II
3S DE l'esprit.
DaDf ces avares voluptueux , qui ne méritent pas proprement le nom d'avares , l'avarice est donc VefFet immédiat de la crainte de la douleur et de Famour du plaisir physique. Mais yidirat«on 9 comment ce même amour du plaisir ou cette même crainte de la douleur peuvent-ils Fexciter chez les vrais avares , chez ces avares infortunés <{ui n'échangent jamais leur wgent contre des plaisirs? S'ils passent leur vie dans la disette du nécessaire , et s'ils s'exagèrent à euxmêmes et aux autres le plaisir attaché à la possession de l'or , c'est pour s'étourdir sur un malheur que personne ne veut ni ne doit plaindre.
Quelque suiprenante que soit la contradiction qui se tcouve entre leur conduite et les mDti& qui les font agir , je tacherai de découvrir- la cause qui, leur laissant désirer sans cesse le plaisir , doit toujours les en priver. •
J'obsenrerai d'abord que cette sorte d'avarice prend sa source dans une crainte excessive et ridicule , et de la possibilité .de l'indigence , et des maux qui y sont attachés. Les avares sont assez semblables aux hypocondriaques qui vivent dans des transes perpétuelles , qui voient partout des dangers , et qui craignent que tout ce qui les approche ne les casse.
C'est parmi les gens nés dans Tindigence qu'on rencontre le plus comsnnnément'de ces sortes d'avare»; ils ont par eux-mêmes éprouvé ce que la pauvreté entraîne de manx à sa suite : aussi leur folie à cet égard est-elle plus pardon* nable qu'elle ne le serait à des hommes nés dans l'abondance , parmi lesquels on ne trcmve guère qne des avares fastueux ou voluptueux^
Pour faire voir comment , dans les premiers , la crainte de manquer du nécessaire les force toujours à s'en priver , supposons qu'accablé du faix de l'indigence, quelqu'un d'entre eux conçoiyele projet de s'y soustraire. Le projet Conçu, i'e^iérance aussitôt vient vivifter son âme affaissée par la misère; elle lui rend l'activité, lui fait chercher des protecteurs , l'enchaîne dans l'antichambre de ses patrons , le force à 8*in« trigaer auprès des ministres , à ramper aux pieds des grands et à se dévouer enfîn au genre de vie le plus triste , jusqu'à ce qu'il ait obtenu quelque place qui le mette à l'abri de la misère. Parvenu à cet état , le plaisir serait-il Punique objet de sa recherche? Dans un homme qui , par ma supposition , sera d'un caractère timide
«t défiant , le souvenir vif des maux qu'il a
éprouvés doit d'ahord lui inspirer le désir de s'y soustraire, et le déterminer , par cette raison , à se refuser jusqu'à des besoins dont il a, par la pauvreté I acquis Thabitude de se priver. Une 'fois au-dessus <]u besoin , si cet homme atteint alors Fâge de trente-cinq ou quarante ans ; si l'amour du plaisir , dont cbaque instant émonsse la vivacité , se fait moins vivement sentir à son cœur , que fera-t-il alors ? Plus difficile en plaisirs , s'il aime les femmes il lui en faudra de plus belles et dont les &yeurs soient plus 'cbères : il voudra donc acquérir* de nouvelle^ richesses pour satisfaire ses nouveaux goûts. Or , dans l'espace de temps qu'il mettra à cette acquisition y si la déBance et la timidité qui s'accroissent avec l'âge , et qu'on peut regarder comme l'effet du sentiment de notre faiblesse , lui démontrent qu'en fait de richesses, assez n'est jamais assez ; et si sop avidité se trouve en équilibre avec son amour pour les plaisilTs , il sera soumis à deux attractions différentes : pour obéir à l'une et à l'autre , cet homme , sans renoncer au plaisir , se prouvera qu'il doit du moins en remettre la jouissance au temps où , possesseur de plus grandes richesses , il pourra
DISCOURS m, CHAPITRE X. ^t
sans cramte deravenir, s'occuper tout entier de ses plaisirs présens. Dans le nouvel intervalle oe temps qu'il mettra à accumuler ses nouveaux trwHTs, si l'âge le rend tout-à-fait insensible aux plaisirs , changera-t-il son genre de vie ? renoncera-t-il à des habitudes que l'incapacité d'en contracter de nouvelles lui a rendues chères ? Non sans doute ; et satisÊult , en contemplant ses trésors f dç la possibilité des plaisirs dont les richesses sont l'échange , cet homme, ponr éviter «tes peines physiques de l'ennui , se UTieratoa^ entier à ses occupations ordinaires. B deriendra même d'autant plus avare dans sa ^ieiflesse , que L'habitude d'amasser n'étant plus contre-balancés par le défli|||J» ^jtmir , elle sera su contisdre soutenue eft lui par la crainte ma« chinale q«e la vieillesse a toujours de manquer. .
La condusion de -ce Chapitre , c'est qiie la crainte excessive et ridicule des maux attachés î Hndigence , est la cause de l'apparente con- ^diction qu*ou remarque entre la conduite de certains avares et les motifs qui les font mouvoir. Voilà comme , en désirant toujours le plai- . sir , l'avarice peut toujours les en priver.
4X DE l'esprit.