DE LA PROBITÉ PAR RAPPORT AU PUBLIC
Ce n'est plus de la probité par rapport à un particulier ou une petite société, mais de la vraie probité , de la probité considérée par rapport au public , dont il s'agit dans ce chapitre. Cette espèce de probité est la seule qui réellement en mérite et qui en obtienne généralement le nom. Ce n'est qu'en considérant la probité sous ce point de vue, qu'on peut se former des idées nettes de l'honnêteté, et trouver un guide à la vertu .
Or, sous cet aspect, je dis que le public, comme les sociétés particulières, est, dans ses jugements, uniquement déterminé par le motif de son intérêt ; qu'il ne donne le nom d'honnêtes, de grandes ou d'héroïques, qu'aux actions qui lui sont utiles ; et qu'il ne proportionne point son estime pour telle ou telle action sur le degré de force, de courage ou de générosité
nticessaire pour l'exécuter , mais sur Timportanee môme de cette action et l'avantage qu'il en retire.
En effet, qu'encouragé par la présence d'une armée, un homme se batte seul contre trois hommes blessés; cette action, sans doute estimable, n'est cependant qu'une action dont mille de nos grenadiers sont capables , et pour laquelle ils ne seraient jamais cités dans l'histoire ; mais que le salut d'un empire qui doit subjuguer l'univers se trouve attaché au succès de ce combat, Horace est un héros ; l'admiration de ses concitoyens et son nom célébré dans l'histoire passent aux siècles les plus reculés.
Que deux personnes se précipitent dans un goutlre, c'est une action commune à Sapho et à Curtius : mais la première s'y jette pour s'arracher aux malheurs de l'amour, et le second pour sauver Rome; Sapho est une folle, et Curtius un héros. En vain quelques philosophes donneraient-ils également à ces deux actions le nom de folie; le public, plus éclairé qu'eux sur ses véritables intérêts, ne donnera jamais le nom de fou à ceux qui le sont à son profit.