DE L*ESPR1T
si on en croit Dumaurier,' il désirait la canonisation, et de l'ordie donné, en conséquence, à ses confesseurs de publier partout qu'il n'avait jamais péché mortellement? Enfin, qui n'a point ri d'apprendre que dans ce même instant, épris du désir d'exceller dans la poésie comme dans la politique, ce cardinal faisait demander à Corneille de lui céder le Cid? C'était cependant à cet amour de la gloire, tant de fois condamné, qu'il devait ses grands talents pour l'administration. Si depuis l'on n'a point vu de ministres prétendre à tant de sortes de gloire, c'est que nous n'avons encore qu'un cardinal de Richelieu. Vouloir concentrer dans un seul désir l'action des passions fortes, et s'imaginer qu'un homme vivement épris de la gloire, se contente d'une seule espèce de succès, lorsqu'il croit en pouvoir obtenir en plusieurs genres, c'est vouloir qu'une terre excellente ne produise qu'une seule espèce de fruits. Quiconque aime fortement la gloire sent intérieurement que la réussite des projets politiques dépend quelquefois du hasard et souvent de l'ineptie de ceux avec qui il traite : il en veut donc une plus personnelle. Or, sans une morgue ridicule et stupide, il ne peut dédaigner celle des lettres, à laquelle ont aspiré les plus grands princes et les plus grands héros. La plupart d'entre eux, non contents de s'immortaliser par leurs actions , ont encore voulu s'immortaliser par leurs écrits, et du moins laisser à la postérité des préceptes sur la science guerrière ou politique dans laquelle ils ont excellé. Comment ne Teussent-ils pas voulu ? Ces grands hommes aimaient la gloire; et l'on n'en est point avide, sans désirer de communiquer aux hommes des idées qui doivent nous rendre encore plus estimables à leurs yeux. Que de preuves de cette vérité répandues dans toutes les histoires ! Ce sont Xénophon, Alexandre, Annibal, Hannon, les Scipions, César, Cicéron, Auguste, Trajan,les Antonins, Comnène, Elisabeth, Charles-Quint, Richelieu, Montecuculi, Duguay-Trouin, le comte de Saxe, qui, par leurs écrits, veulent éclairer le monde en ombrageant leurs têtes de différentes espèces de lauriers. Si maintenant l'on ne conçoit pas comment des hommes, chargés de l'administration du monde, trou-
valent encore le temps de penser et d'écrire ; c'est, répondrai-je, que les affaires sont courtes lorsqu'on ne s'écarte point dans le détail et qu'on les saisit par leurs vrais principes. Si tous les grands hommes n'ont point composé, tous ont du moins protégé l'homme illustre dans les lettres, et tous ont dû nécessairement le protéger, parce que, amoureux de la gloire, ilssavaient que ce sont les grands écrivains qui la donnent. Aussi Charles-Quint avait-il, avant Richelieu, fondé des académies : aussi vit-on le fier Attila lui-même rassembler près de lui les savants dans tous les genres ; le calife Aaron Al-Raschid en composer sa cour; et Tamerlan établir l'académie de Samarcande. Quel accueil Trajan ne faisait-il pas au mérite! Sous son règne, il était permis de tout dire, de tout penser et de tout écrire , parce que les écrivains, frappés de l'éclat de ses vertus et de ses talents, ne pouvaient être que ses panégyristes : bien différent en cela des Néron, ass Caligula, des Domitien, qui, par la raison contraire, imposaient silence aux gens éclairés, qui, dans leurs écrits, n'eussent transmis à la postérité que la honte et les crimes de ces tyrans.
J'ai fait voir dans les exemples ci-dessus rapportés que le même désir de gloire auquel les grands hommes doivent leur supériorité, peut, en fait desprit, les faire quelquefois aspirer à la monarchie universelle. Il serait sans doute possible d'unir plus de modestie aux talents : ces qualités ne sont pas exclusives par leur nature, mais elles le sont dans quelques hommes. Il en est de tels à qui l'on ne pourrait arracher cette orgueilleuse opinion d'eux-mêmes, sans étouffer le germe de leur esprit. C'est un défaut, et l'envie en profite pour décréditer le mérite : elle se plaît à détailler les hommes, sûre d'y trouver toujours quelque côté défavorable, sous lequel elle peut les présenter au public. On ne se rappelle point assez souvent qu'il en est des hommes comme de leurs ouvrages; qu'il faut les juger sur leur ensemble ; qu'il n'est rien de parfait sur la terre ; et que si l'on désignait dans chaque homme, par des rubans de deux couleurs différentes, les vertus et les défauts de son esprit et de son caiac-
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tère, il u^est point d'homme qui ne fût bariolé de ces deux couleurs. Les grands hommes sont comme ces mines riches, où For cependant se trouve toujours plus ou moins mélangé avec le plomb. Il faudrait donc que Tenvieux se dit quelquefois à lui-même : S^il m^était possible d'avilir cet or aux yeux du public, quel cas ferait-il de moi, qui ne suis purement qu'une mine de plomb? Mais l'envieux sera toujours sourd à de pareils conseils. Habile à saisir les moindres défauts des hommes de génie, combien de fois ne les a-t-il pas accusés de n'être pas dans leurs manières aussi agréables que les hommes du monde ? Il ne veut pas se rappeler, comme je l'ai dit ci-devant, que, semblables à ces animaux qui se retirent dans les déserts, la plupart des gens de géme vivent dans le recueillement; et que c'est dans le silence de la sohtude que les vérités se dévoilent à leurs yeux. Or tout homme dont le genre de vie le jette dans un enchaînement parlicuher de circonstances, et qui contemple les objets sous uae face nouvelle , ne peut avoir dans l'esprit ni les qualités ni les défauts communs aux hommes ordinaires. Pourquoi le Français ressemble- t-il plus au Français qu'à l'Allemand, et beaucoup plus à l'Allemimd qu'au Chinois? C'est que ces deux nations, par l'éducation qu'on leur donne et la ressemblance des objets qu'on leui^ présente, ont entre elles inaniment plus de rapport qu'elles n'en ont avec les Chinois. Nous somjnes uniquement ce que nous font les objets qui nous environnent. Vouloir qu'ua homme, qui voit d'autres objets et mène une vie différente de la Daieone, ait les mêmes idées que moi, c'est exiger les contradictoires, c'est demander qu'us bâton n'ait pas deux
bouts.
Qu^ d'injustices de cette espèce ne fait-on pas aux hommes de génie ! Combien de fois ne les a-t-on pas accusés de sottise'' dans le temps môme qu'ils faisaient preuve de la plus haute sagesse? Ce a'est pas que les gens de génie, comme le dit Aiistote, n'aient souvent un coin de folie. Ils sont, par exemple, sujets à mettre trop d'importance à l'art qu'ils cultivent. D'ailleurs, les grandes passions que suppose le génie
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peuvent quelquefois îes égarer dans leur conduite. Mais ce germe de leurs erreurs Fest aussi de leurs lumières. Les hommes froids, sans passions et sans talents, ne tombent pas dans les écarts de l'homme passionné. Mais il ne faut pas imaginer, comme leur vanité le veut persuader, qu'avant de prendre un parti ils en calculent, les jetons en main, les avantages et les inconvénients : il feudrait, pour cet effet,'que les hommes ne fussent déterminés, dans leur conduite,' que par la réflexion ; et l'expérience nous apprend qu'ils le sont toujours par le sentiment, et qu'à cet égard les gens froids sont des hommes. Pour s'en convaincre, que Von suppose qu'un d'eux soit mordu d'un chien enragé : on l'envoie à la mer ; it se met dans une barque, on va le plonger. Il ne court aucun risque, il en est sûr; il sait que, dans ce cas, la peur est tout à fait déraisonnable ; il se le dit. On le plonge. La réflexion n'agit plus sur lui ; le sentiment de la crainte s'empare de son àme, et c'est à cette crainte ridicule qu'il doit sa guérison. La réflexion est donc, dans les gens froids comme dans les autres hommes, soumise au sentiment. Si les gens froids ne sont pas sujets à des écarts aussi fréquents que l'homme passionné, c'est qu'ils ont en eux moins de principes de mouvement : ce n'est, en effet, qu'à la faiblesse de leurs passions qu'ils doivent leur sagesse. Cependant quelle haute estime n'en conçoivent-ils pas d'eux-mêmes ! Quel respect ne croient-ils pas inspirer au public qui ne les laisse jouir, dans leur petite société, du titre d'hommes sensés, et ne les cite point comme fous, que parce qu'il ne les nomme jamais. Comment peuvent-ils, sans honte, passer ainsi leur vie à l'affïit des ridicules d'autrui? S'ils en découvrent dans l'homme de génie, et que cet homme commette la faute la plus légère, fût-ce de mettre, par exemple, à trop haut prix les faveurs d'une femme, quel triomphe pour eux î Ils en prennent droit de le mépriser. Cependant si, dans les bois, les solitudes et les dangers, la crainte a souvent, à leurs propres yeux, exagéré la grandeur du péril, pourquoi l'amour n'exagérerait-il pas les plaisirs, comme la frayeur s'exagère les dangers? Ignorent-ils qu'ils n'y a proprement que soi de
juste appréciateur de son plaisir ; que les hommes étant animés de passions différentes, les mêmes objets ne peuvent conserver le même prix à des yeux différents; que c'est au sentiment seul à juger le sentiment; et que le vouloir toujours citer au tribunal d'une raison froide, c'est assembler la diète de l'empire pour y connaître des cas de conscience? Ils devraient sentir qu'avant de prononcer sur les actions de l'homme de génie, il faudrait, du moins, savoir quels sont les motifs qui le déterminent, c'est-à-dire la force par laquelle il est entraîné : mais, pour cet elfet, il faudrait connaître et la puissance des passions, et le degré de courage nécessaire pour y résister. Or, tout homme qui s'arrête à cet examen s'aperçoit bientôt que les passions seules peuvent combattre contre les passions ; et que ces gens raisonnables qui s'en disent vainqueurs donnent à des goûts très faibles le nom de passions pour se ménager les honneurs du triomphe. Dans le fait, ils ne résistent point aux passions, mais ils leur échappent. La sagesse n'est point en eux reflet de la lumière, mais d'une indifférence comparable à des défauts également stériles en plaisirs comme en peines. Aussi ne sont-ils point heureux. L'absence du malheur est la seule téhcité dont ils jouissent , et l'espèce de raison qui les guide sur la mer de la vie humaine ne leur en fait éviter les écueils qu'en les écartant sans cesse de l'île fortunée du plaisir. Le ciel n'arme les hommes froids que d'un bouclier pour parer, et non d'une épée pour conquérir.
Que la raison nous dirige dans les actions importantes de la vie, je le veux : mais qu'on en abandonne les détails à ses goûts et à ses passions. Qui consulterait surtout la raison, serait sans cesse occupé à calculer ce qu'il doit faire, et ne ferait jamais rien ; il aurait toujours sous les yeux la possibilité de tous les malheurs qui l'environnent. La peine et l'ennui journalier d'un pareil calcul seraient peut-être plus à redouter que les maux auxquels il peut nous soustraire.
Au reste, quelques reproches qu'on fasse aux gens d'esprit, quelque attentive que soit l'envie à déprimer les gens de génie, à découvrir eu eux de ces défauts personnels et peu impor-
DISCOUHS IV.
tants que devrait absorber l'éclat de leur gloire, ils doivent être insensibles à de pareilles attaques, sentir que ce sont souvent des pièges que leur tend l'envie pour les détourner de l'étude. Qu'importe qu'on leur fasse sans cesse un crime de leurs inattentions? Ils doivent savoir que la plupart de ces petites attentions, tant recommandées, ont été inventées par les désœuvrés pour en faire le travail et l'occupation de leur ennui et de leur oisiveté ; qu'il n'est point d'homme doué d'une attention suffisante pour s'illustrer dans les arts et les sciences, s'il la partage en une infinité de petites attentions particulières; que d'ailleurs cette politesse, à laquelle on donne le nom d'attention, ne procurant aucun avantage aux nations, il est de l'intérêt public qu'un savant fasse une découverte de plus et cinquante visites de moins. Je ne puis m'empêclier de rapporter à ce sujet un fait assez plaisant, arrivé, dit-on, à Paris. Un homme de lettres avait pour voisin un de ces désœuvrés si importuns dans la société. Ce dernier, excédé de lui-même, monte un jour chez l'homme de lettres. Celui-ci le reçoit à merveille, s'ennuie avec lui de la manière la plus humaine, jusqu'au moment où, las de bâiller dans le même lieu, notre désœuvré court ailleurs promener son ennui. Il part : l'homme de lettres se remet au travail, 'oublie l'ennuyé. Quelques jours après, il est accusé de n'avoir point rendu la visite qu'il a reçue, il est taxé d'impolitesse; il le sait : il monte à son tour chez son ennuyé: « Monsieur, lui dit-il, j'apprends que vous vous plaignez de moi : cependant, vous le savez, c'est l'ennui de vous-même qui vous a conduit chez moi. Je vous y ai reçu de mon mieux, moi qui ne m'ennuyais pas; c'est donc vous qui m'êtes obligé, et c'est moi qu'on taxe d'impolitesse. Soyez vous-même juge de mes procédés, et voyez si vous devez mettre fin à des plaintes qui ne prouvent rien, sinon que je n'ai pas comme vous le besoin des visites, l'inhumanité d'ennuyer mon prochain, et l'injustice d'en médire après l'avoir ennuyé. » Que de gens auxquels on peut appliquer la même réponse ! Que de désœuvrés exigent dans les hommes de mérite des attentions et des talents incompatibles avec leurs
occupations et se surprennent à demaïKler ies contradictoires î é
Un komme a passé sa vie dans tes négociations • les affaires dont il s^est occupé Vmi rendu circonspect -'que cet homme aille àam le monde, on veut qu'il y porte cet air de liberté que la contrainte de son état lui a fait perdre Un autre homme est d'un caractère ouvert; c'est par sa franchise qu'il Dous a plu : on exige que , changeant tout à coup de caractère, il devienne circonspect au moment {wécis qu on le désire. On veut toujours l'impossible. Il est sans doute un seul neutre qui amalgame quelquefois , dans les mêmes hommes, du moins toutes les qualités qui ne sont pas absolument contradictoires; je sais qu'un concours singulier de circonstances peut nous plier à des habitudes opposées : mais c'est un miracle, ^t l'on de doit pas compter sur les miracles. En gênerai, on peut assurer que tout se tient dans le caractère des hommes; que les qu^ilités y sont liées aux défautset qu'il est même certains vices de l'esprit attachés à certains états, Q'un homme occupe un poste important, qu'il ait par jour cent affaires à juger, si ses jugements sont sans appel, s'il n'est jamais contredit,, il faut qu'au bout d'un certain temps l'orgueil pénètre dans son àme , et qu'il ait la plus grande confiance en ses lumières. Il n'en sera pas ainsi , ou d'un homme dont les avis seront par ses égaux débattus et. contredits dans son conseil, ou d'un savajit qui, s'étant quelquefois trompé sur ies matières qu'il a mûrement examinées aura nécessairement contracté l'habitude de la suspension d'esprit : suspension qui, fondée sur une salutaire méfiance de nos lumières, nous fait percer jusqu'à ces vérités cachées que le coup d'œil superficiel de l'orgueil aperçoit rarement.. IL semble que la connaissance de la vérité soit le prix de cette sage méfiance de soi-même. L'homme qui se refuse au doute est sujet à mille erreurs; il a lui-même posé la borne de son esprit. On demandait un jour à Fun des plus savants hommes de la Perse, comment il avait acquis tant do connaissances : « En demandant sans peine , répondii-il , ce- (me je ne savais pas.»— « Interrogeant un jour un philosophe, dit le poète
Saadi, je le pressais de me dire de qui il avait tant appris :— Des aveugles, me répondit-il, qui ne lèvent point le pied sans avoir auparavant sondéavec leur bâton le terrain sur lequel ils vont l'appuyer. »
Ce que j'ai dit sur les qualités exclusives, ou par leur nature, ou par des habitudes contraires, suffit à l'objet que je me propose. Il s'agit maintenant de montrer de quelle utilité peut être cette connaissance. La principale, c'est d'apprendre à tirer le meilleur parti possible de son esprit ; et c'est la question que je vais traiter dans le chapitre suivant.