CHAPITRE XVI
^tJL.
Pour coimaitre son talent , il faut examiner , et de qacMe espèce d'objets le hasard et Fédocation ont principalement chargé notre* inê> moire , et qnel degré de passion Ton a pour h gloire. Cest sor cette double combinaison qu'on peat déterminer le genre d'étnde auquel on èoit s'attacher. H n'est point d'homme entièrement dépoorm de connaissances. Sdon qu'on ïïara -èems le mémoiie pluQ de feîts de phyaîqnc 00 d'histoire, pins d'iauiges on. de saitimenst en anra donc plus on moins d'aptitude i bi physique, à la politique ou à la poésie. Est-ce à ce dernier art qu'un honune s'applique ? ii
DISCOURS tV, CHikPItRE XVI. 49^
pourra déTenir d'autant phi6 grand peintre en un genre , que le magasm de sa mémoire sera mieux fourni des objets qai entrent dans la composition d'une certaiiie ëstièce de tableaux. Un poète nait dans ces ipietA climats du aotd que d'une aile ntpide tra^éneM sand cesse les noirs ouragans; son œil ne s'égare point dans les valléea riantes ; il ne conliait que l'éterudi lâyer^ qui» les cheveux blandii&par les frimats , règne sur des déserts arides; les échos ne lui répètent que lés hurlenmis des ours , il ne Voit que des neige* y des glaces amoncelées, et des sapins anssi Tieax que la terre , couvrir de leurs branchanges morts les lacs qui baignent leurs racines. Un antre poète naît au contraire sous le climat fortuné do Tltalie ; fair ytst pur , la terre est jonchée de flears, les séphirs agitent doucennent de leur souffle la cime des forêts odorantes 4 il voit les ruisseaux , par mille arcs argentés, couper la verdare trop uniforme des prairies y les Arts et la pâture 8*tmtr pour décorer les villes et les campagnes : tout y semble fait pour le plaisir des yeux et l'ivresse des sens. ■ Peut«on douter que, de ces deux poètes , le der* nier ne trace des tableaux plus agréables , et le
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premier, des tableaux plus fiers et plus efiîrayan' Cependant , ni Tun ni l'autre de ces poètes bc composeront de ces tableaux , s'ils ne sont animés d'une passion forte |)our la gloire^
Les objets que le basard et l'éducation placent dans notre mémoire , sont à la Térîtéb matière première de l'esprit ; mais cette matière y reste morte et sans action , jusqu'au momeat où les passions la mettent en fermentation. Cest alors qu'elle produit un assemblage noureaa d'idées, d'images ou de sentimens , auxquels ob donne le nom de génie , d'esprit ou de talent
Après avoir reconnu quel est le nombre f^ quelle est l'espèce des objets qu'on a déposés dasi le magasin de sa mémoiï'e , ayant que de se dé' terminer pour aucun genre d'étud^, il faut ensuite constater jusqu'à quel degré l'on est sensible à la gloire. On est sujet à se mépreff" dre sur ce point, et l'on donne -volontiers le nom de passions à de simples goûts ;. xien cC' pendant, comme je l'ai déjà dit, de plus facile à distinguer. On est passioné , lorsqu'on est fuimé d'un seul désir , et que toutes nos pensées et nos actions sont subordonnées à ce désir. On n'a que des goûts , lorsque notre âme ai
DlâCOVAS IVy C'UAFITRB XVI. 4^7
'^ partagée en uue infinité de désirs à peu près •se^p é^ux. Plus ces désirs sont nombi«ux, plus nos <èt(i goûts sont modérés; au contraire, moins les iUy désirs sont multipliés , plus ils se rapprochent fj j < de Tunité , et plus nos. goûts sont vifs et prêts à se changer en passions. C'est donc Tunité,. oii du moins la prééminence d'un désir sur tous les autres , qui constate la passion. La passion constatée y il faut en connaître la force, et, pour cet effet , examiner les degrés d'enthousiasme qu'on a pour les grands hommes : c'est , dans la première jeunesse, une mesure assez exacte de notre amour pour la gloire. Je dis dans la première jeunesse , parce qu'alors , plus susceptible de passions , on se livre plus volontiers à son enthousiasme.. D'ailleurs, l'on n'a point alors, de motifs pour avilir le mérite et les talens ; on peut encore espérer de voir un jour estimer en soi ce qu'on estime dans les autres^ Il n'en est pa^ ainsi des hommes faits : quiconque atteint un certain âge sans avoir aucun mérite , afïiche toujours le mépris des talens , pour se consoler de n'en pas avoir. Pour être juge du mérite , il faut le juger sans intérêt , et par conséquent n'avoir point encore éprouvé le
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sentiment de fenvie. On en eM ffea sasceptible dans la j^retnièM jeunesse : aossi les j€«uies gem yoxent^ les grands honitties à peu près da même idéUdtmt la |iô9térité les rerra. Aussi fautil, ten général, rendUcer à l'estimé des hommes de son âge, et ne s'âfttendre qvCk celle des jeunes gens. (7est sur leur éloge qu'on peut appré* cier à peu près son mérite; et sur Féloge cpi'ils font des grands hommes , qu'on peut apprécier le leur. Si fon n'estime jamais dans les autres que des idées analogues aux siennes, le respect qu'on a pour l'esprit est toujours propor^ tronné à Fesprit qu'on a. L'on ne célèbre les grands hommes que lorsqu'on est soi-même fait pour Fétre. Pourquoi César pleurait-il en s'arrètant devant le buste d'Alexandre ? c'est qu'A était Gésar. Pourquoi ne pleure-t-on plus à Faspect de ce même buste ? c'eât qu^fl n'est plus de César.
On peut donc, sur le degré d'estime conçu pour les grands hommes , mesurer le degré de passion qu'on a pour la gloire , et se déterminer en conséquence sur le choix die ses études. Le choix est toujours bon , lorsqu'en quelque genre que ce soit, la force des possions est propor-
tioimée k la difficulté de réussir : or , il estd'autant pins diffîeile de réuissir en îin genre , que plus d'hommes se sont exercés dans ce même genre , et l'ont porté plus près de la perfection. Rien de plus hardi que d'entrer dans la carrière cfà. se sont illustrés ks Corneille , les Racine, les Voltaire et les Crébillon. Pour ♦s'y distinguer, il faut être capable des plus grands efforts d'esprit, et par conséquent être animé de la plus forte passion pour la gloire. Qui n'est pas gttèceptibl* de cet extrême degré de passion ne doit .point concourir avec de tels rivaux, mais s'attacher à des genres d'étude dans lesquels il soit plus facile de réussir. Il en est de cette espèce : dfeisla physique , par exemple, il est des terrain» incultes , et des matières sur lesquelles les grandB génies , occupés d'abord d'objets plus intéressans, n'ont, pour ainsi dire, jeté qu'un coup d^œil superficiel. Dans ce genre et dans tons les genres pareils , les découvertes et le» succès sont à la Xïortéé de presque tous les es. prits ; et ce «tent les seuls auxquels puissent prétendre les passions faibles. Qui n'est point ivre d'amour pour la gloire, doit la chercher dans les sentiers détournés , et surtout éviter des routes
SoO DE L'fiSPfflT.
battues par des gens éclairés : son mérite , conT' paré à celui des ces grands hommes , s'anéantirait deyant le leur ; et le public prérenu lui refuserait même Festime qu'il mérite.
La réputajtion d'un homme faiblement passionné dépend donc de l'adresse avec lacpelle il évite qu'on le compare à ceux qui , brûlant d'une plus forte passion pour la gloire , ont fait de plus grands efforts d'esprit. Par cette adresse, Thomme qui, faiblement passionné, a c^Ç' dant contracté dans sa jeunesse quelque habitade du travail et de la méditation , peut quelquefois, avec très<peu d'esprit, obtenir une assez grande réputation. Il parait donc que, pour tirer le meilleur parti possible de son esprit, la principale attention qu'on doit avoir y c'est de comparer le degré de passion dont on est animé au degré de passion que suppose le genre cfétude auquel on s'gttache. Quiconque est , à cet égard , exact observateur de lui-même , échappe à mille erreurs où tombent quelquefois les gens de mérite. On ne le verra point s'engager , psr exemple, dans un nouveau genre ' d'étude an moment que l'âge ralentit en lui l'ardeur des passions. Il sentira qu'en parcourant succesii-
DISCOURS IVy CHAPITRE XVt. 5ot
VcmentdifféreiLS genres de sciences ou d'arts , r ne pourrait jamais deyenir qu'un homme universellement médiocre i que cette universalité . est un écueil où la yanké conduit et fait spuyent échouer les gens d'esprit^ et qu'enfin ce n'est que dans la première jeunesse qu'on est doué de cette attention in£iatigahle qui creuse jusqu'aux premiers principes d'un art ou d'une science : yérité importante dont l'ignorance arrête souvent le génie dans sa course , et s'oppose aux progrès des sciences. H faut, pour la saisir , se , rappeler que l'amour de la gloire^ comme je l'ai prouvé dans mon troisième Discours , est allumé dans nos cœurs par l'amour des plaisirs physiques ; que cet amour ne s'y fait jamais plus vivement sentir que dans la première jeunesse; que c'est, par conséquent , au printemps de la vie qu'on est susceptible d'ui;^ plus violent amour pour la gloire. C'est alors
qu'on sent en soldes semences enflamméesde vertus et de talens. La force et la santé qui circaient alors dans nos veines, y portent le sentiment de l'immortalité ^ les années paraissent alors s'écouler avec la lenteur des siècles ; on sait , mais on ne sent pas qu'on doit mourir, et l'on en est d'autant plus ardent à poursuivre Testime
5oa DE l'ésiphiï,
de la |>ôstéx4té. Il if en est pas aùist lorsque l'ftge attiédit èû lions les paà8l<^ë.Oti Aperçoit alors, doËB Us toÎBtAiii , les gonlfré^ ^e là mort : les otB^rés du trépas , efi se ih^atit aiix rayons àè la gloire, en ternissent Féckt. L^tu^vers change alors de formie à nos yemx ; nous cessons d'y prendre intérêt ; il ne s'y feit plus rien d'important. Si Ton suit encore la carrière oùramonr de la gloire a fait d'abord entrer , c'est cp'on cède à Phabitudë; c*est<pie l'habitude s'est fortifiée , lorsque les passions se sont affaiblies. D'ailleurs, on craint l'ennui, et pour s'y soustraire on continuera de cnltiver la scî^ice dont les idées fait^èrés se combinent sans pemes dans notre esprit ^ mais on sera incapable de l'attention forte que demande un nouveau genre d'étude. A-t-on atteint l'âge de trente-cinq ans ? oi^ ne (^ra point alors d'un grand géomètre nn gr&nd poète , d'un grand poète un grand chimiste, d'un grand chimiste un grèmd poEtique. Qu'à cet âge on élèye nn homme à quelque grande place; si les idées, dont il a déjà chargé sa mémoire , n'ont aucun rapport anx idées qu'^ig^ la place qu'A occupe , ou cette place demandera peu d^esprit et de tident , oii cet homme la remplik-a mal.
toISCOtJttS IV, C|1\P|TRE XVI. 5q3
Parwiles magûitrats, quelqiitefois tvop coiioentréi dads Jba iliKus^p» ^ wt^r^ p^riÂculiera , e« etftrU a]aaui.qiû pût ,:«tck; ^^mrM » Temp)irkft|kreimèiff»plaQ9^ ,/U nielisasîiijt; qq; «9cT«t (ksët«^j^pifo£tatfte9 vâl%|»]r^ 9ii f^st^ «lli'il pem occuper M«hAmjm€| qui négUgedJe £fÛQe ceii étodes ne v^^nàs anx pkj^^s Q|aQ 1^1:^ .«y déshoBQnz. Cet homme est-ôL d*i«ii C[9ti^$^lène entier et deqpàtiqae B les- entrepcU e» qnlil formeva Mronii dures., $3dles , et ta^pîoais préjudioia^s-«a bien pnUic. Esuil d'un oasMiére ^ux , ami da-bien poUie ? il n'ûsena tien «nJUrepi«ndreXomjÀientbasarderaâlni&.cpel(^qp cliaibgemens dans Fadminiatratkan ; on ne maorcbe •point d'un pais ^rme daas des ^chemins tncoft* nus et coupés de mitte précipices, ^a' ftsmcité e« le oonrage de l'eiprit ûénnent tonjoin» à son éc^duè. L'homme fécond en moyests d^nnéfin» ter ses projets , est hatdi dans ^ea coûace^on» : au contraire, riihinme stérileen rei^uKCfis Contracte nécessairement une iiabitnde de. timidité que la sottise prend souvent pour $a|ps(v»e. S'il est tvès-jd^ngerenx. de toucher «trop souvent à ift mackine;du gouYersement , je sais aussi «^^'il est des tefops où 1^ machine s'arrête , si l'on
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- n'y reo^t de nouvêailx ressorts. L'ouvrier ignorant ^MiV)sêreiitrepre&ck«; et la machine se détvKÎt d'eUé^méme. Il| n'en- est pas ainsi de l'onyrier bàbile ; il sait , dHine main hardie , la consenrer en ia réparant. Maâs la sage hardiesse suppose une étude profonde de la science da gbuyernement, étoide fatigante , et dont on n'est capable» qoe dans la première jeunesse, et pent- -étre dans les pays où l'estSitie publique nous pro- -met • beaucoup d'avantagés. . Partout où cette estime'^st stérile en plaisii's , il n'y croit pas de grands tàlens. Le petit nombre d'hommes.iilns- «pefr, qu^ le hasard d'une éxceUente édncatum OU' d'an endbainement singulier de circonstances rend amoureux de .cette estime , désertent alors leur patrie ; et cet exil volontaire en présage laeraine : semblables à ces aigles dont la fuite annbnce la chute prochaine du chêne* antique snr le^el ils se retiraient.
J'en ai dit assez sur ce sujet. Je conclurai , des principes établis dans ce Chapitre , que ce qu'on appelle esprit est cm nous le produit des objets placés dans notre souvenir , et de ces inéines objets mis en fermentation par ramov de la gloire. Ce n'est donc /comme je l'ai déjà
DISCOURS lY, CHAPITRE XYI. 5o5
dit f qu*en combinant Tespèce d'objets dont le hasard et l'éducation ont chargé notre mémoire aVec le degré de passion qu'on a pour la gloire , qu'on peut réellement connaître et la force et le genre de son esprit. Qui s'observe scrupuleux sèment à cet égard se trouve à peu près dans le cas de Cfes cbimistes habiles , qui , lorsqu'on leur montre les matières dont on a chargé le matras , et le degré de feu qu'on lui donne , prédisent d'avance le résultat de l'opération. Sur quoi j'observerai que , s'il est un art d'exciter en nous des passions fortes , s'il y a des moyens' faciles de remplir la mémoire d'un j eune homme d'une certaine espèce d'idée? et d'objets ; il est , en conséquence, des méthodes sures pour former les hommes de génie. Cette connaissance de la -nature de l'esprit peut donc être fort utile àceuxqu'animeledésir de s'illustrer. Elle peut leur en fournir les moyen^ : leur apprendre , par exemple , à ne point éparpiller leur attention ^sur une infinité d'ohjets divers ; mais à la rassembler tout entière sur les idées et Tes objets relatifs au genre dans lequel ils veulent exceller. Ce n'est pas qu'cm doive , à cet égard , pousser trop loin les Scrupules : on n'est point profond
%o6 DB I.*ESFRIT.
en an genre , li Ton ne bât des încarsîoiK (Lu; tous les genres analogues an genre ^■eroncol» tiye. L'on doit même arrêter ^el^e tem^ aes regards sur les premiers principes de dlToscs sciences. Il est utile et de soiTre la nardie waiforme de l'esprit humain dans les différens genres de sciences et d'arts , et de considérer rencfaainement universel qai lie ensemble toutes les idées des . hommes. Cette étude donne plus de force et d'étendue à Tesprit; mais il vlj bat consacrer qu'un certain temps , et porter sa principale attention sur les détails de Tart oa de la science qu'on cultive. Qui n'écoute , dani dans ses études, qu'une curiosité indiscrète, atteint rarement à la gloire. Qu*un sculpteur , par exemple , soit par son goût également entraîné vers l'étude de la sculpture et de la politique, et qn'en conséquence il charge sa mémoire d'idées qui n'ont entre elles aucun rapport , je dis que ce sculpteur sera certainement moins habile et moins célèbre qu'il ne l'eût été , s'il eût toujours rem}^ sa mémoire d'objets analogues à l'art qu'il professe , et qu'il n'eût point réuni , pour ainsi dire , en lui deux hommes qui ne peuvent ni se communiquer leur* idées, ni causer ensemble.
DISCOURS IV, CHJLPITRE X7I. Soy
Au reste, cette connaissance de l'esprit, sans doute utile aux particuliers , peut l'être encore an public; elle peut éclairer les gens en place sai* la*' science des choix, et*leur faire, en chaque genre , distinguer T ho mine supérieur. Ils le reconnaîtront, premièrement, à l'espèce d'objets dont cet homme s'est occupé; et secondement, à la passion qu'il a pour la gloire ; passion dont la force, comme je l'ai déjà dit, est toujours proportionnée au goût qu'on a pour l'esprit , et presque toujours au mérite de ceux qui composent notre société..
Qui n'aime ni n'estime ceux qui, par des actions ou des ouvrages, ont obtenu l'estime générale, est, à coup sur, un homme sans mérite. Le peu d'analogie des idées d'un sot et d'un homme d'esprit , rompt eptre eux toute société. En fait de mérite, c'est le signe d'ana-
thème , que de se plaire trop dans la société des gens médiocres.
Après avoir considéré l'esprit sous tant 4^ rapports divers , je devrais peut-être essayer de tracer le plan d'une bonne éducation, Peut- ^tre qu'un traité complet sur cette matière devrait être la conrluçion de mon .ouvrage. Si je
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me refase à ce travail , c'est qu*en supposant même que je pusse réellement indiquer les moyens de rendre^ les bommes meilleurs^ il est évident que, dans Û09 mœurs actuelles, il serait presque impossibb de faire usage de ces moyens. Je me contenterai donc de jeter un coup d'œil rapide sur ce qu'on appelle V éducation.