‹ De l'esprit [microform]Chapitre 59 sur 91 · ELLE; TROISIÈME EFFET DU DESPOTISME · texte numérisé non relu

ELLE; TROISIÈME EFFET DU DESPOTISME

Si , comme je l'ai prouvé dans les chapitres précédents, Tignorance des visirs est une suite nécessaire de la l'orme despotique des gouvernements, le ridicule qu'en ces pays l'on jette sur la vertu en parait être également l'effet.

Peut-on douter que, dans les repas somptueux des Perses-, dans leurs soupers de bonne compagnie, l'on ne se moquât de la frugalité et de la grossièreté des Spartiates? et que des courtisans, accoutumés à ramper dans Tantichambre des eunuques pour y briguer Flionneur honteux d'en être le jouel, ne donnassent le nom de férocité au noble orgueil qui défendait aux Grecs de se prosterner devant le grand roi?

Un peuple esclave doit nécessairement jeter du ridicule' sur l'audace, la magnanimité, le désintéressement, le mépris de la vie, enfin sur toutes les vertus fondées sur un amour extrême de la patrie et de la liberté. On devait, en Perse, traiter de fou, d'ennemi du prince, tout sujet vertueux qui, frappé de l'héroïsme des Grecs, exhortait ses concitoyens à leur ressembler, et à prévenir, par une prompte réforme dans le gouvernement, la ruine prochaine d'un empire oi^i la vertu était méprisée. Les Perses, sous peine de se trouver vils, devaient Trouver les Grecs ridicules. Nous ne pouvons jamais être frappés que des sentiments qui nous affectent nousmêmes vivement. Un grand citoyen, objet de vénération par-

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tout où l'on est citoyen, ne passera jamais que pour fou dans un gouvernement despotique. , , ,

Parmi nous autres Européens, encore plus éloignés de la vileté des Orientaux que de l'héroïsme des Grecs , que do grandes actions passeraient pour folles, si ces mêmes actions n'étaient consacrées par l'admiration de tous les siècles ! Sans cette admiration , qui ne citerait point comme ridicule cet ordre qu'avant la bataille de Mantinée le roi Agis reçut du peuple de Lacédémone : « Ne profitez point de l'avantage du nombre renvoyez une partie de vos troupes; ne combattez l'ennemi qu'à force égale. » On traiterait pareillement d'insensée la réponse qu'à la journée des Argineuses fit Callicratidas, général de la flotte lacédémonienne. Hermon lui conseillait de ne point combattre avec des torces inégales l'armée navale des Athéniens : « 0 Hermon, lui répondit-il, à Dieu ne plaise que je suive un conseil dont les suites seraient si funestes à ma patrie! Sparte ne sera point déshonorée par son général. C'est ici qu'avec mon armée je dois vaincre ou périr. Est-ce à Callicratidas d'apprendre l'art des retraites a des hommes qui, jusqu'aujourd'hui , ne se sont jamais informes du nombre, mais seulement du lieu où campaient leurs ennemis? » Une réponse si noble et si haute paraîtrait folle a la plupart des gens. Quels hommes ont assez d'élévation dans l'àme une connaissance assez profonde de la poHtique, pour sentir comme Callicratidas, de quelle importance il était d'entretenir, dans les Spartiates, l'audacieuse opiniâtreté qui les rendait 'invincibles? Ce héros savait qu'occupés sans cesse à nourrir en eux le sentiment du courage et de la gloire, trop de prudence pourrait enémousser la finesse, et qu'un peuple n'a point les vertus dont il n'a pas les scrupules.

Les demi-politiques , faute d'embrasser une assez grande étendue de temps, sont toujours trop vivement frappés d'un danger présent. Accoutumés à considérer chaque action indépendamment de la chaîne qui les unit toutes entre elles, lorsqu'ils pensent corriger un peuple de l'excès d'une vertu, ils ne font le plus souvent que lui enlever le palladtum auquel sont attachés ses succès et sa gloire.

WSCOURS III.

' C'est donc à l'ancienne admiration qu'on doit l'admiration grésQnte que l'on conserve pour ces actions : encore cette aSmïralion n'est-elle qu^ine admiration hygocrit^^ de préjugé. Une admiration sentie nous porterait nécessairement à l'imitation.

Or, quel homme, parmi ceux-là mêmes qui se disent passionnés pour la gloire, rougit d'une victoire qu'il ne doit pas entièrement à sa valeur et à son habileté? Est-il beaucoup d'Antiochus-Soter? Ce prince sent qu'il ne doit la défaite des Galates qu'à l'effroi qu'avait jeté dans leurs rangs l'aspect imprévu de ses éléphants : il verse des larmes sur ses palmes triomphales , et fait, sur le champ de bataille, élever un trophée à ses éléphants.

On vante la générosité de Gélon. Après la défaite de l'armée innombrable des Carthaginois, lorsque les vaincus s'attendaient aux conditions les plus dures, ce prince n'exige de Cartilage humiliée que d'abolir les sacrifices barbares qu'ils faisaient de leurs propres enfants à Saturne. Ce vainqueur ne veut profiter de sa victoire que pour conclure le seul traité qui peut-être ait jamais été en faveur de l'humanité. Parmi tant d'admirateurs, pourquoi Gélon n'a-t-il point d'imitateurs? Mille héros ont tour à tour subjugué l'Asie: cependant il n'en est aucun qui , sensible aux maux de l'humanité, ait profité de sa victoire pour décharger les Orientaux du poids de la misère et de l'avilissement dont les accable le despotisme. Aucun d'eux n'a détruit ces maisons de douleur et de larmes, où la jalousie mutile sans pitié les infortunés à la garde de ses plaisirs, et condamnés au supplice d'un désir toujours renaissant et toujours impuissant. L'on n'a donc pour l'action de Gélon qu'une estime hypocrite ou de préjugé. ■ Nous honorons la valeur, mais moins qu'on ne l'honorait à Sparte : aussi n'éprouvons-nous pas, à l'aspect d'une ville fortifiée, le sentiment de mépris dont étaient affectés les Lacédémoniens. Quelques-uns d'eux, passant sous les murs de Corinthe : a Quelles femmes, demandèrent-ils, habitent cette cité?»— « Ce sont, leur répondit-on, des Corinthiens. »— « Ne savent-ils pas, roprircnt-ils, ces hommes vils et lâches ,' que

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les seuls remparts impénétrables à Tennemi sont des citoyens déterminés à la mort?» Tant de courage et d'élévation d'àme ne se rencontrent que dans des républiques guerrières. De quelque amour que nous soyons animés pour la patrie , on ne verra point de mère, après la perte d'un fils tué dans le combat, reprocher au fils qui lui reste d'avoir survécu à sa défaite. On ne prendra point exemple sur ces vertueuses Lacédémoniennes. Après la bataille de Leuctres, honteuses d'avoir porté dans leur sein des hommes capables de fuir, celles dont les enfants étaient échappés au carnage se retiraient au fond de leurs maisons, dans le deuil et le silence; lorsqu'au contraire les mères, dont les fils étaient morts en combattant, pleines de joie et la tête couronnée de Heurs, allaient au temple en rendre grâces aux dieux.

Quelque braves que soient nos soldats, on ne verra plus un corps de douze cents hommes soutenir , comme les Suisses, au combat de Saint-Jacques-l'Hopital, l'effort d'une armée de soixante mille hommes, qui paya sa victoire de la perte de huit mille soldats. On ne verra plus de gouvernements traiter de lâches, et condamner comme tels au dernier supplice dix soldats, qui, s'échappant du carnage de cette journée, apportaient chez eux la nouvelle d'une défaite si glorieuse.

Si, dans l'Europe même, l'on n'a plus qu'une admiration stérile pour de pareilles actions et de semblables vertus, quel mépris les peuples de rallient ne doivent-ils point avoir pour ces mêmes vertus? qui pourrait les leur faire respecter? Ces pays sont peuplés d'àmes abjectes et vicieuses : or, dès que les hommes vertueux ne sont plus en assez grand nombre dans une nation pour y donner le ton, elle le reçoit nécessairement des gens corrompus. Ces derniers, toujours intéressés à ridiculiser les sentiments qu'ils n'éprouvent pas, font taire les vertueux. Malheureusement il en est peu qui ne céden t aux clameurs de ceux qui les environnent, qui soient assez courageux pour braver le mépris de leur nation, et qui sen- / tent assez nettement que l'estime d'une nation tombée dans un certain deo^ré d'avilissement est une estime moins flatteuse \ que déshonorante.

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Le peu de cas qu'on faisait d'Annibal, à la cour d'Antiochus, a-t-il déshonoré ce grand homme? La lâcheté avec laquelle Prusias voulut le vendre aux Romains, a-t-elle donné atteinte à la gloire de cet illustre Carthaginois? Elle n'a déshonoré aux yeux de la postérité que le roi, le conseil et le peuple qui le livraient.

Le résultat de ce que j'ai dit, c'est qu'on n'a réellement, dans les empires despotiques, que du mépris pour la vertu', et qu'on n'en honore que le nom. Si tous les jours on l'invoque, et si l'on en exige des citoyens ; il en est, en ce cas, de la vertu comme de la vérité , qu'on demande à condition qu'on sera assez prudent pour la taire.

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