‹ De l'esprit [microform]Chapitre 57 sur 91 · PRINCIPAUX EFFETS DU DESPOTISME · texte numérisé non relu

PRINCIPAUX EFFETS DU DESPOTISME

Je distinguerai d'abord deux espèces de despotisme : l'un qui s'établit tout à coup par la force des armes sur une nation vertueuse qui le soutire impatiemment. Cette nation est comparable au chêne plié avec eflbrt, et dont l'élasticité brise bientôt les cables qui le courbaient. La Grèce en fournit mille exemples.

L'autre est fondé par le temps, le luxe et la mollesse. La nation chez laquelle il s'établit est comparable à ce même chêne, qui, peu à peu courbé, perd insensiblement le ressort nécessaire pour se redresser. C'est de cette dernière espèce de despotisme dont il s'agit dans ce chapitre.

Chez les peuples soumis à cette Ibrme de gouvernement, les hommes en place ne peuvent avoir aucune idée nette de la justice; ils sont, à cet égard, plongés dans la plus profonde ignorance. En effet, quelle idée de justice pourrait se former un visir? Il ignore qu'il est un bien public : sans cette connaissance cependant, on erre çà et là sans guide ; les idées du juste et de l'injuste, reçues dans la première jeunesse, s'obscurcissent insensiblement et disparaissent enfin entièrement.

Mais, dira-t-on, qui peut dérober cette connaissance aux visirs? Et comment, répondrai-je, Tacquerraient-ils dans ces pays despotiques, où les citoyens n'ont nulle part au maniement des affaires publiques; où l'on voit avec chagrin quiconque tourne ses regards sur les malheurs de la patrie ; oii l'intérêt mal entendu du sultan se trouve en opposition avec l'intérêt de ses sujets; où servir le prince c'est trahir sa nation? Pour être juste et vertueux, il faut savoir quels sont les devoirs du prince et des sujets, étudier les engagements réciproques qui lient ensemble tous les membres de la société. La justice n'est autre chose que la connaissance profonde de ces engagements. Pour s'élever à cette connaissance, il faut penser; or, quel homme ose penser chez un peuple soumis au pouvoir arbitraire? La paresse, l'inutilité, Tinhabitude, et même le danger de penser en entraîne bientôt l'impuissance. L'on pense peu dans les pays où l'on tait ses pensées. En vain dirait-on qu'on s'y tait par prudence, pour faire accroire qu'on n'en pense pas moins : il est certain qu'on n'en pense pas plus, et que jamais les idées nobles et courageuses ne s'engendrent dans les têtes soumises au despotisme.

Dans ces gouvernements. Ton n'est jamais animé que de cet esprit d'égoïsme et de vertige qui annonce la destruction des empires. Chacun, tenant les yeux fixés sur son intérêt particulier, ne les détourne jamais sur l'intérêt général. Les peuples n'ont donc, en ces pays, aucune idée ni du bien public, ni des devoirs des citoyens. Les visirs, tirés du corps de cette même nation, n'ont donc, en entrant en place, aucun principe d'administration ni de justice; c'est donc pour faire Içur cour,

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pour partager la puissance du souverain, et non pour faire le bien, qu'ils recherchent les grandes places.

Mais, en les supposant même animés du désir du bien pour le faire, il faut s'éclairer; et les visirs, nécessairement

méE' ^'' ''''"^"'' "^^ ''''"' "''°'^"' ^' ^""^^^ D'ailleurs, pour s'éclairer, il faut s'exposer à la fatigue de 1 e ude et de la méditation : et quel motif les y pourrai!en4ger ? Ils n'y sont pas même excités par la crainte de la censurG,

Si l'on peut comparer les petites choses aux grandes ou'on se représente l'état de la république des lettres. Si l'on en bannissait les critiques, ne sent-on pas qu'affranchi de la crainte salutaire de la censure, qui force maintenant un auteur a soigner à perfectionner ses Uilents, ce même auteur ne présenterait plus au public que des ouvrages négliffés et imparfaits ? Voilà précisément le cas où se trouvent fes^ir c est la raison pour laquelle Us ne donnent aucune attent on a 1 administration des affaires, et ne doivent en général ia mais consulter les gens éclairés. "'

Ce que je dis des visirs, je le dis des sultans. Les princes n échappent point à l'ignorance générale de leur nation Leurs yeux même, à cet égard, sont couverts de ténèbres plus épaisses que ceux de leurs sujets. Presque tous ceux au? es élèvent ou qui les environnent, avides de gouverner sous eur nom ont intérêt de les abrutir. Aussi les princes desines a régner, enfermés dans le sérail jusqu'à la mort de leur père, passent-ils du harem sur le trône sans avoTr J, cune Idée nette de la science du gouvernemenret san avo"; une seule fois assisté au divan.

Mais , à l'exemple de Phihppe de Macédoine, à qui la supenorite de courage et de lumières n'inspirait point Le aveugle confiance, et qui payait des pages pour luriéter tous les jours ces paroles : «Philippe, souviens-toi que Les Homme; « pourquoi les visirs ne permettraiènt-ils pas aux critiques de les avertir quelquefois de leur huln te-?Po„r quoi ne pourrait-on sans crime douter de la ^Sde S

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DISCOURS m.

décisions, et leur répéter, diaprés Grotius, que « tout ordre ou toute loi dont on défend Fexamen et la critique ne peut jamais être qu'une loi injuste? »

C'est que les visirs sont des hommes. Parmi les auteurs, en est-il beaucoup qui eussent la générosité d'épargner leurs critiques, s'ils avaient la puissance de les punir? Ce ne serait du moins que des hommes d'un esprit supérieur et d'un caractère élevé qui, sacrifiant leur ressentiment à l'avantage du public, conserveraient à la république des lettres, des critiques si nécessaires au progrès des arts et des sciences. Or, comment exiger tant de générosité de la part du visir?

« Il est, dit Balzac, peu de ministres assez généreux pour préférer les louanges de la démence, qui durent aussi longtemps que les races conservées, au plaisir que donne la vengeance ; et qui, cependant, passe aussi vite que le coup de hache qui abat une tête. » Peu de visirs sont dignes de Féloge donné dans Sethos à la reine Nephté, lorsque les prêtres, en prononçant son panégyrique, disent : « Elle a pardonné comme les dieux, avec plein pouvoir de punir. »

Le puissant sera toujours injuste et vindicatif. M. de Vendôme disait plaisamment à ce sujet que, dans la marche des armées, il avait souvent examiné les querelles des mules et des muletiers; et qu'à la honte de l'humanité, la raison était presque toujours du côté des mulets.

M. du Vernay, si savant dans l'histoire naturelle, et qui connaissait, à la seule inspection de la dent d'un animal, s'il était carnassier ou pâturant, disait souvent : « Qu'on me présente la dent d'un animal inconnu ; par sa dent, je jugerai de ses mœurs. » A son exemple, un philosophe moral pourrait dire : « Marquez-moi le degré de pouvoir dont un homme est revêtu ; par son pouvoir je jugerai de sa justice.» En vain, pour désarmer la cruauté des visirs, répéterait-on, d'après Tacite, que le supphce des critiques est la trompette qui annonce à la postérité la honte et les vices de leurs bourreaux. Dans les états despotiques, on se soucie et l'on doit se soucier peu de la gloire et de la postérité, puisqu'on n'aime point, comme je l'ai prouvé plus haut, l'estime pour Pestime

DE L'ESPUIT,

même, mais pour les avantages qu'elle procure ; et qu'il n*en est aucun qu'on accorde au mérite et qu'on ose refuser à la

puissance.

Les visirs n'ont donc aucun intérêt de s'instruire et, par conséquent, de supporter la censure : ils doivent donc être, en général, peu éclairés. Milord Bolingbrooke disait à ce sujet que, (c jeune homme encore, il s'était d'abord représenté ceux qui gouvernaient les nations comme des intelligences supérieures; mais, ajoutait-il, rexpérience me détrompa bientôt; j'examinai ceux qui tenaient en Angleterre le timon des affaires, et je reconnus que les grands étaient assez semblables à ces dieux de Phénicie sur les épaules desquels on attachait une tête de bœuf en signe de puissance suprême, et qu'en général les hommes étaient régis par les plus sots d'entre eux. » Cette vérité, que Bolingbrooke appliquait peutêtre par humeur à l'Angleterre, est sans doute incontestable dans presque tous les empires de l'Orient.

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