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Ceux-là , pour n'avoir pas consulté Tliisloire, errent encore dans le dédale d'une métaphysique de mots : ceux-ci , pour n'avoir point assez profondément examiné les faits que riiis-
rtoire présente, ont pensé que le caprice seul décidait de la bonté ou de la méchanceté des actions humaines. Ces deux sectes de philosophes se sont également trompées ; mais l'une et l'autre auraient échappé à l'erreur, s'ils avaient considéré, d'un œil attentif, l'histoire du monde. Alors ils auraient senti que les siècles doivent nécessairement amener, dans le physique et le moral, des révolutions qui changent . la face des empires ; que, dans les grands bouleversements, les intérêts d'un peuple éprouvent toujours de grands changements; que les mêmes actions peuvent lui devenir successivement utiles et nuisibles , et par conséquent prendre tour à tour le nom de vertueuses et de vicieuses.
Conséquemment à cette observation, s'ils eussent voulu se former de la vertu une idée purement abstraite et indépendante de la pratique, ils auraient reconnu que , par ce mot de vertu, l'on ne peut entendre que le désir du bonheur général; que, par conséquent , le bien public est l'objet de la vertu, et que les actions qu'elle commande sont les moyens dont elle se sert pour remplir cet objet; qu'ainsi l'idée de la vertu n'est point arbitraire ; que, dans les siècles et les pays divers, tous les hommes, du moins ceux qui vivent en société, ont dû s'en former la même idée ; et qu'enfin, si les peuples se la représentent sous des formes différentes, c'est qu'ils prennent pour la vertu même les divers moyens dont elle se sert pour remplir son objet.
Cette définition de la vertu en donne, je pense, une idée nette, simple, et conforme à l'expérience; conformité qui peut seule constater la vérité d'une opinion.
La pyramide de Vénus-Uranie, dont la cime se perdait dans les cieux, et dont la base était appuyée sur la terre, est l'emblème de tout système, qui s'écroule à mesure qu'on l'édrfie, s'il ne porte sur la base inébranlable des faits et de l'expérience. C'est aussi sur des faits, c'est-à-dire sur la folie et la bizarrerie jusqu'à présent inexplicables des lois et
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des usages divers, que j'établis la preuve de mon opinion Quelque stupides qu'on suppose les peuples, il est ceilain qu'éclairés par leurs intérêts , ils n'ont point adopté sans motifs les coutumes ridicules qu'on trouve établies chez quelques-uns d'eux ; la bizarrerie de ces coutumes tient donc a la diversité des intérêts des peuples : en effet, s'ils ont toujours confusément entendu, par le mot de vertu, le désir du bonheur public; s'ils n'ont, en conséquence, donné le nom d'honnêtes qu'aux actions utiles à la patrie, et si l'idée d'utilité a toujours été secrètement associée à l'idée de vertu ; on peut assurer que les coutumes les plus ridicules et même les plus cruelles ont, comme je vais le montrer par quelques exemples, toujours eu pour fondement l'utilité réelle ou apparente du bien public.
Le vol était permis à Sparte, l'on n'y punissait que la maladresse du voleur surpris ; quoi de plus bizarre que cette coutume? cependant, si l'on se rappelle les lois de Lycurgue, et le mépris qu'on avait pour For et l'argent, dans une république où les lois ne donnaient cours qu'à une monnaie d'un fer lourd et cassant, on sentira que les vols de poules et de légumes étaient les seuls qu'on y pût commettre. Toujours faits avec adresse, souvent niés avec fermeté, de pareils vols entretenaient les Lacédémoniens dans l'habitude du courage et de la vigilance : la loi qui permettait le vol pouvait donc être très utile à ce peuple , qui n'avait pas moins à redouter de la trahison des Ilotes que de l'ambition des Perses, et qui ne pouvait opposer aux attentats des uns, comme aux armées innombrables des autres, que le boulevard de ces deux vertus. Il est donc certain que le vol, nuisible à tout peuple riche, mais utile à Sparte, y devait être honoré.
A la fin de l'hiver, lorsque la disette des vivres contraint le sauvage à quitter sa cabane, et que la faim lui commando d'aller à la chasse faire de nouvelles provisions, quelquesunes des nations sauvages s'assemblent avant leur départ, font monter leurs sexagénaires sur des chênes, et font secouer ces chênes par des bras nerveux ; la plupart des vieillards
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tombent, et sont massacrés dans le moment même de leur chute. Ce fait est connu, et rien ne paraît d'abord plus abominable que cette coutume : cependant , quelle surprise , lorsqu'après avoir remonté à son origme, on voit que le sauvage regarde la chute de ces malheureux vieillards comme la preuve de leur impuissance à soutenir les fatigues de la chasse î Les laissera-t-il, dans des cabanes ou des forêts, en proie à la famine ou aux bêtes féroces? Il aime mieux leur épargner la durée et la violence des douleurs, et, par des parricides prompts et nécessaires, arracher leurs pères aux horreurs d'une mort trop cruelle et trop lente. Voilà le principe d'une coutume si exécrable; voilà comme un peuple vagabond, que la chasse et le besoin de vivres retiennent six mois dans des forêts immenses, se trouve, pour ainsi dire, nécessité à cette barbarie; et comment, en ces pays, le parricide est inspiré et commis par le même principe d'humanité qui nous le ftiit regarder avec horreur.
Mais, sans'avoir recours aux nations sauvages, qu'on jette les yeux sur un pays policé, tel que la Chine ; qu'on se demande pourquoi l'on y donne aux pères le droit de vie et de mort sur leurs enfants, et Ton verra que les terres de cet empire, quelque étendues qu'elles soient, n'ont pu quelquefois subvenir qu'avec peine aux besoins de ses nombreux habitants; or, comme la trop grande disproportion entre la multiplicité des hommes et la fécondité des terres occasionnerait nécessairement des guerres funestes à cet empire et peut-être même à l'univers , on conçoit que , dans un instant de disette, et pour prévenir une infinité de meurtres et de malheurs inutiles, la nation chinoise, humaine dans ses intentions, mais barbare dans le choix des moyens, a, par le sentiment d'une humanité peu éclairée, pu regarder ces cruautés comme nécessaires au repos du monde. « J'y sacrifie, s'esl-elle dit, quelques victimes infortunées, auxquelles l'enfance et l'ignorance dérobent la connaissance et les horreurs de la mort, en quoi consiste peut-être ce qu'elle a do plus redoutable. »
C'est sans doute au désir de s'opposer à la trop grande
Discouns II.
multiphcalion des hommes, et par conséquent à la môme origine, qu'on doit attribuer la vénération ridicule que certains peuples d'Afrique conservent encore aujourd'hui pour des sohtaires qui s'interdisent avec les femmes le commerce qu'ils se permettent avec les brutes.
Ce fut pareillement le motif de l'intérêt public, et le désir de protéger la pudique beauté contre les attentats de l'incontinence, qui jadis engagea les Suisses à publier un édit par lequel il était non seulement permis, mais même ordonné à chaque prêtre de se pourvoir d'une concubine.
Sur les côtes de Coromandel, où les femmes s'affranchissaient par le poison du joug importun de l'hymen, ce fut enfin le même motif qui, par un remède aussi odieux que le mal, engagea le législateur à pourvoir à la sûreté des maris, en forçant les femmes de se brûler sur le tombeau de leurs époux.
D'accord avec mes raisonnements, tous les faits que je viens de citer concourent à prouver que les coutumes, même les plus cruelles et les plus folles, ont toujours pris leur source dans l'utihté réelle, ou du moins apparente, du pubhc.
Mais, dira-t-on, ces coutumes n'en sont pas moins odieuses ou ridicules : oui, parce que nous ignorons les motifs de leur établissement, et parce que ces coutumes, consacrées par leur antiquité ou par la superstition, ont, par la négligence ou la faiblesse des gouvernements, subsisté longtemps après que les causes de leur établissement avaient disparu.
Lorsque la France n'était, pour ainsi dire, qu'une vaste forêt, qui doute que ces donations de terres en friche, faites aux ordres religieux, ne dussent alors être permises ; et que la prorogation d'une pareille permission ne fût maintenant aussi absurde et aussi nuisible à l'état qu'elle pouvait être sage et utile, lorsque la France était encore inculte? Toutes les coutumes qui ne procurent que des avantages passagers, sont comme des échafauds qu'il faut abattre quand les palais sont élevés.
Rien de plus sage au fondateur de l'empire des Incas, que de s'annoncer d'abord aux Péruviens comme le fils du so-
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leil, et de leur persuader qu'il leur apportait les lois que lui avait dictées le dieu son père. Ce mensonge imprimait aux sauvages plus de respect pour sa législation ; ce mensonge était donc trop utile à cet état naissant, pour no devoir point être regardé comme vertueux : mais, après avoir assis les fondements d'une bonne législation ; après s'être assuré, par la forme même du gouvernement, de l'exactitude avec laquelle les lois seraient toujours observées ; il fallait qii^, moins orgueilleux ou plus éclairé, ce législateur prévit les révolutions qui pourraient arriver dans les mœurs et les intérêts de ses peuples, et les changements qu'en conséquence il faudrait faire dans ses lois ; qu'il déclarât à ces mômes peuples, par lui ou par ses successeurs, le mensonge utile et nécessaire dont il s'était servi pour les rendre heureux ; que par cet aveu, il ôtàt à ses lois le caractère de divinité qui, les rendant sacrées et inviolables, devait s'opposer à toute réforme, et qui peut-être eût un jour rendu ces mêmes lois nuisibles à l'état, si par le débarquement des Européens cet empire n'eût été détruit presque aussitôt que formé.
L'intérêt des états est, comme toutes les choses humaines, sujet à mille révolutions. Les mêmes lois et les mêmes coutumes deviennent successivement utiles et nuisibles au même peuple ; d'où je conclus que ces lois doivent être tour à tour adoptées et rejetées, et que les mêmes actions doivent successivement porter les noms de vertueuses ou de vicieuses : proposition qu'on ne peut nier sans convenir qu'il est des actions à la fois vertueuses et nuisibles à l'état, sans saper, par conséquent, les fondements de toute législation et de toute société.
La conclusion générale de tout ce que je viens de dire , c'est que la vertu n'est que le désir du bonheur des hommes; et qu'ainsi la probité, que je regarde comme la vertu mise en action, n'est, chez tous les peuples et dans tous les gouvernements divers, que l'habitude des actions utiles à sa nation.
Quelque évidente que soit cette conclusion, comme il n'est
point de nation qui ne connaisse et ne confonde ensemble deux différentes espèces de vertu p l'une, que j'appellerai vertu de préjugé, et l'autre, vraie vertu; je crois, pour ne laisser rien à désirer sur ce sujet, devoir examiner la nature de ces différentes sortes de vertu.