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CHAPITRE X

DE l'avarice.

L'or et l'argent peuvent être regardés commes des matières agréables à la vue. Mais, si l'on ne désirait dans leur possession que le plaisir produit par Péclat et la beauté de ces métaux, l'avare se contenterait de la libre contemplation des richesses entassées dans le trésor public. Or, comme cette vue ne satisferait pas sa passion, il liiut que l'avare, de quelque espèce qu'il soit, ou désire les richesses comme rechange de tous les plaisirs, ou comme l'exemption de toutes les peines attachées à l'indigence.

Ce principe posé, je dis que l'homme n'étant, par sa nature, sensible qu'aux plaisirs des sens, ces plaisirs, par conséquent, sont l'unique objet de ses désirs. La passion du luxe, de la magnificence dans les équipages, les fêtes et les ameublements, est donc une passion factice, nécessairement produite par les besoins physiques ou d,Q l'amour ou deja table. En effet, quels plaisirs réels ce luxe et cette magnificence procureraient-ils à Pavare voluptueux, s'il ne les considérait comme un moyen ou de plaire aux femmes, s'il les aime, et d'en obtenir des laveurs, ou d'en imposer aux hommes et de les forcer, par l'espoir confus d'une récompense, à écarter de lui toutes les peines et à rassembler près de lui tous les plaisirs?

Dans ces avares voluptueux, qui ne méritent pas propre -

DE L'ESPUlï.

nienl le nom d'avares, Tavarice est donc Tetïet immédiat de la crainte de la douleur et de Tamour du plaisir physique. Mais, dira-t-on, comment ce même amour du plaisir, ou cette même crainte de la douleur, peuvent-ils l'exciter chez les vrais avares, chez ces avares infortunés qui n'échangent jamais leur argent contre des plaisirs ? S'ils passent leur vie dans la disette du nécessaire, et s'ils exagèrent à eux-mêmes et aux autres le plaisir attaché à la possession de l'or, c'est pour s'étourdir sur un malheur que personne ne veut ni ne doit plaindre.

Quelque surprenante que soit la contradiction qui se trouve entre leur conduite et les motifs qui les font agir, je tâcherai de découvrir la cause qui, leur laissant désirer sans cesse le plaisir, doit toujours les en priver.

J'ohserverai d'abord que cette sorte d'avarice prend sa source dans une crainte excessive et ridicule et de la possibilité de l'indigence et des maux qui y sont attachés. Les avares sont assez semblables aux hypocondres qui vivent dans des transes perpétuelles, qui voient partout des dangers, et qui craignent que tout ce qui les approche ne les casse.

C'est parmi les gens nés dans l'indigence qu'on rencontre le plus communément de ces sortes d'avares; ils ont par euxmêmes éprouvé ce que la pauvreté entraîne de maux à sa suite : aussi leur folie, à cet égard, est-elle plus pardonnable qu'elle ne le serait à des hommes nés dans l'abondance, parmi lesquels on ne trouve guère que des avares fastueux ou voluptueux.

Pour faire voir comment, dans les premiers, la crainte de manquer du nécessaire les force toujours à s'en priver , supposons qu'accablé du faix de l'indigence, quelqu'un d'entre eux conçoive le projet de s'y soustraire. Le projet conçu, l'espérance aussitôt vient vivifier son àme affliissée par la misère ; elle lui rend l'activité, lui fait chercher des protecteurs, l'enchaîne dans l'antichambre de ses patrons, le force à s'intriguer auprès des ministres, à ramper aux pieds des grands, et à se dévouer enfin au genre de vie le plus triste, jusqu'à ce qu'il ait obtenu quelque place qui le mette à l'abri de la mi-

DISCOURS IIL

sère. Parvenu à cet état, le plaisir sera-t-il l'unique objet de sa recherche? dans un homme qui, par ma supposition, sera d'un caractère timide et défiant, le souvenir vif des maux qu'il a éprouvés doit d'abord lui inspirer le désir de s'y soustraire et le déterminer, par cette raison, à se refuser jusqu'à des besoins dont il a, par la pauvreté, acquis l'habitude de se priver. Une fois au-dessus du besoin, si cet homme atteint alors Tàge de trente-cinq ou quarante ans ; si l'amour du plaisir, dont chaque instant émousse la vivacité, se fait moins vivement sentir à son cœur, que fera-t-il alors ? Plus difficile en plaisirs, s'il aime les femmes, il lui en faudra de plus belles et dont les faveurs soient plus chères : il voudra donc acquérir de nouvelles richesses pour satisfaire ses nouveaux goûts ; or, dans l'espace de temps qu'il mettra à cette acquisition, si la défiance et la timidité, qui s'accroissent avec l'âge et qu'on peut regarder comme l'effet du sentiment de notre faiblesse, lui démontrent qu'en fait de richesse, assez n'est jamais assez ; et si son avidité se trouve en équilibre avec son amour pour les plaisirs, il sera soumis alors à deux attractions différentes. Pour obéir à l'une et à l'autre, cet homme, sans renoncer au plaisir, se prouvera qu'il doit du moins en remettre la jouissance au temps où, possesseur de plus grandes richesses, il pourra, sans crainte de l'avenir, s'occuper tout entier de ses plaisirs présents. Dans le nouvel intervalle de temps qu'il mettra à accumuler ces nouveaux trésors , si l'âge le rend tout à fait insensible au plaisir, changera-t-il son genre de vie ? renoncera-t-il à des habitudes que l'incapacité d'en contracter de nouvelles lui a rendues chères ? Non, sans doute ; et satisfait, en contemplant ses trésors, de la possibilité des plaisirs dont les richesses sont l'échange, cet homme, pour éviter les peines physiques de l'ennui, se livrera tout entier à ses occupations ordinaires. Il deviendra môme d'autant plus avare dans sa vieillesse, que l'habitude d'amasser n'étant plus contre-balancée par le désir de jouir, elle sera, au contraire, soutenue en lui p^r la crainte machinale que la vieillesse a toujours de manquer. La conclusion de ce chapitre, c'est que la crainte excessive

-2 h; de L'ESPRIT.

VA ridicule des maux aUach«'s à rindigence est la cause de Tapparente contradiction qu'on remarque entre la conduite de certains avares et les motifs qui les font mouvoir. Voilcà comme, en désirant toujours le plaisir, Tavarice peut toujours les en priver.

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