CHAPITRE XIII
DE l'oEGUEII..
L'orgueil n*est dans nous que le sentiment vrai ou faux de notre excellence : sentiment qui , dépendant de la comparaison avantageuse qu'on fait de soi aux autres , suppose par conséquent l'existence des hommes, et même rétablissement des sociétés.
Le sentiment de l'orgueil n*est donc point inné, comme celui du plaisir ou de la douleur. L'orgueil n^est donc qu'une passion factice , qui suppose la connaissance du beau et de Pexcellent. Or, 1 excellent ou le beau ne sont autre chose que ce que le plus grand nombre des hommes a toujours regardé, estimé et honoré comme tel. L'idée de l'estime a donc pré^ cédé l'idée de l'estimable. II est vrai que ces deux idées ont dû bientôt ie confondre ensemble. Aussi rhùmme qu'anime le noble et
superbe désir de se plaire à lui-même , et qui, content de sa propre estime , se croit indifférent à ropinion générsde , est , en ce point , aape de son propre orgueil , et prend en lut le désir d'être estimé pour le désir d'être estimable.
L orgueil y en effet, ne peut jamais être qn'tm désir secret et déguisé de l'estime publique. Poorqnoi le même homme qui, dans les forêts de 1 Amérique 9 tire vanité de l'adresse , de la force et de Tagilité de son corps , ne s'énorgaeillira-t-il en France* de ces avantages cor- P^ls qa'au défaut de qualités plus essentielle*; c'est que la force et l'agilité du corps lie sont ni ne doivent être autant estimées d'un i^ninçais qne d'un, sauvage.
Pour preuve que l'orgueil n'est qu'un amour déguisé de l'estime j supposons un homme uniquement occupé du désir de s'assurer de son excellence' et de sa supériorité. Dans cette hypothèse , la supériorité la plus personnelle , la plus indépendante du hasard , lui paraîtrait sans doute la plus flatteuse : ayant à choisir ^Qtre la gloire des lettres et celle des armeS', «c serîuU par çonséquçut à la première qu'il.
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donnerait la préférence. Oserait-il contredire César lui-même ? ne conviendrait-il pas , avec ce héros ^ cpie les lauri^s de la TÎctoirê sont , pi^ le publie éclaii^é, toujours partagés «atre le général ^ le soldat et le hasard ; et ^'au contraire , les lauriers des muses appartiennent sans partage à ceux «ja'elles inspirent? ITa- Touefait^l pas ^le le hasaSrd a pu souyent placer Tignoronce et la lâcheté Isur tn char de triomphe, et qu'il n'a jamab couronaé le frobt d'un stupide auteur ?
£n n'interrogeant ^tpie son orgueil, ^ést^é' dire le désir de s'assurer de son excellence , il est donc certain que la première espèce cle gloire lui paraîtrait la pins désirable. La pcéférence qu'on donne an grand capitaine sur le philosophe profond, ne changerait point à cet égard son opinion : il sentirait que f si le pu* hlic accorde plus d'estime an général qn'tm. philoso|^, c'est que les talens du premier ont ime influence plus prompte sur le bonheur puyiàci, que les maximes d'un sage , ^ui -ne partfIsseAt immédiatement utiles qn'au petit -nombre de ceux qui yenlent être «éclairés.
Or, s^ii n'est cependant en France personne
qui ne pr^érât la gloire des armes à celle des lettres , j'en conclus que ce n'est qu'au désir d'être estixné^ qa'on doit le désir d'être estimable, et que l'orgueil n est que l'amour même de r«stîiQe.
Pour prouTer ensuite que cette passion de Torgueil ou de l'estime est un effet de la sen-' libiiité physique, il faut maintenant examiner si Ton désire l'estime pour l'estime même ; et si cet amonr de l'estime ne serait pas l'efiet de la crainte de la donleor et de l'amour du
su*.
A quelle autre cause, en efTet, peut-on attribuer l'empressement avec lequel on recherche l'estime publique? serait-ce à la- méfiance intérieure que chacun a de son mérite, et par conséquent à l'orgueil , qui voulant s*estimer , et ne pouvant s'estimer seul , a besoin du suffrage public pour étayer la haute opinion qu'il a de lui-même, et pour jouir du sentiment dé- Udeux de son excellence ?
Mais, si nous ne devions qu'à' ce motif le désir de l'estime, alors Testime la plus étendue , c'est-à-dire celle qui nous serait accordée par le plus grand nombre d'hommes, nous parai-
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trait sans contredit la plus flatteuse et ki plus désirable , comme la plus propre à faire taire en nous une méfiance importune, et à nous rassurer sur notre mérite. Or, supposons les planètes habitées par des êtres semblables à nous ; supposons qu'un génie vînt à chaque instant nous informer de ce qui se passe , et qu'un homme eût à choisir entre Testime de son pays et celle de tous ces mondes célestes : dans cette supposition, n'est-il pas évident que ce serait à Testime la plus étendue , c est-à-dire à celle de tous les habitans planétaires , qu*il devrait donner la préférence sur celle de ses concitoyens? Il n'est cependant personne qui, dans ce cas , ne se déterminât en faveur de l'estime nationale. Ce n'est donc point au désir qu'on a de s'assurer de son mérite, qu'on doit le désir de l'estime, mais aux avantages que cette estime procure.
Pour s'en convaincre, qu'on se demande d*où vient l'empressement avec lequel ceux qui se disent le plus jaloux de l'estime publique , recherchent les grandes, places dans les siècles mêmes où , contrariés par des intrigues et des cabales , ils ne peuyent rien faire d'utile à leur
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nation, où par conséquent ils sont exposés à la risée du public , qui , toujours juste dans ses jugemens, méprise quiconque est assez indif^ ierent à son estime pour accepter un emploi ({u'il ne peut remplir dignement; qu'on se deounde encore pourquoi Ton est plus flatté de l'estime d'un prince que de celle d'un homme ^ans crédit ; et Ton yerra que, dans tous les <^$, notre amour pour l'estime est proportionné aux arantages qu'elle nous promet.
Si nous préférons à l'estime d'un petit nombre d'hommes choisis celle d'une multitude sans lumières , c'est que , dans une mnlti- ^dcf nous voyons plus d'hommes soumis i cette espèce d'empire que Testîme donne sur les âmes ; c'est qu'un plus grand nombre d'admirateurs rappelle plus souvent à notre esprit l'image agréable des plaisirs qu'ils peuvent nous procurer.
C'est la raison pour laquelle on est indifférent à l'admiration d'un peuple avec lequel on n'a aucune relation , et il est peu de Français qui fussent fort touchés de l'estime qu'auraient pour eux les habitans du grand Thibet. S'il est fies hommes qui voudraient cnyahir l'estime
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universelie, et qui seraient môme jaloux de i'estime des terres australes, ce désir n*est pas l'effet d'un plus grand amour pour Testime, mais seulement de Fhabitude qu'ils ont d'unir ridée d'un plus grand bonheur à l'idée d'une plus grande estime (i).
La dernière et la plus forte preuve de cette ▼érité, c^est le dégoût qu'on a pour l'estime (3), et la disette où l'on est des grands l^ommes y dans les siècles où l'on ne décerne pas les plus grandes récompenses au mérite. H semble qu'un homme capable d'acquérir de grands talens ou de grandes vertus , passe un contrat tacite avec sa nation y par lequel il s'engage à s'illustrer par des talens et des actions utiles à ses concir
(i) Les hommes sont liabitués, par le»
principes d'une bonne éducation » à oonfondre l'idée de bonheur avec l'idée d'estime. Mais, sous le nom d'estime, ils ne désirent réellement que les avantages qu'elle procure.
(a) L*on fait peu pour mériter Testime dans les pays où l'estime est stérile : mai» partout où l'estime procure de grands avantages , on court y conam e Léonidas , défendre » avec trois cents Spartiates, le pas des Thermopyles.
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toycDs, pourvu que ses concitoyens reconnaissans , attentifs à le soulager dans ses peines , rassemblent près de lui tous les plaisirs.
Cest de la^négligence on de Texactitude du public à remplir ces engagemens tacites , que dépend , dans tous les siècles et tous les pays ^ Tabondance ou la rareté des grands hotnmes.
Nous n*aimons donc pas Testime pour l*estime, niais uniquement pour les avantages qu'elle procuré. En vain voudrait-on s'armer, contre cette conclusion, de l'exemple de Curtius: un. fait presque unique ne prouve rien coniTiî des principes appuyés sur les expériences les plus multipliées, surtout lorsqme ce même fait peut s*attribuer à Vautres prîmcipes et s'expliquer naturellement par d*autres causes.
Pour former un Gurtius, il sufjQt qu'un homme fatigué de la vie, se trouve dans la ^malheureuse disposition de corps qui détermine tant d'Anglais au suicide ; ou que , dans un siècle très-superstitieux comme celui de Curtîus , il naisse un homme qui> plus fanatique et plus crédule encore que les autres, croie par son déydnement obtenir une place parmi les dieux* Dans Tune ou l'autre supposition,, on peut se
Youer à la mort , ou pour mettre fin à ses misères, ou pour s'ouvrir l'entrée aux plaisirs célestes.
La conclusion de ce Chapitre, c'est c[a*on ne désire d'être estimable que pour être estimé, et qu'on ne désire l'estime des hommes que pour jouir des plaisirs attachés à cette estime : l'amour de l'estime n'est donc que l'amour déguisé du plaisir. Or il n'est que deux sortes déplaisirs : les uns sont les plaisirs des sens , et les autres sont les moyens d'acquérir ces mêmes plaisirs ; moyens qu'on a rangés dans la^lasse des plaisirs , parce que l'espoir d'un plaisir est un commencepient déplaisir : plaisir cependant qui n'existe que lorsque cet espoir peut se réaliser. La sensibilité, physique est donc le germe productif de l'orgueil et de toutes les autres passions , dans le nombre desquelles je comprends l'amitié» qui , plus indépendante en apparence du plaisir des sens , mérite d'être examinée ^ pour confirmer par ce dernier exemple tout ce que j'ai dit de l'origine des passions.
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