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PHYSIQUE, POURQUOI LE PLAISIR ÉCHAPPE-T-IL

SI SOUYEITT A l' AMBITIEUX?

U a peut distinguer deux sortes d'ambitieux. U est des bommes malbeureulsement nés, qui, ennemis du bonbeur d'autrui , désirent les grandes places, non pour jouir des avantages qu'elles procurent , mais pour goûter le seul plaisir des infortunés» pour tourmenter les '

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liommes, et jouir de leurs malheurs. Ces sortes d^ambitieux sont d'un caractère asse^ semblable aux faux dévots qui, en général i paaMut pour niéchaaSy non que la loi qu'ils piwfeaaent ne soit une loi d'amour et de charité, mais parce que les hommes le plus ordinairement portés à une dévotion austère (i), sont appa-

(i)Uexpérience prouve qu*en généralles caractères propres à se priver de certains plaisirs, et à saisir les maximes et les pratiques austères d'une certaine dévotion , sont ordinairement des caractères malheureux. C'est la seule m*uière d'expliquer comment tant de sectaires ont pu allier à la sainteté et à la douceur des principes de la religion , tant de méchanceté et d'intolérance : intolérance prouvée par tant de massacres. Si la jeunesse, lorsqu'on ne s'oppose point à ses passions, est ordinairement plus humaine et plus généreuse que la vieillesse , c'est que les malheurs et les infirmités ne l'ont point encore endurcie. L'homme d'un caractère heureux est gai et bon*hoinroe ; c'est lui seul qui dit :

Que tout le monde ici •oit licurcux de ma joie.

Mais l'homme malheureux est méchant. César disait ^ en parlant de Cassius : « Je

remment des hommes mécontens de ce basmonde, qui ne peuyent espérer de bonheur c{il'«ii l'autre, et qui, mornes, timides et malheoreus, cherchent dans le spectacle du malheur d'autrui, une distraction aux leurs. Les ambitieux de cette ^pèce sont en très«petit nombre ; ils n'ont rien de grand ni de noble dans l'âme , il» ne sont comptés que parmi les tyrans; et, par la nature de leur ambition, ils sont privés de tous les plaisirs.

Il est des ambitieux d'une autre espèce, et dans cette espèce, je les comprends presque tons : ce sont ceux qui dans les grandes places ^ ciierchent qu'à jouir des avantages qui y sont attachés. Parmi ces ambitieux, il en est qui, par leur naissance ou leur position, sont d'abord éleyés à des postes importans : ceux* là peuyent quelquefois allier le plai&îr avec

« redoute ces gens h&yes et maigres :^ il n'en

• est pas ainsi de ces Antoines , de ces gens ■ uniquement occupés de leurs plaisirs ; leur

• main cueille des fleurs et n'aiguise point de " poignards. * Celte observation de César est irt's-belle, el plus générale qu'on ne pense.

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les soins de l'ambitieux ; ils sont en naissant placés, pour ainsi dire, à la moitié (i) de la carrière qu'ils ont à parcourir. Il n'en est pas ainsi d'un homme qui , de l'état le {dus inédiocre, Teut, comme Gromwell, s'éleyer aux premiers postes. Pour'ifc'ouTrir la route de l'ambition, où les premiers pas sont ordinaiment les plus difficiles, il a mille intrigues à faire, mille amis à ménager; il est à la fois occupé , et du soin de former de grands projeta, et du. détail de leur exécution. Or, pour découvrir comment de pareils hommes, ardens à la poursuite de tous les plaisirs, animés de ce seul motif ^ en sont souyent privés , supposons qu'avid« de ces plaisirs, et frappé de l'empressement avec lequel on cherche à pré- Tenir les désirs des grands, un homme de cette espèce veuille s'élever aux premiers postes : ou cet homme naîtra dans ces pays où l'on ne peut se concilier la bienveillance pu-

( I ) L'ambition est , si j'ose le dire , en eux plutôt une convenance d'état qu'une passion forte que les obstacles irritent , et qui triomphe de tout.'

niSCOURS HT, CHAPITRE XII. Sj

blique que par des services rendus à la patrie ^ ou par conséquent le mérite est nécessaire ; ou ce même homme naîtra dans des gouvernemens absolument d^potiques , tels que le Mogol, où les honneurs sont le prix de Tintrigue : or , quel que soit le lieu de sa naissance, \% dis que, pour parvenir aux grandes places, il ne peut donner presque aucun temps à ses j^isirs. Pour le prouver , je prendrai le plaisir de Tamour pour exemple , non-seulement comme le plus vif de tous, mais encore comme le ressort presque unique des sociétés policées. Car il est bon d'observer en passant qu'il est, dans chaque nation , un besoin physique qu'on doit considérer comme l'âme universelle de cette nation. Chez les sauvages du septentrion, qui souvent exposés à des famines affreuses, sont toujours occupés de chasse et de pèche , c'est la faiiH et non l'amour qui produit tontes les idées ; ce beàoin est en eux le germe de toutes leurs pensées : aussi presque toutes les combinaisons de leur esprit ne rou^ ient-elles que sur les. ruses de la chasse et de U pèche, et sur les moyens de pourvoir au besoin de la faim. Au contraire, l'amour des ■' ^*

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femmes est , chez les nations policéesr,- le res^ sort presque unique qui les meut (2). En ces

(i) Ce n*est pas que d'autres motifs ne puissent allumer en nous le feu de l'ambition. Dans les pays pauvres , le désir de pourvoir à ses besoins suffît, comme je l'ai dit phis haut, pour faire des ambitieux. Dans les pays despo* tiques y la crainte du supplice , que peut nous faire subir le caprice d'un despote, peut former encore des ambitieux. Mais chez les peuples polji^és, c'est le désir yague du bonheur, désir qui se réduit toujours, comme je Tai déjà prouvé, aux plaisirs des sens , qui le plus com^ munément inspire l'amour des grandeurs. Or , parmi ces plaisirs, je suis sans doute en droit de choisir celui des femmes, comme le plus vif et le plus puissant de tous. Une preuve qu'en effet ce sont les plaisirs de cette espèce qui nous animent, c'est que Ton n'est susceptible de l'acquisitipn des grands^talens, et capable de ces résolutions désespérées , nécessaires quelquefois pour monter aux premierspostes, que ^ans la première jeunesse, c'est-à-dire dans l'âge où les besoins physiques se font le plus vivement sentir. Mais, dira-t-oB , que de vieillards montent avec plaisir aux grandes places! Oui, ils les acceptent, ils les désirent même; mais ce désir

, l'amour inrentg tout, produit tout : la magnificence, la création des arts de luxe, sont des suites nécessaires de I amour des femmes et de TenTie de leur plaire ; le désir même qu'on a d'en imposer aux hommes par les richesses on les dignités , n'est qu'un nouveau moyen de le» séduire. Supposons donc qu'un homme né sans biens, mais avide des plaisirs de l'amoiif , ait vn les femmes se rendre d'autant plus facilement aux désirs d'un amant, que cet amant, pkis élevé en dignité, fait réfléchir plus de considération sur elles ; qu'excité par I3 pusion des femmes à celle de l'ambition , riiomme dont je parle aspire au poste de général ou de premier ministre, il doit, pour monter è ces places, s'occuper tout entier du soin d'acquérir des talens Ou de faire des in-

né mârite pas le nom de passion , puisqu'ils ne sont plus alors capables de ces entreprises hardies et de ces efforts prodigieux d'esprit qui caractérisent la passion. Le vieillard peut maicker par habitude dans la carrière qu'il s'est oarèrte dans la jeunesse ; mais il ne s'en ouvrirait pas ui^e nouvelle.

Go DE L ESPRIT.

trigues. Or le genre de vie propre à former , soit un habile intrigant, soit un homme -de mérite, est entièrement opposé au genre de vie ptopre à séduire des femmes, auxquelles on ne plaît communément que par des aasi" duités incompatibles avec la vie d'un ambitieux. 11 est dont certain que> dans la jeunesse, e.t jusqu'à ce qu'il soit parvenu à ces grandes places où les femmes doivent échanger leurs faveurs contre du crédit, cet homme doit s'arracher à tous ses goûts, et sacrifier presque toujours le plaisir présent à l'espoir des plaisirs à venir* Je dis presque toujours , parce que la route de l'ambition est ordinairement très -longue à parcourir. Sans parler de ceux dont l'ambition, accrue aussitôt que satif faite, remplace toujours un désir rempli par un désir nouveau} qui de ministres voudraient être rois , qui de rois aspireraient , comme Alexandre , à la monarchie universelle , et voudraient monter sur un trône où les respects de tout l'univers les assurassent que l'univers entier s'oci;upe de leur bcMiheiir; sans parler, dis-je , de ces hommes extraordinaires ; et supposant même de la modération

DISCOUBS III, CHAPITRE XII. 6l

dans l'ambition, il est évident que riiomme dont la passion des femmes aura fait un ambitieux, ne parviendra ordinairement aux premiers postes que dans nn âge où tous ses désirs seront étouffés.

Mais ces désirs ne fussent-ils qu*attiédis, à peine cet homme a-t-il atteint ce terme , qu'il setronve placé sur un écueil escarpé et glissant; il se yoit de toutes parts en butte aux envieux, qui prêts à le percer, tiennent autour de Ini lenrs arcs toujours bandés ; alors il découvre avec horreur l'abîme affreux qui s'entr' ouvre ; usent que, dans sa cbute, par un triste apa- ^S^ de la grandeur, il sera misérable, sans être plaint ; qu'exposé aux insultes de ceux qu'outrageait son orgueil, il sera l'objet du mépris de ses rivaux , mépris plus cruel encore que les outrages ; que devenu la risée de ses inférieurs, ils s'affranchiront alors de ce tribut de i^pect dont la jouissance a pu quelquefois lui paraître importune, mais dont la privation est insupportable , lorsque l'habitude en a fait un i^esoin. H Toit donc que, privé du seul plaisir <{u*il ait jamais goûté, et réduit à l'abaissement, u ne jouira plus en contemplant ses grandeurs , II. 4

f>a De l'esprit.

comme l'avare en contemplant ses richesses , de la possibilité de toutes les jouissances qu'elles peuvent lui procurer.

Cet ambitieax est donc , par la crainte de Fennui et de la douleur, retenu dans la carrière où l'amour du plaisir l'a fait entrer : le désir de conserver succède donc en son cœur au désir d'acquérir. Or , l'étendue des soins nécessaires pour se maintenir dans les dignités , ou pour y parvenir , étant à peu près la même, il est évident que àet homme doit passer le temps de la jeunesse et de Fàge mûr à la poursuite ou à la conservation de ces places , uniquement désirées comme des moyens d'acquérir les plaisirs qu'il s'est toujours refusés. C'est ainsi que , parvenu à Page où l'on est incapable d'un nouveau genre de vie , il se livre , et doit en effet se livrer tout entier à ses anciennes occupations ; parce qu'une âme toujoura agitée de craintes et d'espérances vives , et sans cesse remuée par de fortes passions, préférera toujours la tourmente de l'ambition au calme insipide d'une vie tranquille. Semblables aux vaisseaux que les^ flots portent encore sur la côte du midi, lorsque les vents du nord n'enflent plus les mers, les hommes

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luÎTent dans la vieillesse la direction que les passion^ leur ont donnée dans la jeunesse.

J'ai fait voir comment , appelé aux grandeurs par la passion des femmes , l'ambitieux s'engage dans une route aride. S'il y rencontre, par hasard, quelques plaisirs, ces plaisirs sont toujours mêlés d'amertume ; il ne les goûte avec délices que parce qu'ils y sont rares et semés eà etlà, à peu près comme ces arbres qu'où rencontre de loin en loin dans les déserts de la Libye, et dont le feuillage dessécbé n'oi&e un ombrage agréable qu'à l'Africain brûlé qui s'y ïepose.

La contradiction qu'on aperçoit entre la con> doite d'un ambitieux et les motifs qui le font agir, n'est donc qu'apparente; l'ambition est donc allumée en nous par l'amour du plaisir et la crainte de la douleur. Mais , dira-t-on , si Favarice et l'ambition sont un effet de la sensibilité physique , du moins l'orgueil n'y prendil pas sa source?

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