CHRISTIAN CARL JOSIAS BUNSEN
(3 volumes in-8«>. — Leipzig, Brockhaus, 1867-1858.)
Je ne m'étonne pas qu'un pareil sujet ait tenté un écrivain tel que M. Bunsen, à la fois théologien, philologue et philosophe. On n'en saurait concevoir, en effet, de plus étendu ni de plus élevé; car c'est pénétrer au cœur même de la civilisation que de rechercher dans l'histoire , sous les documents semés dans le pèlerinage des races et des peuples, le développement de l'idéal au fond de la conscience humaine. Si le progrès de la science, %i l'épanouissement des arts, si l'expansion de l'industrie doivent en réalité servir la civilisation, c'est à la condition qu'ils se rattacheront à quelque féconde notion morale et qu'on les sentira vivre dans la communion d'un grand type religieux. Quand la science, quand l'art et l'industrie ne
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servent pas à Télévation de Thomme, ils favorisent plutôt son abaissement. C'est ainsi que, dans les époques et chez les nations qui s'affaissent dans le matérialisme faute d'un appui idéal, on les a vus toujours entrer en complicité avec ce matérialisme, et en le raffinant dans la forme, rendre plus subtile et plus prompte l'action de son venin désorganisateur. La science, les arts et l'industrie contribuent puissamment à la civilisation partout où celle-ci se montre efficace, mais ils ne sont pas la civilisation même. La vraie civilisation, je dirais volontiers l'unique civilisation, consiste dans le développement de la moralité ' humaine, et j'emploie ici ce mot, que les sectes ont rétréci et qu'une phraséologie vide a trop réussi à trivialiser, dans le sens où il exprime l'équivalent du respect que l'homme cultivé se doit à lui-même. Né de la conscience, et se développant avec elle, l'idéal à son tour la façonne, l'élargit et l'élève.
Dans ce progrès, coupé d'intermittences et d'inévitables affaissements, ce qu'il y a de plus intéressant à observer, c'est la faculté que possède l'homme de placer hors de lui le type de perfection qu'il a conçu, de le mettre en regard de cette conscience d'où il le tira, et de l'adorer eo le personnifiant sous des formes multiples, ou dans une existence unique.
L'histoire de la conscience humaine est nécessairement parallèle au développement de la notion divine dans l'humanité. C'est ce double mouvement et ce double progrès que M. Bunsen a voulu dérouler sous nos yeux, depuis les premières ébauches de la civilisation jusqu'à nos jours. Un livre ainsi conçu devait être un tableau grandiose : l'humanité cherchant son Dieu allait tout entière passer devant nous. Ce livre, ce tableau, M. Bunsen a-t-il réussi à les faire? J'hésite à le penser. Certes, l'érudition n'a pas
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manqué à Tillustre auteur ; elle coula à pleins bords dans son volumineux ouvrage. Serait-ce Télévation de l'intelligence, ou bien Tardente sympathie pour Thumanité qui Jui ont fait défaut? Non certes, car il est dans notre siècle peu d'esprits plus larges que ne fut le sien, peu de cœurs plus remplis de sollicitude pour les intérêts supérieurs et la destinée morale de notre espèce. Qu'est-ce donc alors qui trahi l'intention de M. Bunsen dans l'exécution d'un si admirable projet, et d'où vient que Touvrage est demeuré inférieur à la pensée qui l'a si noblement conçu?
En réfléchissant sur ce point, le livre à la main, je me suis arrêté à quelques observations que jedemande la permission de soumettre au lecteur; heureux si je devais m'abuser, et si l'Allemagne, comme ceux d'entre nous auxquels la connaissance de la langue allemande rend l'ou* vrage accessible, devaient en appeler d'une opinion que je n'émets qu'avec la profonde déférence dont je suis pénétré pour le caractère , l'érudition et l'intelligence de l'auteur.
Une chose, en premier lieu, parait en souffrance dans ces trois gros volumes : c'est la méthode, d'où naissent la proportion, la juste ordonnance et l'enchaînement mesuré des parties entre elles. M. Bunsen n'est pas un esprit abré*viateur. A l'opposé de Montesquieu, il aime à s'étendre en surface; la sève du langage le déborde volontiers; souvent, entraîné par sa propre abondance, il nage dans le flot de son érudition plutôt qu'il ne le regarde couler, U en résulte que M. Bunsen n'a pas toujours cette discipline et cette réserve qui maîtrisent partout un sujet, et qui font qu'un écrivain, tout en s' abandonnant à l'excitation favorable de la production, garde cependant une certaine puissance critique au moyen de laquelle, se jugeant constamment lui-même et se refrénant dans l'excès de son ardeur
improvisatrice , il reste extérieur à son propre travail et le domine en quelque façon comme s'il lui était étranger.
Il y a dans Tceuvre de M. Bunsen des chapitres assez longs et qui sont trop courts; il y en a d'autres qui, trèscourts en apparence, vu la place qu'ils devraient occuper, sont trop longs en réalité. La mesure n'est pas chose superficielle; elle naît toujours du fond. Des proportions purement matérielles ne constituent qu'une illusion d'optique bien vite dissipée. Ce sont les proportions intellectuelles qui font la logique d'un livre, car elles prouvent, par la juste disposition et l'agencement des parties entre elles, que l'idée mère a pénétré avec clarté et avec force dans récrivain : condition essentielle pour qu'elle passe de même dans le lecteur. L'encombrement et la diffusion qu'il est impossible de ne pas constater, même au premier coup d'oeil, dans l'ouvrage de M. Bunsen, ne témoigneraient-ils pas que l'auteur a pris la plume avec trop d'impatience, et qu'il a prématurément cueilli le fruit de méditations inachevées? Je hasarde même une téméraire supposition, c'est que, plutôt qu'il n'a songé à écrire un livre fortement enchaîné sous le contrôle des faits, M. Bunsen a trouvé dans ce titre fascinateur. Dieu dans l'histoire, un cadre assez vaste pour que sans contre-sens il y put verser les richesses qu'au jour le jour et, je le crains, sans une préméditation bien positive au futur sujet, son érudition avait glanées dans les sillons du passé. Peut-être aussi que, l'auteur envisageant les choses à la fois en théologien, en linguiste et en philosophe, chacune de ces qualités lui a tour à tour imposé un point de vue particulier et l'a conduit à traverser en maints endroits, ou à exagérer au gré de préférences inaperçues les lignes flexibles de l'histoire. L'œuvre, de la sorte, quoique rem-
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plie de brillants aperçus, est assez loin de satisfaire au programme annoncé dans Tintroductign.
L'érudition de l'auteur , Tune des plus -grandes dont se soit honorée l'Allemagne, cette nation érudite par excellence, est ce qu'on pourrait appeler une érudition plantureuse. Avec elle, et sous la magie d'une incessante activité, on se trouve transporté au sein de l'histoire un peu comme au milieu d'une forêt vierge. Je ne suis pas de ceux, assurément, qui aiment l'histoire mise en coupe réglée ; cependant il doit être permis à la méthode d'y pénétrer et d'y faire du jour, pourvu que ce ne soit pas la méthode du système, taillant et émondant arbitrairement les créations du genre humain. Toutefois on peut-être diffus et systématique à la fois ; et je crains bien qu'on ne signale précisément quelque chose de ce double inconvénient dansrœuvre que j'examine. M. Bunsen n'aurait-il pas un peu justifié à son tour le sarcasme de Méphistophélès, affirmant que l'esprit de l'histoire est celui de l'historien qui se comtemple en elle?
Nul n'échappe tout à fait à l'ironique affirmation de Méphistophélès : chaque intelligence a son système; l'intelligence, en un sens, est forcément systématique, ou, pour mieux dire, elle ne constitue elle-même qu'un système, car elle renferme des moules invariables où elle fait rentrer les phénomènes pour les classer, et des procédés fixes à l'aide desquels elle élabore ces phénomènes pour les transformer en notions. Mais, en outre de cette systématisation obligée qui résulte de l'esprit humain en général, il y a dans chaque esprit particulier, selon ses aptitudes personnelles et celles qui distinguent sa race, selon les dispositions du pays et de Tépoque où il est né, selon la série des influences complexes qu'il a subies ou bien volontairement accueillies, les motifs d'une appréciation
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dont il subit l'empire sans qu'il s'en doute. Il n'est pas, je crois, d'intelligence si puissante ni si vaste, qu'elle n'ait éprouvé le besoin de suppléer à Tinsuflisance humaine en attirant l'histoire à elle dans des contours préconçus. Le tout est de faire sentir le système le moins possible, de l'appliquer avec une réserve attentive et une scrupuleuse légèreté, afin qu'il ne pèse pas sur l'histoire comme un joug. L'humanité seule renferme pleinement Thumanité, que nulle théologie, qu'aucune philosophie n'épuisera jamais, tandis qu'elle épuisera toujours dans son immense mouvement toutes les doctrines des philosophes et des théologiens. Le véritable historien ne met pas de fanatisme dans Thistoire; il l'aime et ii la comprend assez pour ue pas se substituer à elle et en faire l'esclave de ses tendances ou de ses passions. 11 ne l'abaisse point jusqu'à la polé* mique ; il s'élève, au contraire, avec elle et par elle.
M. Bunsen est de ceux qui conçoivent ainsi le rôle de l'historien ; qui pourrait en douter î On le sent à la largeur avec laquelle il manie les faits, les documents, les peuple» et les races. M, Bunsen est un grand seigneur de Térudition, mais il ne veut pas pour cela cesser d'être chrétien, propagateur fervent de la Bible, d'oii résulte chez lui un constant effort pour accorder les vues du philologue avec celles du théologien biblique. M. Bunsen est tout entier dans cette tentative et ses livres en résultent. Est-il par^ venu cependant à concilier, sans préjudice, les résultai» de la philologie moderne et les exigences d'un cbristia^ nisme rigoureux envers lui-même?
En examinant ce point capital, nous entrons d'emblée au cœur même de l'ouvrage.
On ne saurait méconnaître la part immense de l'Évangile dans la formation de» sociétés modernes. M. Bunsen est pénétré de ce fait à un tel point, qu'il va jusqu'à voir
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dans la Bible, surtout dans le Nouveau Testament et dans la grande figure qu'il nous révèle, le centre niéme de Thistoire et du monde, A ses yeux, l'Évangile a eu pour effet de consommer Tunion entre les peuples sémitiques et ceux de la race aryenne (1), Le génie des premiers, on le sait, a surtout brillé aux bords du Jourdain, avec Moïse, Abraham et les grands prophètes dUsraël* Le génie des seconds a eu, dans l'antiquité, sa plus belle floraison en Grèce, avec Homère et Sophocle, avec Aristote et Platon. Selon M. Bunsen, qui cherche ici à satisfaire en lui d*un seul coup le philologue et le théologien, TÉvangile se trouverait placé au confluent de ces deux grands fleuves de peu* pies descendus des versants de Vhistoire universelle. Jésus donnerait la main à Moïse et à Platon; il serait môme plus près de Platon que de Moïse. Cette hardiesse, où plus d'un chrétien moins savant flairera Thérésie, étonne de la part du nouveau traducteur de la Bible, qui, en tant d'autres occasions, insiste sur la haute valeur des livres dlsraël et semble les c&nsidérer comme Taurore de la civilisation. La position est difficile à tenir sur ce terrain. M, Bunsen appartient lui-même foncièrement à la race indo-germa* nique. Il est fils de Japhet beaucoup plus que de Sem, et tout en traduisant la Bible avec ferveur (2), le génie de sa race le pousse à étendre autant qu'il est possible le christianisme dans le sens où il se prêterait plus aisément à une interprétation platonicienne. De Platon à Hegel et à Schelling, il y aune voie tracée; il n'y en a point qui mène de Moïse ou d'Abraham aux grands métaphysiciens de l'Allemagne moderne. Fort heureusement pour la thèse de
(1) Indo-européenne.
(2) M. BuDsen avait entrepris , dans ses dernières années , une traduction savante des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament,
M. Bunsen, saint Jean est là avec son Évangile imprégné d*un platonisme de seconde main. Un mot suffit pour tout sauver, mot bien précieux : le O^oyoç (verbe éternel). Grâce à lui, on nage d'emblée, par la vertu du Saint-Esprit, en plein mysticisme. Avec saint Pierre Thébraisant, la transaction serait impossible ; avec saint Paul, qu'on ne peut écarter, elle est malaisée, non pas à cause de ses prédilections pour rancienne loi, mais à cause de la théorie du péché si vigoureusement développée par le grand apôtre et qui nous jette à mille lieues du monde hellénique, de la race aryenne, de ses monuments philosophiques ou religieux. En tant que philosophe, M. Bunsen doit être appuyé; mais j'éprouverais beaucoup de scrupule aie suivre, s'il s'agissait non pas de faire entrer le christianisme dans les exigences de la conscience moderne, mais de rechercher dans ses origines, dans le milieu qui l'a préparé, couvé et fait éclore, les indications capables de nous guider dans sa véritable interprétation.
Soustraire l'Évangile à son entourage historique, le déraciner en quelque sorte du sol de la Judée, c'est le moyen sans doute d'avoir justice de toutes les épines et de tous les contre-sens dont il se montre hérissé à rencontre de la raison contemporaine; ce n'est pas le moyen de pénétrer et de reproduire la pensée authentique de son fondadateur et de ses premiers disciples. Là-dessus, si j'étais chrétien au sens rigoureux du mot, je me montrerais absolument intraitable. La révélation chrétienne, en effet, dépassant de beaucoup en ceci toutes celles qui la précédèrent, crée une aristocratie morale nettement tranchée par la doctrine de la rédemption et du salut dans la foi en Jésus-Christ et en sa parole. Cette affirmation péremptoire qu'il n'y a de salut que par Jésus-Christ, qui oserait la retrancher de l'Évangile sans détruire celui-ci?
La révélation est un commandement de Dieu, ou elle n'est pas : si elle est un commandement absolu, il faut qu'elle le prouve dans Tinflexibilité de sa sanction. Le salut et la vie éternelle pour ceux qui croient; pour ceux qui ne croient point, la mort, les tourments, l'irrémissible réprobation : voilà ce que nous propose nettement l'Évangile. En face de cette inévitable conséquence d'un principe essentiel, en présence de ce dilemme implacable, il n'est pas facile à un homme de cœur et de justice d'être chrétien, car il ne peut se résoudre à accepter pour lui et quelques privilégiés les félicités de la vie éternelle, tandis qu'il se voit contraint de rejeter dans les ténèbres, la réprobation et l'inextinguible souffrance les neuf dixièmes du genre humain. M. Bunsen, comme tous les théologiens qui voudraient rester évangéliques sans néanmoins renier la philosophie, me semble tourner cette difficulté capitale par des interprétations humanitaires (1) du péché, de la rédemption et du salut, plus voisines de M. Strauss et Feuerbach que des affirmations catégoriques du Livre saint. M. Bunsen, en ceci, obéit aux meilleures intentions, et il se montre fort ingénieux ; mais il me semble qu'à examiner les choses de près, c'est de la philosophie qu'il fait au sein d'un christianisme apparent. En présence de ces explications humanitaires qui subtilisent les textes et leur enlèvent toute leur âpreté, Ton dissout dans une sauce trop moderne les couleurs à la fois si lumineuses et si sombres, l'accent si plein de véhémence, les contrastes si dramatiques du tableau que nous offrent les Écritures. On détrempe le christianisme pour en avoir raison.
(1) Voir surtout, voL HI, les chapitres intitulés : V Éternel ^ Jésus , Humanité j — La vie éternelle de Vhomme terrestre, — La vraie religion t — Le royaume de Dieu sur la terre^ — Le péché et le mal, etc.
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J'éprouve alors, en vérité, le besoin de me reposer de tant de perspicacité dans la rude et simple croyance de ces âmes qui ne connaissent pas d*Évangile.à double fond et ne se croient autorisées à se dire chrétiennes qu*en prenant à la lettre, avec humilité et confiance, la nouvelle foudroyante que du haut du Golgotha Jésus est venu jeter au milieu de notre corruption.
M. Bunsen peut alléguer sans doute que le christianisme s'est en partie développé dans le sens qu'il préfère, et qu'il portait en lui par conséquent, dès le principe, une aptitude à s'accroître dans ce sens-là. Que serait devenu le christianisme cependant si les peuples sémitiques eus* sent été chargés de l'interpréter? Que deviendrait-il encore entre les mains d'Israël, qui persiste à en nier jusqu'à Topporlunitét Combien différent il s'est montré et se montre aujourd'hui même chez les différents peuples et jusque dans le sein d'une seule nation ! Son élasticité paraît suffire à tous. Toutefois, il ne faut pas en abuser. Pour être équitable envers le christianisme aussi bien qu'envers les peuples qui l'ont accueilli et modifié dans un sens ou dans l'autre, soit pour l'élargir ou le restreindre, ne serait-il pas nécessaire d'attribuer, encore plus qu'au propre génie de l'Évangile, à celui des peuples et des individus le mérite ou la responsabilité de ses transformations? Ne faudrait-il pas surtout laisser à l'Allemagne réformée, el principalement aux récents efforts d'une théologie issue d'un mouvement philosophique, l'honneur d'avoir travaillé, de travailler encore sans relâche à cette union des Aryens et des Sémites que M. Bunsen voit consommée dès l'origine, et que je serais fort enclin à regarder comme très-lointaine encore de nos jours?
Je n'ai pas le désir de poser ici l'éternel et insoluble débat sur l'orthodoxie. Je ne crois pas à l'orthodoxie, ou
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plutôt je crois que chacun est orthodoxe dans sa foi, dans son doute ou dans sa négation, pourvu qu'il soit sincère avec lui-même.' Mais cette orthodoxie exige, quand on se dit chrétien, qu'on ne prenne pas le change sur ses propres convictions. Il s'agit donc de savoir ce qu'on affirme, au regard des autres et vis-k-vis de soi-même, quand on se dit chrétien. On affirme qu'on est uni d'esprit, de cœur et de volonté avec l'esprit, le cœur et la volonté du maître, quel qu'il soit, dont l'Évangile nous a révélé la pensée ; car je ne suppose pas qu'on veuille retrancher le Christ du christianisme. Mais j'entends les objections : Cette pensée, est-il possible de la pénétrer jusque dans son for intérieur ? Est-il bien certain que Jésus, pour se faire entendre du peuple, n'a pas revêtu de la forme mythologique qui avait cours alors les faits tout intérieurs de sa conscience nv)rale, et que son esprit n'ait pas été plus voisin des interprétations modernes de l'Allemagne que des images dramatiques à l'aide desquelles il arrivait d'emblée jusqu'à l'âme des multitudes? Qui nous garantit sur ce point capital et l'authenticité des rapporteurs et celle de textes, de documents, de témoignages triés entre mille par l'Église naissante? Où sont les sténographes d'alors ? Où le procès-verbal et les témoins? Où les cautions de l'authenticité ? A cela je réponds que pour ceux qu'afflige un pareil doute le christianisme est impossible. 11 faut bien, si l'on veut être chrétien, qu'on accepte une base du christianisme. L'examen des documents et des textes peut limiter cette base; il ne peut la réduire à néant sans détruire les assises du christianisme. A défaut du pape ou du concile, dont il ne veut pas, il faut au protestant, même le plus libre, un texte sur lequel il s'exerce et qui serve d'aliment substantiel à son édification particulière. 11 faut que, dans le recueil des Évangiles, il ac-
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cepte sans conteste quelque chose comme exprimant avec authenticité à son égard la pensée et le cœur du maître. Voilà, si je ne me trompe, le côté positif du christianisme protestant. Son côté négatif me paraît plus facile à indiquer, mais non moins essentiel, et c'est sur lui qu'il m'importe d'appuyer ici. Il s'agit à cet égard, non plus de savoir ce que Jésus a pensé, mais, au contraire, ce qu'en tous les cas il est impossible qu'il ait pensé. M. Bunsen, avec toute la partie libérale et philosophique de la théologie allemande contemporaine, prête à Jésus des idées qu'il n'a pu avoir, parce que ces idées sont nées du dixneuvième siècle, au sein de notre civilis.ation européenne, sous l'excitation d'un mouvement particulier, et que Jésus, il y a taiîtôt deux mille ans, vivant et enseignant aux bords du Jourdain, au milieu du peuple juif, et Juif lui-même, n'a pas pu avoir ces idées. Pour grand que soit un génie, il ne cesse pas de plonger dans son peuple,. dans sa race, dans son époque. Jésus s'est écarté en beaucoup de points du judaïsme, cela n'est pas contestable, il l'a agrandi et spiritualisé; il a fait à rencontre du judaïsme quelque chose de semblable à ce que la réforme a fait à rencontre du catholicisme. Jésus a franchi de la sorte les barrières étroites d'une religion qui de plus en plus tendait à se pétrifier dans un formalisme hypocrite et purement national. Cet admirable effort à ouvert le monde à un Jéhovah nouveau, glorifié dans l'amour et régénéré par le culte idéal de l'amour. Jéhovah est devenu le Père de tous les hommes, et de cette paternité divine est sortie par une conséquence immédiate, l'idée de la fraternité humaine. Ces deux choses sont de l'essence du christianisme, mais tant s'en faut qu'elles l'épuisent. Il y a encore, il y a surtout le juge, et le juge implacable en Dieu. Il y a plus : Jésus est le seul chemin qui conduise à Dieu; l'accomplis-
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sèment de sa parole, l'obéissance à la loi d'amour et de sainteté qu'il vient proclamer, est Tunique voie, la voie étroite qui conduise vers Dieu et vers la béatitude en Dieu ; Jésus, enfin, est la porte de salut. S'il en est d'autres, à quoi bon Jésus î le christianisme s'évanouit si vous n'admettez pas que le christianisme est nécessaire. Je consens à ignorer si Jésus a réellement cru au diable, à l'enfer et au paradis, bien qu'il soit difficile de se tromper sur ce point et de ne voir ici que des additions ou bien de simples métaphores. Mais ce que je sais pertinemment, c'est que Jésus n'a pu donner à tant de menaces, à tant de véhémentes apostrophes, à tant d'allocutions vivantes et spontanées le sens allégorique ou humanitaire qu'une interprétation raffinée voudrait glisser sous les textes. Jésus avait trop de verve pour être si subtil. Jésus était peuple. Jésus n'était ni érudit, ni Allemand. Il vivait à Jérusalem, il y a déjà quelque temps, et non en 1860, près de Heidelberg ou à Berlin, aux bords de la Sprée ou du Neckar, au milieu d'une somptueuse bibliothèque, brillant et redoutable arsenal dont s'est armée la pensée moderne et qui lui garantit des conquêtes toujours plus étendues. Jésus surtout ne savait pas le sanscrit, et il n'avait pas non plus, j'imagine, partagé l'histoire entre les grandes races aryenne et sémitique. Jésus enfin, ce qui est plus important, n'avait étudié ni Schelling ni Hegel. S'il réapparaissait aujourd'hui, peut-être serait-il de l'avis de M. Bunsen, — de même que M. Bunsen, si on pouvait le transporter, sans sa bibliothèque, en Palestine, dans un lointain rétrospectif de deux mille ans, serait probablement un des plus fervents disciples et des plus ardents apôtres de la foi qui surgissait alors. Cependant, aucune de ces deux hypothèses ne pouvant se réaliser, nous sommes bien forcé de combler la distance entre Jésus et M. Bunsen, et de la
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combler à Taîde de toutes les transformations que l'histoire, mise en branle par le christianisme lui-même, a fait subir profondément à ce dernier. Après tant de métamorphoses dans tous les sens, la civilisation moderne cherche avec l'Évangile des accommodements ; et il en est, car rÉvangile, je le répète volontiers, a des côtés larges et ouverts sur l'avenir, s'il en a d'autres très-rétrécis tournés vers le passé. Mais croyez-vous que les doctrines du Christ soient d'une souplesse indéfinie et qu'on en puisse à volonté habiller tous les esprits? Si le protestantisme allait jusque-là, il créerait à son tour son jésuitisme, au moyen d'un simple abus de langage et par le désir pieux de transiger avec le siècle.
Non, les doctrines renfermées dans l'Évangile ne sont pas indéfiniment extensibles. On croit se tirer d'embarras en avançant qu'il n'y a pas de dogmes formulés avec précision dans l'Écriture. On se met, ce me semble, un peu trop à l'aise sur ce point. Il se trouve certainement dans l'Écriture, ou bien celle-ci n'a rien de saisissable, une doctrine du péché, de la rédemption et du salut. Qu'on lise Matthieu, Marc, Luc — et même Jean, on sentira cela aussitôt avec une évidence irrésistible; on sentira qu'entre le péché, la rédemption et le salut, la liaison est si étroite, que ces trois termes de la chaîne évangéiique ne forment à vrai dire que les aspects successifs d'une affirmation unique. Je renvoie à saint Paul, cet implacable logicien de la loi nouvelle, quiconque en pourrait douter. Ou bien faut-il penser que l'apôtre, si près de la source, en savait moins que nous sur l'esprit de Jésus et sur le génie de sa prédication? Le christianisme a l'aspect d'une ébauche inachevée quand on le contemple dans les traits épars de sa figure primitive ; cependant une logique intérieure vit dans cette ébauche,et c'estla redoutable notion du péché et de la loi
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qui en forme le centre. Le Christ est venu révéler le péché au monde, le péché par la loi, le péché par le christianisme qui est la loi, le christianisme à son tour par le péché. Qu'on lise rÉvangile sans mettre les lunettes de Tinterprétation symbolique, qu'on se livre à lui naïvement, et puis qu'on me dise en quoi le sentiment qu'éveille sa tragique parole correspond à celui que nous font éprouver les œuvres d'Homère ou 3'Hésiode, de Sophocle et de Platon luimême? On est aussitôt transporté loin du monde hellénique, et ce n'est plus le ciel placide, lumineux et doux de la Grèce, ce ciel qui enveloppait la religion elle-même des voiles rayonnants de la poésie et de l'art, qui se réfléchit dans l'âme doucement émue et apaisée. Celle-ci, au contraire, troublée jusqu'en ses dernières fibres devant l'image de sa corruption violemment évoquée, chancelante sous le poids de son impuissance, cherche le miracle qui seul peut la sauver, et se jette éperdue dans les bras de Jésus. Elle cherche la rédemption par la grâce de la foi, par la régénération intérieure accomplie à l'aide de la foi qui vient de Dieu et qui remonte vers lui. Le monde de Platon et celui du Christ n'ont rien de commun. Platon bâtit sur la foi de l'âme humaine en ses propres ressources et en sa capacité pour découvrir seul le divin ; Jésus et le christianisme bâtissent sur l'impuissance de l'âme humaine, et sur son incapacité d'atteindre par elle-même l'Éternel et la solution de sa destinée morale. L'un, dans la sérénité et la confiance, ne fait appel qu'au génie et à l'intelligence de l'homme; l'autre, prosterné dans la souffrance et dans l'humilité, ne croit au salut que par l'intervention miraculeuse de la Divinité rompant tout à coup la trame de l'histoire. 11 lui faut un nouveau Sinaï. Le christianisme est fils du miracle, la doctrine de Socrate ou de Platon est née de la philosophie, qui. est la négation du miracle.
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Comment dès lors s*y prendra-t-on pour voir dans l'Évangile Talliance consommée entre Athènes et Jérusalem, entre la race aryenne et la race sémite ? Cette alliance ne s'est pas accomplie sm- le Golgotha ; elle le sera du jour seulement où le christianisme aura été définitivement ramené dans le courant de l'histoire, quand à travers les écorces du mythe et de la légende, à jamais rompues, il ne laissera plus apparaître que le noyau du pur idéal de charité et de justice qu'il renferme en lui et qu'il tira de l'humanité. C'est alors que de cette dépouille légendaire sortira régénérée, agrandie même s'il est possible, la noble figure du Christ ramenée dans le cadre de l'histoire. Ce jour»là serons-nous encore des chrétiens? Eh! qu'importe ? Nous serons plus que des chrétiens, nous serons des hommes, mais nous n'oublierons pas que la civilisation avance par l'impulsion des grandes individualités, et que le Christ, celte àme ruisselante d'amour, la plus admirable qu'elle ait connue dans l'ordre moral, dans l'ordre de la sainteté, en jetant en elle le divin ferment d'une révolution, lui aura fourni un appui pour s'élever audessus des particularités transitoires et locales de l'Évangile lui-même. Il y aura dans cette civilisation des éléments chrétiens qui feront corps à jamais çivec elle ; mais le christianisme, en tant que religion stricte et maîtrisant le genre humain au nom d'une autorité surnaturelle, ce christianisme-la, j'ose le dire, l'avenir ne le connaîtra plus. Au lieu d'enfermer dans les symboles du christianisme, s'autorisant du miracle, l'histoire et l'humanité, il mettra au contraire dans l'humanité et dans l'histoire le christianisme qui leur appartient. Le christianisme sera jugé comme toute autre doctrine au tribunal souverain de la conscience et de la raison, et ce que la raison et la conscience en retiendront sera la part du christianisme
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danà la société moderne. Le présent nous garantit cette issue. Mais une pareille transformation ne pourra rien sur le fonds impérissable de TÉvangile, qui restera, envi-sage sous cet aspect, le plus beau monument de notre conscience morale dans le passé. L'Évangile est le livre classique de la conscience humaine au même titre que les œuvres d'Homère, de Sophocle ou de Shakspeare sont classiques pour Tart; au même titre que les grandes découvertes d'un Newton ou d'un Cuvier le sont pour la science. L'idéal d'amour et de justice que Jésus a institué juge de notre activité morale ne périra plus, car il est le divin épanouissement où cette conscience elle-même s'est enfin couronnée. Jésus est le plus sublime révélateur que nous connaissions dans l'ordre religieux. L'humanité ne le reniera jamais dans son adoration, l'homme qui a tant fait pour agrandir son cœur. Toute âme désormais qui voudra s'imprégner de charité ira se plonger à la source jaillissante qui s'est ouverte par le génie même de la charité il y a bientôt vingt siècles, et qui a versé sur le monde, en traversant des cœurs élus, tant de flots consolateurs. Le nom de Jésus, arraché à la légende, continuera de briller au-dessus des écueils de l'égoïsme, de la vanité et de la haine, jusqu'à ce que soient accomplies les mystérieuses destinées de l'homme.
La solidarité entre l'idéal divin et la conscience qui l'engendre est l'histoire des religions, et c'est à la supériorité de cet idéal, chacun le reconnaît, que se mesurent les degrés dans l'échelle religieuse. M. Bunsen, grâce aux immenses et fécondes lectures dont il nous fait profiter, a pu recueillir dans l'antiquité indienne, grecque et romaine, les prophétiques éclairs qui annoncent de loin ou . plutôt réclament le réveil de la conscience humaine qui eut lieu au sein du peuple juif.
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Mais ici, et en présence même des faits indéniables de rhistoire, se pose, au regard de l'homme qui réfléchit, le grave. Tunique problème peut-être qui aujourd'hui tourmente l'âme moderne. L'idéal que la conscience de l'homme conçoit a-t-il une valeur, une existence distincte et personnelle en dehors de cette conscience elle-même?
Et d'abord voici l'histoire elle-même, voici le progrès religieux, dont M, Bunsen a marqué les grandes étapes, qui soulève, à rencontre de l'affirmative, au moins un doute puissant. Brahma, le Dieu des Védas, correspond chez la race aryenne à un état de la conscience dans l'antiquité ; de même Jupiter reproduit, en son point culminant et dans sa plus haute personnification, l'état de la conscience morale ou religieuse de la Grèce, avant que la critique des philosophes eût fait irruption dans la croyance du peuple pour en dissoudre les formes mythologiques. Enfin Jéhovah lui-même, ce Jupiter sémitique armé des foudres du Sinaï, sous le couvert d'une personnification extérieure au peuple d'Israël, traduit la conscience morale de ce peuple, façonnée tour à tour par Moïse, Abraham et les grands prophètes. Brahma, Jupiter et Jévovah sont-ils des réalités? Doit-on les considérer seulement comme les images extérieures d'une conscience qui se personnifie naïvement au dehors pour se contempler elle-même dans son objet; ou bien faut-il reconnaître dans ces types variés de la notion divine des existences véritables et souveraines, directrices du monde et du genre humain? En un mot, Brahma, Jupiter et Jéhovah ont-ils eu jamais une réalité effective en dehors de l'imagination religieuse des peuples ou des races qui les ont adorés? Leurs sectateurs le pensent, ou bien ils l'ont pensé. Mais le monde moderne, la civilisation du dix-neuvième siècle, orgueilleuse de sa science, passe à côté de cette question et sourit. Et qu'en
penserait M. de Voltaire, si Ton allait prendre souci de se prononcer là-dessusparunraisonnement?L*éruditionseule, la sympathique curiosité du philologue, du poëte ou de l'historien, conservent avec piété dans leur musée d'antiques les statues mutilées de ces dieux détrônés. Que la civilisation cependant prenne garde à ses dédains. Si j'étais sectateur de Brahma, de Jupiter ou de Jéhovah, je les lui ferais expier au nom de la logique, qui est l'équité de l'intelligence. Je demanderais au chrétien pourquoi son Père éternel jouirait, au regard de cette logique, d'une prérogative que n'ont pas ou que n'ont plus Brahma, Jéhovah ou Jupiter? Sans doute, l'idéal que la conscience chrétienne adore est supérieur à tous ceux que l'humanité a produits avant son avènement. La supériorité de cet idéal esttelle, qu'à travers les mélanges grossiers de son origine, à travers ceux que lui ont fait subir encore des siècles obscurs, il a néanmoins soulevé le monde, et qu'il marche à la suprématie par la. défaite lente, graduelle, mais absolument certaine des autres religions. Cependant en quoi cette incontestable supériorité est-elle une preuve évidente que l'idéal chrétien existe hors de la conscience chrétienne? Le mont Blanc est plus élevé que la Jungfrau, le Chimboraço Test plus que le mont Blanc, et l'on découvre, selon l'élévation plus grande de chaque sommet, des horizons plus étendus sur notre planète. Mais quelle cime touchera jamais du front les étoiles suspendues dans l'immensité ! Au sein de l'éternel azur, ces pics orgueilleux n'apparaîtraient plus que comme des taupinières. Qui nous assure qu'il en est autrement de nos conceptions les plus hautes concernant la Divinité, et que leur élévation n'est pas, comme ces conceptions elles-mêmes, chose relative à l'humanité et au globe qu'elle habite? On discute sur la personnalité et l'impersonnalité de Dieu, sur sa
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justice, son amour, sa puissance, et Ton ignore si ces termes empruntés au vocabulaire de l'homme peuvent avoir une application quelconque en dehors du langage de l'humanité et des attributs humains qui s'y trouvent enfermés.
Voilà ce que je demandé à M. Bunsen, et voilà à quoi son livre ne répond guère que par de simples affirmations. C'est qu'il n'y pouvait répondre autrement, et que, sur ce point, il faut absolument que la démonstration cède le pas à la foi. La foi seule peut résoudre pour chacun ce problème posé par la foi. Mais de ce témoignage individuel, que chacun est libre de se donner à lui-même, il y a loin jusqu'à des preuves dont la nature et l'histoire feraient les frais. A vrai dire, l'abîme ne se peut combler entre la simple affirmation dfe la conscience individuelle et la démonstration qu'on chercherait inutilement en dehors de cette conscience sur la scène de la nature ou de l'histoire. Là nous sommes sur un tout autre terrain, et, au lieu de rencontrer des solutions, nous nous sentons bientôt écrasés sous le poids du doute. Approchons sans parti pris de la nature et de l'histoire. Que nous enseigne la première dans ce prodigieux déploiement de forces qui s'entre-croisent, d'éléments qui se combinent ou luttent, depuis l'atome de poussière jusqu'aux organismes stellaires dont chaque centre est un soleil? Que nous enseigne la nature, depuis le rudiment organique jusqu'à l'homme, le plus complexe des êtres que nous connaissons? La nature nous enseigne qu'elle forme un ensemble, et que dans l'infinité de ses détails il y a une vivante unité présente et révélée. Elle nous apprend que cette force est une, qu'elle se trahit en des lois générales qui enlacent tout et sous la discipline desquelles les parties les plus éloignées, les êtres les plus distants, les règnes, les espèces, les grou-
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pes, les familles et les individus, tout en subsistant pour eux-mêmes, ne vivent en réalité et n'existent que par Tensemble. En un mot, la nature nous enseigne la solidarité. Mais, outre la solidarité, elle nous enseigne le progrès, et le progrès par la solidarité. L'univers, en effet, n'est pas un ensemble immobile et mécanique, un total d'existences innombrables et diverses simplement superposées comme dans une somme arithmétique une série de chiffres inégaux. L'univers est un tout organique, c'est-à-dire indivisible dans sa multiplicité ; un tout qui se meut dans une ascension graduelle mais permanente, entraînant forcément dans les transformations auxquelles le soumet son développement les existences particulières, les formes définies, les groupes et les associations hiérarchiques dont il est composé. La nature nous dit l'enchaînement dans la simultanéité, ou l'espace; elle nous dit l'enchaînement dans la succession ou le temps. Cette solidarité et ce progrès, l'impénétrable sibylle nous les enseigne sans qu'il soit besoin de recourir à la foi, car la solidarité et le progrès dans la nature forment la double notion où se rencontrent les sciences tendant à se généraliser dans une vue commune. Je ne crois pas qu'il soit possible à aucun esprit adonné aux sciences naturelles^ s'il porte en lui la moindre aptitude de généralisation, de contester ce double fait d'une activité universelle si manifeste sous les formes de la solidarité et du progrès.
Mais cetteforce, qui circule pour ainsi dire dans toutes les veines de l'univers et l'anime sans relâche, s'accuse-t-elle à l'observateur comme une force aveugle? Entre le hasard et la raison il n'y a pas de milieu, comme M. Bunsen l'a fort bien fait remarquer lui-même; ou le monde est dominé par le hasard et sort du groupement fortuit des atomes, comme l'affirme gratuitement le matérialisme, ou
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bien il est dominé, stimulé par une force rationnelle, organisé et relié par une activité intelligente. L'intelligence est partout où se trouve la loi. Bien que nous ne^puissions comprendre la raison universelle, de par notre propre raison nous sommes contraints de Tadmettre. Je Taidit ailleurs : un être de raison est forcé d'accepter dans les choses une raison d*étre, et cette raison d'être ne peut être que la raison. Outre que Ton ne comprendrait pas comment Tintelligence sortirait du hasard, et comment la raison habiterait dans les êtres raisonnables si elle n'était pas en substance dans la création d'où dérivent ces êtres, il suffit de pénétrer le jeu des combinaisons universelles, de constater les rapports, les concordances et les convenances de toutes choses, d'étudier leur finalité respective qui ne se peut nier, pour demeurer convaincu que l'activité dont nous voyons les lois présider aux évolutions de l'univers, est une activité rationnelle et logique en soi.
Mais c'est tout ce que nous pouvons faire que d'affirmer cette raison universelle. Dès qu'il s'agit de la comprendre, elle nous échappe. On peut croire parfois la saisir; c'est toujours pour s'enfoncer à sa suite dans un plus profond dédale. Qui oserait affirmer qu'il la comprend dans son essence et dans sa fin prouverait seulement que son regard n'a fait qu'effleurer l'épiderme de l'immense problème où toute recherche va s'engloutir et se confondre. L'esprit universel attirera éternellement le nôtre, et il se dérobera •éternellement à lui. C'est que notre raison, bien que dérivée, il le faut, de la raison générale qui constitue la charpente logique des mondes, n'a pas le même diamètre qu'elle, et par conséquent ne peut arriver à l'embrasser. L'jntelligence humaine, apte au service de l'humanité, dans les champs de l'absolu doit se contenter de recueillir
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en nous et hors de nous, dans ces lois immuables que la science découvre, les rayons que projette partout le foyer inaccessible de la création. Il faut qu'elle se borne à affirmer la raison universelle, en même temps qu'elle affirme son impuissance à la comprendre. Cette raison qui se manifeste dans la loi, c'est aux sanctions de la loi à nous l'imposer. Si l'on prétendait douter théoriquement de la raison universelle, la pratiqne nous en infligerait l'évidence, car la raison universelle violée dans la loi se dénonce elle-même par d'inévitables perturbations. On éprouve alors que la liberté humaine, quand elle méprise la loi qui se propose à son adhésion, est par le fait la servitude radicale, et que l'accomplissement seul de la vérité reconnue peut nous affranchir.
Or cette vérité, qui domine la création, cette loi suprême à laquelle rien n'échappe, est précisément la solidarité et le progrès, ou d'un seul mot le progrès dans la solidarité. L'existence qui s'isole agit contre la logique universelle, contre la suprême raison des choses : elle s'agite quelque temps, et puis elle se corrompt, comme le fruit détaché de l'arbre se dessèche, meurt dans une dissolution complète. C'est la loi de la solidarité, secrète intelligence du monde, qui l'a tuée. L'existence qui ne se développe pas agit à son tour contre la loi du progrès, et le mouvement que la raison universelle imprime incessamment à l'ensemble la ramène en arrière, la réduit, l'amoindrit de plus en plus et la dissipe enfin. C'est la loi du progrès, où habite l'universelle raison des choses, qui l'a dissipée. Qui ne développe son cœur par l'amour, sa conscience par la justice, son esprit par la science, sa volonté par l'action conforme à l'amour, à la justice, à la science, verra son être moral s'atrophier en toutes ses facultés : en agissant contre la loi du dévelop-
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pement, il prouvera, par le fait d'une décroissance toujours plus grande de l'exislence en lui, que cette loi est une vérité contre laquelle nul ne peut prescrire.
Je n'en appellerai pas au spectacle des faunes et des flores éteintes, à la peinture des catastrophes ou des évolutions terrestres pour montrer comment le progrès vit dans la nature en même temps que la solidarité, et conunent rien ne subsiste que par la solidarité et le progrès euxmêmes. La civilisation nous offre un spectacle pareil. Je vois la loi du perfectionnement foulant dans ses pressoirs la vendange humaine. J'entends monter le flux de l'histoire et s'abaisser son reflux au milieu des gémissements ou des cris d'enthousiasme, dans cet océan immense dont chaque vagueest une âme qui palpite dansla douleur ou dans le triomphe. Oui, l'histoire et la nature, qui ne sont point une fête, m'enseignent la même chose, une force qui les unit et qui règne par le progrès et par la solidarité.
L'idéal d'un Dieu tout-puissant, infini dans son amour, dans sa sagesse et dans sa justice, d'un Dieu fait à l'image du souverain désir de l'homme moral, cet idéal ainsi déplacé de la conscience humaine pour être mis à la tête de la création, est-il susceptible de s'ajuster à ces révélations de la nature et de l'histoire? Je dois avouer que j'ai peine à faire coïncider avec la physionomie compliquée des faits dans le monde et dans la civilisation les lignes de cet idéal, qui m'apparaissent seulement comme la prolongation de l'humanité elle-même se mirant dans l'infini de ses plus nobles attributs. Mais si l'idéal du genre humain n'est pas Dieu, Dieu est présent en lui; car cet idéal manifeste par excellence le principe de solidarité et de développement que la nature et l'histoire elles-mêmes nous enseignent. Cet idéal n'est pas Dieu, mais dérivant du principe des choses et de leur rapport nécessaire, il est
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divin et nous le ressentons comme tel. Le principe divin de la solidarité et du progrès s'épanouit dans la conscience de rhomme. Qu'est-ce que Tamour, sinon le lien et le développement des cœurs ? Qu'est-ce que la science, sinon le contact et la force des esprits ? Qu'est-ce que la justice, sinon la solidarité même et le progrès rendus visibles dans notre conscience et dans la société ? Qu'est-ce enfin que cette force même de l'idéal qui nous oblige à reconnaître son empire, qui met l'infini au sein de notre être périssable et, sous les formes passagères du culte, engendre la persistance invincible du sentiment religieux?
Non ! au lieu de s'éteindre, l'idéal ne pourra que grandir et s'épurer dans ses défaillances mêmes. Les besoins populaires le chercheront longtemps encore, toujours peut-être, en des symboles et des personnifications extérieures ; mieux vaut toutefois l'adorer et le ressentir à travers les superstitions que de le bannir de son âme. Si la forme sous laquelle on l'adore n'est pas indifférente, l'essentiel cependant est qu'on l'adore. Le monde religieux n'est pas assez mûr pour se passer de mythologie et pour atteindre directement le divin dans le sanctuaire même de la conscience où il habite. Mais le monde religieux mûrit. Retranchez de l'humanité l'effort vers l'infini, c'est son génie que vous lui ôterez : l'homme va demeurer immobile, sans perspective, rivé au sol, et le regard dans la poussière comme l'animal. Il ne sera plus, en effet, qu'un animal perfectionné, mais non perfectible. 'Ne redoutons rien cependant de la crise religieuse où nous sommes engagés ; l'idéal ne périra pas. Comme un lierre qui reverdit toujours, on le voit s'élever en serpentant à travers les ruines et les désastres de l'histoire. De cette plante sacrée nous ne connaissons que la croissance
et l'épanouissement, mais nous sommes sûrs, et cela suffit, que sa racine est divine et qu'elle plonge dans l'impénétrable foyer de la vie universelle. C'est par là que nous nous rattachons à Téternité, que nous vivons et que nous vivrons en elle. Cultivons-la donc, cette plante qui renferme la parcelle de divinité qui nous fut départie. «Tout ce qui unit est divin, x> a dit un admirable poète. Tout ce qui élève, tout ce qui développe est divin, faut-il ajouter, car tout ce qui développe et élève les hommes tend aussi à les unir, à resserrer entre eux la communauté religieuse, en même temps que leur communauté avec tout ce qui palpite, souffre ou jouit dans la nature. Tout ce qui nous unit et tout ce qui nous élève nous fait éprouver l'insondable présence de Dieu. Jésus, je le répète, a un nom qui ne passera pas, car il s'appelle avant tout la charité. D'autres ont par la science révélé l'Eternel en découvrant à l'esprit les rapports des choses et leur principe d'harmonie. D'autres encore, dans l'art, ont dévoilé l'harmonie à l'imagination avide de ses splendeurs ; Jésus, dans la loi morale, dans l'amour et la justice, a révélé l'harmonie à la conscience de l'homme. Les révélateurs dans l'ordre intellectuel, dans l'ordre esthétique^ dans l'ordre moral, sans qu'ils soient parvenus à atteindre en sa source même la raison universelle des choses, nous l'ont fait comprendre ou éprouver dans ce qui rassemble et édifie les esprits ou les cœurs. Ils ont vaincu, chacun dans sa sphère, le chaos et la dissolution qui menacent incessamment le monde. Ils ont découvert la loi de vie parce que cette loi était en eux plus active et plus puissante que dans le reste des hommes : en nous ouvrant leur âme ou leur intelligence, ils ont à leur insu laissé échapper un rayon de la flamme qui brûle au sein de l'univers. L'idéal a son objet, puisque l'idéal existe. Suivons-le
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donc, il ne peut être un leurre. Mais ne cherchons pas à enfermer le tout dans la partie, le soleil dans le prisme particulier où il se réfléchit; dans le fleuve de l'histoire qui emporte l'humanité , n'essayons pas d'absorber la source inépuisable dont il n'est qu'une dérivation particulière. Au lieu de nous ingénier à pénétrer l'origine du monde, regardons en avant : le monde marche» marchons avec lui ; servons de toutes nos forces et sous tous les aspects l'éternel progrès: c'est le Dieu inconnu, mais inévitable, que nous servirons. Le mystère primitif et le mystère final se dérobent à nos poursuites ; qu'importe ! nous savons ce que nous sommes, puisque nous savons ce que nous devons faire. Le devoir est l'unique solution de toutes les antinomies et de toutes les contradictions apparentes ou réelles; il est 1 unique refuge contre un doute incurable, la seule affirmation qui demeure et qu'on ne peut abandonner qu'avec l'humanité. Autour de ce- roc, tout est mouvant. Nous pouvons y affermir nos pieds indécis. Quand tout croulerait, la conscience resterait debout avec sa liberté. Et c'est là que j'aime à me rencontrer avec M. Bunsen, dans lequel il est impossible de méconnaître, je le répète, un très-noble et très-éminent esprit, un illustre et infatigable champion de la liberté morale, qui n'est pas sans la liberté religieuse.
NICOLAS LENAU*
Nicolas-François-Niembsch Strehlenau (2) est né en Hongrie, à Csatad, près de Temeswar, le 13 août 1802. Son père, après un rapide service dans la cavalerie autrichienne, avait obtenu une place dans les finances royales. Sa mère, Thérèse Maigraber, appartenait à une famille bourgeoise fort considérée dans le pays, et possédant aux environs d*Ofen, où elle résidait, d'importantes propriétés en vignobles. Les parents de Lenau se marièrent trèsjeunes et par inclination. Le bonheur cependant ne s'installa pas à leur foyer. L'ancien officier de cavalerie n'offrait pas, à ce qu'il paraît, le modèle des vertus conjugales, a Du milieu de la vie moitié oisive des garnisons, nous dit Anastasius Griin, François de Niembsch avait apporté
(1) Nous avons emprunté les faits biographiques de notre travail k la remarquable introduction placée en tête des œuvres complètes de Lenau, par son émule et Aon ami Anastasius Grûn, comte d*Auersperg.
(2) Le poète ne conserva de sou nom de famille que les deux dernières syllabes, et il n*est connu du public qu*av6c cette abréviation.
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le penchant qui lui était naturel vers l'existence indépendante du soldat; délivré des rigoureuses chaînes delà discipline, il ne lui convint pas de comprendre et d'accepter les chaînes moins apparentes, mais doublement saintes, d'une discipline volontaire des âmes, qui seule conserve pure et non affaiblie la flamme de l'union matrimoniale. » La mère de Lenau souffrit beaucoup, on l'imagine, de cette frivolité volage; d'autant plus quelle souffrit en silence, toujours attachée à celui qui empoisonnait ses jours. Faut-il penser, avec le biographe , « que le poète avait reçu déjà dans le sein maternel la première empreinte de cette profonde mélancolie dont il porta le sceau marqué durant toute sa vie sur son noble front? »
On se plaît à fouiller l'enfance des hommes que le talent et le sort ont fait sortir de la foule. Curiosité naturelle, qui sait toujours se satisfaire en donnant un sens rétrospectif à des actes ou à des incidents que Ton ne relèverait pas s'ils se rattachaient à une existence méprisée par la renommée. Dirons-nous de notre héros qu'il se prit d'un goût très-vif pour le violon, délaissé bientôt pour la guitare, dont l'enfant tirait, à la grande admiration de l'assemblée de famille, les plus touchantes mélodies? Si le jeune ménestrel aimait déjà la musique en poète, il se plaisait également à vaguer seul dans la campagne, où il poursuivait avec une incomparable ardeur les nids d'oiseaux. Un jour aussi son cœur devait être dévasté, et la naïve couvée des premières croyances devait fuir éperdue, sans asile et sans retour, devant l'implacable curiosité de l'homme. Si nous en croyons un parent de Lenau, il était dans son jeune âge extraordinairement pieux, et récitait avec ardeur sa prière soir etmatin. Un de ses plus grands bonheurs était de lire la messe, grimpé sur un siège qu'il plaçait devant l'autel, et assisté, dans ce si-
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mulacre des choses saintes, par sa sœur Thérèse, son aînée d'un an et demi. Parvenu à l'âge viril, Niembsch parlait encore avec ravissement de la félicité ([m avait inondé son âme lorsque la première fois il sortit du confessionnal « pur comme un ange. » N'est-ce pas chez l'enfance que la maturité devrait aller à confesse? Mais il en est souvent ainsi : que de fois le miroir d'une âme d'enfant a servi de confesseur involontaire et muet à celui dont la pensée, formée par l'àgç et l'expérience, s'est flétrie au contact de la vanité, de l'envie et de la haine? Dans les enfants, ce que nous aimons tant, c'est ce que nous n'avons plus : la confiance et l'abandon, le jeu d'un être qui s'ignore et n'a pas encore appris à se mépriser. Le sentiment religieux subsista toujours profondément dans l'âme de Lenau, ses plus importantes productions en témoignent ; mais cette aspiration vers l'infini, si essentielle à sa nature, devint son plus grand tourment, car il chercha en vain à la concilier avec le monde, avec la société, avec la nature et avec lui-même, sur ce champ de la conscience moderne où deux mondes opposés luttent pour la suprématie. Cette tension continue et cette lutte, en l'absence de toute énergie pratique capable de l'en distraire au moins par intervalles, a été certainement la fatalité dominante dans une destinée si tristement achevée.
Le père de Lenau était mort, laissant trois jeunes enfants à sa veuve. Niembsch grandissait sous les effluves caressantes delà tendresse maternelle. En de pareilles circonstances, la sensibilité et l'imagination, qui sont le côté féminin de la nature humaine, — et combien le poète est près de la femme ! — devaient se développer avec excès
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aux dépens de la volonté ; tout tendait à favoriser exclusivement, dans une nature trop disposée déjà à ne s'épanouir qu'aux doux rayons du sourire maternel, la contemplation rêveuse, et à augmenter, jusqu'aux limites où elle devient maladive, l'exquise sensibilité qui fait le privilège en même temps que la torture des âmes poétiques. La discipline et l'influence viriles ont manqué à cette enfance; ce fut un premier malheur, que l'avenir ne sut pas réparer. Remariée à un médecin, Thérèse Maigraber s'était rendue à Tokay avec son nouvel époux. Niembsch, qui passa dans ces belles contrées sa quinzième et sa seizième année, parla toujours de ce temps comme du plus heureux de sa vie. L'adolescence se levait en lui avec son ravissant cortège de pressentiments confus; elle commençait à découvrir aux yeux intérieurs les perspectives infinies que l'imagination peint alors de ses matinales couleurs, qu'elle revêt de ses songes, et qui ressemblent au lointain vaporeux des montagnes doré par l'aurore : les sommets attirent avec un charme irrésistible et doux; de près» apparaissent les pentes glissantes, les sentiers escarpés, et les fatigues, et les précipices, et les périls de tout genre qui s'offrent au voyageur déçu. Mais combien le rêve fut suave, et comme plus tard l'écho des espoirs trompés résonne encore sous les voix discordantes, pareil au murmure argentin de la source s'échappant à travers la mousse et les rochers. Ces impressions du réveil, Lenau a dû les connaître à un degré peu ordinaire. On les sent vibrer sous les vers qui évoquent le souvenir des lieux où s'écoula sa jeunesse :
Dans le pays des Madgyars, Où du Bodr%^ les ondes pures Se marient avec un joyeux tumulte
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Aux eaux vertes et claires
De la Tissa,
Où sur des coteaux, s'épanouissant au soleil,
Rit la vigne du Tokay.
Mais le temps vint bien vite où la nonchalance rêveuse, si attrayante au milieu des beaux paysages de la Hongrie, devait faire place aux études méthodiques. C'est à travers le prisme épais de Tintelligence humaine que Lenau allait chercher maintenant à recueillir quelques bribes affaiblies et disséminées de cette même nature à laquelle s'était fiancée naguère sans peine, dans un baiser, Tardente fantaisie de son cœur. La réflexion et la logique, s'interposant entre le monde et lui, allaient armer le poëte contre luimême. En vain désormais il cherchera jusqu'à la fin une réconciliation durable entre son sentiment et sa raison. Pour réaliser cet accord, il eût fallu une âme plus forte que la sienne et plus capable de s'imposer à elle-même, en présence des derniers problèmes, Tinévitable limite du renoncement. Cette hygiène morale que Gœthe pratiqua avec un si rare discernement, et dont l'artiste surtout ne saurait se passer, Lenau en comprit peut-être l'importance, mais rénergie lui fit défaut pour l'appliquer. Ses études universitaires offrent un miroir anticipé de toute son existence. L'irrésolution s'y réfléchit déjà à un degré inquiétant. Après avoir soutenu de brillants examens au gymnase d'Ujhely, le jeune homme se rendit à Vienne, dansTautomne de 1819, pour se consacrer aux études philosophiques. Cet études achevées, deux ans plus tard, il se voua à l'étude de la jurisprudence, selon le vœu de ses grands parents, qui l'avaient pris sous leur patronage spécial, et qui désiraient le voir entrer au service de l'Etat. Mais, dès 1822, le futur poëte se rendait, suivi de
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sa mère, à Técole agricole fondée par Tarchiduc Charles sur ses domaines de Hongrie, à Oltenbourg.
C*esl vers cette époque que remontent ses premiers essais poétiques. L'agronomie, pas plus que la philosophie et la jurisprudence, ne sut le fixer. Le démon du changement, qui plus tard devait le porter d'une résidence à l'autre, — héritage paternel selon M. Griin, — ne laissait point de repos à cet esprit, qui demeura nomade à travers les domaines de la science et des lettres. De retour à Vienne vers la fin de 1823, toujours accompagné de sa mère, il reprit la jurisprudence; puis, à l'issue de ses examens, il passa brusquement à la médecine et suivit les cours durant quatre années consécutives, mais sans beaucoup de zèle, à l'école supérieure de Vienne. Lenau devait rester étudiant toute sa vie. Choisir une carrière et s'éta- •blir dans une profession n'était point son fait. Il eût fallu qu'une nécessité du dehors, un frein des circonstances l'y contraignit, et les circontnnces ne furent jamais assez pressantes pour lui rien imposer. Une position de fortune médiocre devait suffire à celui qui, par la modestie de ses goûts, se dérobait plus ou moins, de ce côté, aux prises de la destinée. Pour une pareille nature, l'indépendance matérielle ne fut-elle pas un mal?
On aurait tort cependant de juger avec trop de sévérité la marche irrégulière des études suivies par le poète, bien qu'elle serve déjà à le caractériser dans son humeur fondamentale, et j'applaudis à cette remarque de M. Grûn, si pleine d'une judicieuse aménité :
« Dans cette mutation si fréquente des études, dit-il, l'ardent désir d'explorer le plus grand nombre possible des domaines de la science eut une part louable et guère moindre que l'irrésolution hésitante qui était propre à Lenau dans les questions pratiques de la vie. >»
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Cependant, au milieu de ces changements, les facultés poétiques de Lenau grandissaient; au dedans croissait la fleur délicate qui exhalait déjà les subtils parfums d'une âme trop éprise des tristesses de l'idéal. A rencontre de tant de poètes qui s*en vont prostituant leurs œuvres à toutes les oreilles, Lenau était peu communicatif ; il goûtait en secret les prémices de sa muse, et même ses plus intimes amis avaient de la peine à obtenir de lui qu'il livrât à l'impression quelques-unes de ses oeuvres. Les Rêves de jeunesse, — Aurore^ — Croire, savoir, agir, — appartiennent à cette période, durant laquelle l'influence de Klopstock et de Holti n'avait pas permis encore à l'individualité de se dégager entièrement des chaînes de l'imitation. Mais déjà, sous la couleur d'emprunt, on reconnaît la teinte générale un peu assombrie qui a permis de comparer le sentiment poétique de Lenau à ces globes noircis qui se voient dans certains jardins, et où le ciel, les eaux, les arbres et la campagne se reflètent avec vérité, mais dans la nuance que leur impose le miroir.
Ce qui manque, en effet, aux inspirations de Lenau, c'est le soleiL
Lenau s'était lié, à Vienne, avec un groupe de jeunes gens, au milieu duquel on distinguait le comte d'Auersperg (A. Griin), J.-G. Seidl, Draxler-Manfred, et bon nombre de nobles esprits, amoureux de belles-lettres et de philosophie. On venait de tous côtés, de l'extrémité des immenses faubourgs de Vienne, se rassembler au café d'Argent, situé vers le centre de la ville. On causait, on dissertait, on fumait; Lenau, n'en déplaise à ses charmantes lectrices, aimait et cultivait la pipe en Allemand. De plus, il pratiquait le billard et s'était même acquis en ce genre une réputation de fin joueur, habile et élégant. Ces réunions rappellent un peu celles dont parle Gœthe dans ses Mé-
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moires, à propos de sa première déception d*amour, subie dans un âge où il touchait à peine à Tadolescence. Lenau était déjà dans Tâge des passions véhémentes, lorsqu'il s'éprit d'une jeune fille pauvre, mais fort jolie. Ce lien fut brusquement rompu par une trahison de celle dont la veille encore il recevait les serments. Plus d'un poëme a jailli encore de cette blessure après de longues années : Le Bonheur mort, — Chagrin, — le Brouillard , — r Arbre du souvenir, — Fils d'été, — Au nuage, — Désir d'oubli; bien des fragments épars qui, sur leurs titres seuls, témoignent dans les œuvres de Lenau de la persistance de ce douloureux souvenir et de la tristesse native de son être.
Un second coup frappa Lenau à cette époque, et, tout près de la blessure faite par l'infidèle, en ouvrit une autre très-différente, mais non moins profonde. La mère du poète mourut entre ses bras, au mois d'octobre 1828. Il l'avait soignée avec une tendresse pleine d'appréhensions; il ne la conserva pas assez pour qu'elle vît sur son front briller les premiers rayons de la renommée, si doux à la vanité des mères. L Armoire ouverte, -^ F Adieu et le Béce dans le poëme de Faust, émanent des sentiments qui, dans le cœur filial, ont porté le deuil de tous ces trésors de dévouement qu'aucune affection ne devait plus rendre sur terre à celui qui les avait perdus.
Au moment de soutenir la suprême épreuve qui devait couronner ses études en médecine, Niembsch tomba malade à la suite d'un trop grand effort de travail. C'était en 1830. « Il étudiait, dit son beau-frère Schurz, au point que le cerveau lui fumait. » Un voyage dans les montagnes du Tyrol le rétablit. Dans la même année, Niembsch avait perdu sa grand'mère, âgée de quatre-vingt-six ans, et s'était trouvé à la tète d'une petite fortune qui, pour
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un temps, devait lui assurer Tindépendance. Il était donc libre de ses mouvements. Lenau connaissait le Tyrol par des excursions antérieures, et c'est avec un bonheur indicible qu'il revit les hautes régions. Montagnard résolu et dispos, ce fut une fête pour lui de gravir les sommets où se perdent les traces de l'homme. « Avant-hier, écrivait-il de Gmunden à son beau-frère, le 3 juillet 1831, j'ai fait l'ascension du Trauenstein. A six heures du matin, je me mis en route, et passai environ cinq quarts d'heure sur l'eau depuis Gmunden jusqu'à la montée de Lanau. Mes compagnons étaient Hansgirgel et sa soeur Nani ; lui, rude chasseur de chamois ; elle, une jolie fille aux yeux bleus. Déjà, au pied de la montagne, j'ai été saisiil'une sorte d'ivresse joyeuse ; je pris les devants et grimpai le sentier avec tant de hâte que le chasseur me dit, une fois arrivé en haut : a Voilà qui est bien ! A la bonne heure ! Et puisque vous avez si bien marché jusqu'ici, vous grimperez comme un chien au haut du Trauenstein. » — Et la chose se fit à merveille ; en trois heures, nous escaladions la cime. Quelle vue ! d'immenses précipices dans le voisinage, une chaîne gigantesque de montagnes dans le lointain, et des plaines sans fin ! Ce fut une des plus belles journées de ma vie; à chaque pas croissait ma joie avec mon ardeur. J'étais pris d'enthousiasme... Tout en haut, je me plaçai à l'extrême bord d'un précipice perpendiculaire ; Nani poussait des cris, mais mon chasseur était dans l'allégresse : « Voilà du courage ! disait-il, aucun des messieurs de la ville ne s'est encore mis là ! » — Le brave homme voulait me persuader de rester à Gmunden quelque temps, ajoutant qu'il m'emmènerait avec lui à la
chasse aux chamois Quelle volupté de regarder sans
sourciller dans les épouvantements d'un gouffre insondable, de voir la mort s'élever et étendre la main jusqu'à
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VOS pieds, de rester debout et de contempler face à face cette nature horriblement sublime, jusqu'à ce que son visage s'éclaircisse enfin, se réjouisse en quelque sorte de rinvincibilité de l'esprit humain, jusqu'à ce que l'horrible devienne beau I » Lenau n'a pas cessé d'être fasciné par un autre abîme, dans lequel il a fini par s'engloutir.
Entièrement rétabli, Lenau se rendit à Stuttgard, qui devint pour lui une seconde patrie. 11 était bien chez lui, en effet, au milieu de cette phalange des poètes souabes, où il rencontrait des amis tels que Shwab, Uhland, Justinus Kerner, et ce Karl Meyer auquel il disait plus tard : c II y a des oiseaux qui sont verts comme le feuillage des arbres, de sorte qu'ils ressemblent à une feuille mélodieuse. Ainsi se présente à moi ton aimable muse. Tu ne devrais pas mourir. » Bien d'autres amitiés se pressèrent autour de Lenau, celle surtout du chevaleresque et ardent comte Alexandre de Wurtemberg, dont la mort prématurée devait épaissir encore le voile des tristesses jeté dès le berceau sur cette inquiète et dévorante pensée.
« L'individualité de Lenau, dit M. Griin, dans laquelle le voyant enthousiaste se mariait à l'àme souffrante et essentiellement méditative, attirait encore plus que les œuvres de son génie par le charme d'une amabilité irrésistible dont tout ceux qui approchèrent de lui ont éprouvé la puissance, et qui amena insensiblement ce culte pour sa personne, dont les adhérents toujours plus nombreux se recrutèrent surtout parmi les femmes, comme si elles eussent voulu continuer, moitié à leur insu, mais avec un égal amour, l'œuvre interrompue de la mère dont elles semblaient avoir hérité la mission. Quelque noble qu'ait été le principe, et quelque beau le sens de ce culte, nous hésitons cependant à le regarder comme bienfaisant, car nous voyons à la fin le poëte devenir doublement sensible
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à râpre contact du monde extérieur par l'effet de ces gâteries, et tomber enfin brusquement des mains de la tendresse féminine dans les abîmes de la plus affreuse infortune. » Ces paroles et leur sévère vérité, à combien de poètes grands et petits ne doivent-elles pas s'appliquer î C'est un privilège pour le poète d'être né si près de la femme, mais c'est aussi un malheur : car la susceptibilité de sa nature nerveuse, loin d'y trouver la discipline et l'énergie dont il a besoin comme homme, ne peut que s'accroître sous des influences trop douces pour ne pas devenir aisément prépondérantes.
Durant ses premiers séjours à Stuttgard, la passion commune de la musique, et surtout de Beethoven, rapprocha Lenau d'une jeune personne fort accomplie, et que ses amis eussent désiré vivement lui voir épouser. « Si jamais créature féminine fut faite pour rendre heureuse une existence terrestre, c'était cette délicieuse fille, qui à un extérieur plein d'éclat et de fraîcheur, gracieux au plus haut degré, joignait en elle les plus nobles prérogatives de l'esprit et du sentiment, une culture variée et profonde, avec toute la spontanéité de la jeunesse. L'inclination, bien qu'aucun aveu formel n'intervînt, était réciproque. Quoiqu'il soit désormais superflu, on ne peut néanmoins étouffer en soi le désir qu'il eût été donné au poète, au moins cette fois, quand le bonheur de la vie se personnifiait si visiblement près de lui, de déterminer le cours de sa propre existence, et en envisageant clairement l'avenir, de prendre une résolution capable d'effacer le souvenir d'un passé nébuleux et de chasser pour toujours les démons de l'infortune ! Mais soit qu'il n'ait plus reconnu en lui-même la capacité d'un pareil bonheur, ou bien qu'il ait nourri des scrupules en songeant qu'il enchaînerait à des destins regardés par lui comme voués au mal-
ase KICOLAS LBKAU
heur une créature qui lui était si chère, il s'arrêta à une résolution plus appropriée à sa nature et à Ténergie passive de la résignation (1). »
Lenau lui-même écrivait à ce sujet à C. Mayer, le !«' décembre 1831 :
« Il est encore tombé un rayon du soleil de l'amour dans mon cœur malade, dans mon cœur sans guérison ; mais
Ce qui t'a blessé profondément et véritablement,
Cela demeure pour toujours inscrit dans la moelle de les os.
Lenau ne fait-il pas allusion ici à la déception que lui valut son premier amour ? et n'est-ce pas ce souvenir, cette ombre d'un cœur trahi, qui s'est placé entre lui et la paisible félicité qui semblait le convier à lui tendre la main?
Le 12 janvier 1832, Lenau écrivait encore :
« J'aime intimement cette jeune fille. Mais ce qu'il y a de plus intime dans mon être est tristesse, et mon amour est un douloureux renoncement. »
C. Mayer, qui connaissait bien cette organisation portée à tout assombrir, disait à ce propos : c: Je fus pris alors d'une immense pitié pour cette âme si pleine d'hésitation. Je ne pouvais comprendre quel flot la battait en cet instant et l'empêchait de se tourner vers un but où elle entrevoyait sa félicité ; je devinai cependant que ses indécisions intérieures ne pouvaient triompher de l'obstacle ; la lacune entre son cœur et le bonheur se présenta à moi, sans que j'en eusse cherché le pourquoi, avec une clarté saisissante. » — C'est à cette nouvelle crise de son âme que nous devons les poésies : Mon étoile^ — T/m-
(i) A. Grûn.
NICOLAS LENATT £83
possible, — Visite au bois. — Dans les Chants des roseaux^ on entend ces réminiscences murmurer leur plainte :
A travers le plus profond de mon âme Passe un doux souvenir de toi, Comme une tranquille prière du soir.
Lenau avait toujours nourri le projet d'un voyage en Amérique ; il espérait beaucoup des inspirations que devaient lui communiquer les grandes scènes de la nature au delà de TOcéan, et davantage encore du spectacle d'un peuple fier et libre, envahissant dans son infatigable activité les immenses régions ouvertes à ses destinées prophétiques. C'est à l'université de Heideiberg, où le poète s'était rendu depuis Stuttgard dans l'intention d'y achever enfin son instruction médicale, mais où les veillées se prolongèrent le plus souvent en compagnie de Spinoza, que ce projet d'une excursion lointaine mûrit définitivement et s'arrêta dans son esprit.
« Niembsch est tout à fait possédé de l'Amérique, écrit à Mayer Justinus Kerner. Il est redevenu plus sauvage que jamais. La dernière fois qu'il vint me voir, je parvins à conjurer son démon. Je l'avais amené jusqu'à lui faire prendre la résolution d'aller à Munich et de s'adjoindre à Schubert (1). Là il aurait trouvé la paix intérieure et la foi qui lui manquent à un si haut degré ; mais laissé de nouveau à lui-même à Heideiberg durant quinze jours, on a vu rentrer en lui cet ancien démon qui veut aller tuer
(1) Le professeur Schubert, physiologiste et chrétien, philosophe un peu mystique, auteur de Y Histoire de Vûme, •— des Maladies de Vame, etc. C'est à lui qu'est adressée la correspondance de madame la duchesse d'Orléans, traduite récemment dans notre langue.
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des bêtes sauvages et défricher des forêts vierges. Rien n'est plus vrai; il y a en Niembsch un démon qui le tourmente atrocement et qui en un quart d'heure change vingt fois son visage. » — « L'Amérique est peut-être le pays de répreuve pour lui, et Dieu, sans de sages desseins, ne permettra pas qu'il parte. »
Lenau appréciait un peu différemment le voyagé qu'il allait entreprendre, dans une lettre du 13 mars 1832 :
« J'ai besoin de l'Amérique pour mon développement. Je veux envoyer mon imagination à l'école là-bas — dans les forêts vierges — macérer, en revanche, mon cœur d'outre en outre sous la pression de la douleur que fera naître le désir du retour auprès des êtres chéris. Le plus haut but de ma vie est le développement de l'artiste en moi ; toutes les forces de mon esprit, le bonheur de mon cœur, je les regarde comme des moyens pour atteindre ce but. Te rappelles-tu le poëme de Chamisso, où le peintre cloue un jeune homme à la croix, afin de se procurer une image des souffrances de la mort ? Je veux me crucifier moi-même, pourvu seulement qu'il en résulte un bon poëme. Celui qui n'écarte pas volontiers tout le reste pour l'amour de l'art, celui-là n'aime pas l'art sincèrement. »
Mayer insistait toujours, cherchait à l'apaiser, à le retenir dans le cercle de ses amis :
« J'ai appris ta plainte, lui répond Lenau, la plainte de ton cher et affectueux cœur au sujet de mon voyage à l'étranger, par delà les mers. Si j'avais une foi aussi solide que la tienne dans la permanence de notre personnalité, vois, je te dirais : « Frère ! nous nous reverrons, sûrement nous nous reverrons ! » Mais je n'ai pas comme toi cette heureuse croyance, et c'est précisément à cette heure que je ressens avec lé plus d'amertume les tristes conséquences de ma philosophie, car je suis contraint de
NICOLAS JLENAU 285
me dire : « Tu vas en mer, tu te confies à la perfidie des flots, tu abandonnes ton cœur, avec tout l'amour qui s'y trouve pour tes amis, aux vents inconstants! Jusqu'au souvenir de tes amis, un coup de vent peut l'effacer en toi pour l'éternité ! » Je me dis tout cela, et pourtant je vais partir ! Quand même je saurais avec certitude que j'y périrai, je crois que je partirais. /e suis gouverné par une sorte de gravitation vers le malheur, Schwab a parlé un jour avec beaucoup d'esprit d'un fou qu'il a connu. Il di- . sait qu'il avait voulu guérir cet insensé, et qu'il s'était, dans ce but, rapproché doucement et avec précaution de l'idée fixe qui le dominait. La raison du malheureux le suivit pas à pas à travers toutes les prémisses; mais lorsque enfin il l'eut amené en présence de la conclusion et qu'il allait lui faire reconnaître toute l'absurdité de sa conception, voilà que le démon de l'insensé s'arrêta opiniâtrement, « remarquant tout à coup qu'on en voulait à sa vie, il fit un terrible écart; dès cet instant, adieu tous les efforts pour convertir le malheureux. » Telles furent les remarquables paroles de notre ami. Je crois loger le pareil de ce démon. Sitôt que le gaillard s'aperçoit qu'une bonne étoile va se lever devant moi, il me jette soudain et m'enfonce sur les yeux son rude bonnet d'insensé. Tu me comprendras. »
Lenau. partit. Après une traversée assez longue et assez orageuse, il arriva dans le nouveau monde et toucha à Baltimore vers le 16 octobre de l'année 1832. L'Amérique ménageait à cette nature si délicate une immense déception. 11 lui sembla profondément significatif dès l'abord que les Américains n'eussent point de rossignols. C'était à ses yeux comme un anathème dont la poésie avait frappé ce peuple haletant à la poursuite de l'or. « Il faut une voix comme celle du Niagara, » disait-il, « pour leur prêcher
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qu'il y a encore des dieux supérieurs à ceux qui se frappent à rhôtel des monnaies. » Le côté matériel et matérialiste de cette civilisation le saisit fortement et ne le domina pas. On lui opposait Tâpre énergie et l'amour de l'indépendance qui anime le Yankee : « Qu'importe que la fange soit pétrie dans un moule rond ou carré ! i répondait-il avec un mouvement de brutal dédain. Dans ces mondes au creuset, il ne voulut pas voir les principes d'une civilisation nouvelle, s'élaborant malgré le virus matérialiste importé de la vieille Europe ; il y reconnaissait, lui, non un berceau, mais la tombe colossale où allait s'engloutir tout ce qu'il y a de noble dans le genre humain. C'est vers l'Europe qu'il tournait ses regards maintenant et qu'il cherchait, par une humeur de contradiction où il se vengeait de ses propres illusions, les motifs d'espérer encore quelque peu en l'avenir. Prenant l'exact contrepied de l'opinion qui fait de l'Amérique la terre promise des générations futures, il formulait nettement sa conviction : « L'Amérique, disait-il, est le vrai pays du déclin, le couchant de l'humanité. La mer Atlantique est la ceinture isolante pour l'esprit et pour toute vie supérieure. » — <K Le plus mauvais fruit des mauvaises circonstances où se trouve l'Allemagne, c'est, dans ma conviction, l'émigration en Amérique. Voilà que viennent de là-bas de pauvres gens entassés, et le dernier denier céleste que Dieu leur mit au cœur, ils le jettent en échange d'un morceau de pain. Au commencement, le pays étranger leur semble insupportable, et ils se sentent saisis d'une puissante nostalgie. Mais combien cette nostalgie est vite dissipée ! Il faut que je me hâte, que je m'empresse de revenir pour ne pas perdre la mienne également. Il y a ici des miasmes délétères, une mort rampante. Dans ce grand bain brumeux de TAmérique, les veines de l'amour s'ouvrent doucement, et l'on
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perd son sang à son insu. J'ignore pourquoi j'ai toujours eu un tel désir de voir rAmérique. Mais oui, je le sais. Jean a baptisé dans le désert. Quelque chose aussi m'attirait au désert, et quelque 'chose comme un baptême est également tombé ici dans mon cœur; peut-être cela m'at-il guéri, ma vie future me le dira. »
Hélas ! non, pauvre cœur troublé, jeté comme le liège dans le pli de la vague houleuse, pour trouver le repos il t'eût fallu guérir de la poésie, guérir de la rêverie et du doute ; il eût fallu que ton organisation cessât de t'appartenir, ou bien que le ciel antique de la Grèce resplendit tout à coup sur ta tête et sur cette époque en travail où le sort t'a jeté, avec tant d'autres qui souffrent des mêmes atteintes ! Que pouvait faire ton âme sensitive dans cette cohue remuante, dans cette solitude enfiévrée des volontés de fer vouées à l'ardeur des richesses, au milieu de ces regards avidement cloués au sol, et qui trouvent à peine, depuis les vagissements du berceau jusqu'au silence des tombes, un seul instant pour chercher aux cieux l'éternel idéal?
Les grands aspects de la nature américaine refusèrent même leurs dédommagements au poëte, dont les yeux ne voyaient plus qu'à travers le prisme d'un premier désenchantement. Il trouva la nature « affreusement morne, » les formes du paysage t monotones et sans fantaisie. » — « Aucun véritable oiseau chanteur dans les bois! La nature n'a pas là assez de joie au cœur, ni assez de souffrance pour qu'elle soit (Contrainte de chanter! » Trois choses seulement l'impressionnèrent vivement, selon M. Grùn : dans le Sud, une forêt vierge presque morte, puis la vallée de Hudson, à partir de New-York, et la chute du Niagara. 11 en vint même à accuser le pays de - tarir chez ses habitants les sources de la poésie : < Quand
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la nature elle-même, » disait-il, « n'a pas de sentiment, point de fantaisie, elle ne peut non plus donner rien de semblable à ses créatures. Ici vit une espèce dénuée de poésie, avide de gain, « des hommes calcinés dans des forêts calcinées, i> des hommes dont la grossièreté est une grossièreté domestique, et pour ce motif doublement répugnante, gens d'une « gaieté étrangement froide, » qui va jusqu'à vous inspirer un malaise mêlé d'effroi. « L'homme n'est ici ni plus noble, ni plus cultivé, ni plus moral, ni plus heureux que partout ailleurs. »
Il prédisait à l'Union, au sujet de la question des esclaves, alors très-chaudement débattue, une dissolution prochaine.
Ce que l'Amérique renferme avec excès, c'est précisément ce qui a trop manqué à Lenau; je veux dire cette énergie virile, et même ce matérialisme dont l'alliage est indispensable aux âmes supérieures, pour leur aider à être d'un monde où la matière, et même la fange, se mêle partout à l'esprit. En revanche, ce qui manque aux sociétés naissantes de l'Amérique, et ce qui devait naturellement frapper Lenau, c'est en effet l'aspiration vers un idéal supérieur, c'est le véritable sentiment du divin répandu dans le cœur des poètes. Sous ce rapport, l'indigence presque complète de l'Union américaine est notoire. Puissent ces contrées s'enrichir quelque jour de l'étincelle sacrée , et voir la civilisation s'élever au milieu d'elles jusqu'au culte des intérêts que le genre humain, s'il ne veut croupir dans les régions inférieures de son existence, ne délaissera jamais longtemps sans perdre tout ce qui peut justifier l'estime dont il s'honore lui-même.
A son départ pour l'Europe, Lenau afferma à un charpentier du Wurtemberg, débarqué avec lui, et dans le travail et l'honnêteté duquel il plaçait une confiance ab-
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solue, un terrain de quatre cents arpents de forêts vierges, achetés avec Tespoir d'y trouver dans Tavenir un revenu assuré. Le vaillant et loyal compatriote auquel il avait confié son acquisition le trompa indignement. C'est ainsi que jusqu'au bout le nouveau monde ne lui offrit que désenchantements. Le retour en Allemagne lui ménageait une ample compensation. En son absence, son nom s'était répandu; il le retrouva dans toutes les bouches, ses œuvres dans toutes les mains. « Bien que cette nouvelle poésie de la douleur et de la résignation, » dit M. Griin, « ne fût pas faite pour devenir promptement populaire en Autriche (1), l'intelligence nécessaire pour la comprendre faisant essentiellement défaut au caractère de ce peuple qui aime à jouir de la vie et à se livrer au plaisir, et cette intelligence ne pouvant lui venir que du dehors, il se trouva néanmoins bientôt parmi les écrivains et les hommes cultivés de la nation des admirateurs intelligents et des adorateurs enthousiastes, auxquels se joignirent, sans y comprendre grand'chose d'ailleurs, bon nombre de gens pour lesquels, attendu leurs prétentions à la culture de l'esprit, c'était affaire d'honneur de ne pas refuser non plus les témoignages de leur approbation et leurs hommages au « poète national » que « l'étranger » avait reconnu et couronné ». — poètes! à quel prix est votre renommée!
Lenau, enfant de la Hongrie, ne taxait pas trop haut non plus la portée de l'esprit viennois en matière d'art et de httérature, et il écrivait plaisamment à son ami Mayer, le 18 octobre 1833 : « Je ne puis m'empêcher de rire en songeant qu'il m'a fallu un voyage à l'étranger pour ac-
(1) Ceux qui ont visité TAulriche savent qu'on y excelle dans l'art culinaire plus que dans l'art poétique.
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quérir chez moi une valeur et une signification. 11 en est des poètes en Autriche comme des cigares à Brème. Les cigares faits à Brème sont envoyés en Amérique ; là ils reçoivent le cachet étranger et reprennent ensuite le chemin de la patrie, et tous de s'extasier sur le délicieux parfum dont ils jouissent maintenant, alors qu'auparavant le diable n'aurait pas voulu y toucher. »
Tout en raillant doucement cette fortune imprévue de son nom, Lenau en savourait les délices; il sentait les joies intimes de la célébrité naissante réagir favorablement jusque sur les dispositions de sa nature physique. Harmonie passagère, que la discordance fondamentale de son être devait bientôt détruire de nouveau. L'ombre intérieure allait devenir plus épaisse après ce jet de lumière. € Je suis en parfaite santé, » disait-il peu de temps après son retour, t Les gens sont surpris de ma bonne mine. Quelques-uns m'ont affirmé que j'avais grandi! Ma sœur elle-même a été assez folle pour le croire. Possible que je me tienne plus droit, quant au moral du moins il se pourrait que cela fût vrai. J'ai beaucoup plus d'égalité d'humeur et de sérénité que précédemment; il semble qu'il s'opère aussi une réaction salutaire dans mon état corporel. »
C'était peut-être le moment, sinon d'échapper tout à fait au démon, au moins d'imposer un frein à des écarts trop grands et trop multipliés. Les dispositions étaient bonnes ; le voyage et surtout la renommée trouvée au retour avaient opéré, comme il le disait, une heureuse transformation. Il est permis de croire qu'à ce moment le choix d'une carrière déterminée, en dehors ou à côté des travaux purement littéraires, peut-être aussi des liens et des devoirs de famille nettement définis, eussent contribué à modérer, en les lestant d'une préoccupation posi-
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tive et d'une obligation périodique, les mouvements trop irréguliers d'un ardent esprit, livré sans contre-poids à son propre jeu. Lenau avait alors trente et un ans. « Des hommes du même âge, » dit fort bien M. Griin, « signalent d'ordinaire cette période de leur vie par Tune de leurs plus importantes actions, parle choix décisif d'une profession arrêtée. » Et il ajoute, lui, un vraipoëte aussi : « Précisément le véritable poète, si sa poésie doit rester une poésie saine, et s'il ne veut pas échouer dans l'infini vertigineux où s'élance son imagination, qui est l'élément le plus individuel de sa nature, a besoin d'un contre-poids modérateur et de l'intervention dans sa vie d'une réalité raisonnable et sobre. Pour pouvoir sans péril balancer sa tête rêveuse dans l'éther, il faut que la poésie soit fortement enracinée dans le sol. »
Le professorat ne pouvait-il pas cadrer avec la poésie? On conseillait à Lenau de se présenter à la chaire d'esthétique, au Theresianum impérial, ce qui paraissait lui sourire. Le projet cependant ne se réalisa point; Niembsch voulait être appelé à cette fonction sans avoir à la solliciter. Or, à cette époque, le système introduit plus tard d'appeler les professeurs aux chaires disponibles n'était pas encore en usage dans l'empire d'Autriche. « Indépendant de toute obligation professionnelle (1) ou de ce que Ton est convenu d'appeler ainsi, car Lenau considérait la poésie comme la profession de sa vie ; maître absolu de sa volonté et de son temps, notre poète vécut à travers la série des années suivantes dans une sorte de stabilité instable, alternant entre des cercles dont il faisait choix lui-même, puis retiré de nouveau dans la solitude, et vivant pour ses études, d'une nature plus spécialement litté-
(1) A. GrûD, Introduction biographique*
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raire et philosophique, pour ses travaux de poëte et dans la fréquentation de ses amis. » — « Son existence se mouvait en réalité entre Vienne, qui lui resta toujours indispensable comme représentant la patrie, et Stuttgard, où son esprit cherchait une plus riche sollicitation, et où le conduisaient les éditions répétées de ses œuvres, dont il soignait lui-même minutieusement la correction ; oscillant ainsi d'un point à l'autre presque avec la ré'gularité du pendule, — sauf quelques rares déviations. »
Dans l'automne de 1833, Lenau fit la cpnnaissance d'une jeune femme, Sophie de ..., dont il entraîna la destinée dans l'orbite fatale où la sienne restait captive. (( Ce ne fut pas, selon M. Giùn, par la puissance irrésistible d'un seul instant, mais peu à peu et lentement, par le doux pouvoir de l'accoutumance, par le désir satisfait de réchange avec une âme qu'il avait reconnue comme étant de la famille de son esprit, par l'attrait d'une mutuelle intelligence devenue chaque jour plus intime, que le cœur du poëte échut indissolublement à cette aimable femme, que distinguaient éminemment la culture de son esprit et son sentiment de l'art, ses aptitudes poétique et la limpide clarté de sa raison. » M. Grûn nous informe encore que Sophie de ... était « la femme d'un fraternel ami, la mère de charmants enfants sur la tète desquels reposaient les plus belles espérances; » et il ajoute : « C'étaient là, dira-t-on, des motifs assez nombreux pour tous les deux de reconnaître, dès l'origine, d'un œil sûr, le penchant qui les attirait l'un vers l'autre, et de l'arrêter par une ferme résolution. 11 ne nous appartient pas de vouloir décider quelle part de culpabilité doit revenir à chacun; en cette circonstance, il ne nous est pas plus permis d'accuser qu'il ne nous est donné d'absoudre. Le motif de la défaite subie par Lenau dans ce combat proposé à son sentiment
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moral, d'ailleurs si puissant, doit être cherché sans doute uniquement dans ce tait que, enfant d'une vie formée de rêveries et d'habitude, il n'a commencé la lutte que lorsqu'il était déjà trop tard et qu'il n'y avait plus d'espoir d'en sortir victorieusement. On ne doit pas oublier ici que, comme Gutzkow(l) en fait si justement la remarque à propos d'une relation semblable, ceux précisément « qui vivent en opposition avec le monde éprouvent avec d'autant plus de puissance le besoin d'avoir un point d'appui, inébranlable comme le rocher, dans le mouvement d'une société hypothétique au point de vue de leurs opinions. » M. Griin, on le voit, plaide habilement les circonstances atténuantes. Peut-être cependant chacun ne sera-t-il pas d'avis qu'il faille précisément chercher son point d'appui dans le cœur des femmes appartenant aux « amis fraternels ; » ou bien il faudrait déclarer nettement que la passion n'est justiciable que d'elle-même. En ce cas, les fraternels amis feront sagement de se défier un peu de leurs amis fraternels, et, si ces derniers ont l'avantage d'être poëtes, de s'en défier doublement.
Mais notre intention n'est pas d'écrire un sermon. Disons plutôt les inspirations que Lenau a puisées à cette source à la fois amère et vivifiante, telles que les Tristes voies^ — Isolement, — Désir, — Ma crainte, — Au vent, — A M. ***, — Ne demande pas, — A une amie, — Dédicace, enfin, avec beaucoup d'autres encore où règne un charme profond de tristesse mélodieuse et une exquise pureté de forme, la Soirée orageuse :
Les sombres nuées planaient En haut si lourdement ;
(1) Vie de Borne,
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Nous errions tristement Çà et là dans le jardin.
Si ardente et muette, si trouble,
Et sans étoiles, était la nuit;
Si entièrement faite, ainsi que notre amour,
Pour les larmes seulement.
Et quand je dus partir Et te dire adieu, A tous deux je souhaitai Au fond du cœur le trépas.
Cette période est la plus féconde dans la carrière de Lenau, qui produisit trois poëmes importants en Tespace de huit années. Le poëme de Fatist d*abord, puis Savanarole et les Albigeois. Ce n'était pas un médiocre dessein de tenter un Faust après Goethe, qui semblait s'en être assuré le monopole. Aussi Lenau n*a-t-il pas songé véritablement à se mesurer à ce rivaL Son Faust est un Faust de fantaisie, un Faust purement subjectifs pour employer le vocabulaire de l'Allemagne philosophique. La légende même est abandonnée dans son dessin général, et jusqu'au canevas sur lequel Lenau a travaillé, tout reste- étranger au Faust traditionnel. Lenau n'a pris dans la légende que le strict nécessaire pour justifier le titre de son œuvre, c'est-à-dire la situation morale qu'elle enveloppe en elle : le découragement dans le doute , la révolte et Teffort pour arracher à la vie, en quelque sorte par un violent assaut de ses jouissances, le secret opiniâtrement refusé aux pâles veillées du savant confiné dans sa cellule. Il n'y a donc aucune sorte de parallèle à établir entre l'œuvre gœthéenne et celle de Lenau ; elles n'ont en commun que le baptême, et ce que j'appellerais volontiers la quintessence métaphysique. Las de lui-même et de la
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recherche, dont les doutes sans cesse renaissants lui dévorent le cœur, le philosophe jette son bonnet de magister par-dessus les moulins, et c'est Méphistophélès , Téternel ricaneur et « Téternelle négation «^ qui le reçoit et qui s'en affuble à sa place. « En Méphistophélès j'ai trouvé », dit-il, c un gaillard sur lequel je pourrai me décharger de toute la substance infernale qui s'est accumulée en moi. » Le Faust de Lenau est donc, si l'on veut me passer le terme, un dérivatif de l'âme. M. Griin fait cette remarque fort juste qpie le héros de Goethe est l'homme, l'espèce mortelle et pourtant étemelle tout entière ; que celui de Lenau, en revanche, est la propre individualité du poète, et qu'il représente Lenau lui-même.
D'un bout à l'autre du poëme , la vérité de cette remarque se confirme : Lenau est en dialogue avec Lenau, tantôt sous le masque de Faust, tantôt sous celui de Méphistophélès, mais au fond, c'est uii drame à un seul personnage qui se joue, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de drame, à vrai dire. Si elle répond mal aux exigences de son titre, cette composition n'en offre pas moins en certaines parties, qu'il n'entre pas dans mon dessein d'analyser ici, de grandes beautés poétiques. Pour ce qui est de l'ensemble, on peut reprocher au poëte de laisser une impression analogue à celle qui viendrait d'une lanterne magique. Ce sont des ombres évoquées pour un instant dans les mystères de la chambre obscure. Incohérentes et sans aucun lien réel, les scènes ne s'agencent que par un sentiment homogène, par un même ton d'âpre mélancolie qpii leur procure un fond commun. A travers les formes dénuées de substance, sous des figures indécises où manquent la chair, le relief et le mouvement, on admire la fluidité entraînante des vers, l'harmonie et la souplesse cadencée du rhythme. L'Allemagne eût compté un grand poëté de
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plus, si la virilité de l'esprit avait pu se joindre ici à tant de précieuses qualités du tempérament.
Lenau était essentiellement lyrique ; en abordant Tépopée dramatique, il a méconnu la nature, la force et la réelle portée de son talent. Les poëmes postérieurs, Savonarole et les Albigeois ^ ne sauraient, en dépit de tant de pages éloquentes, modifier cette conviction. Très-importants au point de vue biographique, alors qu'il s'agit de retrouver dans la série des œuvres les grandes phases parcourues par l'homme intérieur, ces poëmes le sont moins quand on les compare littérairement aux créations détachées d'un cadre plus étroit, mais beaucoup mieux défini, dans lesquelles le poète, sans nulle préoccupation de philosophie , d'histoire ni de système, a livré son âme et en a détaché, jour par jour, les feuillets palpitants sous l'émotion du moment, pour les livrer jusqu'au dernier, où s'inscrit une sombre démence, au souffle de la publicité.
Dans Savonarole^ le sentiment religieux de l'auteur semble avoir accompli une évolution, et s'être affermi dans un repos longtemps désiré. Repos superficiel cependant, où il cherchait à se tromper lui-même. Lenau voulait se croire chrétien, et pour quelque temps il se persuada qu'il l'était. Mais il devait rester jusqu'à la fin un supplicié du doute ; ses blessures cessèrent un instant de couler, ce fut par épuisement; quand la sève rentra dans l'âme, le sang en jaillit avec une abondance nouvelle. Dans l'illusion où Lenau se complut transitoirement, il écrivait à Justinus Kerner, le 23 janvier 1837 : «J'ai bien des choses à te dire ; j'ai renvoyé le vieux démon du panthéisme d'où il était venu, c'est-à-dire au diable. J'ai passé une revue sévère dans mon cœur, et j'en ai chassé beaucoup de canailles ; j'ai remanié ce cœur, et l'ai con-
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verti en un asile hospitalier pour des hôtes bons et affectueux , que tu aimes aussi et conserves i)récieusement en toi , et qui , s'ils ne m'abandonnent de nouveau , m'aideront bien à franchir le déclin qui me sépare du terme de ma destinée. Sais-tu déjà que je compose un Savonarole? Je me réjouis de te lire ce poëme dans ta tour, à la magique lumière des vitraux peints. Souvent je rappelle dans mon souvenir cette tour, et toi-même , son cher gardien. Ah ! ces carreaux peints ! Rien ne me rend le moyen âge présent comme la peinture sur verre. Y a-t-il sur toute la terre une couleur plus vive et plus pénétrante que celle du vitrail peint? N'est-elle pas pour ainsi dire une couleur corporisée? et un de ces carreaux, avec son rouge ardent, ne ressemble-t-il pas au cœur transparent d'un mystique du moyen âge? » Cette veine se dessécha promptement. Le temps n'était plus où le poëte enfant sortait de confesse « pur comme un ange. » Cependant le saint pèlerinage entrepris par lui devait encore produire les Albigeois. Mais tandis qu'il s'occupait de cette nouvelle composition , il avait repris le chemin du scepticisme, et sans trop s'en douter encore, -il revenait rapidement sur ses pas. Derrière Savonarole, commençait déjà à reparaître la face blême de Faust , derrière Faust le masque sardonique de Méphistophélès. Le mysticisme avait sensiblement perdu de son charme à ses yeux , car il écrivait alors : « Je tiens le mysticisme pour une maladie. Le mysticisme est du vertige. Sans doute, la spéculation religieuse peut atteindre à des hauteurs où> comme cela arriva à Sophie Achasmoth , les yeux lui font défaut , et où elle est dominée par un désir irrésistible de se précipiter dans l'abîme du divin; mais une telle attraction vers les profondeurs est précisément un symptôme du vertige de l'esprit, comme elle l'est de celui du corps. »
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Lenau passa tout près de cet abhne sans y tomber ; un autre abtme très-voisin Tattendait.
Ceux qui ont compris les pentes qui mènent du mysticisme au sensualisme ne s'étonneront pas de voir le poète entreprendre, après des œuvres cherchées au cœur du christianisme, une composition d'un ordre diamétralement opposé. Lenau avait osé écrire un Faust après Gœthe; après Byron, il osa écrire un Don Juan (1). Témérité plus grande encore. Du moins, le sujet de Faust^ si germanique dans son essence, lui restait accessible par certains côtés. Le Prométhée chrétien a des traits que tout poète allemand pourra saisir et rendre avec vérité. Mais par où Don Juan entrera-t-il jamais dans l'esprit et dans la manière d'un poète d'outre-Rhin? Un Don Juan sentimental et métaphysicien, quel contre-sensl Don Juan est un type ; il est ce qu'il est, ou bien il n'est pas. Byron a buriné pour les siècles la physionomie de son héros. Il l'a faite d'un indissoluble mélange de scepticisme et de volupté ; Lenau, qui n'aurait pu le lui prédire ? devait irrémédiablement échouer dans la tentative de communiquer son souffte à une pareille figure. Mozart a fait un chef-d'œuvre ; mais le soleil de l'Italie a chanté dans son âme. Je ne suis pas certain d'ailleurs que le Don Juan de Mozart ne soit pas encore trop doux et trop rêveur, ni qu'il se moque suffisamment du monde et de lui-même.
Une modeste jeune fille devait, à la première rencontre, désarmer pour la vie le don Juan de Stuttgard, plus amoureux de clairs de lune que d'escalades. Lenau, nous dit>> on, avait souvent proclamé, dans des cercles intimes, que
(i) Ce poëme n*a pas été entièrement achevé; il figure an nombre des œuvres posthumes de Tauteur.
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le mariage est une institution contre nature, et par conséquent tmmora/c. Lai Gazette d'Augsbourg annonça un jour aux amis de Lenau, âgé alors de quarante-trois ans, que le poète était fiancé. On apprit bientôt qu'il s'était rendu à Baden-Baden au commencement de juillet, après un nouveau séjour de quelques mois à Stuttgard, et qu'il s'y était fortement épris d'une jeune fille de Francfort, du nom de Marie B..., aperçue pour la première fois à la table d'hôte. Cette jeune fille a de pure race germanique », pour répéter les propres paroles de Lenau, simple, d'une grâce suave et d'une pureté de Madone, c belle jusqu'au fond du cœur i>, s'était rendue aux eaux avec son vieux père malade. Lenau tremblait de ne pas être payé de retour. Il fut bientôt rassuré, et son bonheur fit explosion. Le ma» riage fut décidé, il devait être prochain. Où s'établirait-onî Gomment allait- on vivre? Quels ravissants projets l'on forma, et comme les cœurs qui venaient de se rencontrer escomptèrent largement un avenir qui devait sitôt se refermer sur eux, pareil à quelque vague imprévue qui les aurait submergés sans retour avec leurs rêves! On s'établirait d'abord à Baden même ou à Heidelberg, plus tard à Vienne. La fièvre, le délire s'était emparé de Lenau; il avait repris le violon, demandant à la musique, cette seconde âme de l'homme, de lui prêter la seule langue digne de l'amour, la seule capable de fournir à son inépuisable profondeur et à la profusion de ses sentiments une profondeur et une richesse d'expression équivalentes. Lenau passait des nuits entières à improviser, et ses mélodies, tantôt fougueuses et emportées, tantôt douces comme des caresses, disaient assez combien tout son être était alors imprégné de l'ivresse divine.
Cependant il fallait songer à assurer matériellement cet avenir que l'on entrevoyait si beau ; les problèmes de la
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vie pratique se posaient pour la première fois devant le poëte sous une forme précise et avec des exigences inévitables. Jusque-là les petites ressources de Lenau avaient pu lui suffire ; elles ne suffiront plus aux nécessités premières et aux éventualités d'un ménage. La jeune fille n'apportait en dot que sa paisible beauté et son amour. Lenau, quand il ne jouait pas du violon, remplissait donc de chiffres tous les chiffons de papier qu'il trouvait sous sa main. Tout à coup le voilà parti ; il se rend en hâte chez l'illustre éditeur J.-G. Cotta, et en obtient, non sans peine, en retour de l'entier abandon de ses œuvres complètes, une somme de vingt mille florins, payable en différents termes. Le poëte, dans cette convention, croyait rapporter le Pérou. Plus tard, à Vienne, des amis le rendirent attentif à un point important qu'il avait négligé : n'ayant stipulé aucun intérêt du capital, il manquait, quant au présent, d'un revenu régulier. Ces préoccupations d'argent, mêlées aux emportements de la passion» ne lui laissaient plus un instant de calme. Quand de Stuttgard il revint à Vienne, il inquiéta de nouveau ses amis par les brusques alternatives de son humeur. Sa sœur Thérèse semble avoir dès ce moment appréhendé quelque dénoûment fatal. Un dévorant souci se joignait encore à tous ces soucis et à toutes ces joies, augmentant l'exaltation de cette âme ballottée, tour à tour livrée aux plus ardents transports et au plus terrible abattement. 11 s'agissait de rompre, par un franc aveu de son nouvel amour, avec la femme qui, dès longtemps, lui avait consacré sa vie et son bonheur conjugal. S'armant de résolution; il se rendit chez elle et s'ouvrit sans détours. La crise fut affreuse. « Il faut que l'un de nous deux en devienne fou ! » dit la malheureuse. Ce n'est pas cependant à Lenau qu'elle songeait.
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Le 15 septembre 1844, ébranlé jusqu'au fond par cette suprême secousse, Lenau s'embarqua sur le. Danube et quitta la capitale. Au début du voyage, il composa son avant-dernière poésie, Coup d'œil dans le fleuve :
Contemple sans bouger les flots, Tes larmes les sillonnent , .
Et vois tes pleurs gonfler les eaux Qui vers la mer bouillonnent.
L'oubli viendra, qui sait du cœur Fermer les plaies profondes ; Ton âme ensemble et sa douleur S'en vont avec les ondes.
En traversant une impasse de rochers, le signal qui devait, comme d'habitude, réserver le passage fut omis, et le bateau faillit se briser contre une barque chargée de lourdes pierres de granit et marchant en sens opposé. Près de Linz on resta ensablé.
L'agitation de Lenau croissait et devenait plus inquiétante chaque jour. Dans la nuit du 40 au 11 octobre, un premier accès de rage s'empara de lui. On eut de la peine à le détourner du suicide. Le 16 du même mois, à deux heures du matin, il entra brusquement dans la chambre de son hôte Reinbeck, et divagua jusqu'au matin. C'en était fait, le tourbillon de la démence saisissait enfin cette âme depuis longtemps attirée vers lui. Le 48 octobre, Lenau s'habilla de blanc, se coucha, les mains jointes, afin, disait-il, d'attendre la mort. Ce jour-là, il rédigea également son testament, mais il le changea et le déchira de nouveau. La mort ne venait pas; il demanda de l'acide prussique, et tenta même de s'étrangler avec' son mouchoir. On le saigna le 19. Il regarda couler son sang avec
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complaisance : < Il ressemble à une source alpestre, dit-il, n'est-ce pas le sang d'un bonmie sain? » Et sur la réflexion du barbier-chirurgien qu'il ressemblait au sang «d'un cerf traqué », il répéta plusieurs fois avec satisfaction : a Mais je suis, moi aussi, un cerf traqué. » Le 20, échappant à la surveillance du gardien, qu'il avait prié de lui chercher un verre d'eau, il se précipita non vêtu par la fenêtre de son rezde-chaussée, eu criant avec force : t Révolte 1 liberté! au feu ! au secours ! » On le ramena ; il avait fait plus de cent pas dans la rue. La nuit, il poussait des cris sinistres qui jetaient l'épouvante dans le cœur des passants : a Debout! debout, Lenau ! Lenau ! » Un jour, il montra ses deux pieds à son gardien : « Celui-ci, dit-il, appartient à Vienne, cet autre à Francfort. »
La fiancée de Lenau était arrivé à Stuttgard avec sa mère. Les médecins lui défendirent de voir le malade; elle resta, le cœur brisé, dans son voisinage. Le mal empirait ; il fallut se décider à transporter le malheureux dans un hospice d'aliénés. Cela eut lieu le 22 octobre. Toute TAUemagne apprit alors que le poëte Lenau était devenu fou. « De tous côtés, dit M. Griin, arrivaient les témoignages de la plus chaleureuse sympathie, de la crainte la plus affectueuse, les offres les plus nobles et les plus délicates. »
Lenau avait eu, semblerait-il, en ses plus liiauvais jours, quelque pressentiment de la manière dont il devait finir. A son ami le docteur Gœrgen, qui l'invitait un jour à visiter l'établissement de fous qu'il dirigeait à Dœbling, il doit avoir répondu, en repoussant cette offre avec une certaine obstination : « Vous m'y posséderez d'ailleurs également quelque jour. » Justinus Kerner avait aussi recueilli de s^ bouche ces paroles trop significatives : « Oui, frère, je porte en moi tout un nid de jeunes fantômes; si
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la couvée s'envole quelque jour et se met à voltiger autour de ma tête, comme font au printemps les chauves-souris autour du chêne creux où elles ont été fourrées Thiver, certes ce sera alors une étrange histoire. » A un autre de ses amis il disait : « Tu connais Thistoire de Pbaéton, et des chevaux du Soleil emportés avec lui. Nous autres poëtes, nous sommes tous de la race de ces cochers fantastiques, et très-aisément nous pourrons être traînés quelque jour par nos propres pensées. »
11 avait des intervalles lucides. Le 29, avec la visite de ses amis de Stuttgard, il reçut celle de son plus proche parent, auquel il adressa ces curieuses paroles : « Il y a une région des nerfs qui devrait toujours rester intacte; malheur à celui qui trouble et irrite ces profondeurs^ où devraient toujours régner le silence et le repos ; moi pourtant je l'ai osé !» ' ;
Durant quatre mois, Lenau fut dans un état alternatif de lucidité et de démence; la folie montait et s'abaissait, laissant la raison à sec durant un intervalle, Tentrainant de nouveau, avec son retour, dans l'immensité ténébreuse où elle allait se perdre. Un dernier espoir restait aux amis de l'infortuné, c'était le retour dans la patrie. Avec des précautions extrêmes et la plus affectueuse vigilance, on parvint à effectuer le voyage. Lenau toucha de nouveau le sol natal, le 16 mai 18^6. Sa sœur Thérèse l'attendait à l'arrivée du bateau à vapeur. Il fut transporté immédiatement dans cet établissement du docteur Gœrgen, à Oberdœbling, où il avait py édit qu'on le conduirait un jour. Mais le terme approchait, et déjà les tentatives combinées de l'art et de l'amitié devenaient superflues. La folie aiguë s'était peu à peu convertie en un sombre idiotisme. Cependant cet état de torpeur horrible dura trois années encore! Lenau ne pouvait pas mourir. Il ne sortait plus
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de ses lèvres qu'un murmure confus. « Le pauvre Niembsch est bien malheureux ! » Ce furent les dernières paroles intelligibles qu'il prononça. Enfin, le 22 août 1850, à six heures du matin, il expira, et le rideau de la mort couvrit ce drame navrant. La mort est douce aux affligés. Le 24 août, à six heures du soir, on enterra le poêle dans le cimetière du village de Weidling, où sa sœur Thérèse possédait une petite maison de campagne. Lenau lui avait dit un jour, en désignant du doigt Thumble cimetière de campagne : « C'est là que je voudrais reposer. » Avec lui s'éteignit la descendance mâle de la famille; mais le nom de ses aïeux vivra par lui dans les annales littéraires de TAUemagne et dans la sympathie des cœurs compatissants.