‹ De l'esprit [microform]Chapitre 18 sur 91 · GENS DU MONDE · texte numérisé non relu

GENS DU MONDE

Pour plaire aux sociétés particulières , il n'est pas nécessaire que l'horizon de nos idées soit fort étendu; mais il faut connaître ce qu'on appelle le monde, s'y rôpandre"ët l'étudier : au contraire, pour s^illustrer dans quelque art, ou quelque science que ce soit, et mériter , en conséquence, l'eslime du public, il laut, comme je l'ai dit plus haut, faire des études très différentes.

Supposons des hommes curieux de s'instruire dans la science de la morale. Ce n'est que parle secours de l'histoire et sur les ailes de la méditation, qu'ils pourront, selon les forces inégales de leur esprit, s'élever à ditférentes hauteurs, d'où Fun découvrira des villes, l'autre des nations, celui-ci une partie du monde , et celui-là Tunivers entier. Ce n'est qu'en contemplant la terre de ce point de vue, en s'élevant à cette hauteur, qu'elle se réduit insensiblement, devant un philosophe, à un petit espace, et qu'elle prend à ses yeux la forme d'une bourgade habitée par différentes familles qui portent le nom de Chinoise, d'Anglaise, de Françai.se, d'Italienne, enfin tous ceux qu'on donne aux différentes nations. C'est de là que, venant à considérer le spectacle des mœurs, des lois, des coutumes, des religions et des passions différentes, un homme devenu presque insensible à l'éloge comme à la satire des nations, peut briser tous les liens des préjugés, examiner d'un œil tranquille la contrariété des opinions des hommes, passer sans étonnement du sérail à la chartreuse , contempler avec plaisir l'étendue de la sottise humaine, voir du môme œil Alcibiade couper la queue à son chien, et Mahomet s'enfermer dans une caverne, l'un pour se moquer de la légèreté des Athéniens, l'autre pour jouir de l'adoration du monde.

Or de pnreilles idées ne se présentent que dans le silence et la sohtude. Si les xMuses, disent les poètes, aiment les bois.

't.*. f'.Af>. ■^■I. - t ■ ■». -•■ ■■Mfa-.!

»iw^i1.<m.<iai^«'i".<^-*-* ■?-— «t-j-.»«»iiriML»]i

les prés, les fontaines, c'est qu'on y goûte une tranquillité qui fuit les villes ; et que les réilexions qu'un homme, détaché des petits intérêts des sociétés, y ftiit sur lui-même, sont des réflexions qui, faites sur l'homme en général," appartiennent et plaisent à l'humanité. Or, dans cette sohtude où l'on est , comme malgré soi , porté vers l'étude des arts et des sciences, comment s'occuper d'une infinité de petits faits qui font l'entretien journalier des gens du monde?

Aussi nos Corneille et nos La Fontaine ont-ils quelquefois paru insipides dans nos soupers de bonne compagnie ; leur bonhomie môme contribuait à les faire juger tels. Comment les gens du monde pourraient-ils, sous le manteau de la simplicité, reconnaître l'homme illustre? Il est peu de connaisseurs en vrai mérite. Si la plupart des Romains, dit Tacite, trompés par la douceur et la simplicité d'Agricola, cherchaient le grand homme sous son extérieur modeste, sans pouvoir l'y reconnaître ; on sent que trop heureux d'échapper au mépris des sociétés particulières, le grand homme, surtout s'il est modeste, doit renoncer à V estime sentie de la plupart d'entre elles. Aussi n'est-il que foiblement animé du désir de leur plaire. Il sent confusément que l'estime de ces sociétés ne prouverait que l'analogie de ses idées avec les leurs ; que cette analogie serait souvent peu flatteuse, et que Testime publique est la seule digne d'envie, la seule désirable, puisqu'elle est toujours un don de la reconnaissance publique, et par conséquent la preuve d'un mérite réel. C'est pourquoi le grand homme, incapable d'aucun des efforts nécessaires pour plaire aux sociétés particulières, trouve tout possible pour mériter l'estime générale. Si l'orgueil de commander aux rois dédommageait les Romains de la dureté de la discipline militaire, le noble plaisir d'être estimé console les hommes illustres des injustices même de la fortune. Ont-ils obtenu cette estime? ils se croient les possesseurs du bien le plus désiré. En effet, quelque indifférence qu'on affecte pour l'opinion publique, chacun cherche à s'estimer soi-même, et se croit d'autant plus estimable qu'il se croit plus généralement estimé. \ Si les besoins, les passions, et surtout la paresse, n'étouf-

Ss'.

faient en nous ce désir de l'estime, il n'est personne qui ne fit des efforts pour la mériter, et qui ne désirât le suffrage public pour garant de la haute opinion qu'il a de soi. Aussi le mépris de la réputation et le sacrifice qu'on en fait, dit-on, à la fortune et à la considération, est-il toujours inspiré par le désespoir de se rendre illustre.

^ On doit vanter ce qu'on a et dédaigner ce qu'on n'a pas. C'est un effet nécessaire de l'orgueil ; on le révolterait, si l'on ne paraissait pas dupe. Il serait, en pareil cas, trop cruel d'éclairer un homme sur les vrais motifs de ses dédains; aussi le mérite ne se porte-t-il jamais à cet excès de barbarie. Tout homme (qu'il me soit permis de l'observer en passant), lorsqu'il n'est pas né méchant et lorsque les passions n'offusquent pas^les-itLmières de sa raison, sera toujours d'autant plus -indulgeni qu'il sera plus éclairé. C'est une vérité dont je me fefasé'â'autant moins la preuve, qu'en rendant justice, à cet égard, à l'homme de mérite, je puis, dans les motifs mêmes de son indulgence, faire plus nettement apercevoir la cause du peu de cas qu'il fait de l'estime des sociétés particulières, et en conséquence du peu de succès qu'il doit y avoir.

Si le grand homme est toujours le plus indulgent; s'il regarde comme un bientait tout le mal que les hommes ne lui font pas, et comme un don tout ce que leur iniquité lui laisse; s'il verse enfin sur les défauts d'autrui le baume adoucissant de la pitié, et s'il est lent à les apercevoir; c'est que la hauteur de son esprit ne lui permet pas de s'arrêter sur les vices et les ridicules d'un particulier, mais sur ceux des hommes en général. S'il en considère les défauts, ce n'est point de l'œil malin et toujours injuste de l'envie, mais de cet œil serein avec lequel s'examineraient deux hommes qui, curieux de connaître le cœur et l'esprit humain, se regarderaient réciproquement comme deux sujets d'instruction et deux cours vivants d'expérience morale : bien différents, à cet égard, de ces demi-esprits, avides d'une réputation qui les fuit, toujours dévorés du poison de la jalousie, et qui, sans cesse à l'affût des défauts d'autrui, perdraient tout leur

ir

/Kl

ir^

DE LT.SPR1T.

petit mérite si les hommes perdaient leurs ridicules. Ce n'est point à de pareilles gens qu'appartient la connaissance de r esprit humain. Ils sont faits pour entendre la célébrité des talents par les efforts qu ils font pour les étouffer. Le mérite est comme la poudre, son explosion est d'autant plus forte qu'elle est plus comprimée. Au reste, quelque iiaine qu'on porte à ces envieux, ils sont cependant encore plus à plaindre quïi blâmer. La présence du mérite les importune : s^ils l'attaquent comme un ennemi, et s'ils sont méchants, c'est qu'ils sont malheureux; c'est qu'ils poursuivent, dans les talents, l'offense que le mérite fait à leur vanité : leurs crimes ne sont que des vengeances.

Un autre motif de l'indulgence de l'homme de mérite tient à la connaissance qu'il a de l'esprit humain. Il en a tant de fois éprouvé la faiblesse ; au milieu des applaudissements d'un aréopage, il a tant de fois été tenté, comme Phocion, de se retourner vers son ami pour lui demander s'il n'a pas dit une grande sottise; que, toujours en garde contre sa vanité, il excuse volontiers dans les autres des erreurs dans lesquelles il est quelquefois tombé lui-même. Il sent que c'est à la multitude des sots qu'on doit la création du mot homme d'esprit; et qu'en reconnaissance, il doit donc écouter sans aigreur les injures que lui prodiguent des gens médiocres. Que ces derniers se vantent entre eux et en secret des ridicules qu'ils donnent au mérite, du mépris qu'ils ont, disent-ils, pour l'esprit ; ils sont semblables à ces fanfarons d'impiété qui ne blasphèment qu'en tremblant.

La dernière cause de l'indulgence de l'homme de mérite tient à la vue nette qu'il a de la nécessité des jugements humains, il sait que nos idées sont, si je l'ose dire, des conséquences si nécessaires des sociétés où l'on vit, des lectures qu'on fait et des objets qui s'offrent à nos yeux, qu'une intelligence supérieure pourrait également, et par les objets qui se sont présentés à nous, deviner nos pensées, et par nos pensées, deviner le nombre et l'espèce des objets que le hasard nous a offert.

L'homme d'esprit fait que le^ hommes sont ce qu'ils doi-

DISCOURS If.

vent être; que toute haine contre eux est injuste; qu'un sot porte des sottises, comme le sauvageon des fruits amers; que l'insulter, c'est reprocher au chêne de porter le gland plutôt que l'olive ; que, si l'homme médiocre est stupide à ses yeux, il est fou à ceux de l'homme médiocre, car si tout fou n'est pas homme d'esprit, du moins tout homme d'esprit pai aîtra toujours fou aux gens bornés. L'indulgence fera donc toujours l'effet de la lumière, lorsque les passions n'en intercepteront pas l'action. Mais cette indulgence, principalement fondée sur la hauteur d'àme qu'inspire l'amour de la gloire, rend l'homme éclairé très indifférent à l'estime des sociétés particulières. Or cette indifférence, jointe aux genres différents de vie et d'étude nécessaires pour plaire, soit au public, soit à ce qu'on appelle la bonne compagnie, fera presque toujours, de l'homme de mérite, un homme assez désagréable aux gens du monde.

La conclusion générale de ce que j'ai dit de l'esprit par rapport aux sociétés particulières, c'est qu'uniquement soumise à son intérêt, chaque société mesure, sur l'échelle de ce même intérêt, le degré d'estime qu'elle accorde aux différents genres d'idées et d'esprits. Il en est des petites sociétés comme d'un particuher. A-t-il un procès? si ce procès est considérable, il recevra son avocat avec plus d'empressement, plus de témoignages de respect et d'estime qu'il ne recevrait Descartes, Locke ou Corneille. Le procès est-il accommodé? c'est à ces derniers qu'il marquera le plus de déférence. La ^différence de sa position décidera de la différence de ses réceptions.

Je voudrais , en finissant ce chapitre , pouvoir rassurer le très petit nombre de gens modestes, qui, distraits par des affaires, ou par le soin de leur fortune, n'ont pu faire preuve de grands talents, et ne peuvent conséquemment aux principes ci-dessus établis, savoir si, quant à l'esprit, ils sont réellement dignes d'estime. Quelque désir que j'aie, à cet égard, de leur rendre justice, il faut convenir qu'un homme qui s'annonce comme un grand esprit, sans se distinguer , par aucun talent, est précisément dans le cas d*un homme \

^mmems^^^^''^âÈmi^^ÊMiÊ^m

t qui se dit noble sans avoir de litres de noblesse. Le public ne 'connaît et n'estime que le mérite prouvé par les laits. A-t-il à juger des hommes de conditions différentes ? il demande au . militaire, quelle victoire avez-vous remportée? à l'homme en 1 place, quel soulagement avez-vous apporté aux misères du 1 peuple? au particulier, par quel ouvrage avez-vous éclairé ■ l'humanité? Qui n'a rien à répondre aces questions, n'est ni connu, ni estimé du public.

Je sais que, séduits par les prestiges de la puissance, par le faste qui l'environne, par Tespoir des grâces dont un homme en place est le distributeur, un grand nombre d'hommes reconnaissent machinalement un grand mérite où ils aperçoivent un grand pouvoir. Mais leurs éloges, aussi passagers que le crédit de ceux auxquels ils les prodiguent, n'en imposent point à la saine partie du public. A l'abri de toute séduction, exempt de tout intérêt, le public juge comme l'étranger, qui ne reconnaît pour homme de mérite que riiomme distingué par ses talents : c'est celui-là seul qu'il recherche avec empressement; empressement toujours llatteur pour quiconque en est l'objet. Lorsqu'on n'est point constitué en dignité, c'est le signe certain d'un mérite réel.

Qui veut savoir exactement ce qu'il vaut, ne peut donc l'apprendre que du public, et doit, par conséquent, s'exposer à son jugement. On sait les ridicules qu'à cet égard l'on s'efforce de donner à ceux qui prétendent, en qualité d'auteurs, à l'estime de leur nation : mais ces ridicules ne font nulle impression sur l'homme de mérite ; il les regarde comme un ^ effet de jalousie de ces petits esprits, qui, s'imaginant que si personne ne faisait preuve de mérite, ils pourraient s'en croire autant qu'à qui que ce soit, ne peuvent souffrir qu'on produise de pareils titres. Sans ces titres cependant, personne ne mérite ni n'obtient l'estime du public.

Qu'on jette les yeux sur tous ces grands esprits, si vantés dans les sociétés particuhères : on verra que, placés par le public au rang des hommes médiocres, ils ne doivent la réputation d'esprit, dont quelques gens les décorent, qu'à l'incapacité où ils sont de prouver leur sottise, même par dç

mauvais ouvrages. Aussi, parmi ces merveilleux, ceux-là même qui promettent le plus, ne sont, si je l'ose dire, en esprit, tout au plus que des peut-être.

Quelque certaine que soit cette vérité , et quelque raison qu'aient les gens modestes de douter d'un mérite qui n'a pas passé par la coupelle du public, il est pourtant certain qu'un homme peut, quant à l'esprit , se croire réellement digne de l'estime générale: 1^ lorsque c'est pour les gens les plus estimés du public et des nations étrangères qu'il se sent le plus d'attrait; 2o lorsqu'il est loué, comme dit Gicéron, par un homme déjà loué ; 5- lorsqu'enfin il obtient l'estime de ceux qui , dans des ouvrages ou des grandes places , ont déjà fait éclater de grands talents ; leur estime pour lui suppose une grande analogie entre leurs idées et les siennes, et cette analogie peut être regardée, sinon comme une preuve complète, du moins comme une assez grande probabilité que, s'il se fût,' comme eux, exposé aux regards du public, il eût eu, comme eux , quelque part à son estime.

Page 1