DE L INJUSTICE DU PUBLIC A CET ÉGARD
On exigera qu'un écuyer, habitué à diriger la pointe du pied vers l'oreille de son cheval, soit aussi bien tourné qu'un danseur de l'Opéra : on voudra qu'un philosophe, uniquement occupé d'idées fortes et générales, écrive comme une femme du monde, ou même qu'il lui soit supérieur dans un genre tel, par exemple, que le genre épislolaire, où pour bien écrire, il faut dire des riens d'une manière agréable. On ne
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DE L'ESPUIT.
sent pas que c'est demander la réunion de talents presque exclusifs; et qu'il n'est point de femme d'esprit, comme Texpérience le prouve, qui n'ait à cet égard une grande supério^ rite sur les philosophes les plus célèbres. C'est avec la même injustice qu'on exige qu'un homme qui n'a jamais lu ni étudié, et qui a passé trente ans de sa vie dans la dissipation, devienne tout à coup capable d'étude et de méditation : on devrait cependant savoir que c'est à l'habitude de la méditation qu'on doit la capacité de méditer ; que cette même capacité se perd lorsqu'on cesse d'en faire usage. En elïet, qu'un homme, quoique dans l'habitude du travail çt de l'application, se trouve tout à coup chargé d'une trop grande partie de l'administration, mille objets différents passeront rapidement devant lui : s'il ne peut jeter sur chaque affaire qu'un coup d'œil superficiel, il faut, par cette seule raison, qu'au bout ♦ d'un certain temps cet homme devienne incapable d'une longue et forte attention. Aussi n'est-on pas en droit d'exiger de l'homme en place une semblable attention. Ce n'est point à lui à percer jusqu'aux premiers principes de la morale et de la politique ; à découvrir, par exemple, jusqu'à quel degré le luxe est utile, quels changements ce luxe doit apporter dans les mœurs et les états, quelle espèce de commerce il faut le plus encourager, par quelles lois on peut, dans la même nation, coneiher l'esprit de commerce avec l'esprit militaire, et rendre à la fois riche au dedans et redoutable au dehors. Pour résoudre de pareils problèmes, il faut le loisir et l'habitude de méditer. Or comment penser beaucoup, quand il faut beaucoup exécuter? On ne doit donc pas demander à l'homme en place cet esprit d'mvention qui suppose de grandes méditations. Ce qu'on est en droit d'exiger de lui, c'est un esprit juste, vif, pénétrant,, et qui, dans les matières débattues par les politiques et les philosophes, soit frappé du vrai, le saisisse avec force, et soit assez fertile en expédients pour porter jusqu'à l'exécution les projets qu'il adopte. C'est par cette raison qu'il doit à ce genre desprit joindre un caractère ferme, une constance à toute épreuve. Le peuple n'est pas toujours assez rccomiaiss^nt des biens que lui font les gens en place ; ingrat
DISCOURS iV.
par ignorance, il ne sait point tout ce qu'il faut de courage pour faire le bien et triompher des obstacles que l'intérêt personnel met au bonheur général. Aussi le courage éclairé par la probité est-il le principal- mérite des gens en place. Vainement se flatterait-on de trouver en eux un certain fond de connaissances ; ils ne peuvent en avoir de profondes que sur les matières qu'ils ont méditées avant que de parvenir aux grands emplois : or ces matières sont nécessairement en petit nombre. Qu'on suive, pour s'en convaincre, la vie de ceux qui se destinent aux grandes places. Ils sortent à seize ou dix-sept ans du collège, apprennent à monter à cheval, à faire leurs exercices, ils passent deux ou trois ans tant dans les académies qu^aux écoles de droit. Le droit lini, ils achètent une charge. Pour remplir cette charge, il n'est pas nécessaire de s'instruire du droit de nature, du droit des gens, du droit public, mais consacrer tout son temps à l'examen de quelques procès particuliers. Ils passent de là au gouvernement d'une province, où, surchargés par le détail journalier, et fatigués par les audiences, ils n'ont pas le temps de méditer. Ils montent ensuite à des places supérieures, et ne se trouvent enfin, après trente ans d'exercice, que le même fonds d'idées qu'ils avaient à vingt ou vingt-deux ans. Sur quoi j'observerai que des voyages faits chez des nations voisines et dans lesquels ils compareraient les différences dans la forme du gouvernement, dans la législation, le génie, le commerce et les mœurs des peuples, seraient peut-être plus propres à former des hommes d'état que l'éducation actuelle qu'on leur donne. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet. C'est par l'article des hommes de génie que je finirai ce chapitre, parce que c'est principalement en eux qu'on désire des talents et des qualités exclusives.
Deux causes également puissantes nous portent à cette injustice ; l'une, comme je l'ai dit plus haut, est l'amour aveugle, de notre bonheur, et l'autre, c'est l'envie.
Qui n'a pas condamné dans le cardinal de Richelieu cet amour excessif de gloire qui le rendait avide de toute espèce de succès ? Qui ne s'est point moqué de l'ardeur avec laquelle,