‹ De l'espritChapitre 22 sur 58 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

0£ QtJEl. DEGRi DB PASSIOIT LBS BOMXtt SOHT SUSCEPTIBLES.

^i , pour déterminer ce degré ^ je me transperte sur les montagnes de rAbyssinie, j'y Tois , ifor* dk« 40 leurs califes ^ des hommes impatiens de la mort a^ précipiter les uns sur la pointe de$poiguards «t des roebers, et les autres dss* les a^ymef 4m la mer : on ne leur propose cependant poitttd'afttre récompense ^e lesplti- •Srs célestes promis à tous les Musulmans ,

DISCOUa» III, CHAPISRB XXVI. I99

mais la poMession leur en paraît plus assurée : en eonséqnence, le désir d'en jouir se fait sentir plus Tiveme&t^en eux , et leurs efforts pour les mériter sont plus grands.

Nulle autre part que dans TAbyssinie , on n'employait autant de soin et d*art pour a£fei^ mir la croyance de ces aveugles zélés exécu« tears des Toloatés du prince. Les victimes destinées à cet emploi ne receraient et n'auraient reçu nulle part une éducation si propre à fdr* mer des fanatiques. Transportées dès Tâge le * plos tendre dans un endroit écarté , désert et sautrage du sérail , c'est là qu'où égarait leur raison dans les ténèbres de la foi musulmane ; qu'on leur annonçait la mission » la loi de Ma* bomet, les prodiges opérés par ce prophète, et l'entier dévouement du aux ordres du calife ; c'est la , qu'en leur faisant les descriptions les ipins voluptueuses du paradis, on excitait en eux la SQÎf la plus ardente des plaisirs célestes. A peine aTtient-ils atteint cet âge où l'on est prodigue de son être ; où , par des désirs fon« gueux, la nature marque et l'impatience et la puissance qu'elle a de jouir des phiisirs les plus vifii , qu'alors , pour fortifier la croyance d'un

a09 DB L ESPRIT.

jeune homme , et Tenâammer du fanatume le plus violent, le» prêtres, après avoir mêlé dans sa boisson une liqueur assoupissante , le transportaient, pendant son sommeil, de sa triste demeure dans un bosquet charmant destiné à cet usage.

Là y couché sur des fleurs, entouré defontaines jaillissantes , il repose jusqu^au momeot , où l'aurore , en rendant la forme et la couleur à Tunivers , éveille toutes les puissances productrices de la nature, et fait circuler IV mour dans les veines de la jeunesse. JPrappé de la nouveauté des objets qui Fenvironnent , le jeune homme porte partout ses regards , et les arrête sur des femmes charmantes , que son imagination crédule transforme en houris. Complices de la fourbe des prêtres ,' elles sont instruites dans Tart de séduire ; il les voit s'avancer vers lui en dansant ; elles jouissent da spectable de sa surprise ; par mille jeux enfan' tins , elles excitent en lui des désirs inconnus ; opposent la gaze légère d*une feinte pudeur à l'impatience des désirs qui s*en irritent : elles cèdent eufint à son amour. Alors , substituant à ces jeux enfantins les caresses emportées de

DISCOURS tll, CHAPITRE XXVI. 30t

l'ivresse , elles le plongent dans ce rayissement dont l'âme ne peut qu'à peine supporter les délices. A cette ivresse succède un sentiment tranquille, mais voluptueux, qui bientôt est interrompu par de nouveaux plaisirs , jusqu'à ce ({Q enfin , épuisé de désirs , ce jeune homme , assis par ces mêmes femmes dans un banquet délicieux , y soit enivré de nouveau, et reporté pendant son sommeil dans sa première demeure, n y cherche, à soii réveil, les objets qui font enchanté ; ils ont , comme une vision trompeuse , disparu à ses yeux. Il appelle encore les faouris ; il ne retrouve près d& lui que des imans : il leur raconte les songes qui l'ont fatigué. A ce récit, le front attaché sur la terre, les imans s'écrient : * O vase d'élection ! ô mon « fils ! sans, doute que notre saint prophète t'a « ravi aux cieux) t'a fait jouir des plaisirs ré- • serves aux fidèles pour fortifier ta foi et ton « courage* Mérite donc une pareille faveur par « an dévouement absolu aux ordres du calife. » C'est par une semblable éducation que ces dervls animaient les Ismaélites de la plus ferme croyaAce ; c'est ainsi qu'ils leur faisaient prendre, si je l'ose dire , la vie en haine et la mort

30S DE l'bSPAIT.

en amour ; qu'ils leur Caisaieut contidérer les portes du trépas comme une entrée aux plaisirs célestes , et leur inspiraient enfin ce courage déterminé qui , pendant quelques instans i a faitrétcmnement de l'uniyers.

Je dis quelques instans , parce que cette apèce de courage disparait bientôt avec la cause qui le produit. De toutes les passions , celle dn fanatisme , qui , fondée sur le désir des plj|iûrs xélestes , est sans contredit la plus forte , est toujours chez un peuple la passion la moins durable > parce que le fanatisme ne s'établit <{o< sur des prestiges et des séductions dont la raison doit insensiblement saper les fondemens. Aussi les- Arabes ^ les Abyssins , et généralement tous les peuples mahométans, perdirent-ils i dans l'espace d'uH siècle , toute la supériorité de courage qu'ils avaient sur les antres nado&s, et c'est en ce point qu'ils furent fort inférieurs aux Romains.

La yaleur de ces derniers excitée par la passion du patriotisme , et fondée sur des récompenses réelles et temporelles , eut toujours été la même, si le luxe n'eût passé à Rocoe aijec le.« dépouilles de l'Asie , si le désir des richesse»

DISCOURS Illy CHàPITIIB xXvi. 3oS

u'eùt brisé les liens qui unissaient l'intérêt persoimel à Fintérét général et n'eût à la fois corrompu chez ce peuple et les mœurs et la forme da gouveracment.

h ne puis m'empécher d'observer, au sujet de ces deax espèces de ooiirage » fondés « l'un sur le fimatisme de la religion » l'autre sur l'amour de 11 patrie , ^ue le dernier est le seul qu'un Wle législateur doiye inspirer à ses concitoyens. Le courage feinatique s'affaiblit et s'éteint bientôt D'ailleurs ce courage prenant sa source dansl'aveuglemeAt et la superstition, dès qu'Une natioa a p^dii son fanatisme ^ il ne lui reste <lBe sa stupidité ; alors elle devient le mépris de tons les peuples auxquels elle est réellement 'Qfërienrt à toufi égards.

C'est à la stupidité musulmane que le| chrétiens doivent tant d'avantages remportés sur les ^Brcs, qui, psor leur nomlîre seul , dit le çke* valier Folard» seraient ai redoutables s'ils fsii- ^ent quelques légers changemens dans leur ordre de bataille , leur discipline et leur armure; >*ili quittaient le sabre pour la baioxmette , et qu'ils pussent enfin sortir de l'abrutissement où la superstition les retiendra toujours : tant leur

«o4 fit L^BSPBlt.

religion , ajoute cet illustre auteur , est projpre à étertaiser la stupidité et l'incapacité de cette nation.

J'ai fait voir que les passions pouyaient, si je rose dire , s'exalter en nous jus<p*au prodige : ▼érité prouvée , et parle courage désespéré des Ismaélites^ et par les méditations des Gyninosophystes, dont le noyieiat ne s'achevait qu'en trente-sept ans de retraite » d'étude et de silence, et par les macérations barbares et continues des fakirs , et par la fureur vengeresse des Japonais (i)y et par les duels des Européens » et enfin par la fermeté des gladiateurs, de ces hommes pris au hasard, qui, frappés du coup mortel , tombaient et mouraient sur l'arène ayecle même courage qu'ils y avaient combattu.

To«sles hommes, comme je m' étais proposé de le prouver , sont donc en général susceptibles d'un degré de pasnon plus que sufifisast pour les faire triompher de leur paresse» et les

(i) Ils se fendent le ventre en présence de celui qui les a offensés; et celoi-^ est, sons peine d'infamie, pareillement contraint .de se Couvrir.

DISCOURS III, CHAPITRE XXYI. 3o5

douer de la coûtinuitë d'attention à laquelle est. attachée la supériorité des lumières.

La grande inégalité d'esprit ^qu'on aperçoit entre les hommes dépend donc uniquement de la difFérente éducation qu'ils reçoivent , et de renchaînement inconnu et divers des circons* tances dans lesquelles ils se trouvent placés.

£n efFet, si tontes les opérations de l'esprit se réduisent à sentir, à se ressouvenir, et à observer les rapports que ces divers objets ont entre eux et ayec nous, il est évident que, tous les hommes étant doués y comme je viens de le montrer, de la finesse des sens y de l'étendue de mémoire, et enfin de la capacité d'attention nécessûres ponr s'élever aux plus hautes idées , parmi les hommes communément bien organisés (i) ,- il n'en est par conséquent aucun qui ne puisse s'illustrer par de grands talens.

Rajouterai, comme' une seconde démonstration de cette vérité , que tous les faux juge« mens, ainsi que je l'ai prouvé dans mon pre-

(i) Cest-à-dire ceux dans l'organisation desquels on n'aperçoit aucun défkut, tels que sont la plupart des hommes.

Page 1