui, dis-je, qui ne peut s'élever jusqu'à cette conception aurait dû abandonner depuis longtemps la réflexion et s'appliquer à conquérir les vulgaires suffrages du monde. »

Hegel, plus voisin par le bruit d'une renommée récente, continuait d'inspirer à Goethe une certaine défiance. 11 se tient avec lui sur la réserve, comme s'il soupçonnait quelque piège caché dans ce métaphysicien grandiose, et il semble n'accepter les résultats de sa philosophie que sous le bénéfice d'un inventaire critique mis à la charge d'une génération future. Il écrivait à Zelter en 1831 :

a La nature ne fait rien en vain, est un vieux mot de Philistin. Elle agit éternellement, surabondamment et avec prodigalité, afin que l'infini soit toujours présent, parce que rien ne peut durer. Kn ce point, je crois me rapprocher de la philosophie de Hegel, qui du reste m'attire et me repousse; puisse ce génie nous être favorable à tous ! »

Peu de temps après la mort de Hegel (1), il écrit dans une lettre à Varnhagen d'Ense : •

(i) H novembre 1831.

¥ Le fondement de sa doctrine était hors de mon horizon visuel ; mais partout où son activité s'élevait vers moi ou se rencontrait avec mes efforts, j'ai toujours trouvé en lui un profit intellectuel. »

La philosophie n'est pas une création artificielle, elle n'est pas le résultat d'une volonté arbitraire. On ne se fabrique pas une philosophie ; on porte en soi celle que l'on doit avoir, mais qui, selon des circonstances néfastes ou favorables, s'épanouit avec plus ou moins de liberté. Tout homme est l'ébauche d'une philosophie, à laquelle il arrive nécessairement s'il se développe assez pour s'arracher à un particularisme étroit et pour embrasser les choses dans les limites d'un horizon de quelque étendue. Les esprits sans philosophie sont des intelligences sans perspectives. Même dans le cercle infime où la destinée, sinon la médiocrité native, le confine si souvent, l'homme aspire à mettre son esprit, son cœur et sa volonté en rapport avec lui-même, avec les autres hommes, avec l'histoire et la nature qui l'environnent. Les problèmes s'offrent pratiquement aux esprits dédaigneux de la théorie. On n'échappe pas au mystère de la vie; chaque jour il se pose sous mille formes ; toute idée, toute parole, tout acte implique un essai de solution. La vie humaine, depuis la moindre jusqu'à la plus haute, n'est au fond qu'une tentative en acte et en pensée pour répondre aux questions que l'existence propose à l'homme, et auxquelles, sous peine de l'anéantir, elle le somme journellement de répondre.

Dans la philosophie , l'homme se totalise ; il se contemple dans la nature et dans la société : il se relie à un ensemble. La philosophie ne permet pas l'égoïsme ; elle l'élimine dès qu'elle apparaît. Goethe, sans avoir jamais créé un système philosophique, était foncièrement philo-

as ÉTUDE SUB (KETHB

sophe. Il voit Tindividu dans Téspèce et au sein du globe terrestre, notre globe lui-même dans Tenchalneraent de la hiérarchie planétaire. Sous la multiplicité, que jamais il ne perd de vue, il cherche ce qui relie; dans Tunité, il cherche et contemple la multiplicité infinie. N'est-ce pas ainsi que la nature elle-même procède?

« Séparer ce qui est uni, unir ce qui est séparé, voilà la vie de la nature ; x'est là réternelle systole et diastole, l'éternelle syncrèse et diacrèse, Paspirallon et l'expiration du monde dans lequel nous vivons, agissons et existons (1). »

« Quand, dans la totalité, les éléments dont elle se compose demeurent encore appréciables, nous la nommons à juste titre harmonie (2). »

« Aspire sans cesse vers l'ensemble, et si tu ne peux devenir un ensemble toi-même, joins-toi comme membre utile à un ensemble. »

« Veux-tu avancer dans l'infini, marche en tous les sens dans le fini. »

« Veux-tu te réjouir de l'ensemble, vois l'ensemble dans ce qu'il y a de plus infime, o

« Qu'est-ce qui est saint? Ce qui rattache ensemble beaucoup

[d'âmes, Fût-ce même d'un lien léger, comme fait la guirlande. »

« Quelle est de toutes choses la plus sainte? Celle qui, aujour-

[d'hui et éternellement, Toujours plus profondément ressentie, unit toujours davantage

[les esprits (3). »

« Lorsque la saine nature de Thomme agit comme un tout, qu'elle se ressent dans le monde comme dans un grand, beau,

(i) Zur FarbenJehre.

(2) Zuv Farhùnlehre.

(3) Maximes en vers»

ÉtUDE SUR CMETHE 11»

digne et précieux ensemble, que le bien-être harmonieux qui en résulte lui procure une pure et libre félicité, Tunivers, s'il pouvait se ressentir lui-même» aurait un cri de joie, et, comme arrivé à son but, il admirerait le faîte de son propre devenir et de son existence (1). »

Dans cette dernière pensée, dont la conclusion porte une couleur hégélienne, on retrouve comme danslesprécédentes le profond sentiment de l'harmonie universelle* Ce sentiment a toujours éloigné Gœthe du matérialisme qui dissout Tensemble de Tunivers, au profit du hasard, en des éléments chaotiques ; aussi bien qu*il Ta préservé d'un dualisme suranné qui soustrait à la nature la force qui agit en elle, et de la création fait un mécanisme inerte, mû du dehors par le fantôme d'un Dieu superflu. Dieu apparaissait au poète dans la nature, la nature en Dieu. Il entrevoyait un type général de formation à travers les grands contours de l'univers, qui, sans permettre au réseau de se rompre nulle part, laisse partout cependant une latitude pleine de souplesse au jeu varié des espèces, des familles, des groupes ou des individus. Gœthe a poursuivi la trace de cet idéal qui se reproduit à tous les degrés en des formes plus ou moins complètes ; il a contemplé de près les vestiges de ces linéaments généraux et ' persistants. Cette unité de vie lui révélait, agissant dans les entrailles de l'univers et au foyer de l'éternelle création, une force impénétrable en son essence, mais indiscutable dans son être. Il la cherchait dans le minéral, danslamétamorphose de la plante, dans les vestiges des mondes éteints. Avec Buffon, avec Geoffroy Saint-Hilaire, avec Humboldt, avec tous les grands savants, avec tous les grands artistes et tous les grands philosophes, de-

(1) Diverses maximes.

puis Anaxagore jusqu'à Platon, et depuis Platon jusqu'à Jordano Bruno, Spinoza et Hegel, Goethe a reconnu dans son identité la mystérieuse unité que révèle révolution organique aussi bien que la simultanéité des êtres.

(t Nous ne pouvons, dit-il, en contemplant Tédifice du monde dans sa plus vaste étendue, dans sa dernière divisibilité, nous soustraire à cette représentation qu'à l'ensemble sert de base une idée d'après laquelle Dieu existe et agit dans la nature, la nature en Dieu, d'éternité en éternité (1). »

Le divin qu'il apercevait dans les phénomènes, il le ressentait et l'affirmait en nous-mêmes, qui sommes dans la nature et participons directement à son essence :

a Si l'œil n'était pas lumineux,

Il ne pourrait apercevoir la lumière ;

Si la propre puissance de Dieu n'était en nous,

Comment le divin pourrait-il nous réjouir (2)? »

« Que serait un Dieu qui n'agirait que du dehors,

Faisant tourner l'ensemble au bout de son doigt?

Il lui convient d'agiler le monde au dedans.

De porter la nature en lui, de se ressentir dans la nature,

En sorte que toutes choses vivantes agissent et existent en

Et n'omettent jamais sa force ni son esprit (3). » [lui,

« Dans la contemplation de la nature, Considérez toujours l'un à l'égal du tout; Rien n'est dedans, rien n'est dehors :

Ce qui est dedans, cela est dehors.

Saisissez donc sans retard Ce saint et patent secret (4). »

(1) Zur Nalurwissenschaft.

(2) Zahme Xenien.

(3) GoU und Weît,

(4) Idem.

ÉTUDE SUR OŒTHE 121

Mais cette ineffable unité que le monde porte en lui et qui porte à son tour le monde dans son sein, cet inépuisable ferment de progrès et de vie, ce Dieu qui, selon le mot de Schiller, « modestement se voile en des lois immuables», cette évidence cachée que la création nous révèle et que la création nous dérobe, mais dont le poète a su imprégner ses œuvres devenues immortelles et qu'il ' a contemplée dans la science comme il Ta exprimée dans la poésie; cette éternité toujours présente, qui nous remplit des effusions de Tidéal et se retire devant nous comme le flot vers sa source, sitôt que, non contents de nous sentir portés par elle, nous voulons encore enfermer l'océan de son mystère dans la coupe infime de notre pensée ; ce Dieu enfin que Ton sent et que Ton ignore, qui nous jette tour à tour dans l'angoisse de ne le pouvoir saisir et dans la joie d'éprouver sa présence; ce Dieu impossible à fuir, impossible à atteindre, Gœthe n'osait pas en de vains noms profaner son secret, et, entre deux caresses d'amour, il répondait par la bouche de Faust à Marguerite, inquiète de savoir si son bien-aimé croyait en lui :

« Qui osera le nommer?

Qui osera lui dire :

Je crois en lui ?

Quelle âme douée de sentiment

Sera assez téméraire

Et dira : Je ne croîs pas en lui? »

« Les gens traitent le nom divin, disait-il un jour, comme si l'Être le plus élevé, incompréhensible, et tout à fait impossible à épuiser par la réflexion, n'était pas beaucoup plus que leur égal. Us ne diraient pas sans cela : le Seigneur Dieu, le Dieu tout bon, le bon Dieu* Il devient, surtout pour les prêtres, qui l'ont continuellement à la bouche, une phrase, un simple nom qu'ils prononcent sans songer à rien. Mais s'ils étaient pénétrés

1«« ÉTUM ëVÎL GŒTfiE

de ML grandeur, ils se tairaient^ et n'oseraient le nommer^ à force de respect (1). »

Cette sorte de pudeur que Gœthe éprouvait à prononcer le nom de Dieu, et qu'il témoignait d'ailleurs, au dire de tous ceux qui Font connu, en toutes questions religieuses, me semble venir de la profondeur de ses sentiments touchant les sujets de cet ordre, en même temps que de cette loyauté qui l'avertissait de ne point mêler aux résultats de la science les données toujours hypothétiques du sens individuel. Il ne s'est que très-rarement ouvert sur ce» sujets dans sa correspondance et dans ses conversations avec des intimes; dans les occasions mêmes où, en quelque sorte malgré lui, il se trouve amené à découvrir les derniers replis de son âme, on sent qu'il le fait avec hésitation, et comme s'il craignait que ses expressions, dans l'animation de Tentretien ou de la plume, ne vinssent à effacer entre la foi et la science, aux dépens de l'une aussi bien que de l*autre, ces limites qu*il prenait tant de soin à respecter. Son grand esprit de justice, qui naissait de la justesse de son grand esprit, apparaît bien en ces lignes qu'il écrivait à Falck en 1813 :

« Dans une de nos précédentes conversations, j'ai appelé l'homme le premier entretien de la nature avec Dieu. Je ne doute nullement que sur d'autres planètes cet entretien ne puisse avoir lieu avec beaucoup plus d'élévation, de profondeur et de raison. En ce qui nous concerne, mille connaissances nous manquent aujourd'hui pour cela. La première, c'est la connaissance de nous-m^mes; après celle-ci viennent toutes les autres* Rigoureusement, je ne puis rien savoir de plus de Dieu que ce que Thorizon assez limité de mes perceptions physiques me permet de voir, et cela n'est de toutes manières que fort peu de chose. Mais il n'est nullement dit par là que celte limite de

(1) Conversations avec Eckermann (18-23).

ÉTUDE SUB GŒTiîË lèâ

notre conceptîoti de la natufô en soit une é^ftlêmetit pour notre foi. Au contraire, par l'essor immédiat des nentimenti divins en nous, le cas peut fort bien se présenter où la science doit apparaître comme fragmentaire sur une planète comme la nôtre» arrachée à l'ensemble de ses rapports avec le soleil, laissant incomplète toute contemplation, qui, précisément à cause de cela, n'acquiert que par la foi son complément total. — Où la science suffit nous n'avons, à la vérité, pas besoin de la foi ; mais là où la science ne peut confirmer sa puissance ou bien apparaît comme insuffisante, il ne faut pas que nous contestions à lâ foi ses droits légitimes. Du moment que l'on part de ce principe, que la science et la foi n'existent pas pour se détruire, mais pour se compléter, ce qui est salutaire se trou* vera de soi-même en toutes circonstances. »

En 1825 et en 1828, il disaît à Ëckermann, avec un peu moins de mysticisme, mais au fond dans la même intention :

« L'homme n'est pas né pour résoudre les problèmes du monde, mais bien pour chercher où commence le problôme^ et se tenir ensuite dans les frontières de l'intelligible» »

« Il y a dans la nature un côté Intelligible et un côté inintelligible. Qu'on les distingue bien et qu'on respecte leurl limites. Nous sommes déjà à l'abri, si nous n'oublions oe point en aucune recherche, bien qu'il soit très-difficile de voir toujours où finit l'intelligence et où commence ce qui ne l'est pas. Celui qui ne le sait pas se tourmentera peut-être toute Sa viê durant à chercher Tincompréhensible, sans jamais se rappro* cher de la vérité. Mais celui qui le sait et qui est avisé B*eii tiendra au compréhensible, et tandis qu'il avancera dans cette région en tous les sens, il pourra, sans, sortir de cette voie, gagner même quelque chose sur l'impénétrable, bien que force en définitive de convenir qu'il n'y a moyen d'atteindre beau* coup d'objets que jusqu'à un certain degré (4), et que la nature conserve toujours par devers elle un fonda de problématique que les facultés humaines ne suffisent pas à pénétrer.»

(i) C*est-îi-dire par voie conjecturale.

Cette citation appelle et corrobore la pensée que je trouve dans les Réflexions et Maximes :

« Il n'est pas toujours nécessaire que le vrai prenne un corps ; il suffit qu'il flotte dans l'esprit et décide les suffrages, qu'il arrive à nous comme un son de cloche, gravement et doucement, à travers les airs. »

Spinoza a vaincu, dans une conception qui les unit sans les confondre, le dualisme dé la matière et de l'esprit ; mais sa philosophie reste immobile et comme cristallisée dans la rigidité matliématique de ses formules : l'idée du mouvement ascensionnel ou du progrès manque à sa doctrine. C'est Hegel qui l'y a introduite; en y plaçant le foyer d'une incessante évolution, il a rendu fusible en quelque sorte, et conforme à la fluidité des mutations générales, la philosophie de Spinoza enrayée dans le calque idéal de la permanence divine. Mais les choses ont une double face, et la métamorphose aussi bien que la stabilité et la simultanéité ; Hegel les a surtout aperçues dans leur évolution ascendante, il a vu en elles avant tout la série et le développement. C'est par là que son œuvre complète, celle de Spinoza et qu'elle passera avec celle-ci dans les futures destinées de la science ; car sur ces deux points de l'ideniité et du progrès universels, proclamés avec un tel retentissement par Spinoza et par Hegel, la science et la philosophie ont déjà consommé leur alliance. Philosophe naturaliste en même temps que poète, Goethe s'est trouvé placé dans ce double courant qui emporte les esprits, et sous ce rapport, comme sous tant d'autres, il s'élève au seuil de notre siècle comme un représentant glorieux de l'avenir.

« En tout ce qu*elle veut produire, la nature ne peut arriver

ÉTUDE SUR GKETHE 125

que par séries; elle ne fait point de sauts. Elle ne pourrait pas faire de cheval, par exemple, si tous les autres animaux ne précédaient sur lesquels elle s'appuie pour s'élever, comme sur une échelle, jusqu'à la construction du cheval. Ainsi chaque chose est toujours là pour l'ensemble, l'ensemble pour chaque chose, parce que la partie précisément renferme aussi l'ensemble. La nature, quelque diverse qu'elle apparaisse, est toujours une néanmoins ; elle est une unité, et c'est pourquoi il faut, quand elle se manifeste partiellement, que tout le reste serve de base à la chose particulière, et que la partie trouve dans la série son rapport d*enchainement (1). »

Dans une lettre à Fréd. MuUer (1 828), Goethe s'exprime ainsi au sujet d'un écrit scientifique émané de lui et antérieur de plusieurs années :

« Mais le complément qui lui manque, c'est la vue des deux grands ressorts de la nature : la conception de la polarité et celle de Vascendance, celle-là lui appartenant en tant que nous la considérons comme matérielle, celle-ci, en revanche, en tant que nous la concevons intellectuellement. L'une réside dans un état constant d*atlraction et de répulsion; l'autre, dans une aspiration ascendante permanente. Mais comme la matière ne peut jamais exister et agir sans l'esprit, Tesprit jamais sans la matière, la matière est également susceptible de s'élever, de môme que l'esprit ne peut être dépouillé de sa faculté d'attirer et de repousser; aussi celui-là seulement est capable de penser, qui a suffisamment séparé afin d'unir, assez uni pour pouvoir séparer de nouveau. »

L'orthodoxie, — et l'on sait qu'il en est de diverses sortes, — peut lancer ses foudres contre Goethe : il est décidément panthéiste. Ceux qui, chez nous, se réservent, à rencontre des doctrines nouvelles, le titre de spirilualistes ne lui feront pas grâce de leur invincible

(i) Lettre à Riemer (1807).

ifie £tudb sub qkethe

épitbète : ils rappelleront fataliste. Que Gœthé leur ré** ponde lui-même :

« Ce n*est pas cela qui nous rend libres, que nous refusions de rien reconnaître au-dessus de nous, mais précisément que nous adorions quelque chose qui nous est supérieur. Car, en tant que nous Fadorons, nous nous élevons jusqu'à elle, nous confessons que nous portons en nous-mêmes ce qu'il y a de plus élevé et que nous sommes dignes de lui ressembler {i), »

Cette chose supérieure qui nous écrase quand nous la contrarions, c*est Tordre universel, c'est la nécessité et la loi supérieure de la conservation générale, la loi de Tensemble contre laquelle nul être, nulle partie ne saura prévaloir. C'est TEternel vivant, impossible à vaincre autrement que par l'obéissance.

ff Que l'homme cherche sa destination la plus élevée sur la terre ou dans le ciel, dans le présent ou dans l'avenir, il reste au dedans de lui-même exposé à une éternelle oscillation, soumis du dehors à une influence qui le trouble sans cesse, jusqu'au jour où> une fois pour toutes, il prend la résolution de déclarer que le bien eut ce qui est conforme à sa nature (2). •

<x Le tissu de ce monde est formé de nécessité et de hasard; la raison de l'homme se place entre les deux et sait les dominer; elle traite le nécessaire comme le fondement de son existence; l'accidentel, elle sait le manier, le diriger et l'utiliser; et c'est seulement en demeurant ferme et inébranlable que l'homme mérite d'être appelé un dieu de la terre. Malheur à celui qui dès sa jeunesse s'habitue à chercher dans le nécessaire quelque chose d'arbitraire, qui est tenté d'attribuer à l'accidentel une sorte de raison (3)*.. x>

« Note vie est, comme l'ensemble dans lequel nous sommes

(1) Conversations avec Eckermaun (1827).

(2) Mémoires de Gœthe.

(3) Wilhelm Meister's Lehrjahre.

ÉTUDE SUR (KETâfi 1S7

impliqués, composée d'une manière incompréhensible de liberté et de nécessité. La nature de notre volonté est une prédiction de ce que nous ferons en toutes circonstances* Mais ces circonstan ces ^s'emparent de nous à leur manière (1). »

a Ce dont les hommes ne tiennent pas compte dans leur» entreprises et ce dont ils ne peuvent pas tenir compte ; ce qui, là où leur grandeur devrait apparaître avec le plus d'éclat, se montre agissant avec le plus d'évidence, — appelé par eux le hasard, — c'est précisément Dieu, qui Intervient directement avec sa toute-puissance et qui se glorifie par les choses les plus infimes (2). 9

« Si nous nous considérons en toute situation de la vie, nous nous trouvons déterminés par le dehors dès le premier souffle jusqu'au dernier, mais nous voyons qu'il est resté néanmoins à chacun de nous la plus haute liberté pour se former au de*dans de lui-même, de façon à se mettre d'accord avec Tordonnance morale du monde, et, quels que soient les obstacles qui surgissent, d'arriver ainsi à la paix avec son propre être (3). »

« Quand la nature a élevé un homme,

Ce n'est pas un miracle si maintes choses lui réussissent ;

On doit louer en lui la puissance du Créateur,

Qui élève un faible argile à pareil honneur ;

Mais quand un homme de toutes les épreuves de la vie

Supporte la plus amère, qu'il triomphe de lui-même,

On peut alors avec joie le désigner à d'autres

El dire : Voilà ce qu'il est, voilà ce qui lui appartient!

De la puissance qui lîe tous les êtres S'affranchit l'homme qui se dompte (4). »

« Tout ce qui délivre notre esprit sans nous donner la domination sur nous-mêmes est nuisible, s

(1) Mémoires.

(2) Lettre à Riemer (1807).

(3) Au comte *** (1828).

(4) Die Geheimnisse. — Poème resté inachevé.

« Celui qui veut quelque chose de grand doit rassembler ses Dans la discipline seulement s'accuse le maître, [forces : El la loi seulement peut nous donner la liberté (1). »

Ce qu'il cherchait dans Fart, c'est-à-dire de la spontanéité individuelle disciplinée par les règles générales qui président aux proportions et à l'ensemble, Goethe le cherchait également dans la vie. La nature lui avait appris que la liberté se manifeste dans la loi, la puissance dans la mesure, la plénitude dans la sobriété. On n'échappe pas aux lois de l'univers. Soit qu'elles vous brisent parce qu'elles sont violées, soit qu'elles vous élèvent et vous fortifient parce qu'elles sont suivies, elles sont toujours là pour manifester leur souveraineté, Goethe les comprenait, il les respectait comme la condition de la force et de la liberté. Il croyait même que, dans son union avec elles, l'individu peut s'élever jusqu'aux régions de la permanence et abriter, contre les outrages du temps, dans l'existence éternelle son existence particulière :

a Je plains les gens qui font grand bruit du rapide passage des choses et se perdent dans la contemplation du néant terrestre : ne sommes-nous pas ici précisément pour rendre le transitoire permanent, et cela peut-il se réaliser si Ton ne sait les apprécier tous les deux (2) ? »

Goethe croyait-il à l'immortalilé, -dont il vient ici de faire apparaître le rayonnement? Envisageait-il l'âme comme une flamme née de la rencontre de quelques éléments; voyait-il en elle au contraire une parcelle, et, si je puis dire, une délégation de la puissance qui dans la nature divise et concentre toutes les choses ?

(1) Natur und KunsL

(2) Réflexions et maximes.

ÉTUDE SUB QCETHB 129

Falk nous raconte que le jour de l'enterrement de Wieland (en 1813), il remarqua en Goethe une disposition singulièrement solennelle et inusitée chez lui. Pendant l'entretien, qui prit cette fois, contre l'usage, une direction métaphysique, Gœthe parla de l'immortalité comme si dans son esprit ce problème ne souffrait aucun doute. Falk lui ayant demandé ce qu'il pensait des destinées réservées à l'âme de Wieland, Gœthe mit au jour une suite de pensée§ fortement enchaînées et qui indiquaient tout au moins qu'il avait souvent médité sur ce point, et que son intelligence y avait pénétré à de grandes profondeurs. Je me borne à extraire le passage suivant, où se trouvent condensées en quelques lignes ces révélations caractéristiques :

a Chaque soleil, chaque planète porte en elle une plus haute intention, une mission supérieure, en vertu de laquelle ses développements doivent se réaliser aussi régulièrement que les développements d'un rosier par la feuille, la tige et la corolle. Appelez cela une idée ou une monade, comme il vous plaira, je n'ai rien à y opposer; il suffit que cette intention existe dans la nature invisiblement et antérieurement au développement visible qui résulte d'elle. Les formes intermédiaires que cette idée adopte dans ses transitions ne peuvent nous induire en erreur. Ce n*est toujours là que cette métamorphose ou faculté de développement de la nature, qui d'une feuille s'élève à la fleur, à la rose, d'un œuf fait sortir une chenille, et de la chenille un papillon!

a Mais toutes les monades sont indestructibles. Elle ne quittent les anciens rapports que pour entrer aussitôt en des rapports nouveaux. Dans ce changement, tout se réduit à savoir combien puissante est l'intention renfermée dans telle ou telle monade. La monade d'une âme humaine cultivée et celle d'un castor, d'un oiseau ou d'un poisson, cela fait une immense différence. »

On reconnaît bien dans cette manière de voir l'auteur de la métamorphose des plantes. L'immortalité s'offre à son

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esprit comme une métamorphose continuée, comme un progrès dont le principe, dépositaire de toutes les transformations, est précisément ce que nous appelons l'âme. L'ânae estidentique,àsesyeux, avec la puissance organique, avec la vie elle-même, et il semble lui accorder tout à la fois un caractère individuel et une participation directe à l'essence commune des choses, qui serait ainsi douée de la faculté de se particulariser sans perdre cependant son universalité. La qualification de monade, empruntée au vocabulaire de Leibnitz, ne doit être considérée ici, j'imagine, que comme une nécessité du langage pour exprimer une force Irréductible, apparition fragmentaire de celle qui anime la création en toutes ses parties. Goethe s'est également servi, pour désigner cette force plastique déposée en nou3, du mot entéléchie, empruntée à Aristote. Il remploie dauB cette remarquable conversation» relevée par Eckermann (1828) :

t Chaque eatéléchie est un fragment d'éternité, et les quel* ques années durant lesquelles elle est alliée au corps terrestre ne la font pas vieillir. Celte entêléchie çst-elle de qualité inférieure, elle exercera peu d'empire durant son obscurcissement corporel; le corps plutôt dominera sur elle, et tandis qu'il vieillira, elle ne le soutiendra pas et ne saura contre-balancer son déclin. Cette -entêléchie est-elle au contraire d'une sorte plus puissante, comme c'est le cas chez toutes les natures de génie, elle agira, dans sa pénétration vivifiante du corps, non-seulement d'une façon fortifiante et ennoblissante sur l'organisation, mais elle tentera aussi, en vertu de sa prédominance spirituelle, de faire constamment valoir ses prérogatives d'une éternelle jeunesse. De là vient que chez des hommes spécialement bien doués, même durant leur vieillesse, nous apercevons toujours des renaissances d'une productivité particulière; il semble chez eux se manifester une fois encore un rajeunissement temporaire, et c'est là ce que j'appellerais volontiers une puberté renouvelée de l'esprit.

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« MaiB la jeunesse est la jeunesse, et, quelque puistônto que se montre une entéléchîe, elle ne se rendra jamais maîtresse absolue du corps, et la différence sera grande, selon qu'elle trouvera en lui un allié ou un adversaire. »

Eckermann rapporte encore ces paroles de Goethe touchant sa foi en Téternlté de notre âme (1824) :

« Quand on est âgé de soixante-quinze ans, il ne peut manquer que l'on ne songe parfois à la mort. Pour moi, cette pensée me laisse dans un repos complet, jcar j'ai la ferme persuasion que notre esprit est un être de nature absolument indestructible; c'est quel(|ue chose qui continue d'agir d'éternité en éternité. 11 est semblable au soleil, qui se couche en apparence pour nos yeux terrestres, mais qui, à vrai dire, ne disparaît jamais et continue de luire sans cesse. »

En 1827, Gœthe écrivait à Zelter :

« Le vieux conte des Mille et une Nuits, les Parques se le racontent sans relâche. Vivre longtemps, cela s'appelle survivre h beaucoup... Le cercle des personnes qui m'entourent impiediatement m'apparait comme un rouleau de feuilles sibyllines, dont l'une après l'autre, dévorée par la flamme de la vie, s'évanouit dans les airs et communique par là, d'instant en instant, à celles qui restent une valeur plus haute. Agissons jusqu'à ce^que, avant ou après les autres, nous retournions dans l'éther, rappelés par l'esprit universel, Puisse alors l'éternel principe de vie ne nous pas refuser de nouvelles activités, analogues à celles dans lesquelles nous nous sommes essayés! Qu'il y joigne paternellement encore le souvenir et la saveur du bon et du bien que nous avons voulu et accompli, et nous ne pourrons certainement que pénétrer d'autant plus rapidement dans les rouages de l'existence universelle... Que la monade entéléchîque se maintienne seulement en une activité incessante; si celle-ci lui devient seconde nature, elle ne pourra manquer éternellement d'un objet conforme à cette activité. Pardonne-moi ces expressfons abstruses, mais on s'est perdu de tout temps dans des régions pareilles; on a essayé de se

communiquer par ces façons de parler là où la raison n*atteint plus, et où Ton ne voudrait pas cependant laisser régner la déraison. »

a Aucun être ne peut tomber dans le néant I L'Éternel se meut en chacun ; A Tôlre attache-toi, joyeux !

L'être est éternel, car des lois Conservent les vivants trésors Dont Tensemble s'est paré (1). »

Je livre sans commentaire ces pensées de Gœthe sur rimmortalité. Il n'aimait pas lui-même, je l*ai dit, à disserter sur ces obscurs problèmes, et d'ordinaire il les enveloppait discrètement au fond de son âme. Les solutions qu'il leur donnait à part lui, moins que personne il l'ignorait, dépendaient plus encore de son sentiment intime, et de ce qu'il eût appelé le domaine réservé de la foi individuelle, que des données précises de la science contemporaine. Pour celle-ci, la question demeure réservée. Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître que les conjectures de Goethe, mêlées si intimement au vœu d'une âme insatiable de progrès, sont celles d'un vaste esprit, et que s'il a erré, c'est en restant digne de lui et des plus nobles désirs du genre humain.

Je suppose maint lecteur curieux de savoir ce que Gœthe, qu'on a appelé le grand païen de l'époque, pensait en réalité du christianime.

Voici sa propre réponse,, où il touche encore une fois, à propos du christianisme, au mystère de l'immortalité. On n'y trouve pas cette humeur d'agression sceptique qu'on lui suppose à tort, et qui l'a fait comparer à Voltaire avec si peu de justesse, mais cet équitable discernement qui, au milieu des éléments superstitieux qui l'ont environné, lui

(1) VermUchtniss,

ÉTUDE SUR GKETHK 188

faisait reconnaître dans le christianisme une institution historique et morale dont il est impossible de ne pas tenir compte largement quand on considère les meilleurs fruits delà civilisation moderne.

« La religion, chrétienne, dit-il, est une puissante existence par elle-même, avec l'appui de laquelle Thumanité déchue et soufiFrante a toujours travaillé à se relever, et si on lui concède ceUe influence, elle se montre supérieure à toute philosophie et n'a pas besoin de son auxiliaire. Et sous ce rapport, la philosophie n*a pas non plus besoin du respect de la religion pour démontrer certaines doctrines, comme, par exemple, celle d'une durée éternelle. L'homme doit croire à l'immortalité, il en a le droit, cela est conforme à sa nature, et il peut en ce point bâtir sur des assertions religieuses; mais si le philosophe prétend tirer d'une légende la preuve de l'immortalité de notre âme, cela est très-faible et ne veut pas dire grand'chose. La conviction de notre durée résulte pour moi de la conception de l'activité; car si j'agis sans trêve jusqu'à ma fin, la nature est tenue de m'indiquer une autre forme d'existence, quand la présente se montrera incapable de retenir davantage mon esprit (1). »

« Même un pur polythéisme, comme celui des Grecs et des Romains, devait perdre enfin, en les égarant sur de fausses voies, ses disciples et lui-même. En revanche, le plus grand éloge revient à la religion chrétienne, dont la pure et noble origine se montre toujours par là, qu'après les plus grands égarements dans lesquels l'a attirée l'homme inculte, et avant qu'on s'en doute, elle reparaît dans sa première et avenante figure, comme mission, comme hôte fraternel du foyer, pour le rafraîchissement du besoin moral de Thomme (2). »

a II y a néanmoins deux points de vue selon lesquels on doit envisager les choses bibliques. 11 y a le point de vue d'une sorte de religion originelle, celle de la pure nature de la raison, qui est d'origine divine. Ce point de vue demeurera le même

(1) Gonversalious avec Eckcrmana (1829).

(2) Zum West'ŒsUichcn Divan,

1B4 STUDK SUS OiSTHK

éiernaltoment, et durera et vaudra aussi longtemps qu'il y aura d^s êtres divmemept doués, »

« On dispute et on disputera beaucoup encore sur Putilité et le préjudice résultant de la propagatioa de la Bible. Voici ce qui pour moi est clair ; la Bible nuira si, comme jusqu'ici, elle est employée dogmatiquement et fantastiquement; elle sera utile, comme jusqu'ici, M elle e^t accueillie comme précepte §t par le sentiment (1), j>

« La vraie religion reste quelque chose d'intérieur ou d'individuel, car elle a uniquement pour objet la conscience ; celle-ci doit être excitée, doit être apaisée. Excitée, quand elle s'abandonne obtuse, inactive, sans influence ; apaisée, quand elle menace d'empoisonner la vie par une inquiétude pleine de regrets incessants (2). »

Gœthe, sans bréviaire ni catéchisme, proche rhuroanité, même à la religion ; il veut de celle-ci faire un aiguillon, mais il ne veut pas convertir Taigulllon en un instrument de torture et l'enfoncer impitoyablenaent dans la plaie. Il est un homme, et il exige que la religion, faite pour rhomme, s'adresse à lui humainement. Je connais des gens, recruteurs empressés, qui, sous le bénéfice de ces quelques citations, se bâteront de proclamer que Gœthe fut des leurs. Qu'ils veuillent bien suspendre un instant leur verdict. Gœthe était juste envers une religion qui a tant fait pour élever en nous le sentiment de l'amour et de la justice, le sentiment de la solidarité humaine, ainsi que l'idée de la perfection, et qui se montre digue à ce titre d'être proclamée divine. Mais en dégageant des mythes chrétiens leur souffla régénérateur et éternel, Goethe confinait le christianisme dans son véritable domaine, et il récusait nettement son autorité dès qu'on pré-

{{) Réflexions et maximei.

(2) Wilheîm Meisters-Wanderjahre.

tendait Ten faire sortir. Il reconnaît son génie moral, il l'admet comme une discipline, comme un support propre à rédification de Thomme ; il le récuse comme autorité chaque fois qu'il prétend barrer le chemin à la science et à la liberté de la foi individuelle. Il repousse également, à l'instar de Lessing, la souveraineté qu'il voudrait s'arroger dans le domaine de l'art, où, selon lui, la poésie ne dépend que d'elle-même. Goethe ne pouvait s'enfermer dans une seule manifestation de l'humanité, et comme il touchait à l'espèce par tous ses grands côtés, il lui fallait aussi, pour satisfaire aux exigences de sa riche et complète nature, se nourrir de toutes les œuvres fécondes engendrées par l'homme dans l'art, dans la science, dans la morale. Il lui fallait enfin l'histoire tout entière et les perspectives rêvées de l'avenir,

« Quant à moi, écrivait-il à Jacobi (1813), dans les directions variées de mon être, je ne puis me limiter à une façon unique de penser; comme poêle et comme artiste, je suis polythéiste; panthéiste, en revanche, comme naturaliste, et l'un aussi décidément que l'autre. Ai-je besoin d'un dieu pour ma personnalité? Gomme être moral, on a veillé également à cela. Les choses célestes et terrestres forment un royaume si étendu, que les organes de tous les êtres réunis peuvent seuls les embrasser. »

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