‹ De l'espritChapitre 33 sur 58 · OB L*ESPfclT · texte numérisé non relu

OB L*ESPfclT

Je ne 'ptéttaés xralleraent , par cette obKr- Tation, diminuer fa gloire de ce grand po^r mais prouver seulement que la loi de oontiniiîté est totijouftt'McacCement observée t et qn*il n'y a point de sauts dans la nature ( i }. Aussi peut-

core, du temps de Corneille, susceptible àt nouvelles perfections. Racine a prouvé qu'on pouvait écrire avec plus d'éîegance; Crébillon, qu'on pouvait y porter plus àe dialenr ; et Voltaire eût , sans contsedit , Êiit voir qu'on pouvait y mettre plus de pompe et de spectacle, si le théâtre , toujours couvert de speo tateurs , ne se fût pas absolument opposé à ce genre de beauté si connu des Grecs.

(i) Il est en ce genre mille sources d'illusions. Un homme sait parfaitement une langue étrangère : c*est, si Ton vent , l'espagnol. Si les écrivains espagnols nous sont alors supériecri dans le genre dramatique , Tauteur fran^^ qui profitera de la lecture de leurs ouvrages , ne surpassât-it que de peu ses modèles , doit pai*aître un homme extraordinaire à des compatriotes ignorans. On ne doutera pas qu'il s'ait porté cet art à ce haut degré de perfection auquel il settit impossible que l'esprit humain put d'abord l'élever.

DISCOURS lY, OHAPtTBK I. a^S

on oppli^aer aux sciences F<rf»serTation faite wr l'art dramatique.

Sflpkr trouve la loi dans laquelle les corps dolTent peser les uns sur les autres ; Newton ^ par rapplicatian heureuse qnViÀ calcul trèsio^énieax lui q^rmét d'en faire au sysftme cé^ leste,. assure. Texistenoe de cette loi : Newtén fait époque, il est mis an rang des génies.

Aristote, Gassendi, Montaigne , entrevoient confusément que c'est k nos sensations que nous devons toutes nos idées : Locke éclaircit , fipprdfondit ce principe, en constate la vérité par une infinité d'applications , et Locke est un génie.

H est impossiUe qu'un grand l^omme ne soit toujours annoncé par un aiitre'grand homme ( i ).

(i) Je pourrais même dire , accompagné de quelques grands homme^. Quiconque se plaît à considérer l'esprit humain, voit ,dans chaque siècle, cinq ou six hommes d'esprit tourner autour de la découverte que fait l'homme de génie» Si Thooneur en reste à ce dernier, c'est que cette découverte est , entre se* mains , plus féconde qne dans les mains de tout autre ; et qu'enfin OQ Toit toujours , k la manière différente dont

tji VS. I.' ESPRIT*

Le& ouvrage» iil génie Mut semblftbl^ à quelques-uns de ces superbes montunens de faBtiquitéy qui , exéùutéB par plusieurs générations de rois , porlent le nom de celui qui les acbère.

Mais- fli le haistmà^ (/«sfe*à*dire y l'encliaiaemenjk dek efiets dont bous ignoroiû les caaset, a tant de patt k la glbieerde» kotnmes illiistfcs dans les arts et dans lea sciences , s'il détennbe l'instant, dans lequel «U doivent naître pour fsiie époqiie et reeeyotr le ûon de ^é^itf ^ qndfe io' flifejftse plus grande, encore de taiême kaMrd n'a-t-il pas sur la réputation- des hxnnines d'ént !

César et Hfakomet ont rempli là tetve de tcoî renommée. Le dernier est, dans la moitié d( Tunivers , respéeté comme l'uni de Diett; dans l'autre ^ il est .honoré comme un grand ^ie : cependant ce Mahomet ». simple courtier ^Arabie f sans lettres , sans éducation , et dupe Ini* même en partie du fanatisme qu'il iospirait. ayait été forcé , pour eompôsèr le médiJocre et ridicule ouvrâLgè nommé Alcoran ^ d^4voîr r^

les hommes tif enl; parti d'un principe on d'ane découverte , à qui ce principe on .cette décon- Terte appartiid^ft."

DISCOUaS ITyrCa^VITRB I. ifS

cours à quelques moines grecs» Or » oomnent dam un tel homme ne pas reconnaître V<m-* Tiage dba hasard y qui lepface dans les temps et les circoastances où devait s'opérer la réToluf tion à laquelle cet homme hardi ne fit guère que prêter son nom ?

Qui doute que ce même hasard ^ si favoraUe k Mahomet , n'ait aussi contribué à la gloire de César ? Non * que je prétende rien retrancher des louanges dues à ce héros ; niais enfin SylU avait comme lui asservi les Romains. Les faits jdcv guerre ne sont jamais assez circonstanciés flans l'histoire pour juger si César était réellement supérieur à Sertorius ou à quelque antre capitaine semblable. S'il est le seul des Romains quW ait comparé au vainqueur de Darius , c'est que tous deux asservirent un grand nombre de nations. Si la gloire de C^ar a terni celle de presque tous les grands capitaines, de la république, c'est qu'il jeta- par ses victoires les fondemens âia trône qu^Auguste affermit (i) ;

(i) Ce n'est pab que £ési^. nie iut un. dei plus gnoids généraux , même mi jtigeiBent éévère de Machiavel, qui' efface de la liste des. capitaines

*7^ bE f.'£s^AIt.

c'est qtie sa àictatnre fut l'époque de la sertn t«de des Romains , et qu'il fit dans l'uniTers une réyolution dont l'éclat dut nécessairement ajouter à la célébrité que ses grands taleu loi ayaient méritée.

Quelque rôle que je fasse jouer au hasard ^ quelque part qu'il ait à la réputation des grands hommes , le hasard cependant ne fait rien qu'en fayeur de ceux qu'anime le désir y if de la gloiift

Ce désir , comme je l'ai déjà dit , &it supporter sans peine la fatigue de l'étude et de k méditation. Il doue un homme de cette constance d'attention nécessaire pour s*illustrer dans

célèbres tous ceiix qui , ayep de petites arméeii n'ont pas exécuté de grandes choses , et des choses nouyeUes.

« Si , pour exciter leur irerre , ajoute cet îl- « lustre auteur^onyoitdegrandspoètesprendre « Homère pour modèle^ se demaâder » en éenm yant : Homère eùt*il pensé ^ $t futAl ejiprîmé m comme moi? il faut piareillement qu'un grand « général , admirateur de quelque grand capi- « taine de l'antiquité , imite Sdpion et Ziaka» « dont l'un s'était -proposé Cyrus^ et Tautre « Aonibal pour modèle. »

OISCOTIB8 ITf CHAPIT&K I. 9^7

quelque art ou quelque science que oe tok. C'est à ce désir qu'on doit cette hardiesse de génie qui cite au tribunal de la raison les opi«nions , les préjugés et les erreurs consacrées par les temps.

C^est ce désir seul qui , dans les sciences ou les arts, nous élève à des yérités nouyelles , ou nous procure des amusemens nouveaux. Ce <lésir enfin est Tâme de rhomme de génie : il est la source de ses ridicules et de ses succès ( i ) ;

(i) Tout homme absorbé dans des méditations profondes , occupé d'i4ées grandes et générales, vit , et dans Tou^li de ces attentions, et dans Tignorance de ce^s usages qui font la science des gei;s du monde :. aussi leur paraît^ presque toujours ridicule. Peu d^entre les gens du monde sentent que la connaissance des petites choses suppose presque toujours Tignorance des grandes ; que tout homme qui mène à peu près la vie de tout le monde n'a que les idées de tout le monde; qu'un pareil homme ne s'élève point au-dess]|s de la médiocreté^ et qu'enfin le génie suppose toujours dans un bomme un désir vif de la gloire « qui, le rendant insensible à toute espèce de désir, n'ouvre son &me qu'à la passion de s'éclairer.

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sncflès' qu'il ne doit ordinairement qu'à VmgM' frété avec laquelle il se «oncentre dant nn leul genre. Une ficieoce siiffît ponr remplir toaie la

Anaxagore en est un exemple. Il est pressé par ses amis dé mettre or(k» à ses afiairei) d'y sacrifier quelques heures de son temps : « 0 « mes amis! leur répond-il, vous me demandez « l'iinpossible. Coihment partager mon temps « entre mes affaires^ et 'mes études, moi qui « préfère ane goutte de sagesse à des tonnes de «, riclii^s^es ?» . .

Corneille était sans doute animé du même sentiment, lorsqu'un jeune homme, auquel il avait attfoSrdé Sa fille , et que l'état de «es affaires mettait datts là ilécessité de rompre ce Mariage, viëiit lé matiù «hez lui, perce jasqoe dans- son eabineU : « Je viens, lui dit»il, mon- « sieur, rietirer ma-parole, et tous exposer le) « motifs de ma conduite.... Eh ! monsieur, ré- « plique Corneâle, ne pouviex-vons, santm'ln- « -terronbprè , parler de tout" cela à ma femme? «r Montez cbeï «Ue : je n'cfnténds rien k tontes « ces a(ïaîtles4>U. »'

li n'est presque poiAI'd*hommes de génie dont on ne puisse citer quelques traits pareils, l^o dofties^qne court tout effrayé dans le cabinet du savant Bndé , lui <^ré que De féu est i ia maison : « Wiiiieiifkm répond- il , avertissez

DISCOURS IVy CBà^ITRE I. 1J^

capacité d*ane âme : aussi n*est-ilpas et ne peutil y avoir de géAie univers^.

La longueur des méditations nécessaires pour

• ma femme : je ne me mêle point des affaires

• du ménage. »

Le goût de Tétude ne souffre aucune distraction. C'est à la retraite où ce goût retient les hommes iUustres , qu'ils doivent ces mœurs simples et ces réponses inattendues et naïves , qui si souvent fournissent aux gens médiocres des prétextes de ridiculiser le génie. Je citerai à ce sujet deux traits du célèbre La Fcmtaîne. Un de ses amis , qui sans doute avait sa conversion fort à cœur , lui prête un jour son Sainte Paul. La Fontaine le lit avec avidité; mais , né très-doux et très-humain , il est blessé de la dureté apparente des écrits de l'apôtre ; il ferme le livre y le reporte à son ami, et lui dit: « Je « Tông rends votre livre ; ce saint Paul-là n*est pas mon homme. > C'est avec la même naïveté que, comparant un jour saint Augustin à Rabelais : « Comment y s*écriait La Fontaine, des « ^s de goût peùvent-îls préférer la lecture « d'an saint Augustin k celle de ce Rabelais si « naïf et si amusant ? >

Tout homme ^ui se concentre dans l'étude ' d'objets intéressans vit isolé au milieu du nu>Qde. U est toujours lui , et prescjue jamais

aSo OB I.*ESPBIT.

se nendre supérieur dans un genre ^ compuéc a» court espace de la yie, nous démontre Fudpossibilité d'exceller en plusieurs genres.

D'ailleurs y il n'est qu'un âge, et c'est celui des passions 9 où l'on peut déyorer les premières difficultés qui défendent l'accès de chaque science. Cet âge passé , on peut apprendre encore à manier ayec plus, d'adresse l'outil dont on s'est toujours servi , à mieux déyelopper ses idées, à les présenter dans un plus grand jour; mais on est incapable des efforts nécessaires ponr dé&icher un terrain nouveau.

Le génie 9 en quelque genre que ce soit, est toujours le produit d'une infinité de combinaisons qu'on ne fait que dans la première jeunesse.

Au reste , par génie , je n'entends pas 8impl^ ment le génie des découvertes dans les sciences, ou de l'invention dans le fond et le plan d'an oavrage ; il est encore un génie de l'expression, ha principes de Fart d'écrire sont encore siobscnrs eC si imparfaits ; il e^ en ce genre si peu de^ nées y qu'on n'obtient point le titre de grand écril valn^ sans être réellement inventeur en ce geme.

les autres ; il doit donc leur paraître presque toujours ridicule.

DISCOURS IT, CHAPITRE I. sSl

La Fontaine et Boileau ont porté peu (finvention âkas le fond des snjets qu'ils ont traités; cependant l'un et l'autre sont , avec raisons, mis tu rang des génies; le premier, par la narirBlé^ le sentiment et l'agrément qu'il a jeté dans ses narrations ; le second , par la correction y la force et la poésie de style qu'il a mises dans- «es ouvrages. Quelques reproches qu'on fasse- à Boileau, on est forcé de convenir qu'en perfectionnant infiniment l'art de la yersificatiôii , il a réellement mérité le titre d'inventeun

Selon les divers genres auxquds on '«*ap- . plique , l'une ou l'autre de ces différoites espèces de génie sont plus ou moins désirables^ Dans la poééie , par exemple , le génie àèfex pression est ^ si je Pose dire , le génie de nécessité; Le poète épique le plus riche dans Pinvention des fonds , n'est point lu , s'il est pri^é du génie de l'expression ; au contraire , ! un poëme bien versifié , et plein de beautés de dé^ tail et de poésie , fût-il d'ailleurs sans invention , sera toujours f&vorablemmt accueilli du public.

Il n'en est pas ainsi des . ouvrages phik>so^ . pbiqoes : dans ces sortet d'ouvrages ».le premier ' ^rite est celui du fond. Four instruire Ifis

s8i *nB i.*ESPaiT.

kommes, il hnt, ab leor présenter une TéritéiMW- Tdle y oa leur montrer le rapport qui lieensemUe des mérités qui lenr paraissent Isolées. Dans le genr& instructif » la beauté , Fâégance de U diction et fagrément des détails , ne sont qii'iiD mérite secondaire. Aussi » parmi les modernes, art-on vu des 'philosophes sans force y sani grâce f et même sans netteté dans TexpressioD , obtenir encore une grandcf réputation. L'obfcnrite de leurs écrits peut qudqne temps les con* Amper à l'oubli ; mais enfin ils en sortent : il naît tâft au tard un esprit pénétrant et lumineux^ qui , saisissant les vérités contenues dans leon ouvBBges , les dégage de robscitrité qui les coavfè, et sait lesi exposer avec clarté. Cet esprit lumineux partage avec les iiLTentenrs le né* rite et la gloire de leurs découvertes. Cest on laboureur qui déterre un trésor » et partage avec le. p^priétaire du fonds les richesses qui s*j trouvent enfermées.

D'après ce que f ai dit de l'inTention des

ibnds|et du génie de l'expression, il est facile

^ d*-expliquec comment un écrivain déjà célèbre

^ peut opmposer de mauvais ouvrages : Il suffit,

-pburtoet effet, qn'il écrive dans un genre eà

DiftcouBS nr, chapivbb i. a83

i'espèoe d« génie dont il est doué, ne joue , si je l'ose dire , qu'un râle secondaire. Cest la raison pour laquelle le poète célèbrf peut être unnuiayais philosophe » et Texcellent philosophe un poêle médiocre; pourquoi le romancier peut mal écrire l'histoire , et Thistorien mal faire un roman.

La conclusion de ce Chapitre , c'est que , si le génie suppose toujours rinyentîon» toute in* Yeation cependant ne suppose pas le génie. Pour obtenir le titre d'homme de génie , il faut que cette inyention porte sur des objets généraux et iatéressans pour l'humanité ; il faut de plus naître dans le moment où , par ses talens et ses découYertes , celui qui cultive les arts et les sciences puisse faire époque dans le monde savant. L'homme de génie est donc en partie l'aiiyre du hasard ; c'ësfle hasard qui, toujours en action, prépare les découvertes, rapproche insensiblement les vérités , ' toujours inutiles lorsqu'elles sont trop éloignées les unes des autres,' et fsiit naître l'homme* de génie dans imstant précis où les vérités, déjà rapprochée^ , % loi donnent des principes généraux et lamî« ncax : le génie s'en saisit , les pré^nte , et quel que

a 84 DS ].'bsprit.

partie de Tempire des arts et des sciences eaot éclairée. Le hasard remplit donc aaprèi àa. génie Fofâce de ces yents qui, dispersés nu quatre coins du monde , s'y chargent des matières inflammables qui composent les météorei: ces matières poussées yaguement dans les ain, n'y produisent aucun effet, jusqu'au moment où , par des souffles contraires , portées impétueusement les unes contre les autres , elles le choquent en un point ; alors l'éclair s'allome et brille , et l'horizon est éclairé.

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