DE L IMAGINATION ET DU SENTIMENT
La plapan de ceux qui jusqu'à présent ont traité de Tmaginatlon ont trop restreint ou trop étendu la signification de ce mot. Pour attacher une idée précise à cette expression , remootons : à l'étymologîe du mot imagination : il dérive du latin imago ^ image.
DISCOURS XTi CH4PIT&B IX. a85
Plasiears ont confondu la mémoire ok Timagination. H n'ont point senti qu'il n'est point de mots exactement synonymes ; que la mémoire consiste dans un souvenv* net des objets qui se sont présentés à nous ; et l'imagination dans une combinaison , un assemblage nouveau d'images , et un rapport de convenances aperçues entre ces imag^ et le sentiment qu'on veut exciter. Est-ce la terreur? l'imagination donne l'être aux sphpix,. aux furies. E^t-ce rétonnement ou l'admiration ? elle crée le jardin des Hespérides , l'ile enchantée d'Armide , et le palais d'Atlant.
L'imagination est donc l'invention en fait dlmages (i), comme l'esprit l'est en fait d'idées.
(i) On ne doit réellement le nom ê^ homme d'imagination qu'à celui qui rend ses idées par des images. Il est vrai que , dans la conversation, on confond presque toujours l'imagination avec l'invention et la passion. Il est cependant facile de distinguer l'homme passi^onné de Thomme d'imagination , puisque c'est presque toujours faute d'imagination qu'un poète excellent dans le genre tragique ou comique, ne lera souvent qu'un poète médiocre dans l'épique ou It lyrique.
a86 DK t'EsraiT.
La i^moîre, qui n'est que le sonvenir exact des objets qui se sont présentés à nous, oe diffère pas moins de Fimagination qu'un portrait de Louis XIV fait pal» Le Brun diffère du tableau composé (i) de la conquête de la Fraocb^ Comté. ^
Il suit de cette définition de rimaginadon, qu'elle n'est guère employée seule que dans h descriptions y les tableaux et les décorations; Dans tout autre cas , Fimagination ne peut servir que de Tététaiens aux idées et aax senttmens qu'on nous présente. Elle jouait ao* trefois un plus grand rôle dans le monde ; eUe expliquait presque seule tous les pbénomèDes de la nature. Cétait de l'urne sur laqndk s'appuyait une naïade que sortaient les nÛMeanx <fai serpentaient dans les Talions ; les forêts et les plaines se couvraient de verdure par les soins des dryades et des napées ; les rochers , détachés des montagnes » étaient roulés daBs les plaines par les orcades ; c'éuient les pni^ sauces de Pair , sous les noms de génies on àe
(i) n faut se rappeler que Louis XIV »e trouve peint dans ce tableau.
DISCOIÏRS lY, CHAPITRE II. ^87
démons, ipii déchainftient les yents et a^oneekient les oMges sur les payt qu'elles Toulaieni: ravager. Si, daas TËBrope, on n'abandonne plus à l'iinagiBalion rexplication des p1ién6*> mènes de la physique ; si Ton n*en fait' osage qae pour jeter plus de clarté et d'agrément sur les principes des sciaices ^ et qu'on attende de la seâle expérience la l^évélation des seci<ets de v la nature , il ne faut pas penser que toutes les nations soient égadement éclairées sur ce poiatx UimaginatioB est encore le philosophe dfe FInde : c'est elle qui , dans le Tunquin , a fixé Tinstant de la formation des perles (i) ; c'est elle encoisp qui , peuplant les élémens de demi-dieu^c , créant
il) L'imagination, souteo^u^ de quelque tradition obscure et ridicule , enseigne , à ce ,snjet j qu'un roi du Tunquin, grand opagîciejft , avait forgé un aitï à'<yT pur ; tous les traits décochés de cet arc pointaient des coups mortels : armé de cet arc , lui seul mettait une armée en déroute. Un roi voisin l'attaque avec une armée nombreuse : il éprouve la puissance de cette arme, il est battu , fait un traité , et ,obtiçnt, pour son fils , la fiUe du roi vainque^r. Dans Titresse des premières nuits, le nouvel époux conjure sa femme de substituer à l'arc magique
388 DE l'espbit.
à son ^ffré des démons, des génies, desféaet des enchanteurs ponr expliqoer les phénomènei du monde physique» s'est, d'une aile audacieuse , souvent élevée jusqu'à son origine. Âpièt avoir long-temps parcouru les déserts immcosurables de l'espace et de Tétemité , elle est enfin forcée de s'arrêter en un ppint ; ce point marqué , le temps commence. L'air obscur, épais
de son père , un arc absolument semblaUe. L'Amour imprudent le promet, exécute sa promesse > et ne soupçonne point le crime. Mais à peine le gendre est-il armé de l'arc merveîlleox, qu'il marche contre son beau-père , le dé&it , et le force à fuir avec sa'fille sur les cÀtés inhabitées de la mer. C'est là qu'un démon apparaît am roi du Tunquin, et lui fait connaître l'auteur de ses infortunes. Le père indigné saisit sa fille , tire son cimeterre : elle proteste en Tain de son innocence, elle le trouve inflexible. Elle lui prédit alors que les gouttes de son sang se changeront en autant de perles , dont la blancheur rendra aux siècles à venir témoignage de son imprudence et de son innocence. £lîe se tait. Le père la frappe, le sang coule : la métamorphose commence ; et la côte, souillée de ce parricide , est encore celle oà i'cm pèche les plus belles perles.
et spiWtueux qui , selon le TaauUis des Plié- DÎcieos , couvrait le vaste àbime , est affecté d'amour pour ses propres principes ; cet amotir produit un mélange, et ce mélange reçoit le nom de désir ; ce désir conçoit le mud ou la corruption aqueuse ; cette corruption contient le germe de l'univers et les semences de toutes les créatures. Des animaux intelligens , sous le Dom de zophasémîn ou de contemplateurs des cieùx , reçoivent Tétr^ : le soleil luit , les terres et les mers sont échauffées de ses rayons ; elles les réfléchissent et en embrasent les airs : les vents soufflent, les nuages s'élèvent, se frappent, et de leur choc rejaillissent les éclairs et le tonnerre ;* ses éclats réveillent les animaux intelligens, qui, frappés d'effroi, se meuvent et fuient , les uns dans les cavernes de la terre, les autres dans les gouffres de Focéan. La même imagination qui , jointe à quelques principes d*une fausse philosophie , avait dans la PHénicie décrit ainsi la formation de l'univers, sut d^nsles divers pays, débrouiller successivement le chaos de mille autres manières différentes (i).
(i) Elle assure au royaume de Lao , que la II. 17
ago DE l'esprit.
Dans la Grèce , elle inspirait Hésiode, lon<]De plein de son enthousiasme il dit : « Au com- « vencement étai^At le chaos , le noir Ërèbe et « le Tartare. Les temps n'existaient point eo- « core , lorsque la nuit étemelle qui , sur des
terre et le ciel sont de toute éternité. Seize mondes terrestres sont soumis au nôtre , et les plus élevés sont les plus délicieux. Une flamme détachée, tous les trente-six mille ans, des ahimes du firmament, enveloppe la terre comiiie récorce embrasse le troue , et la résout en eau. La nature , réduite quelques instans à cet ^t, est revivifiée par un génie du premier ciel. H descend, porté sur les ailes des vents; leur souffle fait écouler les eaux, et le terrain hn> nnde est desséché , les plaines , les forêts se couvrent de verdure , et la terre reprend sa première forme.
Au dei^nier embrasement qui précéda, disent les habitans de Lao , le siècle de Xaca, on mandarin nommé Pontabobamj'suan , s'abaisse sur la surface des eaux : une Heur soinage sur leur immensité, le mandarin l'aperçoit, la partage d'un eoup de son cimeterre. P<r une métamorphose subite , la âeur , déndi^ de sa tige , se change en fille ; la nature n'a jamais rien produit de si bea^. Le mandarin.
DISCOURS ty , CHAPITRE II. 39I
« ailes étenduies et pesantes , parcourait les im- « menses plaines de Vespace f s*abat tout à coup * sur TErèbie : elle j dépose un œuf; TÉr^lnç le « reçoit daps sojx sein , le féconde : FAmour « ÇA sort. U s'^ève sur des ailes dorées , il s'unit
épris pour elle de la plus TÎolente ardeur , lui déclare sa tendresse. L'amour de la Ttrgînité rend la fille insensible aux larmes de sofi amant. Le mandarin respecte sa yertu : mais f ne pouvant se priver entièrement de sa vue , il se place à quelque distance d'elle : c'est de là qu'ils se. dardent réciproquement des regards enflammés, dont l'influence est telle que la fille conçoit eten£ante sans perdre sa virginité. Pour subvenir à la iio^rriture des nouveaux habitaiiia de la terre, le mandarin fait retirer les eaux, il creuse les vallées , élève les montagnes , et vit parmi les Hommes , jusqu'à ce que enfin , lassé du s^our de là terre , il vole vers le ciel : usais les portes lui en sont fermées , et ne s'ouvrenjt qu'après qu'il a, sur le monde terrestre , soLi une longue et rude pénitence. Tel est, au royaume de Lao, le tableau poétique que l'imagination nous fait de la génération des êtres , tahleau dont la composition variée a , chez les différens peuples , été plus fiu moi^s grande ou bizarre , .i99i« toujours 4oiu)/ée par l'inpia^ginatioD.
•^92 DE L* ESP Ri t.
« an chaos : cette union donne l'être aux ciettï^ « à la terre , aux dieax immortels , aax hommes, m et aux animaux. Déjà Vénus , conçue dans le ■ sein des mers , s*est élevée sur la surface des « eaux , tous les corps animés s'arrêtent ponr la « contempler; les mouyemens que Famour atait « vaguement imprimés dans toute la nature se « dirigent vers la beauté. Pour la première fois «" l'ordre , l'équilibre et le dessein sont connus « à Tunivers. »
Voilà, dans le premier siècle de la Grèce, de quelle manière l'imagination construisit le pa* lais du monde. Maintenant plus sage dans ses conceptions , c'est par la connaissance de Fhi»toire présente de la terre, qu'elle s'élève à U connaissance de sa formation. Instruite par une infinité d'erreurs , elle ne marche plus dans l'explication des phénomènes de la oiture, qu'à la suite de l'expérience ; elle ne s'abandonne à elle-même que dans les descriptions et les tableaux.
Cest alors qu elle peut créer ces êtres et ces lieux nouveaux, que la poésie, par la précision de ses'tours, la magnificence de l'expression et la propriété des mots , rend visibles aux yeux des lecteurs.
DISCOURS 1T, CHAPITRE II. i^\
S*agit-il de peintures hardies ? l'imagination ^àït qae les plus grands tableaux , fusaent-ils les moins corrects » sont les plus propres à faire impression ; qu'on préfère à la lumière douce et pure des lampes allumées devant les autels, les jets mêlés de feu , de cendre et de fumée , lancés par l'Ethna.
S'agit -il d'un tableau voluptueux? C'est Adonis que l'imagination conduit avec l'Albane au milieu d'un bocage : Yéniu y paraît endormie sur des roses , la déesse se réveille , rincarnat de la pudeur couvre ses joues , un voile léger dérobe une partie de ses beautés ; Vardept Adonis les dévore, il saisit la déesse , triomphe de sa résistance ; le voile est arraché d'nne main impatiente ; Vénus est nue , Tall>àtre de son corps est exposé aux regards du désir : et c'est là que le tableau reste vaguement terminé, pour laisser aux caprices et i^ux fantaisies variées de l'amour le choix des caresses et des attitudes.
S'agit-il de rendre un fait simple sous uue image brillante, d'annoncer, ptir exemple, la dissension qui s'élève entre les citoyens? L'ima-» gination représentera la paix qui sort éploréo-
994 DB l'esvhit.
de la Tille , en abaissant sur ses yeax Polififf j^qai lui ceint le front. Cest ainsi que, dans U poéne , lîmagînation sait tout exposer sons de courtes images , ou souS des allégories qui ne sont proprement que des tnéthapfaores prolongées.
Dans la philosophie, Tusage qu'on en peut faire est infiniment plus "borhé ; elle ne sert alors, comme je Tai dit plus haut, qu'à jeter plus de clarté et d'agféodent sur les principe^- Je dis plus de clarté, parce que les hommes, qui s'entendent assez bien lorsqu'ils prononcent des mots qui peignent des objets sensibles, tds que^chéne, océan, soleil, ne s*entendettt pins lorsqu'ils prononcent les mots beauté, justice, vertu , dont la signification embrasse un grand nombre d'idées. H leur est presque impossible d'attacher la même collection d'idées au même mot ; et de là ces disputes éternelles et fites qui si souvent ont ensanglanté la terre.
L'imagination qui cherche à reyétir d'images sensibles les idées abstraites et les principes des sciences , prête donc infiniment de clarté et d'agrément % la philosophie.
Elle n'embellit pas moins les ouvrages de
sentiment. Quand l'Arioste conduit Roland dans la grotte où doit se rendre Angélique, aVecquel art ne décore-t-il pas cette grotte ? Ce sont partout des inscriptions gravées par Taniour , des lits de gazon dressés par le plaisir ; le murmure des ruisseaux y la fraîcheur de l'air , les parfums des fleurs, tout s y rassemble pour exciter les désirs de Roland* Le poète sait que plus cette grotte embellie promettra de plabir , et portera d'ivresse dans Tàme du héros , plus son désespoir sera violent lorsqu'il y apprendra la trahison d'Angélique , et plus ce tableau excitera dans l'âme des lecteurs de ces mouvemens tendres auxquels sont attachés leurs plaisirs.
Je terminerai ce morceau sur l'imagination par une fable orieiitale , peut-être incorrecte à certains égards , mais très-ingénieuse et trèspropre à prouver combien l'imagination peut quelquefois prêter de charme au sentiment. C'est un amant fortuné qui , sous le voile d'une allégorie , attribue ingénieusement à sa maîtresse et à l'amour qu'il a pour elle , les qualités qu'on aeknire en kû :
« J'étais un jour dans le bain : une terre « odorante, /d'une main aimée, passa dans la
agfi DK l'espait.
> luieime. Je lui dis : Es-tu le mnsePet-Ui « l'ambre? Elle me répondit : Je ne suis qnW < terre commune, mais j*ai eu quelle liaisoB « ayec la rose : sa Tertn bienfaisante m'a péoé- ■ trée ; sans elle je ne serais encore qu'une terre « commune (i). »
J'ai, je pense , nettement déterminé ce qaos doit entendre par imagination^ et montré, dans les différens genres , l'usage qu'on en peut fiûre* Je passe maintenant au sentiment.
Le moment où la passion se réveille le plus fortement en nous , est ce qu'on appelle le ien* tintent. Aussi n'entend-on par. passion qn'nn? continuité de sentimens de même espèce. I^ passion d'un homme pour une femme n'est qoe la dnrée de ses désirs et de ses sentiment ponr cette mén\e femme.
Cette définition donnée , pour distinguer ensuite les sentimens des sensations , et saToir quelles idées différentes on doit attacher k ces deqx mots qu'on emploie souvent l'wi pour l'autre, il faut se rappeler qu'il est des passions
(i) Voyez U Culistan, ou l'empire des RûseSp de Saadi.
DISCOURS lY^ CbAFITRE II. 297
de deux espèces : les unes qui nous sont immédiatement données par la nature , tels sont les désirs ou les besoins physiques de boire, manger, etc.; tes autres, qui, ne nous étant point immédiatement données par la nature, supposent l'établissement des sociétés , et ne sont proprement que des passions factices; telles sont l'ambition, l'orgueil, la passion du luxe, etc. CoDséquemment à ces deux espèces de passions , je distinguerai deux espèces de sentimens. Les uns ont rapport aux passions de la première espèce , c'est-à-dire à nos besoins physiques ; ils reçoivent le nom de sensations : les autres ont rapport aux passions factices , et sont plus particulièrement connus sous le nom de sentimens. C'est cetfe dernière espèce dont il s'agit dans ce Chapitre.
Pour s'en former une idée nette, j'observerai ({u'il a'est point d'hommes sans désirs, ni par conséquent sans sentimens ; mais que ces sentimens sont en euy^ou faibles ou vifs. Lorsqu'on n'en a que de faibles , on est censé n'en point avoir. Ce n'est qu'aux hommes fortement affec* tés qu'on accorde du sentiment. Ëst-on saisi d'effroi? si cet effroi ne nous précipite pas dans.
igS DE l'esprit.
de plus gi*ands dangers que ceux qu'on veut éviter ; si notre peur càlcnte et raisanlie, ii«re peur est faible, et l'on ne sera jamais cité comme lin homme peureux. Ce que je dis dià sentimoit de la peur, je le dis égafemeiit de crioi de Famour et de l'ambition.
Ce n*est qu'à des passions bien détenninées que l'homme doit ces mouvemenà fougueme' ces accès auxquels on dopne le nom de «s* timent.
On est animé de ces passion^ , lorqu'mi dénr seul règne dans notre àmè y y commande toi* pérîensemlent à des désirs subordonnés. Quiconque cède succ6ssivemént à des désirs difierens , se tron^pe s'il se croit passionné; fl ftetià en lui des goûts pour des passibns.
Le despotisme , si je l'ose dire , d'oa àmr auquel tons les autres sont sobordonnéit est donc en nous ce qui caractërisiB la p&nîoB. D 'est , en conséquence ; peu d'hommes panioniM» et capables de «entimèns vifs.
Souvent même les mœurs d'un peiqile rt la constitution d'un état s'opposent au éht^' pement dés passion^ et èék sentimens. Qœ de pays où certaines pasaiont ne peuvent se va*
DISCOURS Xr, CHA.PITBB II. 2^<)
uifester, du moins par des actions! Dans un goavemeraent arbitraire , toujours sujet à mille réToiutioDS , si les grands y sont presque toujours embrasés du feu de Tambition , il n'en est pas ainsi d'un état monarchique où les lois sont en vigueur. Dans u^ pareil état , les ambitieux sont à là chaîne, et Ton n'y voit que des intrigans ^ue je ne déccH-e pas du titre d ambitieux. Ce n'est pas qu'en ce pays une infinité d'hommes ne portent en eux le glerme de l'ambition : mais , tons quelque^ circonstances singulières , ce germe y meurt sans se développer. L'ambition est , dans ces hommes , comparable à ces feux souterrains allumés dans les entrailles de la terre : ils y brnknt sains explosion , jusqu'au mbtnent où fes ^ux y pénètrent , et que , raréfiiêes par lé feu , elles soulèvent , entr'ou- ▼itnt les montagnes , en ébranliant les fondemens du monde.
Dans les pays où le gei-me de certaines pas* sioBs et de certains sentimens est étouffé , le public ne peut les connaîtï'e et les étudier que dans les tableaux qu'en donnent les écrivains célèbres , et principalement lés poètes.
Le sentiment est l'âme de la poésie , et surtout
•3oO DE L^KSTRIT.
de la poésie dramatique. ÀYant d'indiquer Us
signes auxquels on reconnaît, en ce genre , Us grands peintres et les komipes à sentimens , il est bon d'obserrer qu'on ne peint jamais bien les passions et Içs sentimens , si Ton n*en est soi-même susceptible. Place-t-on un héros dans une situation propre à développer en lui toute l'activité des passions ? Pour faire un tableau vrai , il faut être affecté des mêmes sentimens dont on décrit en lui les effets , et trouver en soi son modèle. Si l'on n'est passionné , on ne saisit jamais ce point précis que le sentiment atteint, et qu'il ne franchit jamais (i): on est toujours en-deça ou au*delà d'une nature forte. D'ailleurs , pour réussir en ce genre, il ne 8uf£t pas d'être en général susceptible de passions ; il faut, de j)lu8 , être animé de celle dont on fait le tableau. Une espèce de sentiment ne
( I ) Dans les ouvrages de théâtre, rien de plus commun que de faire du sentiment avec 4e l'esprit. Veut-on peindre la vertu ? on fera exécuter en ce genre , à son héros , des actions que les motifs qui le portent à la vertu ne lui permettent point de faire. Il est peu de poêles dramatiques exempts de ce défaut.
DISCOURS IV, CHAPITRE II. Sot
nous en fait point deviner une autre. Ou rend toujours mal ce que l'on sent faiblement. Corneille dont l'âme était plus élevée que tendre , peint mieux les grands politiques et les héros qu'il ne peint les amans.
C'est principalement à la vérité des peintures qu'est , en ce genre , attachée la célébrité. Je sais cependant que d'heureuses situations , des ' maximes brillantes et des vers élégans , ont quel- , qnefois , au théâtre , obtenu les plus grands succès ; mais , quelque mérite que supposent ces succès , ce mérite cependant n'est , dans le genre dramatique y qu'un mérite secondaire.
Le vers de caractère est , dans les tragédies , le vers qui fait sur nous le plus d'impression. Qui n'est pas frappé, de cette scène où Catilina pour réponse aux reproches d'assassinats que lui fait Lentulus , lui dit :
Crois qne ces crimes SoDt de ma politique, et nou pas de mon cœnr.
Forcé de se plier aux moeurs de ses complices,
" il faut, ajoute-t-il , qu'un chef de conjurés
■ prenne successivement tous les caractères. Si
■ je n'avais que des Lentulus dans mon parti ^ »
303 DE l.^BSPBIT.
Et «'il u^élait rempli que d'honimcs verlsenx, Je n^aurais pas de peine à Têtre encore plu* quVul.
Quel caractère renfermé dans ces deax vers! Quel chef de conjurés, qu'un homme astezmaitre de lui pour être à son choix yertueux ou vicieux! Quelle ambition enfin que celle qui peut, contre Vinflexihilité ordinaire des passions, plier à tous les caractères le snperhe CatUina! Une telle ambition annonce le destructeur de Rome.
De pareils vers ne sont jamais ûispirés que par les passions. Qui n'en est pas susceptible, doit renoncer à les peindre. Mais, dira-t-on, à quel signe le public , souvent peu instruit de ce qui est en-deçà ou au-delà d'une nature forte , reconnaîtrait-il les grands peintres de sentimens ? A la manière , répondrai-je , dout ils les expriment. A force de méditatioasetdr réminiscences , un homme d'esprit peut à peu près deviner ce qu'un amant doit fiûrc oo àirc dans une telle situation ; il peut substituer , ^ je peux m'exprimer ainsi , le sentiment /m)U«'2>< sentiment senti : mais il est dans le cas ^i^ peintM qui , Sur te i*écit qu'on lui aurait f-w^ de la beauté d'une femme , et l'image qu'il «'«»
DISCOVllS IV, CHAPITRE II. 3o3
serait formée , youdrait en faille le portrait ; il ferait peut-être un besiti tableau , mais jamais un tableau ressemblant. L'esprit ne devinera jamais le langage du sentiment.
Rien de plus insipide pour u&||rieillard que la conversation de deux amans. L'homme insensible <,. mais spirituel , est dans le t;as du vieillard : le langage simple du sentiment lui paratt plat ç il ebercbe malgré lui k le relever par qndque totir ingénieux qui décèle toujours en Itti le défaut de sentiment.
Lorsqtïe Pétée bravé le cotarroùx du ciel , lorsque les'éclats du tonnerre annoncent la présence du Dieu son rival » et que Thétîs intimidée y pout calmer les soupçons d^un amant jaloux , lui dit :
Va, fui»; te montrer que je crahî», Cvst te dire assec que je t^alme (i):
(i) Si , dans ce vers d'Ovide ,
PigftoraeertapetiSt do pigrtûrti cetta timéndoi
le soleil dit à peu pnrès la même iohose à Phaétoh son fils , c'est que Phaéton n'est point encore monté sur son char, ni par conséquent dans le moment du danger.
t 3o4 DE L* ES PAIT.
on sent qjot le dan|;er où se tronre Pelée eit trop instant; qne Tkétîs n'est pas dans nne ntiiation assez tran^pûlle , ponr toonier anssi ingénieusement sa réponse. Effirayée de 1 approche d^nn diea^^Aii d*iin mot peut anéantir sod amant , et pressée de le Toir partir , elle n'a proprement que le temps de loi cii^ de fuir et qu'elle Tadore.
Tonte phrase ingéniensement tonmée prouTe à la ibis l'esprit et le défont de sentiment. L'homme agité d'âne passion , tont entier à ce qu'il sent » ne s'occape point de la manière dont il le dit ; l'expression la f^os simple est d'abord celle qu'il saisit.
Lorsque FAmour , en pleurs aux genoux de Vénus y lui demande la grâce de Psyché, et que la déesse rit de sa douleur , l'Amoar loi dit:
Je ne me plaindraÏB pas si f s ponvais mourir.
Lorsque Titus déclare à Bérénice qu'enfin le Destin ordonne qu*il5 se séparent pour jamais (i), Bérénice reprend:
Pour jamais! .... qae ce mot est affreux quand on aime'
(î) Dans la tragédie anglaise de Cléopâtre;
DISCOURS IV, CHAPITRE II. 3o5
Lorsque Palmire dit à Séide que vainement elle a tenté par ses prières- de toucher son ra« visseur , Séide répond : .
Quel est donc ce mortel insensibte h tes larmes?
Ces vers , et généralement tous lâl vers de sentiment, seront toujours sim|Jies, et dafts le tour et dans l'expression. Mais T esprit, dc-
Octa^ie rejoint Antoine : elle est belle; Antoine peut reprendre du goût pour elle ; Cléopâtre le craint ; Antoine la rasanre. « Quelle différence, lui dit-il , entre Octavie et Cléopâtre ! O mon amant! reprend-elle, quelle plus grande difc. férence encore entre mon état et le sien ! Octavie est aujourd'hui méprisée ; mais Octavie est ton épouse. L'espoir immortel habite dans son âme, il essuie ses larmes, la console dans son malheur. Demain l'hymen peut te remettre entre ses bras. Quelle est, au contraire, ma destinée ! Que l'amour se taise un moment dans ton cœur , il ne me reste aucun espoir. Je ne puis / comme elle , gémir près de ce que j'aime, espérer de l'attendrir , me flatter ^un retour. Un seul instant d'indifférence, et tout pour moi est anéanti; l'espace immense et l'éternité me sépaçent à jamais de toi. » i
3o6 DE l'usprit.
pooryn de sentiment, nons éloignera tovjoars de cette simplicilé ; je «lirai même qu'il fera tourner quelquefois le sentiment en maxiiiK. Comment ne serait -on pas à eet égard la dupe de livrât ? he propre de l'esprit est d'obser^r, de généraliser ses obsecrations , et d'en tirer des résultats ou 4es maximes. Habitué à celte marche , il est presque impossible qQ« l'homme d'esprit , qui , sans avoir senti l'amonr , en Toudra peindre la passion , ne mette , sans s'en apercevoir , souvent le sentiment fo maxime. Aussi FV>atenelle a-t-il fait dire i Tao de ses bergers :
Oii ne doit point aimer lorsqu^on a le coenr tendre;
idée qui Hii est commune avec Quinanlt f qui l'exprime bien différemment, lorsqu'il fût dire i Atys :
Si paimais un jour, par niallieaTy Je connais bien mon coeur , II wrait trop auDMitite» ' 1
Si Quinault n'a point ihis en maxime le seo- { liment dont Atys est agité , c'est qu'il seatiii
qu'un homme vivement affecté ne s'amnse poûi< à généraliser.
Il n*en est pa^ à cet égard de TambitioD
DISCOUBS XV, CHAPIT&E II. 807
commme de ramour. Le sentiment , dans TarnbitioQ , s'allie très-bîiii arec Tesprit et la réfiexioii;la cause de cette différence tient à l'objet différent qae se proposent ees deux passions.
Que désire un amant? les Êiyenrs de te qu'il aime. Or > ce n'est point à la sublîhilté de son esprit, mais à l'excès de sa tendresse, que ces faveurs sont accordées. L'Amour en larmes et désespéré , dux pieds d'une msâtressè, est l'éloquence la plus propre à la loucher. C'est riyresse dé l'amant qai prépare et saisit ces ilistans de faiblesse qui mettent le comble à son bonheur. L'esprit n'A pas de part au triomphe ; l'esprit est donc étranger au sentiment de l'amour. D'ailleurs , l'excès de la passion d'un amant promet mille plaisirs à l'objet aimé. Il n'en est pas ainsi d'un ambitieux ; la violence de 6on iuiibition ne promet aucuns plaisirs à ses complices. Si le trône est l'objet de ses désirs , et û , pour y monter , il doit s'appuyer d'un parti puissant , ce Serait en Tain qu'il étalerait aux yeux de ses partisans tout l'excès de Son ambition : ils ne l'écouteraient qu'arec indifférence , s'il n'assignait à chacun d'eux la part qu'il doit avoir au gouvernement , et ne leur prouvait l'intérêt qu'ils ont de l'élever.
3o8 Ds l'esvrit.
L'amant enfin ne dépend que de Fobjet amé; an seul instant assure sm félicité : la réâeiioii n'a pas le temps de pénétrer dans un cœur d'autant plus viyement agité , qu'il est plus près d'obtenir ce qu'il désire. Mais l'ambitieiix a , pour l'exécution de ses projets ^ continuettement besoin du secours de toutes sortes d'hommes ; pour s'en servir utilement , il faut les connaître : d'ailleurs son succès tient à des projets ménagés avec art et préparés de loin. Qae d'esprit iie faut-il paji pour les concerter el ies suivre ? Le sentiment de l'ambition s'allie donc nécessairement avec l'esprit et la réflexioD.
Le poète dramatique peut donc rendre fidèlement le caractère de l'ambitieux , en mettant quelquefois dans sa bouche de <;es vers sentencieux qui f pour frapper fortement le spectateur, doivent être le résidtat d'un sentiment vif et d'une réflexion profonde. Tels sont ces vers où , pour justifier l'audace qu'il a de s* présenter au sénat , Catilina dit à Probos» qui J'accuse d'imprudence:
L^imprudence n*e«i pas dans la Wmërité, Elle est dans un projet fanx et mal concerte; Itfais, sMI est bien suivi, c*est un trait de prudciue Q^te d'aller quelquefois jusqucs à Tiilsolcnce.
btSCOURS kV, CHAPITRE III. SoQ
Et j(< sais, pour dompter ]es pins impérieux,
Qu*U faut sOQTent moins d^art que de mépris pour eux.
Ce que j'ai dit de Vambition indique en quelles (Joses différentes , si j'ose le dire « Tesprit peut s'allier aux difFérens genres de passions.
Je finirai par cette observation ; c'est que nos mœurs et la forme de notre gouyemement ne nous permettant pas de nous livrer à des passions fortes , telles que l'ambition et la yen* geance , on ne cite communément ici , comme pemtres de sentimens , que les hommes sensibles à la tendresse paternelle ou filiale , et enfin à lamour qui , par cette raison , occupe presque seul le théâtre français.