CHAPITRE XIX
LE MÉPRIS ET l' AVILISSEMENT OU SONT LES PEUPLES ENTRETIENNENT l'i- GNORANCE DES VISIRS ; SECOND EFFET DU DESPOTISME.
Si les visirs n'ont nul intérêt de s'instruire, il est, diiu-t-on, de l'intérêt du public que les visirs soient instruits ; toute nation veut être bien gouvernée. Pourquoi donc ne voit-on point en ces pays de citoyens assez vertueux pour reprocher aux visirs leur ignorance et leur injustice, et les forcer, par la crainte du mépris, à devenir citoyens? C'est que le propre du despotisme est d'avilir et de dégrader les âmes.
l)ans lés états ou la loi seule punit et récompense, où l'on n'obéit qu'à la loi, l'homme vertueux, toujours en sûreté, y contracte une hardiesse et une fermeté d'àme qui s'affaiblit nécessairement dans les pays despotiques, où sa vie,^ ses biens et sa liberté dépendent du caprice et de la volonté arbitraire d'un seul homme. Dans ces pays, il serait aussi insensé d'être vertueux qu'il eût été fou de ne l'être pas en
DISCOURS m.
Crète et à Lacédémone ; aussi n'y voit-on personne s'élever contre l'injustice, et, plutôt que d'y applaudir, crier comme le philosophe : ce Qu'on me ramène aux Carrières. »
Dans ces gouvernements, que n'en coûte-t-il pas pour être vertueux? à quels dangers la probité n'est-elle pas exposée? Supposons un homme passionné pour la vertu : vouloir qu'un tel homme aperçoive, dans l'injustice ou l'incapacité des visirs ou des satrapes, la cause des misères publiques, et qu'il se taise, c'est vouloir les contradictoires. D'ailleurs, une probité muette serait encore dans ce cas une probité inutile. Plus cet homme sera vertueux, plus il s'empressera de nommer celui sur lequel doit tomber le mépris national: je dirai de plus qu'il le dût. Or, l'injustice et l'imbécillité d'un visir se trouvant, comme je l'ai dit plus haut, toujours revêtues de la puissance nécessaire pour condamner le mérite aux plus grands supplices, cet homme sera d'autant plus promptement livré aux muets, qu'il sera plus ami du bien
public et de la vertu.
Si Néron forçait au théâtre les applaudissements des spectateurs, plus barbares encore que Néron, les visirs exigent les éloges de ceux-là mêmes qu'ils surchargent d'impôts et qu'ils maltraitent. Ils sont semblables à Tibère : sous son règne, on traitait de factieux jusqu'aux cris, jusqu'aux soupirs des infortunés qu'on opprimait, parce que tout est criminel, dit Suétone, sous un prince qui se sent toujours coupable. ^
Il n'est point de visir qui ne voulût réduire les hommes à la condition de ces anciens Perses, qui, cruellement fouettés par l'ordre du prince, étaient ensuite obhgés de comparaître devant lui : « Nous venons, lui disaient-ils, vous remercier d'avoir daigné vous souvenir de nous. »
La noble hardiesse d'un citoyen assez vertueux pour reprocher aux visirs leur ignorance et leur injustice serait donc bientôt suivie de son supplice ; et personne ne s'y veut exposer. Mais, dira-t-on, le héros, le brave? Oui, répondraije, lorsqu'il est soutenu par l'espoir de l'estime et de la gloire. Est-il privé de cet espoir? son courage l'abandonne, chez un peuple esclave, l'on donnerait le nom de factieux à
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DE L'ESI>mT.
ce citoyen généreux ; son supplice trouverait des approbateurs. Il n'est point de crimes auxquels on ne prodigue des éloges, lorsque, dans un état, la bassesse est devenue mœurs « Si la peste, dit Cordon, avait des jarretières, des cordons et des pensions à donner, il est des théologiens assez vils et des jurisconsultes assez bas, pour soutenir que le règne de la peste est de droit divin ; et que se soustraire à ses malignes influences , c'est se rendre coupable au premier chef » il est donc, en ces gouvernements, plus sage d'être le complice que 1 accusateur des fripons ; les vertus et les talents y sont toujours en butte à la tyrannie.
Lors de la conquête de l'In^de par Thamas-Kouli-Kan le seul homme estimable que ce prince trouva dans l'empire du Mogol était un nommé Mahmouth, et ce Mahmouth était
Dans les pays soumis au despotisme, l'amour, l'estime, les acclamations du public sont des crimes dont le prince punit ceux qm les obtiennent. Après avoir triomphé des Bretons Agricola, pour échapper aux applaudissements du peuple' amsi qu'à la fureur de Domitien, traverse de nuit les rues de Rome, se rend au palais de l'empereur ; le prince l'embrasse froidement, Agricola se retire, et le vainqueur de la Bretagne, dit Tacite, se perd au même instant dans la foule des autres esclaves.
^ C'est dans ces temps malheureux qu'on pouvait, à Rome s écrier avec Brutus : « 0 vertu ! tu n'es qu'un vain nom. >,' Comment en trouver chez des peuples qui vivent dans des transes perpétuelles, et dont l'âme, affaissée par la crainte a perdu tout son ressort? On ne rencontre chez ces peuples que des puissants insolents et des esclaves vils et lâches. Quel tableau plus humiliant pour l'humanité que l'audience d'un visir, lorsque, dans une importance et une gravite stupide, il s'avance au 'milieu d'une foule de clientset que ces derniers, sérieux, muets, immobiles, les yeux lixes et baissés, attendent en tremblant la faveur d'unreo-ard a peu près dans l'attitude de ces bramines, qui, les yeux lixessur le bout de leur nez, attendent la flamme bleue et
divine dont le ciel doit Tenluminer, et dont Tapparition doit, selon eux, leséJever à la dignité de pagode î
Quand on voit le mérite ainsi humilié devant un visir sans talent, ou même un vil eunuque, on se rappelle malgré soi la vénération ridicule qu'au Japon Ton a pour les grues, dont on ne prononce jamais le nom que précédé du mot O'thurùama, c'est-à-dire monseigneur.