CHAPITRE XXIX
DE l'esclavage ET DU GÉNIE ALLÉGORIQUE DES ORIENTAUX.
Également frappés de la pesanteur du despotisme oriental, et de la longue et lâche patience des peuples soumis à ce joug odieux, les occidentaux, fiers de leur liberté, ont eu recours aux causes physiques pour expliquer ce phénomène politique. Ils ont soutenu que la luxurieuse Asie n'enfantait que des hommes sans force, sans vertu, et qui, livrés à des désirs brutaux , n'étaient nés que pour l'esclavage, lis ont ajouté que les contrées du midi ne pouvaient en conséquence adopter qu'une religion sensuelle.
Leurs conjectures sont démenties par rexpérience et l'histoire : on sait que l'Asie a nourri des nations très belliqueuses; que l'amour n'amollit point le courage ; que les nations les plus sensibles à ses plaisirs ont , comme le remarquent Plutarque et Platon, souvent été les plus braves et les plus courageuses ; que le désir ardent des femmes ne peut jamais être regardé comme une preuve de la faiblesse du tempéra-
r ment des Asiatiques ; et qu'enfin, longtemps avant Mahomet, Odin avait établi chez les nations les plus septentrionales,
I une religion absolument semblable à celle du prophète de
^rOrient.
Forcé d'abandonner cette opinion, et de restituer, si j'ose le dire, l'àme et le corps aux Asiatiques , on a cherché dans la position physique des peuples de l'Orient, la cause de leur servitude ; en conséquence , on a regardé le midi comme une vaste plaine dont l'étendue fournissait à la tyrannie les moyens de retenir les peuples dans l'esclavage. Mais cette supposition n'est pas confirmée par la géographie; on sait
DE L'ESPKIT.
DISCOURS Ilï.
que le midi de la terre est de toutes parts hérissé de montagnes; que le nord , au contraire , peut être considéré comme une plaine vaste, déserte et couverte de bois, comme vraisemblablement l'ont jadis été les plaines de l'Asie.
Après avoir inutilement épuisé les causes physiques pour y trouver les fondements du despotisme oriental, il faut bien avoir recours aux causes morales, et par conséquent à Thistoire. Elle nous apprend qu'en se poliçanl les nations perdent insensiblement leur courage, leur vertu, et même leur amour pour la liberté; qu'incontinent après sa formation, toute société, selon les différentes circonstances où elle se trouve, marche d^'un pas plus ou moins rapide vers l'esclavage. Or, le^jeuples du midi s'étant les premiers rassemblés en société, doivent, par conséquent, avoir été les premiers soumis au despotisme ; parce que c'est à ce terme qu'aboutit toute^ espèce de gouvernement, et la forme que tout état consem jusqu'à son entière destruction.
Mais, diront ceux qui croient le monde plus ancien que nous ne le pensons, comment est-il encore des républiques sur la terre? Si toute société, leur répondra-t-on, tend, en se poliçant, au despotisme, toute puissance despotique tend à la dépopulation. Les climats soumis à ce pouvoir, incultes et dépeuplés après un certain nombre de siècles, se changent en déserts ; les plaines, où s'étendaient des villes immenses, où s'élevaient des monuments somptueux, se couvrent peu à peu de forêts où se réfugient quelques familles , qui insensiblement reforment de nouvelles nations sauvages ; succession qui doit toujours conserver des républiques sur la terre.
J'ajouterai seulement à ce que je viens de dire, que, si les peuples du midi sont les plus anciennement esclaves ; et si les nations de l'Europe, à l'exception des Moscovites, peuvent ';> être regardées comme des nations libres ; c'est que ces nations sont plus nouvellement policées ; c'est, que du temps de Tacite, les Germains et les Gaulois n'étaient encore que des espèces de sauvages ; et qu'à moins de mettre, par la force des armes, toute une nation à la fois dans le^fers, ce n'est qu'après une longue suite de siècles et par des tentatives in-
sensibles, mais continues, que les tyrans peuvent étouffer dans les cœurs l'amour vertueux que tous les hommes ont naturellement pour la liberté, et avilir assez les âmes pour les plier à l'esclavage. Une fois parvenu à ce terme, un peuple devient incapable d'aucun acte de générosité. Si les nations de l'Asie sont le mépris de l'Europe, c'est que le temps les a soumises à un despotisme incompatible avec une certaine élévation d'âme. C'est ce même despotisme, destructeur de toute espèce d'esprit et de talents, qui fait encore regarder la stupidité de certains peuples de l'Orient comme l'effet d'un défaut d'organisation. Il serait cependant facile d'apercevoir
queladifférenceextérieure qu'on remarque,par exemple, dans la physionomie du Chinois et du Suédois, ne peut avoir aucune influence sur leur esprit ; et que, si toutes nos idées, comme l'a démontré M. Locke, nous viennent par les sens, les septentrionaux n'ayant point un plus grand nombre de sens que les orientaux, tous par conséquent ont, par leur conformation physique, d'égales dispositions à l'esprit.
Ce n'est donc qu'à la différente constitution des empires, et par conséquent aux causes morales , qu'on doit attribuer toutes les différences d'esprit et de caractère qu'on découvre entre les nations. C'est, par exemple, à la forme de leur gouvernement que les orientaux doivent ce genre allégorique, qui fait et qui doit réellement faire le caractère distinctif de leurs ouvrages. Dans les pays où les sciences ont été cultivées, où l'on conserve encore le désir d'écrire, où l'on est cependant soumis au pouvoir arbitraire, où par conséquent la vérité ne peut se présenter que sous quelque emblème, il est certain que les auteurs doivent insensiblement contracter l'habitude de ne penser qu'en allégorie. Ce fut aussi pour faire sentir je ne sais à quel tyran l'injustice de ses vexations, la dureté avec laquelle il traitait ses sujets, et la dépendance réciproque et nécessaire qui unit les peuples et les souverains, qu'un philosophe indien inventa, dit-on, le jeu des échecs. Il en donna des leçons au tyran ; lui fit remarquer que, si, dans ce. jeu, les pièces devenaient inutiles après la perte du roi, le roi, après la prise de ces pièces, se trouvait dans l'impuissance
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de se défendre ; et que, dans Tun et l'autre cas, la partie était également perdue.
Je pourrais donner mille autres exemples de la forme allégorique sous laquelle les idées se présentent aux I^jjjigns ; ces exemples feraient, je crois, sentir que la torme du gouvernement, à laquelle les nations de FOrient doivent tant d'ingénjeuseSJLllégories, a, dans ces mêmes nations, dû occasîônner une grande disette d'historiens. En effet, le genre de l'his-* toire, qui suppose, sans doute, beaucoup d'esprit, n'en exige cependant pas davantage que tout autre genre d'écrire. Pourquoi donc, entre les écrivains, les bons historiens sont-ils si rares? C'est que, pour s'illustrer en ce genre, il faut non seulement naître dans Theureux concours des circonstances propres à former un grand homme, mais encore dans les pays où l'on puisse impunément pratiquer la vertu et dire la vérité. Or, le despotisme s'y oppose, et ferme la bouche aux historiens, si sa puissance n'est, à cet égard, enchaînée par quelque préjugé, quelque superstition ou quelque établissement particulier. Tel est, à la Chine, l'établissement d'un tribunal d'histoire ; tribunal également sourd, jusque aujourd'hui, aux prières comme aux menaces des rois.
Ce que je dis de l'histoire, je le dis de lléloquence. Si l'Itahe fut si féconde en orateurs, ce n'est pas, comme l'a soutenu la savante imbécillité de quelques pédants de collège, que le sol de Rome fût plus propre que celui de Lisbonne ou de Constantinople à produire de grands orateurs. Rome perdit au même instant son éloquence et sa liberté : cependant nul accident arrivé à la terre n'avait, sous les empereurs, changé le climat de Rome. A quoi donc attribuer la disette d'orateurs où se trouvèrent alors les Romains, si ce n'est à des causes morales, c'est-à-dire aux changements arrivés dans la forme de leur gouvernement? Qui doute qu'en forçant les orateurs à s'exercer sur de petits sujets, le despotisme n'ait tari les sources de l'éloquence? Sa force consiste principalement dans la grandeur des sujets qu'elle traite. Supposons qu'il fallût autant d'esprit pour écrire le panégyrique de Trajan, que pour composer les Catihnaires : dans cette hypothèse même, je dis
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DISCOURS IIL
que, par le choix de son sujet, Pline serait resté fort inférieur à Cicéron. Ce dernier ayant à tirer les Romains de l'assoupissement où Catilina voulait les surprendre, il avait à réveiller en eux les passions de la haine et de la vengeance : et corn- • ment un sujet si intéressant pour-les maîtres du monde n'aurait-il pas fait déférer à Cicéron la palme de l'éloquence?
Qu'on examine à quoi tiennent les reproches de barbarie et de stupidité que les Grecs, les Romains et tous les Européens ont toujours faits aux peuples de l'Orient : l'on verra que les nations n'ayant jamais donné le nom d'esprit qu'à l'assemblage des idées qui leur étaient utiles ; et le despotisme ayant interdit, dans presque toute l'Asie, l'étude de la morale, de la métaphysique, de la jurisprudence, de la pohtique, enBh de toutes les sciences intéressantes pour l'humanité, les orientaux doivent en conséquence être traités de barbares, de stupides, par les peuples éclairés de l'Europe, et devenir éternellement le mépris des nations libres et de la postérité.