DES CONQUÊTES DES PEUPLES DU NORD
La cause physique des conquêtes des septentrionaux est , dit-on, renfermée dans cette supériorité de courage ou de force dont la nature a doué les peuples du nord préférablement à ceux du midi. Cette opinion , propre à llatter l'orgueil des nations de l'Europe, qui, presque toutes, tirent leur origine des peuples du nord, n'a point trouvé de contradicteurs. Cependant, pour s'assurer de la vérité d'une opinion si flatteuse, exammons si les septentrionaux sont réellement plus courageux et plus forts que les peuples du midi. Pour cet eflet, sachons d'abord ce que c'est que le courage, et remontons jusqu'aux principes qui peuvent jeter du jour sur une des questions les plus importantes de la morale et de la politique.
Le courage n'est, dans les animaux, que l'effet de leurs besoins : ces besoins sont-ils satisfaits ? Ils deviennent lâches : le lion affamé attaque l'homme, le lion rassasié le fuit. La faim de l'animal une fois apaisée, l'amour de tout être pour sa conservation l'éloigné de tout danger. Le courage, dans les animaux, est donc un effet de leur besoin. Si nous donnons le nom de timides aux animaux pâturants, c'est qu'ils ne sont pas forcés de combattre pour se nourrir, c'est qu'ils n'ont nuls motifs de braver les dangers : ont-ils un besoin ? ils ont du courage ; le cerf en rut est aussi furieux qu'un animal vorace.
Appliquons à l'homme ce que j'ai dit des animaux. La mort est toujours précédée de douleurs; la vie toujours ac-
compagnée de quelques plaisirs. On est donc attaché à la vie par la crainte de la douleur et pai* l'amour du plaisir; plus la vie est heureuse, plus on craint de la perdre : et de là les horreurs qu'éprouvent, à l'instant de la mort, ceux qui vivent dans l'abondance* Au contraire, moins la vie est heureuse, moins on a de regret à la quitter : de là cette insensibilité avec laquelle le paysan attend la mort.
Or, si l'amour de notre être est fondé sur la crainte de la douleur et l'amour du plaisir, le désir d'être heureux est donc en nous plus puissant que le désir d'être. Pour obtenir l'objet à la possession duquel on attache son bonheur, chacun est donc capable de s'exposer à des dangers plus ou moins grands, mais toujours proportionnés au désir plus ou moins vif qu'il a de protéger cet objet. Pour être absolument sans courage, il faudrait être absolument sans désir.
Les objets des désirs des hommes sont variés; ils sont animés de passions différentes, telles sont l'avarice, l'ambition , l'amour de la patrie, celui des femmes, etc. En conséquence, l'homme capable des résolutions les plus hardies, pour satisfaire une certaine passion, sera sans courage lorsqu'il s'agira d'une autre passion. On a vu mille fois le flibustier animé d'une valeur plus qu'humaine, lorsqu'elle était soutenue par l'espoir du butin, se trouver sans courage pour se venger d'un affront. César, qu'aucun péril n'étonnait quand il marchait à la gloire, ne montait qu'en tremblant dans son char, et ne s'y asseyait jamais qu'il n'eût superstitieusement récité trois fois un certain vers qu'il s'imaginait devoir l'empêcher de verser. L'homme timide, que tout danger effraie, peut s'animer d'un courage désespéré, s'il s'agit de défendre sa femme, sa maîtresse ou ses enfants. Voilà de quelle manière Ton peut expliquer une partie des phénomènes du courage, et la raison pour laquelle le même homme est brave ou timide, selon les circonstances dans lesquelles il est placé.
Après avoir prouvé que le courage §f un effet de nos besoins, une force qui nous est communiquée par nos passions, et qui s'exerce sur les obstacles que le hasard ou l'intérêt d'autrui mettent à notre bonheur ; il faut maintenant, pour
DE L'ESPUIT.
DISCOURS m.
préveniFloute notre objection et jeter plus de jour sur une matière si importante, dis^nguer deux espèces de courage.
Il en est un que je nomme vrai courage : il consiste à voir le danger tel qu'il est et à l'affronter. 11 en est un autre qui n'en a, pour ainsi dire, que les effets ; cette espèce de courage, commun à presque tous les hommes, leur fait braver les dangers, parce qu'ils les ignorent; parce que les passions, en fixant toute leur attention sur Tobjet de leurs désirs, leur dérobent du moins une partie du péril auquel elles les exposent.
Pour avoir une mesure exacte du vrai courage de ces sortes de gens, il faudrait pouvoir en soustraire toute la partie du danger que les passions ou les préjugés leur cachent; et cette partie est ordinairement très considérable. Proposez le pillage d'une ville à ce même soldat qui monte avec crainte à l'assaut, l'avarice fascinera ses yeux ; il attendra impatiemment l'heure de l'attaque ; le danger disparaîtra ; il sera d'autant plus intrépide, qu'il sera plus avide. Mille autres causes produisent l'effet de l'avarice : le vieux soldat est brave, parce que l'habitude d'un péril auquel il a toujours échappé rend à ses yeux le péril nul ; le soldat victorieux marche à l'ennemi avec intrépidité, parce qu'il ne s'attend point à sa résistance et croit triompher sans danger. Celui-ci est hardi, parce qu'il se croit heureux; celui-là, parce qu'il se croit dur; un troisième, parce qu'il se croit adroit. Le courage est donc rarement fondé sur un vrai mépris de la mort. Aussi l'homme intrépide, l'épée à la main, sera souvent poltron au combat du pistolet. Transportez sur un vaisseau le soldat qui brave la mort dans le combat ; il ne la verra qu'avec horreur dans la tempête, parce qu'il ne la voit réellement que là.
Le courage est donc souvent l'effet d'une vue peu nette du danger qu'on affronte, ou de l'ignorance entière de ce même danger. Que d'hommes sont saisis d'eiïroi au bruit du tonnerre, et craindraient de passer une nuit dans un bois éloigné des grandes routes, lorsqu'on n'en voit aucun qui n'aille de nuit et sans crainte de Paris à Versailles? cependant la mal-
?»>feK
adresse d'un postillon , ou la rencontre d'un assassin dans une grande route, sont des accidents plus communs, et, par conséquent, plus à craindre qu'un coup de tonnerre ou la rencontre de ce mên\e assassin dans un bois écarté. Pourquoi donc la frayeur est-elle plus commune dans le premier cas que dans le second ? C'est que la lueur des éclairs et le bruit du tonnerre, ainsi que l'obscurité des bois, présentent chaque instant à l'esprit l'image d'un péril que ne réveille point la route de Paris à Versailles. Or, il est peu d'hommes qui soutiennent la présence du danger ; cet aspect a sur eux tant de puissance qu'on a vu des hommes, honteux de leur lâcheté, se tuer et ne pouvoir se venger d'un affront. L'aspect de leur ennemi étouffait en eux le cri de l'honneur ; il fallait, pour y obéir, que, seuls et s'échauffant eux-mêmes de ce sentiment, ils saisissent le moment d'un transport pour se donner, si je rose dire, la mort sans s'en apercevoir. C'est aussi pour prévenir l'etfet que produit sur presque tous les hommes la vue du danger, qu'à la guerre, non content de ranger les soldats dans un ordre qui rend leur fuite très difficile, on voit encore, en Asie, les échauffer d'opium ; en Europe d'eau-de-vie ; et les étourdir ou par le bruit du tambour ou parles cris qu'on leur fait jeter. C'est par ce moyen que, leur cachant une partie du danger auquel on les expose, on met leur amour pour l'honneur en équihbre avec leur crainte. Ce que je dis des soldats, je le dis des capitaines; entre les plus courageux, il en est peu qui , dans le lit ou sur l'échafaud, considèrent la mort d'un œil tranquille. Quelle faiblesse ce maréchal de Biron, si brave dans les combats , ne montra-t-il pas au supplice ?
Pour soutenir la présence du trépas, il faut être ou dégoûté de la vie, ou dévoré de ces passions fortes qui déterminèrent Calanus, Caton et Porcie à se donner la mort. Ceux qu'animent ces fortes passions n'aiment la vie qu'à certaines conditions; leur passion ne leur cache point le danger auquel ils s'exposent; ils le voient tel qu'il est et le bravent. Bru tus veut affranchir Rome de la tyrannie, il assassine César, il lève une armée, attaque, combat Octave ; il est
vaincu, il se tue : la vie lui est insupportable sans la liberté de Rome.
Quiconque est susceptible de passions aussi vives est capable des plus grandes choses ; non seulement il brave la mort, mais encore la douleur. Il n'en est pas ainsi de ces hommes qui se donnent la mort par dégoût pour la vie ; ils méritent presque autant le nom de sages que de courageux; la plupart seraient sans courage dans les tortures : ils n'ont point assez de vie et de force en eux pour en supporter les douleurs. Le mépris de la vie n'est point, en eux, Teffet d'une passion forte, mais de l'absence des passions; c'est le résultat d'un calcul par lequel ils se prouvent qu'il vaut mieux n'êti'e pas que d'être malheureux. Or cette disposition de leur àme les rend incapables des grandes choses. Quiconque est dégoûté de la vie s'occupe peu des affaires de ce monde. Aussi , parmi tant de Romains qui se sont volontairement donné la mort, en est-il peu qui, par le massacre des tyrans, aient osé la rendre utile à leur patrie. En vain diraiton que la garde qui, de toutes parts, environnait les palais de la tyrannie, leur en défendait l'accès : c'était la crainte des supplices qui désarmait leur bras. De pareils hommes se noient, se font ouvrir les veines, mais ne s'exposent point à des supplices cruels: nul motif ne les y détermine.
C'est la crainte de la douleur qui nous explique toutes les bizarreries de cette espèce de courage. Si l'homme, assez courageux pour se brûler la cervelle, n'ose se frapper d'un coup de stylet, s'il a de l'horreur pour certains genres de mort cette horreur est fondée sur la crainte vraie ou fausse d'une plus grande douleur. —
Les principes ci-dessus établis donnent, je pense, la solution de toutes les questions de ce genre ; et prouvent que le courage n'est point, comme quelques-uns le prétendent, un effet de la température différente des climats, mais des passions et des besoins communs à tous les hommes. Les bornes de mon sujet ne me permettent pas de parler ici des divers noms donnés au courage, tels que ceux de bravoure, de valeur, A' intrépidité , etc. Ce ne sont proprement
fSXSf
que des manières différentes dont le courage se manifeste.
Cette question examinée, je passe à la seconde. II s'agit de savoir si, comme on le soutient, on doit attribuer les conquêtes des peuples du nord à la force et à la vigueur particulières dont la nature, dit-on, les a doués.
Pour s'assurer de la vérité de cette opinion, c'est en vain que l'on aurait recours à l'expérience : rien n'indique, jusqu'à présent, à l'examinateur scrupuleux que la nature soit, dans ses productions du septentrion, plus forte que dans celles du midi. Si le nord a ses ours blancs et ses orox, l'Afrique a ses lions, ses rhinocéros et ses éléphants. On n'a point fait lutter un certain nombre de nègres de la Côte-d'Or ou du Sénégal, avec un pareil nombre de Russes ou de Finlandais ; on n'a point mesuré l'inégalité de leur force par la pesanteur différente des poids qu'ils pourraient soulever. On est si loin d'avoir rien constaté à cet égard, que, si je voulais combattre un préjugé par un préjugé, j'opposerais à tout ce qu'on dit de la force des gens du nord l'éloge qu'on fait de celle des Turcs. On ne peut donc appuyer l'opinion qu'on a de la force et du courage des septentrionaux que sur l'histoire de leurs conquêtes : mais alors toutes les nations peuvent avoir les mêmes prétentions, les justifier par les mêmes titres, et se croire toutes également favorisées de la nature.
Qu'on parcoure l'histoire, on y verra les Huns quitter les Palus -Méotides pour enchaîner des nations situées au nord de leur pays ; on y verra les Sarrasins descendre en foule des sables brûlants de l'Arabie pour venger la terre, dompter les nations , triompher des Espagnes , et porter la désolation jusque dans le cœur de la France: on verra ces mêmes Sarrasins briser d'une main victorieuse les étendards des croisés ; et les nations de l'Europe, par des tentatives réitérées, multiplier dans la Palestine leurs défaites et leur honte. Si je porte mes regards sur d'autres régions, j'y vois encore la vérité de mon opinion confirmée ; et par les triomphes de Tamerlan, qui, des bords de l'Indus, descend en conquérant jusqu'aux climats glacés de la Sibérie ; et par les conquêtes des Incas; et par la valeur des Égyptiens, qui, regardés du
temps de Cyrus comme les peuples les plus courageux, se montrèrent, à la bataille de Trembreia, si dignes de leur réputation; et enfin par ces Romains qui portèrent leurs armes victorieuses jusque dans la Sarmatie et les îles Britanniques. Or, si la victoire a volé alternativement du midi au nord, et du nord au midi ; si tous les peuples ont été tour à tour conquérants et conquis; si, comme l'histoire nous rapprend, les peuples du septentrion ne sont pas moins sensibles aux ardeurs brûlantes du midi, que les peuples du midi le sont à ràpreté des froids du nord , et s^ils font la guerre avec uu désavantage égal dans des climats trop différents du leur; il est évident que les conquêtes des septentrionaux sont absolument indépendantes de la température particulière de leurs climats ; et qu'on chercherait en vain dans le physique la cause d'un fait dont le moml donne une explication simple
et naturelle.
Si le nord a produit les derniers conquérants de l'Europe , c'est que des peuples féroces et encore sauvages, tels que l'étaient alors les septentrionaux, sont, comme le remarque le chevalier Folard, intiniment plus courageux et plus propres à la guerre que des peuples nourris dans le luxe, la mollesse, et soumis au pouvoir arbitraire , comme Tétaient alors les Romains. Sous les derniers empereurs, les Romains n'étaient plus ce peuple qui , vainqueur des Gaulois et des Germains, tenait encore le midi sous ses lois: alors ces maitres du monde succombaient sous les mêmes vertus qui les avaient fait triompher de l'univers.
Mais, pour subjuguer l'Asie , ils n'eurent , dira-t-on , qu'à lui porter des chaînes. La rapidité, répondrai-je, avec laquelle ils la conquirent , ne prouve point la lâcheté des peuples du midi. Quelles villes du nord se sont défendues avec plus d'opiniâtreté que Marseille , Numance, Sagunte, Rhodes? Du temps de Grassus , les Romains ne trouvèrent- ils pas dans les Parthes des ennemis dignes d'eux? C'est donc à l'esclavage et à la mollesse des Asiatiques que les Romains durent la rapidité de leurs succès.
Lorsque Tacite dit que la monarchie des Parthes est moins
redoutable aux Romains que la hbertô des Germains, c'est à la forme du gouvernement de ces derniers qu'il attribue la supériorité de leur courage. C'est donc aux causes morales, et non à Ja température particulière des pays du nord, que l'on doit rapporter les conquêtes des septentfipjaaux.