CHAPITRE IX
DX l'oRIGIJVE DBS PaSSIQKS.
Jr ouR s'élever à cette connaissance, il faut dis. tinguer deux sortes de passions.
Il en est qui nous sont immédiatement données par la nature ; il en est aussi que nous ne devons qu'à l'établissement des sociétés. Pour savoir laquelle de ces deux différentes espèces de passions .a produit l'autre , qu'on se transporte eft esprit aux premiers jours du monde ^ on y verra la nature, par la soif, la faim, le froid et le cbaud , avertir l'homme de ses besoins^ attacher une infinité de plaisirs et de peines à. la satisfaction ou à la privation de ces besoins; on y verra Thomme capable de rece- . voir des impressiotis de plaisir et de douleur et naître , pour ainsi dire > avec Tamour die l'un
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et la haine de Tantre. Tel est Itiomme au sortir des mains de la nature.
Or, dans cet état , Ténvie , l'orgueil , l'avai rîce, Tambition n'existaient point pour lui * uniquement sensible au plaisir et à la douleui* physique, il ignorait toutes ces peines et ces plaisirs factices que nous procurent les passions que je Tiens de mommel. De pareilles passions ne nous çont donc pas immédiatement données par la nature ; mais leur existence , qui suppose celle des sociétés , suppose encore en nous le germe caché de ces mémos passions. Ccst pourquoi , si la nature ne nous donne en naissant que des besoins, c*est dans nos besoins et nos premiers désirs qu'il faut chercher l'ori»gine de ces passions factices, qui ne peuvent jamais être qu'un déTôloppement de la faculté de sentir. •
Il semble que , dans l'univers moral comme dans l'univers physique , Dieu n'ait mis qu'un seul principe dans tout ce qui a été. Ce qui est, et ce qui sera, n'est qu'un développement nécessaire. •
Il a dit à la msrtière : Je te doue de la force. Aussitôt les élémens , soumis aux lois du mou-
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vement > mais errans çt confqndqs dans If s déserts de l'espace, ont formé mille assemblages monstrueux , ont produit mille cahos diyers , jusqu'à ce qu'enfin ils se soient placés dans l'équilibre et l'ordre pbyjsique dans lequel on^uppose maintenant Tunivers rangé.
Bsemble qu'il ait dit pareillement à Fhomme : Je te doue de la sensibilité ; c'çst par elle qu'aveugle instrument de mes volontés , incapable deconnaitre la profondeur de mes vues, tu dois, sans le savoir, remplir tous mes dess^^ins. Je te mets sous-la garde du plaisir et de la douleur ' Fun et l'autre veilleront à tes pensées , à tes actions ; engendreront tes passions, exciteront tes aversions, tes amitiés, tes tendresses, te$ fureurs; allumeront tes désirs, tes craintes, tes espérances; 'te déîQileront des vérités; te plongeront dans des erreurs; et après t' avoir fait enfanter mille systèmes absurdes et diiTérens de morale et de jégislatîon , te découvriront un jour les principes simples , au développement desquels estât* tacbé Tordre et le bonheur du mpnde^oraL
En effet , supposons que le ciel anime tout à coup plusieurs hommes : leur première occupation serti de satifaire leurs besoins ; bientôt après
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ils essaieront , par des cris , (Texprimer les impressions de plaisir et de douleur qu'ils reçoi* vent. Ces premiers cris formeront leur première langue , qui, à en juger par la pauvreté de quelques langues sauvages, a du d'abord être très-courte , et se réduire à ces premiers sons. Lorsque les hommes , plus multipliés , commenceront à se répandre sur la surface du monde , et que , semblables aux vagues dont l'océan couvre au loin ses rivages , et qui rentrent aussitôt dans son sein , plusieurs générations se seront montrées à la terre, et seront rentrées dans le gouffre où s'abîment les êtres ; lorsque les familles seront plus voisines les unes des autres , alors ]^ désir commun de posséder les mêmes choses , telles que les fruits d'un certain arbre ou les faveurs d'une certaine femme, exciteront en eux des querelles et des combats : de là naîtront la colère et la vengeance. Lorsque seules de sang , et las de vivre dans une crainte perpétuelle , ils auront consenti à perdre un peu de cette liberté qu'ils ont dans l'état naturel et qui leorest nuisible, alors ils feront entre eux des con- Tentions : ces conventions seront leurs premières lois; les lois faites, il faudra charger quelqu
hommes de leur exécution : et voilà les premier» magistrats. Ces magistrats grossiers de peuples sauvages habiteront d*abord les forêts. Après en avoir en partie détruit les animaux , lorsque les peuples ne vivront plus de leur chasse , la disette des vivres leur enseignera l'art d'élevée des troupeaux. Ces troupeaux fourniront à Ieur& besoins , et les peuples chasseurs seront changés en peuples pasteurs. Après un certain nombre de siècles , lorsque ces derniers se seront extrêmement multipliés , et que la terre ne pourra « dans le même espace , subvenir à la nourriture d'un plus grand nombre d'habitans, sans être fécondée par le travail humain , alors les peuples pasteurs disparaîtront , etVeront place aux. peuples cultivateurs. Le besoin de la faim , en leur découvrant l'art de l'agriculture , leur enseignera, bientôt ajprès, l'art de mesurer et de partager les terres. Ce partage fait , il faut assurer à chacun ses propriétés ; et de là une foule de sciences et de lois.. Les terres , par. la difTérence de leur nature ^t de leur culture , portant des fruits différens, les hommes feront entre eux des échanges , sentii^ont l'avantage qu^il y aurait à convenir d'un échange général qui
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représentât toutes les denrées; et ils leront choix, pour cet effet, de quelques coquillages ou de quelques métaux. Lorsque les sociétés en seront à ce point de perfection , alors toute égalité entre les hommes sera rompue : on distinguera des supérieurs ou des inférieurs ; alors ces mots de bien et de mal, créés pour exprimer les sensations de plaisir ou de douleur physique que nous recevons des objets extérieurs , s*étendront généralement à tout ce qui peut nous procurer Tune ou l'autre de ces sensations , les accroître ou les diminuer ; telles sont les ricjiesses et Vlndigence : alors les richesses et les honneurs , par les avantages qui y seront attachés , deviendront l'objet général du désir des hommes. De là naîtront , selon la forme différente des gou* vernemens , des passions criminelles ou vertueuses; telles sont Tenvie , l'avariC/C, Torgueil, l'ambition , l'amour de la patrie , la passion de la gloire, la magnanimité, et même l'amour , qui, ne nous étant donné par la nature que comme un besoin, deviendra, en se confondant avec la vanité , une passion factice , qui ne sera , comme les autres , ^u'un développement de la sensibilité physique.
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Quelque certaine que soit cette conclusion , il est peu d'hommes qui conçoÎTCnt nettement les idées dont elle résulte. D'ailleurs , en ayouant que nos passions prennent originairement leur source dans la sensibilité physique , on pourrait croire encore que, dans l'état actuel où sont les nations policées , ces passions existent indépendamnlent de la cause qui les a produites. Je yais donc en suivant la métamorphose des peines et des plaisirs physiques , en peines et en plaisirs factices , montrer que , dans des passions telles que l'avarice , l'ambition , l'orgueil et l'amitié, dont l'objet parait le moins appartenir aux plaisirs des sens , c'est cependant toi^jours la douleur et le plaisir physique que nous fuyons ou que nous recherchons.