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De l'esprit [microform]

De nos jours , un bruit sinistre gronde autour de nous, sous nos pas, sur nos têtes. Les plus hautes intelligences semblent éprouver des vertiges. C'est un bien triste spectacle que celui des écarts de la raison humaine : tantôt, nous la ' voyons puissante, toucher d'un seul essor presque aux confins de la vérité ; et tantôt, fatiguée de son vol, redescendre, égarée, dans des solitudes inconnues î

Au terme de tant d'efforts perdus, que trouvons-nous? des sectes contraires , des opinions disparates , des théories qui se détruisent l'une par l'autre ; le bon sens luttant contre Torgueil de la raison, et le raisonnement étouffant l'expérience dans les replis du paradoxe. Qu'est-ce, en vérité, que la sagesse de l'homme ? qu'est-ce que la philosophie, qui, après tant de révolutions physiques et morales, n'a produit parmi nous que le doute universel, vaste et dernier naufrage de l'inteUigence!...

La raison humaine n'a encore gravé son nom que sur des ruines. Si ce jugement est sévère, sa justesse éclate partout. Tous ceux que jusqu'ici on est convenu d'appeler grands hommes, — rhéteurs à la parole puissante, armés de tout l'ascendant que prête le savoir; — sages orgueilleux, qu'à divers intervalles le vulgaire ébloui salua du nom de restaurateurs des vérités sociales ; — tous ceux qui ont paru s'élever au-dessus de l'horizon de leur époque ont en vain creusé l'intelligence; ils ont exploité son domaine, œmnu, on fouille une carrière, où le vide seul reste après le travail. Que prétendaient-ils édifier, ces grands insensés, qui n'ont pas compris que la première pierre posée dans le vague de l'esprit s'enfonce, à mesure qu'on s'appuie sur elle?

Tout est passager, tout est frivole dans l'histoire des sociétés. Nous foulons les cendres de nos pères, st nous errons

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parmi les décombres muets des empires et des institutions humaines. Comme des souvenirs ambitieux, TÉgypte, la Perse, îa Grèce et Rome ont fui loin de nous ; comme des ombres, elles se soulèvent de leurs sépulcres, cherchant vainement autour d'elles, pour narguer le temps, leurs lambeaux d'éternité.

Quand un corps politique s'est survécu à lui-même, qui ne souhaite pour lui une paisible dissolution? qui ne frissonne pas, quand, dans la sphère des êtres vivants, il heurte au hasard un tombeau du passé qui lui dispute la place à réclat du jour ? Et quand la postérité aura dispersé ces catacombes, quel temps faudra-t-il pour que tant d'institutions , mourant à leur tour, aillent se perdre et se confondre dans la poussière de l'oubli !

Cette instabilité de toutes les choses qui sont nées de la terre tient à leur essence même , à la place qu'elles occupent dans l'univers, aux lois générales auxquelles notre nature est soumise. Cette enveloppe fragile dont se compose le corps de l'homme, incessamment froissée et altérée, se renouvelle tant qu'elle en a la force. Cependant la pensée n'agit sur le monde que par l'intermédiaire du corps. Nous nous croyons une liberté absolue , mais nous dépendons de tout dans la nature. Liés à un système d'objets toujours changeants, comme lui subordonnés au principe de ses révolutions, notre loi est de naître, de vivre et de mourir. Un fil délié qui se rompt et se renoue sans cesse fait le nœud des générations humaines. Celui dont la sagesse est le frtiit des années s'inchne vers la tombe, pour que son successeur commence à son tour la carrière de l'enfance, p^ut-être détruise aveuglément l'œuvre de son père, et laisse à ceux qui viendront après lui une tâche aussi vaine pour y consumer leur vie. Ainsi les jours s'écoulent, ainsi s'enchaînent les vivants et les morts. Le soleil s'abaisse aux mêmes heures pour que la nuit arrive, et que le genre humain se réjouisse aux rayons d'un nouveau lendemain.

Si encore, du sein de ces éternels changements, on apercevait quelque progrès certain ! Mais, en est*il de tel dans

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l'histoire? Partout, nous ne rencontrons que des ruines, sans pouvoir dire si ce qui s'élève à leur place vaut mieux que ce qui a été renversé. Les nations ileurissent et meurent sur leurs tiges; mais une nation flétrie a perdu son parfum et ne produit plus de fleurs nouvelles. La culture sociale se perpétue sans devenir meilleure. De nouveaux lieux révèlent de nouvelles facultés : les anciennes disparaissent des anciens lieux. Les Romains furent-ils plus heureux ou plus sages que les Grecs? Nous-mêmes, le sommes-nous plus que les uns et les autres? La nature de l'homme reste invariablement la même. A toutes les époques de son histoire, il naîtra avec des passions, comme il est né avec des passions aux premiers jours du monde.

Triste destinée du genre humain ! Nous vivons et nous périssons sans avoir vu s'accomplir, non seulement l'œuvre de notre vie, mais un seul résultat réel des travaux de nos semblables, depuis le commencement de leur histoire. — Qu'un peuple reste seul, à l'écart, l'empreinte de son caractère s'use, et disp:îraît sous la main des siècles. — Sa situation l'oblige-t-elle à la lutte? Jeté dans le creuset, il s'efface, et perd jusqu'à sa première forme. Ainsi nos monuments s'appuient sur une glace fragile ; ainsi nous écrivons sur les vagues d'un océan sans rivage : — la vague se retire, la glace s'amollit, et sur les âges qui s'enfoncent dans le gouffre du temps, l'ombre du néant descend comme un suaire.

Qu'importent donc les vanités de l'esprit humain, quand partout se manifestent sa faiblesse et son aveuglement? Qu'est-ce que les politiques humaines? — des feuilles mortes dont se jouent les vents du ciel.

Le monde moral est usé. Les systèmes philosophiques et religieux touchent à leur fin. L'indifférence a achevé de creuser dans les esprits ce vide commencé par les fouilles stériles de l'éclectisme.

De nos jours, on ne doute pas, car le doute c'est encore de la foi. On ne se soucie plus, on se laisse vivre. Les dogmes se sont corrompus en traversant les âges de l'humanité. La paresse de l'intelligence les a environnés de formules dont

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Ja mémoire s'est chargée; l'oubli du sens, lumineux aux époques de pureté originelle, a perverti peu à peu les formes. La 10£trme^EMlûSi)^ii5ue .<rt' religieuse de nos jours n'est plus qu'un assemblage inîorme de vieux symboles mutilés, à travers lesquels il n'y a plus de place pour le travail de l'intelligence primitive; les ambitions de toute nature qui rampent vers le pouvoir, puis l'abrutissement des masses populaires ont fait le reste du mal. Mille erreurs, mille absurdités palpables, des mensonges intéressés et d'odieuses pratiques, frappent tout d'abord les yeux de quiconque se présente pour examiner avec bonne foi. Les esprits moraux et raisonnables cessent de croire ce qui est faux, ils cessent de respecter ce qui est méprisable.

L'agitation, qui succède, dans les âmes, à ce travail de la pensée, n'est pas du doute, n'est pas du scepticisme : c'est un cri de désespoir que jettent tous les hommes doués de sensibilité et de raisonnement. Chacun, à l'aspect des infortunes inévitables qui atteignent toute vie, se demande avec angoisse : pourquoi l'homme a-l-il été mis dans ce monde?

Et il faut encore reconnaître que les misères de la vie n'ont pas seules le privilège de tourner notre esprit vers ce problème. Il sort de nos félicités comme de nos infortunes, parce que notre nature n'est pas moins trompée dans les unes que dans les autres. Dans le premier moment d'une jouissance, nous avons la simplicité de nous croire heureux ; mais si ce bonheur dure, nous le voyons bientôt se faner et dépérir; l'étourdissement, l'ivresse que cause la sensation, ne saurait lui survivre bien longtemps. Le bonheur n'est, en résumé, qu'un mirage, la vie est un enchaînement de grandes et de ixitites déceptions ; nos désirs cachent un piège tendu ; et le désir, sans cesse vivant, sans cesse renaissant, finit par être plus intolérable que le sentiment du malheur.

Le jour où , tout inquiet , l'homme se pose à lui-même cette haute et mélancolique question : Pourquoi suis-je fait ? et que signifie le rôle que je joue ici-bas? ce jour-là, naît en lui le sentiment philosophique; car, un système philosophitjue n'est qu'une réponse aux questions qui intéressent l'hu-

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manité La philosophie, c'est la recherche d'une solution l ces problèmes formidables qui tourmentent l'âme humine le sentiment philosophique, c'est le besoin d poursuTe "^ so utions avec le flambeau de la raison et de la sciTce II en est donc de la philosophie comme de la poésie comme de la rehgiion : sa «ature, son but, son prix ne se v'èLm au cœ, r de l'homme que quand il a senti peser sur luiîe p obièrSe a deslmée, et quand le tourment du doute est veTu le mof

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