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CHAPITRE XVII

DE l'Éducation.

L'art de former des hommes est en tout pays si étroite-

^ ment lié à la forme du gouvernement, qu'il n'est peut-être

pas possible de faire aucun changement considérable dans

l'éducation publique, sans en faire dans la constitution même

des états.

L'art de l'éducation n'est autre chose que la connaissance des moyens propres à former des corps plus robustes et plus forts, des esprits plus éclairés, et des âmes plus vertueuses. Quant au premier objet de l'éducation, c'est sur les Grecs qu'il faut prendre exemple, puisqu'ils honoraient les exercices du corps, et que ces exercices faisaient même une partie de leur médecine. Quant aux moyens de rendre et les esprits plus éclairés, et les âmes plus fortes et plus vertueuses, je crois qu'ayant fait sentir et l'importance du choix des objets qu'on place dans la mémoire, et la facihté avec laquelle on peut allumer en nous des passions fortes et les diriger au bien général, j'ai suffisamment indiqué au lecteur éclairé le plan qu'il faudrait suivre pour perfectionner l'éducation publique.

L'on est, à cet égard, trop éloigné de toute idée de réforme, pour que j'entre dans des détails, toujours ennuyeux lorsqu'ils sont inutiles. Je me contenterai de remarquer que l'on ne se prête pas même, en ce genre, à la réforme des abus les plus grossiers et les plus faciles à corriger. Qui doute, par exemple, que, pour valoir tout ce qu'on peut valoir, on ne dût faire de son temps la meilleure distribution possible? Qui doute que les succès ne tiennent en partie à l'économie avec laquelle on le ménage? Et quel homme, convaincu de cette vérité, n'aperçoit pas du premier coup d'œil les refontes qu'à cet égard Ton pourrait faire dans l'éducation publique?

L'on doit , par exemple , consacrer quelque temps à l'étude raisonnée de la langue nationale. Quoi de plus absurde que de perdre huit ou dix ans à l'étude d'une langue morte, qu'on oublie immédiatement après la sortie des classes, parce qu'elle n'est dans le cours de la vie de presque aucun usage? En vain, dira-t-on, que, si l'on retient si longtemps les jeunes gens dans les collèges, c'est moins pour qu'ils y apprennent le latin , que pour leur y faire contracter l'habitude du travail et de l'application. Mais pour les plier à cette habitude, ne pourrait - on pas leur proposer une étude moins ingrate, moins rebutante? Ne craint-on pas d'éteindre ou d'émousser

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42Ô DE L*ESPniT.

en eux celte curiosité naturelle qui, dans la première jeunesse, nous échauffe du désir d'apprendre? Combien ce désir ne se fortifierait-il pas, si dans Tàge où Ton n'est point encore distrait par de grandes passions , Ton substituait à Tinsipide étude des mots celle de la physique , de l'histoire, des mathématiques, de la morale , de la poésie , etc. ? L'étude des langues mortes, réphquera-t-on, remplit en partie cet objet. Elle assujettit à la nécessité de traduire et d'expliquer les auteurs ; elle meuble, par conséquent, la tête des jeunes gens de toutes les idées contenues dans les meilleurs ouvrages de l'antiquité. Mais, répondrai-je, est-il rien de plus ridicule que de consacrer plusieurs années à placer dans la mémoire quelques faits ou quelques idées qu'on peut, avec le secours des traductions, y graver en deux ou trois mois? L'unique avantage qu'on puisse retirer de huit ou dix ans d'étude, c'est donc la connaissance fort incertaine de ces finesses de l'expression latine, qui se perdent dans une traduction. Je dis fort incertaine, car enfin, quelque étude qu'un homme lasse de la langue latine, il ne la connaîtra jamais aussi parfaitement qu'il connaît sa propre langue. Or si, parmi nos savants, il en est très peu de sensibles à la beauté, à la force, à la finesse de l'expression française , peut-on imaginer qu'ils soient plus heureux lorsqu'il s'agit d'une expression latine? Ne peut-on pas soupçonner que leur science, à cet égard, n'est fondée que sur notre ignorance, notre crédulité et leur hardiesse ; et que, si l'on pouvait évoquer les mânes d'Horace, de Virgile et de Gicéron, les plus beaux discours de nos rhéteurs ne leur parussent écrits dans un jargon presque inintelligible? Je ne m'arrêterai cependant pas à ce soupçon ; et je conviendrai, si on le veut, qu'au sortir de ses classes, un jeune homme est fort instruit des finesses de l'expression latine ; mais, dans cette supposition même, je demanderai si l'on doit payer cette connaissance du prix de huit ou dix ans de travail; et si, dans la première jeunesse, dans l'âge où la curiosité n'est combattue par aucune passion, où l'on est par conséquent plus capable d'application , ces huit ou dix années consommées dans l'étude des mots ne seraient pas mieux

DiSCÔllRS IV.

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employées à Tétude des choses, et surtout des choses analogues au poste qu'on doit vraisemblablement remplir? Non que j'adopte les maximes trop austères de ceux qui croient qu'un jeune homme doit se borner uniquement aux études convenables à son état. L'éducation d'un jeune homme doit se prêter aux différents partis qu'il peut prendre : le génie veut être libre. Il est même des connaissances que tout citoyen doit avoir ; telle est la connaissance et des principes de la morale et des lois de son pays. Tout ce que je demanderais , c'est qu'on chargeât principalement la mémoire d'un jeune homme des idées et des objets relatifs au parti qu'il doit vraisemblablement embrasser. Quoi de plus absurde que dé donner exactement la même éducation à trois hommes, dont l'un doit remplir les petits emplois de la finance, et les deux autres les premières places de l'armée , de la magistrature, ou . de l'administration ? Peut-on, sans étonnement, les voir s'occuper des mêmes études jusqu'à seize ou dix-sept ans; c'està-dire, jusqu'au moment qu'ils entrent dans le monde, et que, distraits par les plaisirs, ils deviennent souvent incapables d'application ?

Quiconque examine les idées dont on charge la mémoire des jeunes gens , et compare leur éducation avec l'état qu'ils doivent remplir, la trouve aussi folle que l'eût été celle des Grecs, s'ils n'eussent donné qu'un maître de flûte à ceux qu'ils envoyaient aux jeux olympiques y disputer le prix de la lutte ou de la course.

Mais, dira-t-on, si Ton peut faire un bien meilleur emploi du temps consacré à l'éducation, que n'essaie-t-on de le faire? A quelle cause attribuer l'indifférence où Ton reste à cet égard ? Pourquoi met-on, dès l'enfance , le crayon dans les mains du dessinateur ? Pourquoi place - 1 - on , à cet âge , les doigts du musicien sur le manche de son violon ? Pourquoi l'un et l'autre de ces artistes reçoivent -ils une éducation si convenable à l'art qu'ils doivent professer ? et néglige-t-on si fort l'éducation des princes, des grands, et généralement de tous ceux que l(3ur naissance appelle aux grandes places ? Ignore -t -on ce que les vertus, et surtout les lumières des

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grands, ont d'influence sur le bonjieur ou le malb^nr i nations? Pourquoi donc abandonner au basa d une tr • ' essentielle à l'administration? Ce n'est pas répon/raf if qu on ne trouve dans les collèges une infinité de gens S' res, qui connaissent également et les vices de l'éducat on ^ es remèdes qu'on y peut apporter ; mais , que Snt - i faire sans l'aide du gouvernement? Or, les\ouvernements doivent peu s'occuper du soin de l'éducation publique !„« fau pas, a cet égard , comparer les grands empires aux pe! ites républiques. Dans les grands empires, on sent rarement k besoin pressant d'un grand homme; les grands "^sse soutiennent par leur propre masse. Il n'en est SnsU une epublique telle, par exemple, yue celle de Lacédémone EUe avait, avec une poignée de citoyens, à soutenrie pSds

Xfrnfrp A f ' "f"' "'''^'*^"* successivement pour a défendre. Aussi , toujours occupée du soin d'en former de nouveau , c'était sur l'éducation publique que dev Jt s

Ss J"r f f '""°" '"^ gouvernement. Dans le ..ands états, on est plus rarement exposé à de pareils dan-

Srant r Z ^^''"1 P''"' ^'' "^*^™'' précautions pour s'en garantir. Le besoin plus ou moins urgent d'une chose est Pn

chaque genre , l'exacte mesure des efforts d esprit qu'on fa"t pour se la procurer. Mais , dira-t-on , il n'esfpoinï d'éflt

Soin Mhitn.r - ' ''"' '•'^"^^ '• ™^'^ '' ^soin n'étant point habituel, on n'a pas soin de le prévenir. La prévoyance

n est point la vertu des grands états. Les gens en pUy son! charges de trop d'affaires, pour veiller à l'éducation publique'

1' nlSï " ''f "' "'^"^^^- ^'^'^'^^rS' que d'obstacle 1 intérêt personnel ne met-il pas dans les grands empires -i la

Sï tmm"s " n ': ^'"'^^ ^" y peut inlTurform des hommes instruits? rien n'empêche de profiter du premier

dS'oE tTJ? '' ""'r'' ''' J«""^'g^"« des idles e des objets relatifs aux places qu'ils peuvent occuper • mais

jamais on n'y formera d'hommes de génie, parce que cï

Idées et ces objets sont stériles, si l'amour de'la Sire ne ÎS

DlSCOLliS IV.

féconde. Pour que cet amour s'allume en nous, il faut que la gloire soit, comme Fargent, réchange d'une infmité de plaisirs, et que les honneurs soient le prix du mérite. Or, Tintérêt des puissants ne leur permet pas d'en faire une aussi juste distribution ; ils ne veulent pas accoutumer le citoyen à cour sidérer les grâces comme une dette dont ils s'acquittent envers le talent. En conséquence ils en accordent rarement au mérite ; ils sentent qu'ils obtiendront d'autant plus de reconnaissance de leurs obligés , que ces obligés seront moins dignes de leurs bienfaits. L'injustice doit donc souvent présider à la distribution des grâces, et l'amour de la gloire s'éteindre dans tous les cœurs.

Telles sont, dans les grands empires, les principales causes, et de la disette des grands hommes, et de l'mdifTérence avec laquelle on les regarde, et du peu de soin enfin qu'on y prend de l'éducation publique. Quelque grands cependant que soient les obstacles qui , dans ces pays, s'opposent à la réforme de réducation publique; dans les états monarchiques, tels que la plupart des états de l'Europe, ces obstacles ne sont pas insurmontables : mais ils le deviennent dans les gouvernements absolument despotiques, tels que les gouvernements orientaux. Quel moyen, en ces pays, de perfectionner l'éducation? Il n'est point d'éducation sans objet; et l'unique qu'on puisse se proposer, c'est, comme je l'ai déjà dit, do rendre les citoyens plus forts, plus éclairés, plus vertueux, et enfin plus propres à contribuer au bonheur de la société dans laquelle ils vivent. Or, dans les gouvernements arbitraires, l'opposition que les despotes croient apercevoir entre leur intérêt et l'intérêt général, ne leur permet pas d'adopter un système si conforme à l'utilité publique. Dans ces pays, il n'est donc point d'objet d'éducation, ni par conséquent d'éducation. En vain la réduirait-on aux seuls moyens de plaire au souverain : quelle éducation que celle dont le plan serait tracé d'après la connaissance toujours imparfaite des mœurs d'un prince, qui peut ou mourir ou changer de caractère avant la fin d'une éducation. Ce ii'est, en ces pays, qu'après avoir perfectionné l'éducation des souverains qu'on pourrait

Utilement travailler à la réforme de Téducation publique. Mais un traité sur cette matière devrait, sans doute, être précédé d'un ouvrage encore plus difficile à faire, dans lequel on examinerait s'il est possible de lever les puissants obstacles que des intérêts personnels mettront toujours à la bonne éducation des rois. C'est un problème moral qui , dans les gouvernements arbitraires, tels que ceux de l'Orient, est, je crois, un problème insoluble. Trop jaloux de régner sous le nom de leur maître, c'est dans une ignorance honteuse et presque invincible que les visirs retiendront toujours les sultans : ils écarteront toujours loin d'eux l'homme qui pourrait les éclairer. Or, l'éducation des princes ainsi abandonnée au hasard, quel soin peut-on prendre de l'éducation des particuliers? Un père désire l'élévation de ses fils, il sait que ni les connaissances, ni les talents, ni les vertus, ne leur ouvriront jamais le chemin de la fortune ; que les princes ne croient jamais avoir besoin d'hommes éclairés et savants : il ne demandera donc à ses fils ni connaissances, ni talents; il sentira même confusément que, dans de pareils gouvernements, on ne peut être impunément vertueux. Tous les préceptes de sa morale se réduiront donc à quelques maximes vagues, et qui, peu hées entre elles, ne peuvent donner à ses fils des idées nettes de la vertu : il craindrait, en ce genre, les préceptes trop sévères et trop précis. Il entrevoit qu'une vertu rigide nuirait à leur fortune; et que, si deux choses, comme le dit Pythagore,* rendent un homme semblable aux dieux, l'une de faire le bien public, l'autre de dire la vérité, celui qui se modèlerait sur les dieux serait, à coup sûr, maltraité par les hommes.

Voilà la source de la contradiction qui se trouve entre les préceptes moraux que, même dans les pays soumis au despotisme, l'on est forcé, par l'usage, de donner à ses enfants, et la conduite qu'on leur prescrit. Un père leur dit, en général et en maxime : « Soyez vertueux. » Mais il leur dit, en détail et sans le savoir : a N'ajoutez nulle foi à ces maximes ; soyez un coqum timide et prudent; et n'ayez d'honnêteté, comme le dit Molière, que ce qu'il en faut pour n'être pas

pendu. » Or, dans un pareil gouvernement, comment perfectionnerait-on cette partie même de l'éducation qui consiste à rendre les hommes plus fortement vertueux? Il n'est point de père qui, sans tomber en contradiction avec lui-même, pût répondre aux arguments pressants qu'un fils vertueux pourrait lui faire à ce sujet.

Pour éclaircir cette vérité par un exemple, je suppose que, sous le titre de hacha, un père destine son fils au gouvernement d'une province ; que, prêt à prendre possession de cette place, son fils lui dise : Mon père, les principes de vertu acquis dans mon enfance ont germé dans mon àme. Je pars pour gouverner des hommes : c'est de leur bonheur que je ferai mon unique occupation. Je ne prêterai point au riche une oreille plus favorable qu'au pauvre : sourd aux menaces du puissant oppresseur, j'écouterai toujours la plainte du faible opprimé; et la justice présidera à tous mes jugements. 0 mon fils! que l'enthousiasme de la vertu sied bien à la jeunesse ! mais Tàge et la prudence vous apprendront à le modérer. Il faut, sans doute, être juste : cependant à quelles ridicules demandes n'allez-vous pas être exposé! à combien de petites injustices ne faudra-t-il pas vous prêter î Si vous êtes quelquefois forcé de refuser les grands, que de grâces, mon fils, doivent accompagner vos refus ! Quelque élevé que vous soyez, un mot du sultan vous fait rentrer dans le néant, et vous confond dans la foule des plus vils esclaves : la haine d'un eunuque ou d'un icoglan peut vous perdre; songez à

les ménager Moi! je ménagerais l'injustice? Non, mon

père. La Sublime-Porte exige souvent des peuples un tribut trop onéreux : je ne me prêterai point à ses vues. Je sais qu'un homme ne doit à l'état que proportionnément à l'intérêt qu'il doit prendre à sa conservation; que l'infortune ne doit rien; et que l'aisance même, qui supporte les impôts, doit ce qu'exige la sage économie, et non la prodigalité : j'éclairerai sur ce point le divan Abandonnez ce projet, mon

fils, vos représentations seraient vaines; il faudrait toujours

obéir Obéir! non; mais plutôt remettre au sultan la place

dont il m'honore 0 mon fils! un fol enthousiasme de

Utilement travailler à la réforme de Féducation publique. Mais un traité sur cette matière devrait, sans doute^ être précédé d'un ouvrage encore plus difficile à faire, dans lequel on examinerait s'il est possible de lever les puissants obstacles que des intérêts personnels mettront toujours à la bonne éducation des rois. C'est un problème moral qui , dans les gouvernements arbitraires, tels que ceux de TOrient, est, je crois, un problème insoluble. Trop jaloux de régner sous le nom de leur maître, c'est dans une ignorance honteuse et presque invincible que les visirs retiendront toujours les sultans : ils écarteront toujours loin d'eux l'homme qui pourrait les éclairer. Or, l'éducation des princes ainsi abandonnée au hasard, quel soin peut-on prendre de l'éducation des particuliers? Un père désire l'élévation de ses fils, il sait que ni les connaissances, ni les talents, ni les vertus, ne leur ouvriront jamais le chemin de la fortune ; que les princes ne croient jamais avoir besoin d'hommes éclairés et savants : il ne demandera donc à ses fils ni connaissances, ni talents ; il sentira même confusément que, dans de pareils gouvernements, on ne peut être impunément vertueux. Tous les préceptes de sa morale se réduiront donc à quelques maximes vagues, et qui, peu liées entre elles, ne peuvent donner à ses fils des idées nettes de la vertu : il craindrait, en ce genre, les préceptes trop sévères et trop précis. Il entrevoit qu'une vertu rigide nuirait à leur fortune ; et que, si deux choses, comme le dit Pythagore," rendent un homme semblable aux dieux. Tune de faire le bien public, l'autre de dire la vérité, celui qui se modèlerait sur les dieux serait, à coup sûr, maltraité par les hommes.

Voilà la source de la contradiction qui se trouve entre les préceptes moraux que, même dans les pays soumis au despotisme, l'on est forcé, par l'usage, de donner à ses enfants, et la conduite qu'on leur prescrit. Un père leur dit, en général et en maxime : « Soyez vertueux. » Mais il leur dit, en détail et sans le savoir : (c N'ajoutez nulle foi à ces maximes ; soyez un coqum timide et prudent; et n'ayez d'honnêteté, comme le dit Molière, que 'ce qu'il en faut pour n'être pas

pendu. » Or, dans un pareil gouvernement, comment perfectionnerait-on cette partie même de l'éducation qui consiste à rendre les hommes plus fortement vertueux? Il n'est point de père qui, sans tomber en contradiction avec lui-même, pût répondre aux arguments pressants qu'un fils vertueux pourrait lui faire à ce sujet.

Pour éclaircir cette vérité par un exemple, je suppose que, sous le titre de hacha, un père destine son fils au gouvernement d'une province ; que, prêt à prendre possession de cette place, son fils lui dise : Mon père, les principes de vertu acquis dans mon enfance ont germé dans mon àme. Je pars pour gouverner des hommes : c'est de leur bonheur que je ferai mon unique occupation. Je ne prêterai point au riche une oreille plus favorable qu'au pauvre : sourd aux menaces du puissant oppresseur, j'écouterai toujours la plainte du faible opprimé; et la justice présidera à tous mes jugements. 0 mon fils! que l'enthousiasme de la vertu sied bien à la jeunesse! mais l'âge et la prudence vous apprendront à le modérer. Il faut, sans doute, être juste : cependant à quelles ridicules demandes n'allez-vous pas être exposé! à combien de petites injustices ne faudra-t-il pas vous prêter î Si vous êtes quelquefois forcé de refuser les grands, que de grâces, mon fils, doivent accompagner vos refus ! Quelque élevé que vous soyez, un mot du sultan vous fait rentrer dans le néant, et vous confond dans la foule des plus vils esclaves : la haine d'un eunuque ou d'un icoglan peut vous perdre; songez à

les ménager Moi! je ménagerais l'injustice? Non, mon

père. La Sublime-Porte exige souvent des peuples un tribut trop onéreux : je ne me prêterai point à ses vues. Je sais qu'un homme ne doit à l'état que proportionnément à l'intérêt qu'il doit prendre à sa conservation; que l'infortune ne doit rien; et que l'aisance même, qui supporte les impôts, doit ce qu'exige la sage économie, et non la prodigalité : j'éclairerai sur ce point le divan Abandonnez ce projet, mon

fils, vos représentations seraient vaines; il faudrait toujours

obéir Obéir! non; mais plutôt remettre au sultan la place

dont il m'honore..... 0 mon fils! un fol enthousiasme de

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vertu vous égare : vous vous perdriez, et les peuples ne seraient point soulagés ; le divan nommerait à votre place un homme qui, moins humain, rexerceraît avec plus de dureté Oui, sans doute, l'injustice se commettrait; mais je

n'en serais pas Tinstrument. L'homme vertueux, chargé d'une administration, ou fait le bien, ou se retire; l'homme plus vertueux encore, et plus sensible aux misères de ses concitoyens, s'arrache du sein des villes; c'est dans les déserts, les forêts, et jusque chez les sauvages, qu'il fuit l'aspect odieux de la tyrannie, et le spectacle trop affligeant du malheur de ses égaux. Telle est la conduite de la vertu. Je n'aurais point, dites-vous, d'imitateurs; je l'ignore: l'ambition en secret vous en assure, et ma vertu m'en fait douter. Mais je veux qu'en effet mon exemple n« soit pas suivi : le musulman zélé qui le premier annonça la loi du divin prophète, et brava les fureurs des tyrans, prit-il garde, en marchant au supplice, s'il était suivi d'autres martyrs? La vérité parlait à son cœur : il lui devait un témoignage authentique, il le lui rendait. Doit-on moins à l'humanité qu'à la religion? et les dogmes sont-ils plus sacrés que les vertus? Mais souffrez que je vous interroge à votre tour : Si je m'associais aux Arabes qui pillent nos caravanes, ne pourrais-je pas me dire à moi-même : Soit que je vive avec ces brigands ou que je m'en sépare, les caravanes n'en seront pas moins attaquées : vivant avec l'Arabe, j'adoucirai ses mœurs: je m'opposerai du moins aux cruautés inutiles qu'il exerce sur le voyageur. Je ferai mon bien sans ajouter au malheur public. Ce raisonnement est le vôtre : et, si ma nation ni vous-même ne pouvez l'approuver, pourquoi donc me permettre, sous le nom de bâcha, ce que vous me défendez sous celui d'Arabe? 0 mon père! mes yeux s'ouvrent enfin; je le vois, la vertu n'habite point les états despotiques, et l'ambition étouffe en vous le cri de l'équité. Je ne puis marcher aux grandeurs qu'en foulant aux pieds la justice. Ma vertu trahit vos espérances ; ma vertu vous devient odieuse ; et votre espoir trompé lui donne le nom de folie. Cependant, c'est encore à vous que je m'en rapporte ; sondez l'abime de votre âme, et répondez-moi. Si j'immolais

la justice à mes goûts, à mes plaisirs, aux caprices d'une odalisque, avec quelle force me rappelleriez-vous alors ces maximes austères de vertu apprises dans mon enfance? Pourquoi votre zèle ardent s'attiédit-il lorsqu'il s'agit de sacrifier cette même vertu aux ordres d'un sultan ou d'un vi sir? J'oserai vous l'apprendre : c'est que l'éclat de ma grandeur, prix indigne d'une lâche obéissance, doit rejaillir sur vous : alors vous méconnaissez le crime ; et, si vous le reconnaissiez, j'en atteste votre vérité, vous m'en feriez un devoir.

On sent que, pressé par de tels raisonnement», il serait très difficile qu'un père n'aperçût pas enfin une contradiction manifeste entre les principes d'une saine morale, et la conduite qu'il prescrit à son fils. Il serait forcé de convenir qu'en désirant l'élévation de ce même fils, il a, d'une juanière implicite et confuse, désiré que, tout entier aux soins de sa grandeur, ce fils y sacrifiât jusqu'à la justice. Or, dans ces gouvernements asiatiques, où, des fanges de la servitude, l'on tire l'esclave qui doit commander à d'autres esclaves, ce désir doit être commun à tous les pères. Quel homme s'essaierait donc, en ces empires, à tracer le plan d'une éducation vertueuse que personne ne donnerait à ses enfants? Quelle manie que de prétendre former des âmes magnanimes dans des pays où les hommes ne sont pas vicieux, parce qu'en général ils sont méchants, mais parce que la récompense y devient le prix du crime, et la punition celui de la vertu? Qu'espérer enfin, en ce genre, d'un peuple chez qui Ton ne peut citer comme honnêtes que les hommes prêts à le devenir, si la forme du gouvernement s'y prêtait? où d'ailleurs, personne n'étant animé de la passion forte du bien public, il ne peut par conséquent y avoir d'homme vraiment vertueux? Il faut, dans les gouvernements despotiques, renoncer à l'espoir de former des hommes célèbres par leurs vertus ou par leurs talents. Il n'en est pas ainsi des états monarchiques. Dans ces états, comme je l'ai déjà dit, l'on peut sans doute tenter cette entreprise avec quelque espoir de succès : mais il faut, en même temps, convenir que l'exécution en serait d'autant plus difficile, que la constitution monarchique, se rap-

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piocherait davantage de la forme du despotisme, ou que les mœurs seraient plus corrompues.

Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet; et je me contenterai de rappeler au citoyen zélé, qui voudrait former des hommes plus vertueux et plus éclairés, que tout le problème d'une excellente éducation se réduit, premièrement, à fixer pour chacun des états différents où la fortune nous place, l'espèce d'objets et d'idées dont on doit charger la mémoire des jeunes gens : et, secondement, à déterminer les moyens les plus sûrs pour allumer en eux la passion de la gloire et de l'estime.

Ces deux problèmes résolus, il est certain que les grands hommes, qui maintenant sont l'ouvrage d'un concours aveugle de circonstances, deviendraient l'ouvrage du législateur; et qu'en laissant moins à faire au hasard, une excellente éducation pourrait, dans les grands empires, infiniment multipher et les talents et les vertus.

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