CHAPITRE XX
DU KXPRIS DE LA. VERTIT ET DE LA FAUSSE ESTIME QU'oir AFFECTE FOUR ELLE; TROISIÈME B9VET DU DESPOTISME.
0 1 > comme je Tai prouvé dans les Chapitres précédens, l'ignorance des visirs esl une suite nécessaire de la forme despotique des goui^rnemens , le ridicule qu'en ces pays on jette sur la vertu, en paraît être également l'effet. Peut-on douter que, dans les repas somstueux
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des Perses, dans leurs soupers de bonne compagnie f Ton ne se moquât de la frugalité et de la grossièreté des Spartiates ? et que des courtisans , accoutumés à ramper dans Tantichambre des eunuques pour y briguer l'honneur bonteux d'en être le jouet , ne donnassent le nom de férocité au noble orgueil qui défendait aux Grecs de se prosterner devant le grand roi ?
Un peuple esclave doit nécessairement jeter du ridicule sur l'audace , la magnanimité , le désintéressement, le mépris de la vie , enfin sur toutes les vertus fondées sur un amour extrême de la patrie et de la liberté. On devait, en Perse, traiter de fou, d'ennemi du prince , tout sujet vertueux qui , frappé de l'béroïsme des Grecs , exhortait ses concitoyens à leur ressembler , et à prévenir, par une prompte réforme dans le gouvernement , la ruine prochaine d'un empire où la vertu était méprisée (i). Les Perses , sous
(i) Au moment que trois cents Spartiates défendaient le PasdesThermopyles, des transfuges d'Arcadie ayant«fait à Xercès le récit des jeux Olympiques : Quels hommes , s'écria un sei- ■ gneur persan , allons nous combattre ! insen-
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peme de se montrer tîIs , devaient trouver les Grecs ridicules. Nou%ne pouvons jamais être fiappés que des sentimens qui nous affectent noi|s-mémes viTement. Un grand citoyen , objet de vénération panout où Ton est citoyen , ne , passera jamais que pour fou dans un gouvernement despotique.
Parmi nous au très Européens, encore plus éloi" gnés de la vileté des Orientaux que de Phéroïsme des Grecs , que de grandes actions passeraient ponr folles , si ces mêmes actions n'étaient consacrées par l'admiration de tous les siècles I Sans cette admiration, qui ne citerait point comme ridicule cet ordre qu'avant la bataillé de Man* tinée , le roi Agis reçut du peuple de Lacédémone : « Ne profitez point de l'avantage du « nombre ; renvoyez une partie de vos troupes; « ne combattez l'ennemi qu'à force égale. » On itérait pareillement d'insensée la réponse qu'à la journée des Argineuses fit Callicratidas , général de la flotte lacédémonienne. Hermon lui conseillait de ne point combattre avec des fofces
■ sibles à l'intérêt , ils ne sont avides que de « gloire. » •
i5o DB jl'esprit.
trop inégàlM ranflée navale des Athéniens : « O Hennion! lai réponéît-îl , à Dieu ne plaise « que je suive nn conseil dont les suites seraient « si funestes à ma patrie f Sparte ne sera point « deshonorée par son général. C'est ici qu'arec « mon armée je dois vaincre ou périr. Est-ce à « Callicratidas d'apprendre l'art des retraites i « des hommes qui , jusque aujourd'hui , ne se « sont jamais informés du nombre , mais senle- « ment du lieu où campaient leurs ennemis ? > Une réponse si noHe et si haute paraîtrait foDe à la plupart des gens. Quels hommes ont assez d'élévation dans l'âme , une connaissance assez profonde *de la politique ^ pour sentir , comme Callicratidas, de quelle importance il était d'entretenir , dans les Spartiates , l'audacieuse cpînifttreté qui les rendait invincibles? Ce héros savait qu'occupés sans cesse à nourrir en eux le sentiment du courage et de la gloire, trop de prudence pourrait en émousser la finesse, et qu'un peuple n'a point les vertus dont il n'a pas les scrupules.
Les demi-politiques , faute d'embrasser une assez grande étendue de temps , sont toujours trop vivehient frappés d'un danger présent. Accou-
tamés à considérer chaque action indépendamment de la chaîne qui les unit toutes entre elles, lorsqu'ils pensent corriger un peuple de r|xcès d'une vertu , ils ne font le plus souyent que lui enlever le palladium auquel sont attachés se& succès et sa gloire.
Cestdonc^ Fancienne admiration qu*on doit Tadmiration présente que l'on conserve pour ces actions : encore cette admiration n'est-elle qu'une admiration hypocrite ou de préjugés. Une admiration sentie nous porterait nécessaiment è l'imitation.
Or quel homme , parmi ceux-là mêmes qui se disent passionnés pour la gloire, rougit d'une victoire qu'il ne doit pas entièrement à sa valeur, et à son habileté? Est-il beaucoup d'Antiochos-Soter ? Ce prince sent qu'U ne doit la défaite des Gaiates qu'à l'effroi qu'avait jeté dans leurs rangs l'aspect imprévu d^ ses éléphans: il verse des larmes sur ces palmes triomphales, et fait , sur le champ de bataille, élever UA trophée à ses ^phans.
On vante la générosité de Géloii. Après la défaite de l'armée innombrable des Carthaginois, lorsque les vaincus s'attendaient aux con-
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ditions les plus dures , ce prince n'exige de Garlâiagehumiiiée que d'abolir les sacrifices barbares qu'ik faisaient de leurs propres enfans à Saturne. Ce vainqueur ne veut profiter de sa -victoire qae pour conclure le seul traité qui peut-être ait jamais été fait en faveur de rhumanité. Parmi tant d'admirateurs , pourquoi Gélonn'a-t-ilpas d'imitateurs ? Mille héros ont tour à tour sub. jugué l'Asie : cependant il s'en est aucun qui > sensible aux maux de l'humanité , ait profité de fifi victoire pour décharger les Orientaux du poids de la misère et de l'aVilissement dont les accable le despotisme. Aucun d'eux n'a détruit ces maisons de douleur et de larmes , où la jalousie mutile sans pitié les infortunés destinés à la garde de ses plaisirs, et condamnés au supplice d'un désir toujours renaissant et toujours impuissant On n'a donc pour l'action de Gélon qu'une estime hypocrite ou de préjugé.
Nous honorons la valeur , mais moins qu'on ne l'honorait à Sparte : aussi n'éprouvons'noas pas , à l'aspect d'une ville fortifiée, le sentiment de mépris dont étaient affectés les Lacédémoniens. Quelques-uns d'eux passant sous les murs de Corinthe : « Quelles femmes, demandèrent*
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«ils, habitent cette cité? * Ce sont, leur ré- « pondit-on, des Corinthiens. « Ne sayent-ils « pas , reprirent-ils , ces hommes yils et lâches,
• que 1q^ seuls remparts impénétrables à Ten-
• nemi sont des citoyens déterminés à la mort ? * Tant de courage et d'élévation d^âme ne se rencontrent que dans des républiques guerrières. De quelque amour que nous soyons animés pour la patrie , on ne t^rra point de mère, après la perte d'un fils tué dans le combat, reprocher an fils qui lui reste d'avoir suryécu à sa défaite. On ne prendra point exemple sur ces vertueuses Lacédémoniennes : après la bataille de Leuctres , honteuses d'avoir porté dans leur sein des hommes capables de fuir , celles dont les enfans étaient échappés au carnage, se retiraient au fond de leurs maisons, dans le deuil et dans le «ilence ; lorsqu'au contraire les mères dont les fils étaient morts en combattant , pleines de joie et la tête couronnée de fleurs , allaient au temple en rendre grâces aux dieux.
Quelque braves que soient nos soldats , on ne verra plus un corps de douze cents hommes . •onienir, comme les Suisses, au combat de
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Sgint-Jacqaes-rHôpîtal (i), reffort d'une arméf de soixante mille hommes , qni paya sa TÎçtoire de la perte de linit mille soldats. On ne rem pins de gonvememens traiter de lâcliai et condamner comme tels au dernier supplice dix soldats qoi , s^échappant dn carnage de cette journée, apportaient cbez enx la nonVelle d'une défaite si glorieuse.
Si , dans l'Europe même ,\in n*a plus qu^une admiration stérile pour de pareilles actions et de semblables vertus , ijuel mépris les peuples de l'Orient ne doiyent-ils point aToîr pour ces ç -^ ^ ^ -
(i) Dans rbistoire de Louis XI , Duclos dit que les Snisses , au nombre de 3ooo , soutinrent l'efFort de l'armée du Dauphin , composée •de 1 4»ooo Français et de 8000 Anglais. Ce eomhat se donna près Bottelen , et les Suisses y forent presque tous tués.
A la bataille de Morgarten, i3oo Suisses mirent en déroute l'armée de l'arcbiduc Léopold , composée de 10,000 hommes.
Près de Wesen, dans le canton de Glaris, 3$o Snisses défirent 8000 Autrichiens : tous les ans on en célèbre la méÂioire sur le cbajnp de bataille. Un orateur fait le panégyrique et Ht la liste des trois cent cinquante noms.
mêmes vertus ? Qui pourrait les leur faire respecter ? Ces pays sont peuplés d'âmes ahjectêset vicieàses : or dès que les hommes vertueux ne sont plus en assez grand nombre dans une nation pour y donner le ton , elle le reçoit nécessairement des gens corrompus. Ces derniers^ toujours intéressés à ridiculiser les sentimenn qu'ils n'éprouvent pas , font taire les vertueux. Malhenreusementiii en est peu qui ne cèdent aux clameurs de ceux qui les environnent , qui soient assez courageux pour braver le ml&pris de leur nation , et qui sentent assez nettement que l'estime d'une nation tombée dans un ^rtain d^é d'avilissement est une estime moins 0#teuse que déshonorante.
Le peu de cas qu'on faisait d'Annibal à la cour d'Antiochus a-t-ii -déshonoré ce grand homme? La lâcheté avec laqudle Prusias voulut le vendre aux Romains , a«t-^e donné atteinte i la gloire de cet illustre Carthaginois ? Mie n'a déshonoré aux yeux de la postérité que le roi, le conseil et le peufl« qui le livraient.
Le résultat de ce que j'ai dit , c'est qu'on n'a i^lement, dans les* empires de0|)otiques , que du m^is pour la vertu » et qii'on n'eor honore
que le nom. Si tous les jours ou rinvoque, et 81 Ton en exige des citoyens , il en est en ce cas de la vertu -comme de' la vérité, qu'on demande à condition qu'on sera assez prudent pour la taire.