‹ De l'espritChapitre 20 sur 58 · PREUVE UB CETTE VERITE · texte numérisé non relu

PREUVE UB CETTE VERITE

Four ^er à cette proposition tout air de paradoxe, il suffît d'observer que les deui ibjets les plus généraux du désir des hommes , sont les richesses et les honneurs. Entre ces deux objets , c'est des honneurs qu'ils sont le plus avides , lorsque ces hqnnenrs sont dispeBsés d'uae manière flatteuse pour l'amour* propre.

Le désir de les obtenir rend alors les hommes capables des plus grands efforts , et c'est alors qu'ils opèrent ded prodiges; Or» ces honneuit

ne sont nulle part répartis arec plus de justice , que chez les peuples qui , n'iyant que cette mupnaie pour payer les serTÎces rendus à la patrie, ont par conséquent le plus grand intérêt à la tenir en valeur : aussi , les républiques pauvres de Rome et de la Grèce ont<-^lles pro- (lait plus de grands hommes que tous les vastes «triches empires de TO rient.

Chez les peuples opulens et soumis au despotisme, on fait et Ton doit faire pea de cas «lé la monnaie des honneurs. En effet , si les honneurs empruntent leur prix de la manière dont ils sont adininistrés , et si , dans 1* Orient , les sultans en sont les di^nsateurs , on sent qu^U doivent souTcnt les décréditer par le mauvais choix de ceux qu'ils en décorent. Aussi dans ces pays , les honneurs ne sont proprement -que dés titres ; ils ne peuvent vivement flatter Torgueil, parce qu'ils sont rarement unis à la gloire, qui Q'est point en la disposition des princes , mais <1q peuple y puisque la gloire n'est autre chbse <pie Facclamfttion de lareconnaissancepuhlique. Or, lorsque les honneurs sont avilis, le^ésir •le les obtenir s'attiédit ; ce désir ne porte plus Iç« hommes aux grandes choses ; et les hon-

i8o ss l'bipbit.

neari deviennent dans l*état un ressort sani force , dont les gens en place négligent atec raison de se servir.

Il est un canton dans l'Américpe, oh, lorsqu'un sauvage a remporté une victoire on manié adr<Hteinent une négociation , on loi dit dans une assemblée delà nation : « Tu es un homme.* Cet éloge l'excite plus aux grandes actions qae toutes les dignités proposées dans les états des- |K>tiques t ceux qui s'illustrent parleurs taleos.

Pour sentir tout le mépris que doit quelqaefois jeter sur les honneurs la manière ridicule dont on les administre , qu'on se rapelle Tabui qu'on en faisait sous le règne de Claude. Soos cet empereur y dit Pline , un citoyen tua on corbeau célèbre par son adresse ; ce citoyen fut mi> Mnort : on fit à cet oiseau des funérailles mi* gnifiques ; un joueur de flntte précédait le lit de parade sur lequel deuxesclaves portaient le co^ beau y et le convoi était fermé par une infimté de «gens de tout sexe et de tout âge. Cest à ce sujet que Pline s'éorîe : « Que diraient nos an* « cétres , si, dans cette même Rome où Ton en- « terrait nos premiers rois sans pompe, où Ton ^ b'a point yengé k mort du destmcfeiir de Off-

OlSCOUSStlI, CHAPIT&B ZXIT. l8l

« thage et deNomance , ils assistaient aux obsè- « ques d*im corbeau ! »

Mais, dira-t-on, dans les pays soumis au poayoir arbitraire, les honneurs cependant sont ^ud^efois le prix du mérite. Oui sans doute ; mais ils lé sont plus souvent du vice et de la bassesse^ Les honneurs sont , dans ces gouyememens , comparables à ces arbres éparà dans les déserts , dont les fruits quelquefois enlevés par les oiseaux du ciel , deviennent trop souvent la proie du serpent , qui , du pied de Tarbre , s*est en rampant élevé jusqu'à sa cime. .

Les honneurs une fois avilis , ce n*est plus qii*avec de l'argent qu*on paie les services renias à fétat. Or, toute nation qui ne s'acquitte qii'avec de l'argent est bientôt surchargée de dépenses ; l'état épuisé devient bientôt insol- Tahle; alors il n'est plus de récompç^se pour les vertns et les talens.

£n vain dira-t-on qu'éclairés par le besoin , les princes , en cette extrémité, devraient avoir recours à la monnaie des honneurs : si , dans les républiques pauvres, où la nation en corps est la distributrice des grâces , il est facile de rehausser le prix de ces honneurs , rien de plus II. II

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difficile que de les mettre en valeur dans on pays despotique. •

Quelle probité cette administration de la monnaie des honneurs ne supposerait-elle pas dans celui qui voudrait y donner du cours! Quelle force de caractère pour résister aux intriguesdes courtisans ! Quel discernement pour n*accorder ces honneurs qu'à de grands tslens et de grandes vertus » et les refuser constamment à tous ces hommes médiocres qoi les décréditéraient I Quelle justesse d*esprit poursaisir le moment précis où ces honneurs, devenus trop communs, n*excitent plus les citoyens aux mêmes efforts, où l'on doit par conséquent en

créer de nouveaux !

n n'en est pas des honneurs comme des richesses. Si l'intérêt publie défend les refontes dans les monnaies d'or et d'argent , il exige au contraire qu^on en fasse dans la monnaie des honi^eurs , lorsqu'ils ont perdu du prix qu'ils ne doivent qu'à l'opinion des hommes.

Je remsirquerai à ce sujet quVn ne peut, sans étonnementy considérer la conduite de la plupart des nations y qui chargent tant de gens de la régie de lents finances, et n'en nomment

DISCOURS Itl, CHAPITRE X X I Y. ld3

aucnn pour veiller à radt^inistration des hoii' nears. Quoi de plus utile cependant que la dis^ cussicoi séTère du mérite de ceux <pf on élève auxdignkés ? Pourquoi chaque nation n'auraitelb pas on tribunal qui , par un examen profond et public, rassurât de la réalité destalens qu'elle récompense? Quel prix un pareil examen ne mettrait-il pas aux honneurs ! Quel désir de lea mériter! Quel changement heureux ce déflir n'occasioimerait-il pas , et dans l'éducation particulière, et peu-à-peu dans l'éducation publique! changement duqnd dépend peut-être toute la différence qu'on remarque entre les peuples.

Parmi les vils et lâches courtisans d'Anthioclius, que d'hommes, s'ils eusseut été dès l'enfance élevés à Rome y auraient , comme Popi- Hus, tracé au tour de ce roi le cercle dont il ne pouvait sortir sans se rendre l'esclave ou l'ennemi des Romains!

Après avoir prouvé que les grandes récompenses font les grandes vertus , et que la sage administration des honneurs est le lien le plus fort que les législateurs puissent employer pour unir l'intérêt particulier à l'intérêt général, et former des citoyens vertueux , je suis, je pense,

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en droit d'en conclure qUé ramolir ou rmdifférence de certains peuples pour la vertu est un effet de la forme différente de leurs gouyernemens. Or , ce que je dis de la passion de la vertu , que j'ai prise pour exemple , peut s'appliquer à toute autre espèce de passions. Ce n*est donc point à la nature qu'on doit attribuer ce degré inégal de passions dont les divers peuples paraissent susceptibles.

Pour dernière preuve de cette vérité , je vais montrer que la force de nos passions est toujours proportionnée à la force des moyens employés pour les exciter.

DISCOUflS Illy CHAPITRE XXY. l85

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