‹ De l'esprit [microform]Chapitre 51 sur 91 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

SI DANS LA POURSUITE DES GRANDEURS L*ON NE CHERCHE QU'UN MOYEN- DE SE SOUSTRAIRE A LA DOULEUR OU DE JOUIR DU PLAISIR PHYSIQUE, POURQUOI LE PLAISIR ÉCHAPPE-T-IL SI SOUVENT A l'amBITIEUX ?

On peut distinguer deiix^SQrtes d'agibitieux. Il est des hommes malheureusement nés, qui, ennemis du bonheur d'autrui, désirent les grandes places, non pour jouir des avantages qu'elles procurent, mais pour goûter le seul plaisir des infortunés, pour tourmenter les hommes et jouir de leur malheur. Ces sortes d'ambitieux sont d'un caractère assez semblable aux faux dévots, qui, en général, passent pour méchants, non que la loi qu'ils professent ne soit une loi d'amour et de charité, mais parce que les hommes le plus ordinairement portés à une dévotion austère sont apparemment des hommes mécontents de ce bas monde, qui ne peuvent espérer de bonheur qu'en l'autre, et qui, mornes, timides et malheureux, cherchent dans le spectacle du malheur d'autrui une distraction au leur. Les ambitieux de cette espèce sont en très petit nombre ; ils n'ont rien de grand ni de noble dans l'àme ; ils ne sont comptés que parmi les tyrans : et, par la nature de leur ambition, ils sont privés de tous les plaisirs.

Il est des ambitieux d'une autre espèce ; et, dans cette espèce, je les comprends presque tous : ce sont ceux qui, dans les grandes places, ne cherchent qu'à jouir des avantages qui y sont attachés. Parmi ces ambitieux, il en est qui, par leur naissance ou leur position, sont d'abord élevés à des postes importants : ceux-là peuvent quelquefois allier le plaisir avec les soins de l'ambition; ils sont en naissant placés, pour

DE LTSPIilT.

ainsi dire, à la moitié de la carrière qu'ils ont à parcourir. Il n'en est pas ainsi d'un homme qui, de l'état le plus médiocre, veut, comme Gromwell, s'élever aux premiers postes. Pour s'ouvrir la route de Tambition, oi:i les premiers pas sont ordinairement les plus difficiles, il a mille intrigues à faire, mille amis à ménager ; il est à la fois occupé et du soin de former de grands projets, et du détail de leur exécution. Or, pour découvrir comment de pareils hommes, ardents à la poursuite de tous les plaisirs, animés de ce seul motif, en sont souvent privés ; supposons qu'avide de ces plaisirs, et frappé de l'empressement avec lequel on cherche à prévenir les désirs des grands, un homme de cette espèce veuille s'élever aux premiers postes : ou cet homme naîtra dans ces pays où le peuple est le dispensateur des grâces, où Ton ne peut se concilier la bienveillance publique que par des services rendus à la patrie, où, par conséquent, le mérite est nécessaire ; ou ce même homme naîtra dans des gouvernements absolument despotiques, tels que le Mogol, où les honneurs sont le prix de l'intrigue : or, quel que soit le lieu de sa naissance, je dis que, pour parvenir aux grandes places, il ne peut donner presque aucun temps à ses plaisirs. Pour le prouver, je prendrai le plaisir de l'amour ijour exemple, non seulement comme le plus vif de tous, mais encore comme le ressort presque unique des sociétés policées. Car il est bon d'obser- ' ver, en passant, qu'il est, dans chaque nation, un besoin physique qu'on doit considérer comme l'àme universelle de cette nation : chez les sauvages du septentrion qui, souvent exposés à des famines affreuses, sont toujours occupés de chasse et de pèche, c'est la faim et non l'amour qui produit toutes les idées ; ce besoin est en eux le germe de toutes leurs pensées : aussi, presque toutes les combinaisons de leur esprit ne roulent-elles que sur les ruses de la chasse et de la pèche, et sur les moyens de pourvoir au besoin de la faim. Au contraire, l'amour des femmes est, chez les nations policées, le ressort presque unique qui les meut. En ces pays, l'amour invente tout, produit tout : la maguilicence, la création des ails de luxe, sont des suites nécessaires de l'amour des

DISCOURS m.

femmes et de l'envie de leur plaire ; le désir même qu'on a d'en imposer aux hommes, par les richesses ou les dignités, n'est qu'un nouveau moyen de les séduire. Supposons donc qu'un homme né sans bien, mais avide des plaisirs de l'amour, ait vu les femmes se rendre d'autant plus facilement aux désirs d'un amant, que cet amant, plus élevé en dignité, fait réfléchir plus de considération sur elles ; qu'excité par la passion des femmes à celle de l'ambition, l'homme dont je parle aspire au poste de général ou de premier ministre ; il doit, pour monter à ces places, s'occuper tout entier du soin d'acquérir des talents ou de faire des intrigues. Or le genre de vie propre à former, soit un habile intrigant, soit un homme de mérite, est entièrement opposé au genre de vie propre à séduire des femmes, auxquelles on ne plaît communément que par des assiduités incompatibles avec la vie d'un ambitieux. 11 est donc certain que, dans la jeunesse, et jusqu'à ce qu'il soit parvenu à ces grandes places où les femmes doivent échanger leurs faveurs contre du crédit, cet homme doit s'arracher à tous ses goûts, et sacrifier, presque toujours, le plaisir présent à l'espoir des plaisirs à venir. Je dis presque toujours ; parce que la route de l'ambition est ordinairement très longue à parcourir. Sans parler de ceux dont l'ambition, accrue aussitôt que satisfaite , remplace toujours un désir rempli par un désir nouveau ; qui, de ministres, voudraient être rois; qui, de rois, aspireraient, comme Alexandre, à la monarchie universelle, et voudraient monter sur un trône où les respects de l'univers les assurassent que l'univers entier s'occupe de leur bonheur; sans parler, dis-je, de ces hommes extraordinaires, et supposant môme de la modération dans l'ambition, il est évident que l'homme, dont la passion des femmes aura fait un ambitieux, ne parviendra ordinairement aux premiers postes que dans un âge où tous ses désirs seront étouffés.

Mais ses désirs ne fussent-ils qu'attiédis, à peine cet homme a-t-il atteint ce terme, qu'il se trouve placé sur un écueil escarpé et glissant; il se voit de toutes parts en butte aux envieux, qui, prêts à le percer, tiennent autour de lui leurs arcs

DE L'ESPHIT.

toujours bandés : alors il découvre avec horreur Tabime affreux qui s'eiitr'ouvre ; il sent que, dans sa chute, par un triste apanage de la grandeur, il sera misérable sans être plaint; qu'exposé aux insultes de ceux qu'outrageait son orgueil, il sera Tobjet du mépris de ses rivaux, mépris plus cruel encore que les outrages ; que, devenu la risée de ses inférieurs, ils s'airranchiront alors de ce tribut de respects dont la jouissance a pu quelquefois lui paraître importune, mais dont la privation est insupportable, lorsque Thabitude en a lait un besoin. Il voit donc que, privé du seul plaisir qu'il ait jamais goûté, et réduit à l'abaissement, il ne jouira plus en contemplant ses grandeurs, comme Tavare en contemplant ses richesses, de la possibihté de toules les jouissances qu'elles peuvent lui procurer.

Cet ambitieux est donc, par la crainte de Tennui et de la douleur, retenu dans la carrière où Tamour du plaisir Ta fait entrer : le désir de conserver succède donc en son cœur au désir d'acquérir. Or l'étendue des soins nécessaires pour se maintenir dans les dignités, ou pour y parvenir, étant à peu près la même, il est évident que cet homme doit passer le temps de la jeunesse et de Page mûr à la poursuite ou à la conservation de ces places, uniquement désirées comme des moyens d'acquérir les plaisirs qu'il s'est toujours refusés. C'est ainsi que, parvenu à l'âge où l'on est incapable d'un nouveau genre de vie, il se livre, et doit, en effet, se livrer tout entier à ses anciennes occupations; parce qu'une àme toujours agitée de craintes et d'espérances vives, et sans cesse remuée par de fortes passions, préférera toujours la tourmente de l'ambition au calme insipide d'une vie tranquille. Semblable aux vaisseaux que les flots portent encore sur la côte du midi, lorsque les vents du nord n'enflent plus les mers, les hommes suivent dans la vieillesse la direction que les passions leur ont donnée dans la jeunesse.

J'ai fait voir comment, appelé aux grandeurs par la passion des femmes, Tarabitieux s'engage dans une route aride. S'il y rencontre, par hasard, quehiues plaisiis, ces plaisirs sont toujours mêlés d'amertume; il ne les goûte avec délices que

parce qu'ils y sont rares et semés çà et là, à peu près comme ces arbres qu'on rencontre de loin en loin dans les déserts de la Libye, et dont le feuillage desséché n'ofl're un ombrage agréable qu'à l'Africain brûlé qui s'y repose.

La contradiction qu'on aperçoit entre la conduite d'un ambitieux et les motifs qui le font agir, n'est donc qu'apparente ; l'ambition est donc allumée par l'amour du plaisir et la crainte de la douleur. Mais, dira-t-on, si l'avarice et l'ambition sont un effet de la sensibilité physique, du moins l'orgueil n'y prend-il pas sa source.

Page 1