‹ De l'esprit [microform]Chapitre 34 sur 91 · DE L'ESI>1UT · texte numérisé non relu

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tude de ces peuples , à la fois animé du sentiment de Torgueil et de l'indignation ; quel Français ne se croira pas d'une nature supérieure au Turc ? En est - il beaucoup qui sentent que le mépris pour une nation est toujours un mépris injuste? que c'est de la forme plus ou moins heureuse des gouvernements que dépend la supériorité d'un peuple sur un autre ? et qu'enfin ce Turc peut lui faire la môme réponse qu'un Perse fit à un soldat lacédémonien , qui lui reprochait la lâcheté de sa nation : « Pourquoi m'insulter ? lui disait-il ; sache qu'il n'est plus de nation partout où l'on reconnaît un maître absolu. Un roi est Fàme universelle d'un état despotique ; c'est son courage ou sa faiblesse qui fait languir ou qui vivifie cet empire. Vainqueurs sous Cyrus , si nous sommes vaincus sous Xerxès , c'est que Cyrus eut à fonder le trône où Xerxès s'est assis en naissant; c'est que Cyrus eut en naissant des égaux; c'est que Xerxès fut toujours environné d'esclaves : et les plus vils, tu le sais, habitent le palais des rois. C'est donc la lie de la nation que tu vois aux premiers postes ; c'est l'écume des mers qui s'est élevée sur leur surface. Reconnais l'injustice de tes mépris. Et si tu en doutes, donne - nous les lois de Sparte , prends Xercès pour maître ; lu seras le lâche et moi le héros. »

Rappelons - nous le moment où le cri de la guerre avait réveillé toutes les nations de l'Europe, où son tonnerre se laisait entendre du nord au midi de la France: supposons qu'en ce moment un républicain, encore tout échauffé de l'esprit de citoyen , arrive à Paris , et se présente dans la bonne compagnie ; quelle surprise pour lui de voir chacun y traiter avec indifférence les affaires publiques , et ne s'y occuper vivement que d'une mode, d'une histoire galante, ou d'un petit chien!

Frappé à cet égard de la différence qui se trouve entre notre nation et la sienne, il n'est presque point d'Anglais qui ne se croie un être d'une nature supérieure ; qui ne prenne les Français pour des têtes frivoles, et la France pour le royaume Babiole : ce n'est pas qu'il ne pût facilement s'apercevoir que c'est non seulement à la forme de leur gou-

vernement que ses compatriotes doivent cet esprit de patriotisme et d'élévation inconnu à tout autre pays qu'aux pays libres, mais qu'ils le doivent encore à la position physique de l'Angleterre.

En effet, pour sentir que cette liberté dont les Anglais sont si fiers, et qui renferme réellement le germe de tant de vertus, est moins le prix de leur courage qu'un don du hasard, considérons le nombre infini de factions qui jadis ont déchiré l'Angleterre ; et l'on sera convaincu que si les mers, en embrassant cet empire, ne l'eussent rendu inaccessible aux peuples voisins, ces peuples, en profitant des divisions des Anglais, ou les eussent subjugués , ou du moins eussent fourni à leurs rois des moyens de les asservir ; et qu'ainsi leur liberté n'est point le fruit de leur sagesse. Si, comme ils le prétendent, ils ne la tenaient que d'une fermeté et d'une prudence particulière à leur nation ; après le crime affreux commis dans la personne de Charies P% n'auraient-ils pas du moins tiré de ce crime le parti le plus avantageux ? Auraientils souffert que, par des services et des processions publiques, on mît au rang des martyrs un prince qu'il était de leur intérêt, disent quelques-uns d'entre eux, de faire regarder comme une victime immolée au bien général, et dont le supplice, nécessaire au monde , devait à jamais épouvanter quiconque entreprendrait de soumettre les peuples à une autorité arbitraire et tyrannique ? Tout Anglais sensé conviendra donc | que c'est à la position physique de son pays qu'il doit sa li- * berté ; que la forme de son gouvernement ne pourrait subsister telle qu'elle est en terre ferme , sans être infiniment perfectionnée; et que l'unique et légitime sujet de son orgueil se réduit au bonheur d'être né insulaire plutôt qu'habitant du j continent. — i

Un particulier fera sans doute un pareil aveu, mais jamais un peuple. Jamais un peuple ne donnera à sa vanité les entraves de la raison : plus d'équité dan^ ses jugements supposerait une suspension d'esprit, trop rare dans les particuliers pour la trouver jamais dans une nation.

Chaque peuple mettra donc toujours au rang des dons de la

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nature, les vertus qu'il tient de la forme de son gouvernement. L'intérêt de sa vanité le lui conseillera: et qui résisté

au conseil de Tinlérôt?

La conclusion {:çénérale de ce que j'ai dit de l'esprit considéré par rapport aux pays divers, c'est que l'intérêt est le dispensateur unique de l'estime ou du mépris que les nations ont pour leurs mœurs , leurs coutumes et leurs genres d'esprit différents.

La seule objection qu'on puisse opposer à cette conclusion, est celle-ci : Si l'intérêt, dira-t-on , était le seul dispensateur de l'estime accordée aux différents genres de science et d'esprit, pourquoi la morale, utile à toutes les nations, n'est-elle pas la plus honorée? Pourquoi le nom des Descartes, des Newton est -il plus célèbre que ceux des Nicole, des La Bruyère et de tous les moralistes, qui peut-être ont dans leurs ouvrages fait preuve d'autant d'esprit? C'est, répondrai -je , que les grands physiciens ont , par leurs découvertes, quelquefois servi l'univers; et que la plupart des moralistes n'ont été, jusqu'à présent, d'aucun secours à l'humanité. Que sert de répéter sans cesse qu'il est beau de mourir pour la patrie? Un apophthegme ne fait point un héros. Pour mériter l'estime , les moralistes devaient employer, à la recherche des moyens propres à former des hommes braves et vertueux, le temps et Tesprit qu'ils ont perdu à composer des maximes sur la vertu. Lorsque Omar écrivait aux Syriens : «J'envoie contre vous des hommes aussi avides de la mort que vous Têtes des plaisirs ; alors les Sarrasins, trompés par les prestiges de l'ambition et de la crédulité, ne voyaient, dans le ciel, que le partage de la valeur et de la victoire ; et, dans l'enter, que celui de la lâcheté et de la défaite. Ils étaient alors animés du phis violent fanatisme ; et ce sont les passions et non les maximes de morale qui forment les hommes courageux. Les moralistes doivent le sentir ; et savoir que, semblable au sculpteur, qui d'un tronc d'arbre fait un dieu ou un banc, le législateur forme à son gré des héros, des génies et des i;»ins vertueux. J'en atteste les Moscovites, transformés eu lioinmes par V'WiVa le Giani].

DISCOURS IL ..r

En vain les peuples, follement amoureux de leur lé-^islation. cherchent-ils, dans l'inexécution de leurs lois, la cause de leurs malheurs. L'inexécution des lois, dit le sultan Mahmouth, est toujours la preuve de l'ignorance du lédslateur La récompense, la punition, la gloire et l'iiifamie, soumises a ses volontés , sont quatre espèces de divinités avec lesquelles il peut toujours opérer le bien public, et créer des hommes illustres en tous les genres.

Toute l'étude des moralistes consiste à déterminer l'usao-e qu'on doit faire de ces récompenses et de ces punitions "et es secours qu'on en peut tirer pour lier l'intérêt personnel à 1 mteret gênerai. Cette union est le chef-d'œuvre que doit se proposer la morale. Si les citoyens ne pouvaient faire leurbonheur particulier sans faire le bien public, il n'y aurait alors de vicieux que les fous ; tous les hommes seraient nécessites a la vertu, et la félicité des nations serait un bienfait de la morale: or, qui doute que, dans cette supposition cette science ne fût infiniment honorée; et que les écrivains'excellant en ce genre ne fussent, du moins par l'équitable et reconnaissante postérité, mis au rang des Solon, des Lycurçue et des Confucius ? j s >^

Mais, répliquera-t-on, l'imperfection de la morale et la len- teur de ses progrès ne peut être qu'un effet du peu de proportion qui se trouve entre l'estime accordée aux moralistes, et les efforts d esprit nécessaires pour perfectionner cette science L intérêt général ajoutera-t-on, ne préside donc pas à la distribution de lestime publique?

Pour répondre à cette objection, il faut, dans les obstacles msurmontables qui se sont jusqu'à présent opposés à l'avancement de la morale, chercher les causes de l'indifïérence avec laquelle on a jusqu'à présent regardé une science dont les progrès annoncent toujours ceux de la législation, et aue par conséquent, tous les peuples ont intérêt de mvfectionner. ^

HG

DE UESPRIT.

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