‹ De l'espritChapitre 2 sur 58 · DISCOURS XII, CBJLPITKF. VII · texte numérisé non relu

DISCOURS XII, CBJLPITKF. VII

plus hardi qui jamais ait été conçu, et dans Texécution duquel échouerait- tout homme sensé qui, ne devant ce titre de sensé qu'à l'incapacité où il est d'être mu par des passions fortes, ignore toujours Fart d.e les inspirer.

Ce sont ces passions qui, justes appréciatrices des moyens d'allupoer le feu de Tenthousiasme , en ont souvent employé que les gens sensés , ÊLUte de connaître à, cet égard le cœut humain, <»t avant le succès toujours regardés comme puérils et ridicules. Tel est celui dont se servît Périclès, lorsque, marchant à l'ennemi , et voulant transformer ses soldats en autant de héros, il fait cacher dans un bois sombre , et monter sur lin char attelé de quatre chevaux blancs, un homme d'une taille extraordinaire, qui, le corps couvert d'un riche manteau, les pieds parcs de brodequins brillans , la tête ornée d'une chevelure éclatante , apparaît tout à coup k l'armée , et passe rapidement devant ell»^ en criant au général ; Périclès , je ie promets la victoire.

Tel est est le moyen dont se servit Épaminoudas pour exciter le courage des. Thébains, lorsqu'il fît enlever de nuit les armes suspendîmes dans un temple , et persutkda à ses soldats que

lO DE L ESPRIT.

Tes dieux protecteurs de Tlièbés s'y' étaient armés pour venir le lendemain combattre contre leurs ennemis. '■'f

Tel est enfin Tondre que Ziska donne au lit de la mort , lorsque , encore animé de la haine la plus violente contre les catholiques qui' l'avaient persécuté , il commande à ceux de son parti de Véçorcher immédiatement après sa 'mort, et de faire un tambour de sa peau, leur promettant la victoire toutes les fois qu'au son de ce tambour ils marcheraient contre les catholiques : promesse que le succès justifia toujours.

On voit donc que les moyens le^ plus décisifs , les plus propres à produire de grands effets , toujours inconnus à ceux qu'on appelle les gens sensés, ne peuvent être jtperçus que par des hommes passionnés , qui , placés dans les 'mêmes circonstances que ces héros, eussent été affectés des mêmes sentimens.

Sans le respect dû à la réputation du grand Condé , regarderait - on comme un germe d'émulation pour les soldats , le projet qu'avait formé ce priAce de faire enregistrer dans chaque régiment le nom des soldats qui se seraient dis-

aticOJSKS XII y CHAPXT&E m. il

tingnés par quelques ùâis oa quelques dits mé*morables ? L'inexécution de ceprojet ne prouret-elle point qu'on en a peu connu L'utilité? Senton, comme l'illustre dievidier Folard , le pou- Toir des harangues sur les soldats ? Tout le monde aperçoit-il également toute la beauté de ce mot de Vendôme, lorsque , témoin de la fuite de qudques troupes que leurs officiers tâchaient en vain de rallier , ce géné^ se jette au milieu des fuyards , eH criant aux officiers :

• Laissez faire les soldats ; ce n'est point ici , ' c'est là (mo]^tiant..un arbre éloigné de cent

• pas ) que ces troupes voint et doiyent se re- « former^. ac B ne laissait^ dans ce discours^ entrevoir aux soldats aucun doute de leur courage, il réveillait par .ce moyen en eux lès passions de la honte et de l'honneur ^'ils se flattaient encore de conserver à ses yeuX. C'était l'unique moyen d'arrêter ces fuyards , et de les ramener au combat et à la victoire.

Or , q^ doute qu'un pareil discours ne soit

un trait de caractère , et qu'en général tous les

moyens dont se sont servis les grands hommes

pour échaufFerlesâmesdufeu de l'enthousiasme,

ne leur aient été inspirés par les passions ? Est-

tÈ -DE n'xfrvmfr.

il un homme sensé qui, pour, imprimer plus dir confiamce et de respect atuo Macédoniens , eût autorisé Alexandre à sedire fils de Jupiter Hann» mon ; eût conseillé à Nhéki de fèindreim corn* merce sècretavee la nymphe Égérief à Zamolxis, À Zaleocus yàMnétèSy. de se dire inspirés par Yesta, Minerve ou Mercure; à MarUis^ de traîner à sa suite une diseuse de boaipe aventure ; à Startorius^deconsultersa biche; etenfinancomtr de JDunois d'armer unft puceUe- pour triompher des Anglais ?

Peu de gens élèrent leurâ pensées $u«delà des pensées communes ; moins de gens encore osent (i) exécuter et dire ce- qu'ils pensent. Si les hommes sensé» yonlaient fair^huage de pareils ^ moyens , £àute d'sn certain tact et d'une certaine conaaissaivce des passions, ils n'en ponr^ miàfif jamais faire d'heureuses applicmions. TU

(i) Ceux - là cependant sont les seuls qui avancent l'esprit humain. Lorsqu'il^ ne s*agit point de matière de gouyernement| où les moindres fautes peuvent influer sur le honheor oa le malheur des peuples , et qu'il n'est question que de sciences , les erreurs même des gens de

DISCOUB4 Illy CSAVITAS YI I. 1 3t

sont faits pour suirre les ckemlns battus ; ils s'égarent y s'ils les abanâonnent. L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine : H n'est point doué de cette àctiTité d'âme qu4» dans les premiers postes , fait inTenfer aux grands hoàimeâ de hou- Teanx ressorts pour 'mouToir le monde, on qui leur fait semer dans le présent le germe des événemens futurs. Aussi le lÎTre de rarenir ne s'ouyre-t-il qu'à l'homme passionné et aride de- gloire.

 la journée de Marathon, Thémistocle fut le seul des Grecs qui prévit la bataille de Sd» lamine, et qui sut , en exerçant les Athéniens à la naTÎgation , les préparer à la victoire.

Lorsque Caton le censeur , homme phis sensé qu'éclairé, opinait avec tout le sénat à la destruction de Carthage , pourquoi Scipion s'op- - — -^^ ^ ■ .^ ^ . -■ ■ ■ ^ ^ ^ . ■

génie méritent Télége et la reconnaissance dn public; puisqu'en fait de sciences, il faut qu'une inimité d'hommes se trompent pour que les autres ne se trompent plus. On peut leur appli* qner ces vers de Martial :

Si non emuset, feeenU ille minus.

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po^it-3 seul à la ruine de cette ville PCest que lui seul regardait Carthage et comiBie une rlyale digne de Rome, et comme une digue qu'on pouvait opposer au torrent des vices et de la corruption prêt à se déborder dans l'Italie. Oc* eupé de l'étude politique de l'histoire , habitué à la méditation , à cette fatigue d'attention dont la seule passion de la gloire nous rend capables, il était par ce moyen parvenu à çne espèce de divination. Aussi présageait-il tous les malh'eun sous lesquels Rome allait succomber y. dans le monient même que cette maîtresse- du ilionde élevait spn trône sur les débris de toutes, les me* narchies de l'univers; aussi voyait>-il naître de toutes parts des Marins et des. Sylla ; aussi en* tendait^ il déjà pubHer les funestes tables de proscription, lorsque les Romains n'apercevaieajt partout que des palmes trioanphalefl,.et n'enr tendaient que les cris de la victoire. Ce peuple était alors comparable à ces matelots qui, voyant la mer calme, les zéphirs enfler douoementles voiles, et rider la face -des eaux-, se livrent à une joie indiscrète; tandis que le pilote attentif voit s'élever à l'extrémité de l'horizon , le grain qui doit bientôt bouleverser les mers.

DISCOURS III, CHAPITRE VII. l5

Si le âénat romain n'eut point égard au con* seil de Scipion , c'est qu'il est peu de gens à qu« la connaissance du passé et du présent déyoile ceMé de TaTenir (i) ; c'est que, semblables au chêne dont l'accroissement ou le dépérissement est insensible aux insectes éphémères qui rampent sous son ombrage , les empires paraissent dans une -espèce d'état d'imm#bilité à la plupart des hommes , qui s'en tiennent d'autant pins Tolontiers à cette apparence d'immobilité, qu'elle flatte dayai^tage leur paresse, qui se croit alors déchargée, des soins de la pré^ Toyance.

D en est du moral comme du physique. Lorsque les peuples croient les mers constamment enchaînées dans leurs lits , le sage les voit successivement' découvrir et submerger de vastes . L- ; — :. — L-j I :,__ .

(i) Souvent un petit bien présent suffît pour enivrer une nation, qui, dans son aveuglement , traite d'enneiui de l'état le génie élevé qui, dans ce petit bien- présent, découvre de grands maux à venir. On imagine qu'en lui prodiguant le nom odieux de frondeur,' ceU la vertu qui punit le vice; et cé n'est, le plus souvent, que la sottise qui se moque de l'esprit.

l6 DE I.'B8PRIT.

contrées, et le vsiisseaa sillonner les plaines que naguère sillonnait la charrue/Lpré^ue les peuples Yoient les montagnes porter dans les nues une tète également éle'^ée , le sage voit leurs cimes orgueilleuses , perpétuellement démolies par les siècles , s^ébouler dans les Tali(ms et les combler de leui*s ruines. Mais ce ne sont jamais que des hommes accoutumés à méditer, qui, voyant T univers moral, ainsi que Tunivers physique , dans une destruction et une reproduc* tîon successive et perp^uelle , peuvent apercevoir les causes éloignées du renversement des états. C'est Tœil d'aigle des passions qui perce dans Fabime ténébreux de l'avenir : TindifTérence est née aveugle et stupide. Quans le ciel est serein et les airs épurés , le citadin ne prévoit point Torage : c'est Tceil^ntéressé du laboureur attentif qui voit avec ef&oi des vapeurs insensibles s'élever de la surface de la terre, se condensai dans les cieux, et les couvrir de' ces nuages noirs dont les âancs entr'osverts vomiront bientôt les foudres et les grélesr qui ravageront les moissons.

Qu'on examine chaque passion eu particulier , l'on verra que toutes sont toujours très-

éclairées sur l'objet de leurs recherches , qu'elles seules peuvent quelquefois aperceyoir la cause des effets que riguorance attribue au hasard ; qu'elles seules , par conséquent , peuvent rétrécir et peut-être un jour détruire entièrement Fempire de ce hasard, dont chaque découverte resserre nécessairement les bAnes.

Si les idées et les actions que font concevoir et exécuter des passions telles que Tavarice ou l'amour , sont en général peu estimées ^ ce n'est pas que ces idées et ces actions n'exigent souvent beaucoup de combinaisons et d'esprit ; mais c'est que les unes et les autres sont indifférentes OQ même nuisibles au public, qui n'accorde,, comme je l'ai prouvé dans le discours précédent , les titres de vertueuses ou de spirituelles,, qu'aux actions et a.ux idées qui lui sont utiles» Or, l'amour de la gloire est, entre toutes les passions, la seule qui puisse toujours inspirer des -actions et des idées de cette espèce. Elle seule enflammait un roi d'Orient, lorsqu'il s'écriait : « Malheur aux souverains qui com- « mandent à des peuples esclaves ! Hélas ! les • douceurs d'une juste louange , dont les dieux « et le» héros sont si avides , ne sont pas faites

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* pour eux. O peuples! ajoutait-il, assez vils « pour avoir perdu le droit de blâmer publi-

* quement tos maîtres, vous ayez perdu le « droit de les louer : l'éloge de Tesclayage est « suspect ; l'infortuné qui le régit ignore ion- « jours s'il est digne d'estime ou de mépris.

* Eh ! quel tourment pour une âme noble , que « de vivre livrée au supplice de cette incer- « titude !

De pareils sentimens supposent toujours une passion ardente pour la gloire. Cette passion est l'âme des hommes de génie et de talent en tout genre ; c'est à ce désir qu'ils doivent l'enthousiasme qu'ils ont pour leur art, qu'ils regardent quelquefois comme la seule occupa* tion digne de l'esprit humain : opinion qui les fait traiter de fous par les gens sensés, mais qui ne les fait jamais considérer comme tels par l'homme éclairé, qui, dans la cause de leur folie, aperçoit celle de leurs talens et de leurs succès. •''

La conclusion de ce Chapitre , c'est que ces gens sensés , ces idoles des gens médiocres , sont toujours fort inférieurs aux gens pasiionnés; et que ce sont les passions fortes qui ,

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nous arrachant à la paresse , peuTent seules nous douer de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité d'esprit. S ne me reste , pour coi^rmer cette vérité , qu% montrer , dans le Chapitre suivant , que ceux-là même qu'on place avec raison au rang des hommes illustres y rentrent dans la classe des hommes le$ plus médiocres , au moment même qu'ils ne sent plus soutenus du feu des passions. .

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