SENSÉS
Avant le succès, si les grands génies en tout genre sont presque toujours traités de fous par les gens sensés, c'est que ces derniers, incapables de rien de grand, ne peuvent pas môme soupçonner l'existence des moyens dont se servent les grands hommes pour opérer les grandes choses.
Voilà pourquoi ces grands hommes doivent toujours exciter le rire, jusqu'à ce qu'ils excitent Tadmiration. Lorsque Parménion pressé par Alexandre d'ouvrir un avis sur les propositions de paix que faisait Darius, lui dit : « Je les accepterais si j'étais Alexandre ; » qui doute, avant que la victoire eût justifié la témérité apparente du prince, que l'avis de Parménion ne parût plus sage aux Macédoniens que la réponse d'Alexandre : «Et moi aussi, si j'étais Parménion?» L'un est d'un homme commun et sensé, et l'autre d'un homme extraordinaire. Or, il est plus d'hommes de la première que de la seconde classe. Il est donc évident que, si, par de grandes actions, le fils de Philippe ne se fût pas déjà attiré le respect des Macédoniens, et ne les eût pas accoutumés aux entreprises extraordinaires, sa réponse leur eût absolument paru ridicule. Aucun d'eux n'en eût recherché le motif, et dans le sentiment intérieur que ce héros devait avoir de la supériorité de son courage et de ses lumières, de l'avantage que l'une et l'autre de ces qualités lui donnaient sur des peuples efféminés et mous, tels que les Perses, et dans la connaissance enfin qu'il avait et du caractère des Macédoniens et de son empire sur leurs esprits, et par conséquent de la facilité avec kuiuelle il pouvait, par ses gestes, ses discours et ses
regards, leur communiquer l'audace qui l'animait lui-même. C'étaient cependant ces divers motifs, joints à la soif ardente de la gloire, qui, lui taisant, avec raison, considérer la victoire comme beaucoup plus assurée qu'elle ne le paraissait à Parménion, devait en conséquence lui inspirer aussi une réponse plus haute.
Lorsque Tamerlan planta ses drapeaux au pied des remparts de Smyrne, contre lesquels venaient de se briser les forces de l'empire ottoman, il sentait la difficulté de son entreprise ; il savait bien qu'il attaquait une place que l'Europe chrétienne pouvait continuellement ravitailler; mais, en l'excitant à cette entreprise, la passion de la gloire lui fournit les moyens de l'exécuter. Il comble l'abîme des eaux, oppose une digue à la mer et aux flottes européennes, arbore ses étendards victorieux sur les brèches de Smyrne, et montre à l'univers étonné que rien n'est impossible aux grands hommes. Lorsque Lycurgue voulut faire de Lacédémone une république de héros, on ne le vit point, selon la marche lente et dès lors incertaine de ce qu'on appelle la sagesse, y procéder par des changements insensibles. Ce grand homme, échauffé par la passion de la vertu, sentait que, par des harangues ou des oracles supposés, il pouvait inspirer à ses concitoyens les sentiments dont lui-même était enflammé ; que, profitant du premier instant de ferveur, il pourrait changer la constitution du gouvernement, et faire dans les mœurs de ce peuple une révolution subite, que, par les voies ordinaires de la prudence, il ne pourrait exécuter que dans une longue suite d'années. Il sentait que les passions sont semblables aux volcans dont l'éruption soudaine change tout à coup le lit d'un fleuve, que l'art ne pourrait détourner qu'en lui . creusant un nouveau lit, et par conséquent après des temps et des travaux immenses. C'est ainsi qu'il réussit dans un projet peut-être le plus hardi qui jamais ait été conçu, et dans l'exécution duquel échouerait tout homme sensé, qui, ne devant ce titre de sensé qu'à l'incapacité où il est d'être mû par des passions fortes, ignore toujours l'art de les inspirer. Ce sont ces passions qui, justes appréciatrices des moyens
DE L'ESPUlï.
d'allumer le feu de renlliousiasme, en ont souvent employé que les gens sensés, faute de connaître à cet égard le cœur humain, ont, avant le succès, toujours regardés comme pué- ,. rils et ridicules. Tel est celui dont se servit Périclès, lorsque, marchant à l'ennemi et voulant transformer ses soldats en autant de héros, il fait cacher dans un bois sombre, et monter sur un char attelé de quatre chevaux blancs, un homme d'une taille extraordinaire, qui, le corps couvert d'un riche manteau, les pieds parés de brodequins brillants, la tète ornée d'une chevelure éclatante, apparaît tout a coup à l'armée et passe rapidement devant elle en criant au général ; « Périclès, je te promets la victoire. » ~—
Tel est le moyen dont se servit Épaminondas pour exciter le courage des Thébains, lorsqu'il lit enlever de nuit les armes suspendues dans un temple, et persuada à ses soldats que les dieux protecteurs de Thèbes s'y étaient armés pour venir le lendemain combattre contre leurs ennemis.
Tel est enfin l'ordre que Ziska donne au lit de la mort, lorsque encore animé de la haine la plus violente contrejes callioliques qui l'avaient persécuté, il commande à ceux de son parti de Técorcher immédiatement après sa mort, et de faire un tambour de sa peau ; leur promettant la victoire toutes les fois qu'au son de ce tambour ils marcheraient contre les catholiques, promesse que le succès justifia toujours.
On voit donc que les moyens les plus décisifs, les plus propres à produire de grands effets, toujours inconnus à ceux qu'on appelle les gens sensés , ne peuvent être aperçus que par des hommes passionnés, qui, placés dans les mômes circonstances que ces héros, eussent été affectés des mêmes sentiments.
Sans le respect dû à la réputation du grand Condé, regarderait-on comme un germe d'émulation pour les soldats le projet qu'avait formé ce prince de faire enregistrer dans chaque régiment le nom des soldats qui se seraient distingués par quelques faits ou quelques dits mémorables? L'inexécution de ce projet ne prouve-t-elle point qu'on en a peu connu l'utilité? Sent-on, comme l'illustre chevalier Folard, le pou-
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voir des harangues sur les soldais? Tout le monde aperçoit-il également toute la beauté de ce mot de M. de Vendôme, lorsque témoin de la fuite de quelques troupes que leurs officiers tâchaient en vain de rallier, ce général se jette au milieu des fuyards en criant aux officiers : « Laissez faire les soldats; ce n'est point ici, c'est là (montrant un arbre éloigne de cent pas) que ces troupes vont et doivent se reformer. » Il ne laissait, dans ce discours, entrevoir aux soldats aucun doute de leur courage : il réveillait par ce moyen en eux les passions de la honte et de l'honneur qu'ils se flattaient encore de conserver à ses yeux. C'était l'unique moyen d'arrêter ces fuyards et de les ramener au combat et à la victoire. Or, qui doute qu'un pareil discours ne soit un trait de caractère , et qu'en général tous les moyens dont se sont servis les grands hommes pour échauff'er les âmes du feu de l'enthousiasme, ne leur aient été inspirés par les passions ? Est-il un homme sensé qui, pour imprimer plus de confiance et plus de respect aux Macédoniens, eût autorisé Alexandre à se dire fils de Jupiter Hammon? eût conseillé à Numa de feindre un commerce secret avec la nymphe Égérïe? à Zamolxis, à Zaleucus, à Mnévès, de se dire inspirés par Vesta, Minerve ou Mercure? à Marius de traîner à sa suite une diseuse de bonne aventure ? à Sertorius de consulter sa biche? et enfin au comte de Dunois d'armer une pucelle pour triompher des Anglais?
Peu de gens élèvent leurs pensées au-delà des pensées communes ; moms de gens encore osent exécuter et dire ce qu'ils pensent. Si les hommes sensés voulaient faire usage de pareils moyens, faute d'un certain tact et d'une certaine connaissance des passions, ils n'en pourraient jamais lairo d'heureuses applications. Ils sont faits pour suivre les chemins battus ; ils s'égarent s'ils les abandonnent. L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine : il ri'est point doué de cette activi,téjd:àme, qui, dans les premiers postes, fait inventéf âux^graiids hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir ïe monde, ou qm leur fait semer dans le présent le germe des événements
futurs. Aussi le livre de l'avenir rie s'ouvre-t-il qu'à riiomme passionné et avide de gloire.
A la journée de Marathon, Thémistocle fut le seul des Grecs qui prévit la bataille de Salamine, et qui sût, en exerçant les Athéniens à la navigation, les préparer à la victoire.
Lorsque Gaton le censeur, homme plus sensé qu'éclairé, opinait avec tout le sénat à la destruction de Carthage, pourquoi Scipion s'opposait-il seul à la ruine de cette ville? C'est que lui seul regardait Carthage et comme une rivale digne de Rome, et comme une digue qu'on pouvait opposer au torrent des vices et de la corruption prêt à se déborder dans llialie. Occupé de l'étude pohtique de l'histoire, habitué à la méditation, à cette j'atigue d'attention dont la seule passion de la gloire nous rend capables, il était, par ce moyen, parvenu à une espèce de divination. Aussi présageait-il tous les malheurs sous lesquels Rome allait succomber, dans le moment même que cette maitresse du monde élevait son trône sur les débris de toutes les monarchies de l'univers ; aussi voyait-il naître de toutes parts des Marins et des Sylla : aussi entendait-il déjà publier les funestes tables de proscription, lorsque les Romains n'apercevaient partout que des palmes triomphales, et n'entendaient que les cris de la victoire. Ce peuple était alors comparable à ces matelots qui voyant la mer calme, les zéphyrs enfler doucement les voiles et rider la surface des eaux, se livrent à une joie indiscrète, tandis que le pilote attentif voit s'élever, à l'extrémité de l'horizon, le grain qui doit bientôt bouleverser les mers.
Si le sénat romain n'eut point égard au conseil de Scipion, c'est qu'il est peu de geùs à qui la connaissance du passé et du grésent dévoile celle de l'avenir; c'est que, semblables au chêne, dont l'accroissement ou le dépérissement est insensible aux insectes éphémères qui rampent sous son ombrage, les empires paraissent dans une espèce d'état d'immobilité à la plupart des hommes, qui s'en tiennent d'autant plus volontiers à cette apparence d'immobilité, qu'elle flatte davantage leur paresse, qui se croit alors déchargée des soins da la prévoyance^
11 en est du moral comme du physique. Lorsque les peuples croient les mers constamment enchaînées dans leur lit, le sage les voit successivement découvrir et submerger de vastes contrées, et le vaisseau sillonner les plaines que naguère sillonnait la charrue. Lorsque les peuples voient les montagnes porter dans les nues une tête également élevée, le sage voit leurs cimes orgueilleuses, perpétuellement démolies par les siècles, s'ébouler dans les vallons et les combler de leurs ruines. Mais ce ne sont jamais que des hommes accoutumés à méditer, qui, voyant l'univers moral, ainsi que l'univers physique, dans une destruction et une reproduction successive et perpétuelle, peuvent apercevoir les causes éloignées du renversement des états. C'est l'œil d'aigle des passions qui perce dans l'abîme ténébreux de l'avenir : Findifl^rence est née aveugle et stupide. Quand le ciel est serein et les airs épurés, le citadin ne prévoit point l'orage : c'est l'œil intéressé du laboureur attentif qui voit avec effroi des vapeurs insensibles s'élever de la surface de la terre, se condenser dans les cieux, et les couvrir de ces nuages noirs dont les flancs entr'ouverts vomiront bientôt les foudres et les grêles qui ravageront les moissons.
Qu'on examine chaque passion en particulier : l'on verra que toutes sont toujours très éclairées sur l'objet de leurs recherches ; qu'elles seules peuvent quelquefois apercevoir la cause des efïets que l'ignorance attribue au hasard ; qu'elles seules, par conséquent, peuvent rétrécir et peut-être un jour détruire entièrement l'empire de ce hasard dont chaque découverte resserre nécessairement les bornes.
Si les idées et les actions que font concevoir et exécuter des passions telles que l'avarice ou l'amour, sont en général peu estimées, ce n'est pas que ces idées et ces actions n'exigent souvent beaucoup de combinaisons et d'esprit ; mais c'est que les unes et les autres sont indifférentes ou même nuisibles au public, qui n'accorde, comme je l'ai prouvé dans le discours précédent, les titres de vertueuses ou de spirituelles . qu'aux actions et aux idées qui lui sont utiles. Or, rarriQur de la gloire est, entre toutes les passions, la seule qui puisse
UDujours inspirer des actions et des idées de celle espèce. Elle seule enllammait un roi d'Orient, lorsqu'il s'écriait : « Malheur aux souverains qui commandent à des peuples esclaves ! Hélas ! les douceurs d'une juste louange, dont les dieux et les héros sont si avides, ne sont pas ftiites pour eux. 0 peuples, ajoutait-il, assez vils pour avoir perdu le droit de blâmer publiquement vos maîtres, vous avez perdu le droit de les louer : réloge de l'esclave est suspect ; l'infortuné qui le régit ignore toujours s'il est digne d'estime ou de mépris. Eh ! quel tourment pour une àme noble, que de vivre livrée au supphce de cette incertitude ! »
De pareils sentiments supposent toujours une passion ardente pour la gloire. Cette passion est Tàme des hommes de génie et de talent en tout genre ; c'est à ce désir qu'ils doivent l'enthousiasme qu'ils ont pour leur art, qu'ils regardent quelquefois comme la seule occupation digne de l'esprit humain ; opinion qui les fait traiter de fous par les gens sensés, mais qui ne les faitjamais considérer comme tels par l'homme éclairé qui, dans la cause de leur folie, aperçoit celle de leurs talents et de leurs succès.
La conclusion de ce chapitre, c'est que ces gans sensés, ces idoles des gens médiocres, sont toujours fort inférieurs aux gens passionnés, et que ce sont les passions fojtes qui, nous arrachant à la paresse, peuvent seules nous douer de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité d'esprit. Il ne me reste, pour confirmer celte vérité, qu'à montrer dans le chapitre suivant que ceux-là même qu'on place, avec raison, au rang des hommes illustres, rentrent dans la classe des hommes les plus médiocres, au moment même qu'ils ne sont plus soutenus du feu des passions.