DE L ORGUEIL
L'orgueil n'est dans nous que le sentiment vrai ou faux de notre excellence : sentiment qui, dépendant de la comparaison avantageuse qu'on fait de soi aux autres, suppose, par conséquent, l'existence des hommes et môme rétablissement des sociétés.
Le sentiment de l'orgueil n'est donc point inné, comme celui du plaisir et de la douleur. L'orgueil n'est donc qu'une passion factice, qui suppose la connaissance du beau et de rexcellent.Or, l'excellent ou le beau ne sont autre chose que ce que le plus grand nombre des hommes a toujours regardé, estimé et honoré comme tel. L'idée de l'estime a donc précédé l'idée de l'estimable. Il est vrai que ces deux idées ont dû bientôt se confondre ensemble. Aussi l'homme qu'anime le noble et superbe désir de se plaire à lui-même, et qui, content de sa propre estime, se croit indiffèrent à l'opinion générale, est, en ce point, dupe de son propre orgueil, et prend en lui le désir d'être estimé pour le désir d'être estimable.
L'orgueil, en effet, ne peut jamais être qu'un désir secret et déguisé de l'estime publique. Pourquoi le même homme qui, dans les forêts de l'Amérique, tire vanité de l'adresse, de la force et de l'agilité de son corps, ne s'enorgueillira-t-il en France de ces avantages corporels qu'au défaut de qualités
DISCOURS m.
plus essentielles ? C'est que la force et l'agilité du corps ne sont ni ne doivent être autant estimées d'un Français que d'un sauvage.
^ Pour preuve que l'orgueil n'est qu'un amour déguisé de l'estime, supposons un liomme uniquement occupé du désir de s assurer de son excellence et de sa supériorité. Dans cette hypothèse, la supériorité la plus personnelle, la plus indépendante du hasard lui paraîtrait sans doute la plus flatteuse ; ayant à choisir entre la gloire des lettres et celle des armes, ce serait, par conséquent, à la première qu'il donnerait la préférence. Oserait-il contredire César lui-même ? Ne conviendrait-il pas, avec ce héros, que les lauriers de la victoire sont, par le public éclairé, toujours partagés entre le général, le soldat et le hasard, et qu'au contraire les lauriers des Muses appartiennent sans partage à ceux qu'elles inspirent? N'avouerait-il pas que le hasard a pu souvent placer l'ignorance et la lâcheté sur un char de triomphe, et qu'il n'a jamais couronné le front d'un stupide auteur?
^ En n'interrogeant que son orgueil, c'est-à-dire le désir de s'assurer de son excellence, il est donc certain que la première espèce de gloire lui paraîtrait la plus désirable. La préférence qu'on donne au grand capitaine sur le philosophe profond ne changerait point, à cet égard, son opinion : il sentirait que, si le public accorde plus d'estime au général qu'au philosophe, c'est que les talents du premier ont une influence plus prompte sur le bonheur public, que les maximes d'un sage qui ne paraissent immédiatement utiles qu'au petit nombre de ceux qui veulent être éclairés.
Or, s'il n'est cependant en France personne qui ne préférât la gloire des armes à celle des lettres, j'en conclus que ce n'est qu'au désir d'être estimé qu'on doit le désir d'être estimable, et que l'orgueil n'est que l'amour même de Pestime.
Pour prouver ensuite que cette passion de l'orgueil ou de Testime est un effet de la sensibilité physique, il faut maintenant examiner si l'on désire l'estime pour l'estime même, et si cet amour de l'estime ne serait pas l'effet de la crainte 'de la douleur et de Pamour du plaisir.
A quelle autre cause, en effet, peut-on attribuer l'empressement avec lequel on recherche l'estime publique? Serait-ce à la méfiance intérieure que chacun a de son mérite, et, par conséquent, à l'orgueil qui, voulant s'estimer et ne pouvant s'estimer seul, a besoin du suffrage public pour étayer la haute opinion qu'il a de lui-même et pour jouir du sentiment délicieux de son excellence ?
Mais, si nous ne devions qu'à ce motif le désir de l'estime, alors l'estime la plus étendue, c'est-à-dire celle qui nous serait accordée par le plus grand nombre d'hommes, nous paraîtrait, sans contredit, la plus flatteuse et la plus désirable, comme la plus propre à faire taire en nous une méfiance importune et à nous rassurer sur notre mérite. Or, supposons les planètes habitées par des êtres semblables à nous : supposons qu'un génie vînt à chaque instant nous informer de ce qui s'y passe, et qu'un homme eût à choisir entre l'estime de son pays et celle de tous ces mondes célestes ; dans cette supposition, n'est-il pas évident que ce serait à l'estime la plus étendue, c'est-à-dire à celle de tous les habitants planétaires, qu'il devrait donner la préférence sur celle de ses concitoyens ? Il n'est cependant personne qui, dans ce cas, ne se déterminât en faveur de l'estime nationale. Ce n'est donc point au désir qu'on a de s'assurer de son mérite, qu'on doit le désir de l'estime, mais aux avantages que cette estime procure.
Pour s'en convaincre, qu'on se demande d'où vient l'empressement avec lequel ceux qui se disent le plus jaloux de l'estime publique , recherchent les grandes places dans les siècles même où, contrariés par des intrigues et des cabales, ils^ ne peuvent rien faire d'utile à leur nation ; où, par conséquent, ils sont exposés à la risée du public qui, toujours juste dans ses jugements, méprise quiconque est assez indifférent à son estime pour accepter un emploi qu'il ne peut remplir dignement ; qu'on se demande encore pourquoi l'on est plus flatté de l'estime d'un prince que de celle d'un homme sans crédit : et l'on verra que, dans tous les cas, notre amour pour l'estime est proportionné aux avantages qu'elle nous promet.
Si nous préférons, à restime d'un petit nombre d'hommes choisis, celle d'une multitude sans lumières, c'est que, dans une multitude, nous voyons plus d'hommes soumis à cette espèce d'empii^e que J'estime donne sur les âmes ; c'est qu'un
' plus grand .nombre d'admirateurs rappelle plus souvent à notre esprit l'image agréable des esprits qu'ils peuvent nous
'procurer.' \
C'est la raison pour laquelle, indifférent à Tadmiration d'un peuple avec lequej oh n'aurait aucune relation, il est peude Français qui fussent fort' touchés de l'estime qu'auraient pour eux les habitants du grand Thibet. S'il est des hommes qui voudraient envahir l'estime universelle, et qui seraient môme jaloux de l'estime des terres australes, ce désir n'est pas l'effet d'un plus grand amour pour l'estime, mais seulement de l'habitude qu'ils ont d'unir l'idée d'un plus grand bonheur à l'idée d'une plus grande estime.
La dernière et la plus forte preuve de cette vérité, c'est le dégoût qu'on a pour l'estime et la disette où l'on est de grands hommes dans les siècles où l'on ne décerne pas les plus grandes récompenses au mérite. Il semble qu'un homme capable d'acquLiir de grands talents ou de grandes vertus passe un contrat tacite avec sa nation, par lequel il s'engage à s'illustrer par des talents et des actions utiles à ses concitoyens, pourvu que ses concitoyens reconnaissants, attentifs à le soulager dans ses peines, rassemblent près de lui tous les plaisirs.
C'est de la négligence ou de l'exactitude du public à remplir ces engagements tacites que dépend , dans tous les siècles et les pays, l'abondance ou la rareté des grands hommes.
Nous n'aimons donc pas l'estime pour l'estime , mais uni^ quement pour les avantages' qu'elle procure. En vain voudrait-on s'armer, contre cette conclusion, de l'exemple de Curtius : un fait presque unique ne prouve rien contre des principes appuyés sur les expériences les plus multipliées surtout lorsque ce même fait peut s'attribuer à d'autres principes et s'expliquer naturellement par d'autres causes.
Pour former un Curtius, il suffit qu'un homme, fatigué de
DISCOUUS 111,
)k Vie, se trouve dans la inalheuraise disposition de corps 'qui détermine tant d'Anglais au suicide; ou que, dans un siècle très superstitieux , comme celui de Curtius , il naisse un homme qui, plus fanati(fue et plus crédule encore que ks autres, croie, par son dévouement, obtenir une place parmi les dieux. Dans l'une çu l'autre supposition, on peutse vouer a la mort, ou pour mettre fm à ses misères ou pour s'ouvrir l'entrée au,x: plaisirs célestes.
La conclusion de ce chapitre, c'est qu'on ne désire d'ôtie estimable que pour être estimé, et qu'on ne désire l'estime des^hommes que pour jouir des. plaisirs attachés à cetle estime : l'amour de l'estime tfest donc que l'amour déguisé du l^aisg-.pr il n'est que deux sortes de plaisirs : Iqs uns sont les, plaisirs des sens, et les autres sont les moyens-d'acquérir ces mêmes plaisirs; moyens qu'on a rangés dans la classe des plaisirs, parce que l'espoir d'un plaisir est un commencement de plaisir; plaisir cependant qui n'existe que lorsque cet espoir peut se réaliser. La sensibilité physique est donc le germe productif de l'orgueil et de toutes les autres passions , dans le nombre desquelles je comprends l'amitié , qui , plus indépendante en apparence du plaisir des sens, mérite d'être examinée, pour confirmer, par ce dernier exemple, tout ce que j'ai dit de l'origine des passions.