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CHAPITRE VI

DE La puissance des passions.

Les passions sont, dans le moral, ce que, dans le physique est le mouvement ; il crée, anéantit, conserve, anime tout eî •-sans lui tout est mort : ce sont elles aussi .[iii vivilient Ici monde moral. C'est l'avarice qur guide les vaisseaux à travers les déserts de l'Océan ; l'orgueil, qui comble les valions aplanit les montagnes, s'ouvre des routes à travers les rochei's, élève les pyramides de Memphis, creuse le lac Mœris et fond le colosse de Rhodes. L'amour tailla, dit-on, le crayon du premier dessinateur. Dans un pays où la révélation n'avait point pénétré, ce fut encore l'amour qui, pour flatter la douleur d'une veuve é«ploréepar la mort de son jeune époux, lui découvrit le système de l'immortalité de l'àme. C'est l'enthousiasme de la reconnaissance qui mit au rang des dieux les bienfaiteurs de l'humanité, qui inventa les fausses religions et les superstitions, qui toutes n'ont pas pris leur source dans des passions aussi nobles que l'amour et la reconnaissance.

C'est donc aux passions fortes qu'on doit l'invention et les merveilles des arts : elles doivent donc être regardées comme le germe productif de l'esprit, et le ressort puissiul qui porte les hommes aux grandes actions. Mais , avant que de passer outre, je dois fixer l'idée que j'attache à ce mot de passion forte. Si la plupart des hommes parlent sans s'entendre, c'est à l'obscurité des mots qu'il tant s'en prendre ; ' c'est à cette cause qu'on peut attribuer la prolongation du miracle opéré à la tour de Babel.

^ J'entends par ce mot de passion forte, une passion dont l'objet soit si nécessaire à notre bonheur, que la vie nous soit insupportable sans la possession de cet objet. Telle est l'idée

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DISCOURS lïl.

que Omar se formait des passions, lorsqu'il dit ; « Qui que tu sois, qui, amoureux de la liberté, veux être riche sans biens, puissant sans sujets, sujet sans maître, ose mépriser la mort ; les rois trembleront devant toi, toi seul ne craindras personne.»

Ce sont, en etîet, les passions seules, qui, portées à ce degré de force, peuvent exécuter les plus grandes actions et braver les dangers, la douleur, la mort et le ciel^mj^^

Dicéarque, général de Philippe, élève en présence de son armée deux autels, l'un à l'Impiété, l'autre à l'Injustice, y sacrifie et marche contre les Cyclades.

Quelques jours avant l'assassinat de César, Famour conjugal, uni à la passion d'un noble orgueil, engage Porcie à s'ouvrir la cuisse, à montrer sa blessure à son mari, en lui disant : (c Brutus, tu médites et tu me caches un grand dessein. Je ne t'ai jusqu'à présent fait aucune question indiscrète ; je savais cependant que notre sexe, faible par luimême, se fortiliait par le commerce des hommes sages et vertueux, que j'étais fille de Caton et femme de Brutus : mais mon amour timide m'a fait défier de ma faiblesse. Tu vois Fessai de mon courage ; juge si je suis digne de ton secret, maintenant que j'ai fait l'épreuve de la douleur. »

C'est la passion de l'honneur et le fanatisme philosophique qui pouvaient seuls, au milieu des supphces, en'gager la pythagoricienne Timicha à se couper la langue avec les dents pour ne point s'exposer à révéler les secrets de sa secte.

Lorsque accompagné de son gouverneur, Caton, jeune encore, monte au palais de Sylla, et qu'à Faspect des têtes sanglantes des proscrits, il demande le nom du monstre qui avait assassiné tant de Romains : C'est Sylla, lui dit-on. « Quoi ! Sylla les égorge, et Sylla vit encore ? » Le nom seul de Sylla, lui réplique-t-on, désarme le bras de nos citoyens. c( 0 Rome ! s'écrie alors Caton, que ton destin est déplorable, si dans la vaste enceinte de tes murs, tu ne renfermes pas un homme vertueux , et si tu ne peux armer contre la tyrannie que le bras d'un faible enfont!.. » A ces mots, se tournant vers son gouverneur : «Donne-moi, lui dit-il, ton épée; je la

cacherai sous ma robe, j'approcherai de Sylla, je Fégorgerai. Caton vit, Rome est libre encore. »

En (fuels climats cet amour vertueux de la patrie n'a-t-il point exécuté d'actions héroïques? A la Chine, un empereur, poursuivi par les armes victorieuses d'un citoyen , veut se servir du respect superstitieux qu'en ce pays un fils a pour les ordres de sa mère, pour contraindre ce citoyen à désarmer. Député vers cette mère, un ofïîcier de l'empereur vient, le poignard à la main, lui dire qu'elle n'a que le choix de mourir ou d'obéir. « Ton maître , lui répondit-elle, avec un sourire amer, se serait-il flatté que j'ignore les conventions tacites, mais sacrées, qui unissent les peuples aux souverains, par lesquelles les peuples s'engagent à obéir, et les rois à les rendre heureux! Il a le premier violé ces conventions. Lâche exécuteur des ordres d'un tyran, apprends d'une femme ce qu'en pareil cas on doit à sa patrie. » A ces mots, arrachant le poignard des mains de l'officier, elle se frappe, et lui dit : « Esclave, s'il te reste encore quelque vertu, porte à mon fils ce poignard sanglant ; dis-lui qu'il venge sa nation, qu'il punisse le tyran. Il n'a plus rien à craindre pour moi, plus rien à ménager; il est maintenant hbre d'être vertueux. »

Si lejiob]e orgueil, la passion du patriotisme et delà gloii'e, déternïînent les citoyens à des actions si courageuses, quelle constance et quelle force les passions n'inspirent-elles point à ceux qui veulent s'illustrer dans les sciences et les arts, et que Cicéron nomme des héros paisibles? C\isi le désir de la gloire, qui, sur la cime glacée des Cordelières, au milieu des neiges, des frimas, incline les lunettes de l'astronome ; qui, pour cueillir des plantes, conduit le botaniste sur le bord des précipices ; qui jadis guidait les jeunes amateurs des sciences dans l'Egypte, l'Ethiopie et jusques dans les Indes, pour y voir les philosophes les plus célèbres, et puiser dans leur conversation les principes de leur doctrine.

Quel empire cette même passion ii'avait-ellc pas sur Démosthène qui, pour perfectionner sa prononciation, s'arrêtait sur le rivage de la mer, où, la bouche remplie de cailloux, il

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DE LTSPIUT.

haranguait tous les jours les flots mutinés! C'est ce même désir de la gloire, qui, pour faire contracter aux jeunes pythagoriciens Fhabitude du recueillement et de la méditation, leur imposait un silence de trois ans; qui pour soustraire Démocrite aux distractions du monde, le renfermait dans des tombeaux pour y chercher de ces vérités précises dont la découverte, toujours si difficile, est toujours si peu estimée des hommes : c'est par elle enfin que, pour se donner tout entier à la philosophie, Heraclite se détermine à céder à son frère cadet le trône d'Éphèse, où l'appelait le droit d'aînesse ; que, pour conserver toutes ses forces, l'athlète se prive des plaisirs de l'amour .- c'est elle encore qui forçait certains prêtres des anciens, dans l'espoir de se rendre plus recommandables, à renoncer à ces mêmes plaisirs, sans avoir souvent, comme disait plaisamment Boindin, d'autre récompense de leur continence que la tentation perpétuelle qu'elle procure.

J'ai fait voir que c'est aux passions que nous devons sur la terre presque tous les objets de notre admiration; qu'elles nous font braver les dangers, la douleur, la mort, et nous portent aux résolutions les plus hardies.

Je vais prouver maintenant que, dans les occasions déhcates, ce sont elles seules qui, volant au secouis des grands hommes, peuvent leur inspirer ce qu'il y a de mieux à dire et à faire.

Qu'on se rappelle à ce sujet la célèbre et courte harangue d'Annibal à ses soldats le jour de la bataille de Tesin , et Ton sentira que sa haine pour les Romains et sa passion pour la gloire pouvaient seules les nispirer : (( Compagnons , leur dit-il, le ciel m'annonce la victoire. C'est aux Romains, non à vous de trembler. Jetez les yeux sur ce champ de bataille :• nulle retraite ici pour les lâches; nous périssons tous, si nous sommes vaincus. Quel gage plus certain du triomphe? Quel signe plus sensible de la protection des dieux? Ils nous ont placés entre la victoire et la mort. »

Qui peut douter que ces mêmes passions n'animassent Sylla, lorsque, Crassus lui ayant demandé une escorte pour aller laire de nouvelles levées dans le pays des Marses, Sylla

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lui répond: «Si tu crains tes ennemis, reçois de moi pour escorte ton père, tes frères, tes parents, tes amis, qui, massacrés par les tyrans, crient vengeance et l'attendent de toi. » Lorsque les Macédoniens, las des fatigues de la guerre, prient Alexandre de les hcencier, c'est l'orgueil et l'amour de la gloire qui dictent à ce héros cette fiôre réponse : « Allez, ingrats; fuyez, lâches; je dompterai l'univers sans vous : Alexandre trouvera des sujets et des soldats partout où il y aura des hommes. »

De semblables discours sont toujours prononcés par des gens passionnés. L'esprit même, en pareils cas, ne peut jamais suppléer au sentiment. On ignore toujours la langue des passions qu'on n'éprouve pas.

Au reste, ce n'est pas dans un art tel que l'éloquence, c'est en tout genre que les passions doivent être regardées comme le germe productif de l'esprit : ce sont elles qui, entretenant . une perpétuelle fermentation dans nos idées, fécondent en nous ces mêmes idées, qui, stériles dans des âmes froides, seraient semblables à la semence jetée sur la pierre.

Ce sont les passions qui, fixant fortement notre attention^ sur l'objet de nos désirs, nous le fait considérer sous des aspects inconnus aux autres hommes ; et qui font, en conséquence, concevoir et exécuter aux héros ces entreprises hardies, qui, jusqu'à ce que la réussite en ait prouvé la sagesse, paraissent folles , et doivent réellement paraître telles à la multitude.

Voilà pourquoi, dit le cardinal de Richelieu, l'âme faible trouve de l'impossibilité dans le projet le plus simple, lorsque le plus grand paraît facile à l'âme forte; devant celle-ci les montagnes s'abaissent , lorsqu'aux yeux de celle - là les buttes se métamorphosent en montagnes.

Ce sont en effet les fortes passions , qui, plus éclairées que le bon sens, peuvent seules nous apprendre à distinguer l'extraordinaire de l'impossible que les gens sensés confondent presque toujours ensemble ; parce que n'étant point animés de passions fortes, ces gens sensés ne sont jamais que des hommes médiocres: proposition que je vais prouver,

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pour faire sentir toute Ig^upériorité de riiomme passionné sur les autres^hommes, et montrer qu'il n'y aréeTtement que les grandes passions qui puissent enfanter les grands liommes.

DISCOURS m.

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