‹ De l'esprit [microform]Chapitre 71 sur 91 · DE SCIENCES · texte numérisé non relu

DE SCIENCES

La position physique de la Grèce est toujours la même : pourquoi les Grecs d'aujourd'hui sont-ils si ditïérents des Grecs d'autrefois? C'est que la forme de leur gouvernement a changé; c'est que, semblable à l'eau qui prend la forme de tous les vases dans lesquels on la verse, le caractère des nations est susceptible de toutes sortes de formes; c'est qu'en tous les pays, le génie du gouvernement fait le génie des nations. Or, sous la forme de république, quelle contrée devait être plus féconde que la Grèce en capitaines, en pohtiques et en héros? Sans parler des hommes d'état, quels philosophes ne devait point produire un pays où la philosophie était si honorée? où le vainqueur de la Grèce, le roi Philippe, écrivait à Aristote : « Ce n'est point de m'avoir donné un fils, dont je rends grâces aux dieux ; c'est de l'avoir fait naître de votre vivant. Je vous charge de son éducation ; j'espère que vous le

rendrez digne de vous et de^noi. » Quelle lettre plus flatteuse encore pour ce philosophe que celle d'Alexandre, du maître de la terre, qui, sur les débris du trône de Cyrus, lui écrit : « J'apprends que tu publies tes traités acroamatiques. Quelle supériorité me reste-t-il maintenant sur les autres hommes? Les hautes sciences que tu m'as enseignées vont devenir communes; et tu savais cependant que j'aime encore mieux surpasser les hommes par la science des choses sublimes, que par la puissance. Adieu. »

Ce n'était pas dans le seul Aristote qu'on honorait la philosophie. On sait que Ptolémée, roi d'Egypte, traita Zenon en souverain, et députa vers lui des ambassadeurs; que les Athéniens élevèrent à ce philosophe un mausolée construit aux dépens du public; qu'avant la mort de ce même Zenon, Antigonus, roi de Macédoine, lui écrivit : « Si la fortune m'a élevé à la plus haute place, si je vous surpasse en grandeur, je reconnais que vous me surpassez en science et en vertu. Venez donc à ma cour; vous y serez utile non seulement à un grand roi, mais encore à toute la nation macédonienne. Vous savez quel est sur les peuples le pouvoir de l'exemple : imitateurs serviles de nos vertus, qui les inspire aux princes en donne aux peuples. Adieu. » Zenon lui répondit ; « J'applaudis à la noble ardeur qui vous anime : au milieu du faste, de la pompe et des plaisirs qui environnent les rois, il est beau de désirer encore la science et la vertu. Mon grand âge et la faiblesse de ma santé ne me permettent point de me rendre près de vous; mais je vous envoie deux de mes disciples. Prêtez l'oreille à leurs instructions : si vous les écoutez, ils vous ouvriront la route de la sagesse et du véritable bonheur. Adieu. r>

Au reste, ce n'était point à la seule philosophie, c'était à tous les arts que les Grecs rendaient de pareils hommages. Un poëte était si précieux à la Grèce, que sous peine de mort et par une loi expresse, Athènes leur défendait de s'embarquer. Les Lacédémoniens, que certains auteurs ont pris plaisir à nous peindre comme des hommes vertueux, mais plus grossiers que spirituels, n'étaient pas moins sensibles que les autres Grecs aux beautés des arts et des sciences. Passionnés

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pour la poésie, ils attirèrent chez eux Archiloque, Xénodame, Xénocrile, Polymneste, Sacados, Périclite, Phrynis, Timothée : pleins d'estime pour les poésies de Terpandre, de Spendon et d'Alcman, il était défendu à tout esclave de les chanter ; c'était, selon eux, profaner les choses divines. Non moins habiles dans l'art de raisonner que dans l'art de peindre ses pensées en vers : « Quiconque, dit Platon, converse avec un Lacédémonien , fût-ce le dernier de tous , peut lui trouver l'abord grossier : mais, s'il entre en matière, il verra ce même homme s'énoncer avec une dignité, une précision, une finesse, qui rendront ses paroles comme autant de traits perçants. Tout autre Grec ne paraîtra, près de lui, qu'un enfant qui bégaie. » Aussi leur apprenait-on, dès la première jeunesse, à parler avec élégance et pureté : on voulait qu'à la vérité des pensées, ils joignissent les grâces et la finesse de l'expression ; que leurs réponses, toujours courtes et justes, fussent pleines de sel et d'agrément. Ceux qui, par précipitation ou par lenteur d'esprit, répondaient mal ou ne répondaient rien, étaient châtiés sur-le-champ. Un mauvais raison -■ nement était puni à Sparte, comme le serait ailleurs une mauvaise conduite. Aussi, rien n'en imposait à la raison de ce peuple. Un Lacédémonien, exempt dès le berceau des caprices et des humeurs de l'enfance, était dans sa jeunesse affranchi de toute crainte ; il marchait avec assurance dans les solitudes et les ténèbres : moins superstitieux que les autres Grecs, les Spartiates citaient leur religion au tribunal de la raison. Or, comment les sciences et les arts n'auraient-ils pas jeté le plus grand éclat, dans un pays tel que la Grèce, où on leur rendait un hommage si général et si constant? Je dis constant, pour prévenir l'objection de ceux qui prétendent, comme M. l'abbé Dubos, que, dans certains siècles, tels que ceux d'Auguste et de Louis XIV, certains vents amènent les grands hommes, comme des volées d'oiseaux rares. On allègue, en faveur de ce sentiment, les peines que se sont vainement données quelques souverains pour ramener chez eux les sciences et les arts. Si les efforts de ces princes ont été inutiles, c'est, répondrai-je, parce qu'ils n'ont pas été constants.

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Après quelques siècles d'ignorance, le terrain des arts et des sciences est quelquefois si sauvage et si inculte, qu'il ne peut produire de vraiment grands hommes, qu'après avoir auparavant été défriché par plusieurs générations de savants. Tel était le siècle de Louis XIV, dont les grands hommes ont dû leur supériorité aux savants qui les avaient précédés dans la carrière des sciences et des arts : carrière où ces mômes savants n'avaient pénétré que soutenus de la faveur de nos rois, comme le prouvent et les lettres-patentes du 10 mai 1545, où François I«' fait les plus expresses défenses d'user de médisance et d'invectives contre Aristote, et les vers que Charles IX adresse à Ronsard.

Je n'ajouterai qu'un mot à ce que je viens de dire : c'est, qu'assez semblables à ces artifices, qui, rapidement élancés dans les airs, les parsèment d'étoiles, éclairent un instant l'horizon, s'évanouissent et laissent la nature dans une nuit profonde, les arts et les sciences ne font, dans une infinité de pays, que luire, disparaître, et les abandonnent aux ténèbres de Tignorance. Les siècles les plus féconds en grands hommes sont presque toujours suivis d'un siècle où les sciences et les arts sont moins heureusement cultivés. Pour en connaître la cause, ce n'est point au physique qu'il faut avoir recours ; le moral suffit pour nous la découvrir. En effet, si l'admiration est toujours l'effet de la surprise, plus les grands hommes sont multipliés dans une nation, moins on les estime, moins on excite en eux le sentiment de l'émulation, moins ils font d'efl'orts pour atteindre à la perfection, et plus ils en restent éloignés. Après un tel siècle, il faut souvent le fumier de plusieurs siècles d'ignorance pour rendre de nouveau un pays fertile en grands hommes.

11 paraît donc que c'est uniquement aux causes morales qu'on peut, dans les sciences et dans les arts, attribuer la supériorité de certains peuples sur les autres ; et qu'il n'est point de nations privilégiées en vertu, en esprit, en courage. La nature, à cet égard, n'a point lliit un partage inégal de ses dons. En effet, si la force plus ou moins grande de l'esprit dépendait de la différente température des pays divers, il se-

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rait impossible, vu l'ancienneté du monde, que la nation à cet égard la plus favorisée n'eût, par des progrès multipliés, acquis une grande supériorité sur toutes les autres. Or l'estime qu'en fait d'esprit ont tour à tour obtenue les différentes nations, le mépris où elles sont successivement tombées, prouvent le peu d'influence des chmats sur les esprits. J'ajouterai même que, si le lieu de la naissance décidait de l'étendue de nos lumières, les causes morales ne pourraient nous donner, en ce genre, une explication aussi simple et aussi naturelle des phénomènes qui dépendraient du physique. Sur quoi j'observerai que, s'il n'est aucun peuple auquel la température particulière de son pays, et les petites diff'érences qu'elle doit produire dans sonorganisationait jusqu'à présent donné aucune supériorité constante sur les autres peuples ; on pourrait du moins soupçonner que les petites diff'érences qui peuvent se trouver dans l'organisation des particuhers qui composent une nation, n'ont pas une inlluence plus sensible sur leurs esprits. Tout concourt à prouver la vérité de cette proposition. Il semble qu'en ce genre les problèmes les plus compliqués ne se présentent à l'esprit que pour se résoudre par l'application des principes que j'ai étabhs.

Pourquoi les hommes médiocres reprochent-ils une conduite extraordinaire à presque tous les hommes illustres? C'est que le génie n'est point un don de la nature, et qu'un homme qinlDfênd^ un gên de vie à peu près semblable à celui des autres, n'a qu'un esprit à peu près pareil au leur; c'est que, dans un homme, le génie suppose une vie studieuse et appliquée, et qu'une vie, si différente de la vie commune, paraîtra toujours ridicule. Pourquoi l'esprit^ dit-on, est-il plus commun dans ce siècle que dans les siècles précédents ; et pourquoi le génie y est-il plus rare? Pourquoi, comme dit Pythagore, voit-on tant de gens prendre le thyrse, et si peu qui soient animés de l'esprit du Dieu qui les porte? C'est que les gens de lettres, trop souvent arrachés de leur cabinet par le besoin, sont forcés de se jeter dans le monde : ils y répandent des lumières, ils y forment des gens d'esprit ; mais ils y

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DISCOURS m.

perdent nécessairement un temps qu'ils eussent, dans la solitude et dans la méditation, employé à donner plus d'étendue à leur génie. L'homme de lettres est comme un corps qui, poussé rapidement entre d'autres corps, perd, en les heurtant, toute la force qu'il leur communique. - Ce sont les causes morales qui nous donnent l'explication de tous les divers phénomènes de l'esprit ; et qui nous apprennent que, semblable aux parties de feu, qui, renfermées dans la poudre, y restent sans action si nulle étincelle ne les développe, Fesprit reste sans action s'il n'est mis en mouvement par les passions ; que ce sont les passions qui, d'un stupide, font souvent un homme d'esprit, et que nous devons tout à l'éducation.

Si, comme on le prétend, le génie, par exemple, était un don de la nature ; parmi les gens chargés de certains emplois, ou parmi ceux qui naissent ou qui ont longtemps vécu dans la province, pourquoi n'en serait-il aucun qui excellât dans les arts tels que la poésie, la musique et la peinture ? Pourquoi le don du génie ne suppléerait-il pas, et dans les gens chargés d'emplois, à la perte de quelques instants qu'exige l'exercice de certaines places, et dans les gens de province à l'entretien d'un petit nombre de gens instruits, qu on ne rencontre que dans la capitale? Pourquoi le grand homme n'aurait-il proprement de génie que dans le genre auquel il s'est longtemps appliqué ? Ne sent-on pas que si cet homme ne conserve pas, en d'autres genres, la même supériorité, c'est que, dans un art dont il n'a pas fait l'objet de ses méditations, l'homme de génie n'a d'autre avantage sur les autres hommes que l'habitude de l'application et la méthode d'étudier? Par quelle raison, enfin, entre les grands hommes, les grands ministres sont-ils les hommes les plus rares? C'est qu'à la multitude de circonstances dont le concours est absolument nécessaire pour former un grand génie, il faut encore unir le concours de circonstances propres à élever cet homme de génie au ministère. Or, la réunion de ces deux concours de circonstances, extrêmement rare chez tous les peuples, est presque impossible dans les pays où le mérite

seul n'élève point aux premières places. C'est pourquoi, si l'on en excepte les Xénophon, les Scipion, les Confucius, les César, les Annibal, les Lycurgue, et, peut-être, dans l'univers une cinquantaine d'hommes d'état dont l'esprit pourrait réellement subir l'examen le plus rigoureux ; tous les autres, et même quelques-uns des plus célèbres dans l'histoire, et dont les actions ont jeté le plus grand éclat, n'ont été, quelque éloge qu'on donne à Pétendue de leurs lumières, que des esprits très communs. C'est à la force de leur caractère plus qu'à celle de leur esprit, qu'ils doivent leur célébrité. Le peu de progrès de la législation, la médiocrité des ouvrages divers et presque inconnus qu'ont laissés les Auguste, les Tibère, les Titus, les Antonin, les Adrien, les Maurice et les Charles-Quint, et qu'ils ont composés dans le genre même où ils devaient exceller, ne prouve que trop cette opinion.

La conclusion générale de ce discours, c'est que le génie est commun, et les circonstances propres à le développer très rares. Si on peut comparer le profane avec le sacré, on peut dire qu'en ce genre il est beaucoup d'appelés et peu d'élus.

L'inégalité d'esprit qu'on remarque entre les hommes dépend donc et du gouvernement sous lequel ils vivent, et du siècle plus ou moins heureux où ils naissent, et de l'éducation meilleure ou moins bonne qu'ils reçoivent, et du désir plus ou moins vif qu'ils ont de se distinguer, et enfin des idées plus ou moins grandes, ou fécondes, dont ils font Tobjet de leurs méditations.

L'homme de génie n'est donc que le produit des circonstances dans lesquelles cet homme s'est trouvé. Aussi tout l'art de l'éducation consiste à placer les jeunes gens dans un concours de circonstances propres à développer en eux le germe de l'esprit et de la vertu. L'amour du paradoxe ne m'a point conduit à cette conclusion, mais le seul désir du bonheur des hommes. J'ai senti et ce qu'une bonne éducation répandrait de lumières, de vertus, et par conséquent de bonheur dans la société ; et combien la persuasion où l'on est que le génie et la vertu sont de purs dons de la nature, s'op-

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posait aux progrès de la science de Téducation, cl favorisait, à cet égard, la paresse et la négligence. C'est dans cette vue qu'examinant ce que pouvaient sur nous la nature et l'éducation, je me suis aperçu que l'éducation nous faisait ce que nous sommes : en conséquence, j'ai cru qu'il était du devoir d'un citoyen d'annoncer une vérité propre à réveiller l'attention sur les moyens de perfectionner cette même éducation. Et c'est pour jeter encore plus de jour sur une matière si importante, que je tâcherai, dans le discours suivant, de fixer d'une manière précise les idées différentes qu'on doit attacher aux divers noms donnés à l'esprit.

Des» différents noms» donnés» à res»prit.

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