DU RAPPORT DES FAITS AVEC LES PRINCIPES CI-DESSUS ÉTABLIS
L'expérience semble démentir mes raisonnements ; et cette Cîontradiction apparence peut rendre mon opinion suspecte. Si tous les hommes, dira-c-on, avaient une égale disposition à
Tesprit, pourquoi , dans un royaume composé de quinze à dix-huit millions d'àmes, voit-on si peu de Turenne, de Rosny, de Golbert, de Descartes, de Corneille, de Molière, de Quinault, de Le Brun , de ces hommes enfin cités comme l'honneur de leur siècle et de leur pays ?
Pour résoudre cette question, qu'on examine la multitude des circonstances dont le concours est absolument nécessaire pour former des hommes illustres, en quelque genre que ce soit ; et l'on avouera que les hommes sont si rarement placés dans ce concours heureux de circonstances, que les génies du premier ordre doivent être , en effet , aussi .rares qu'ils le sont.
Supposons en France seize millions d'àmes douées de la plus grande disposition à l'esprit ; supposons dans le gouvernement un désir vif de mettre ces dispositions en valeur ; si comme rexpérience le prouve, les livres, les hommes et les secours propres à développer en nous ces dispositions, ne se trouvent que dans une ville opulente, c'est, par conséquent, dans les huit cent mille âmes qui vivent ou qui ont longtemps vécu à Paris, qu'on doit chercher et qu'on peut trouver des hommes supérieurs dans les différents genres de sciences et d'arts. Or, de ces huit cent mille âmes, si d'abord l'on en supprime la moitié, c'est-à-dire les femmes, dont l'éducation et la vie s'opposent au progrès qu'elles pourraient faire dans les sciences et les arts, qu'on en retranche encore les enfants, les vieillards, les artisans, les manœuvres, les domestiques, les moines, les soldats, les marchands, et généralement tous ceux qui, par leur état, leurs dignités, leurs richesses, sont assujettis à des devoirs ou livrés à des plaisirs qui remplissent une partie de leur journée ; si l'on ne considère enfin que le petit nombre de ceux qui, placés dès leur jeunesse dans cet état de médiocrité où l'on n'éprouve d'autre peine que celle de ne pouvoir soulager tous les malheureux ; où d'ailleurs l'on peut, sans inquiétude, se livrer tout entier à l'étude et à la méditation ; il est certain que ce nombre ne peut excéder celui de six mille ; que, de ces six mille, il n'en est pas six cents d'animés du désir de s'instruire ; que, de ces six cents, il n'en est pa^ la
moitié qui soient échauffés do ce désir au degré de chaleur propre à féconder en eux les grandes idées; qu'on n'en comptera pas cent, qui, au désir de s'instruire, joignent la constance et la patience nécessaires pour perleclionner leurs talents, et qui réunissent ainsi deux qualités, que la vanité, trop impatiente de se produire, rend presque toujours inalliables; que enfin, il n'en est peut-être pas cinquante qui, dans leur première jeunesse , toujours appliqués au même genre d'étude, toujours inseiisibles à l'amour et à l'ambition, n'aient, ou dans des études trop variées, ou dans les plaisirs, ou dans les intrigues, perdu des moments dont la perte est toujours irréparable pour quiconque veut se rendre supérieur en quelque science ou quelque art que ce soit. Or, de ce nombre de cinquante, qui, divisé par celui des divers genres d'étude, ne donnerait qu'un ou deux hommes dans chaque genre, si je déduis ceux qui n'ont pas lu les ouvrages, vécu avec les hommes les. plus propres à les éclairer; et que, de ce nombre ainsi réduit, je retranche encore tous ceux dont la mort, les renversements de fortune ou d'autres accidents pareils ont arrêté les progrès ; je dis que, dans la forme actuelle de notre gouvernement, la multitude des circonstances, dont le concours est absolument nécessaire pour former de grands hommes, s'oppose à leur multiplication ; et que les gens de génie doivent être aussi rares qu'ils le sont.
C'est donc uniquement dans le moral qu'on doit chercher la véritable cause de l'inégalité des esprits. Alors, pour rendre compte de la disette ou de l'abondance des grands hommes dans certains siècles ou certains pays, on n'a plus recours aux influences de l'air, aux différents éloignements où les climats sont du soleil, ni à tous les raisonnements pareils, qui, toujours répétés, ont toujours été démentis par l'expérience et l'histoire.
Si la différente température des climats avait tant d'influence sur les âmes et sur les esprits, pourquoi ces Romains, si magnanimes, si audacieux sous un,gouvernement républicain, seraient-ils aujourd'hui si mous et si efféminés ? Pourquoi ces Grecs et ces Égyptiens qui, jadis recomraandables par leur
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esprit et leur vertu, étaient l'admiration de la terre, en sontils aujourd'hui le mépris? Pourquoi ces Asiatiques, si braves sous le nom d'Éléamites, si lâches et si vils du temps d'Alexandre, sous celui des Perses, seraient-ils, sous le nom de Parthes, devenus la terreur de Rome, dans un siècle où les Romains n'avaient encore rien perdu de leur courage et de leur discipline? Pourquoi les Lacédémoniens, les plus braves et les plus veriueux des Grecs, tant qu'ils furent religieux observateurs des lois de Lycurgue, perdirent-ils l'une et Fautre de ces réputations, lorsqu'après la guerre du Péloponèse, ils eurent laissé introduire l'or et le luxe chez eux ? Pourquoi ces anciens Cattes, si redoutables aux Gaulois, n'auraient-ils plus le même courage ? Pourquoi ces Juifs, si souvent défaits par leurs ennemis, montrèrent-ils, sous la conduite des Machabées, un courage digne des nations les plus belhqueuses? Pourquoi les sciences et les arts, tour à tour cultivés et négligés chez différents peuples, ont-ils successivement parcouru presque tous les climats ?
Dans un dialogue de Lucien : « Ce n'est point en Grèce, dit la Philosophie, que je fis ma première demeure. Je portai d'abord mes pas vers l'Indus ; et l'Indien, pour m'écouter, descendit humblement de son éléphant. Des Indes, je tournai vers l'Ethiopie; je me transportai en Egypte; d'kgypte, je passai à Babylone ; je m'arrêtai en Scythie ; je revins par la Thrace. Je* conversai avec Orphée, et Orphée m'apporta en Grèce. »
Pourquoi la philosophie a-t-elle passé de la Grèce dans l'Hespérie, et de l'Hespérie à Constantinople et dans l'Arabie ? et pourquoi, repassant d'Arabie en Italie, a-telle trouvé des asiles dans la France, l'Angleterre, et jusque dans le nord de l'Europe ? Pourquoi ne trouve-t-on plus de Phocion à Athènes, de Pélopidas à Thèbes, de Décius à Rome? La température de ces climats n'a pas changé : à quoi donc attribuer la transmigration des arts, des sciences, du courage et de la vertu, si ce n'est à des causes morales? ■ C'est à ces causes que nous devons l'explication d'une infinité de phénomènes politiques, qu'on essaie en vain d'expli-
quer par le physique. Tels sont les conquêtes des peuples du nord , Tesclavage des orientaux , le génie allégorique de ces mômes nations, la supériorité de certains peuples dans certains genres de sciences; supériorité qu*on cessera, je pense, d'attribuer à la difTérente température des climats , lorsque j'aurai rapidement indiqué la cause de ces principaux etfets.