‹ De l'esprit [microform]Chapitre 89 sur 91 · PLUS PROPRE · texte numérisé non relu

PLUS PROPRE

Pour connaître son talent , il faut examiner et de quelle espèce d'objets le hasard et l'éducation ont principalement chargé notre mémoire, et quel degré de passion l'on a pour la gloire. C'est sur cette double combinaison qu'on peut déterminer le genre d'étude auquel on doit s'attacher. Il n'est point d'homme entièrement dépourvu de connaissances. Selon qu'on aura dans la mémoire plus de faits de physique ou d'histoire, plus d'images ou de sentiments, on aura donc plus ou moins d'aptitude à la physique, à la poUtique ou à la poésie. Est-ce à ce dernier art qu'un homme s'applique? Il pourra devenir d'autant pluL grand peintre en un genre que le magasin de sa mémoire sera mieux fourni des objets (^ui entrent dans la composition d'une certaine espèce de tableaux. Un poëte nait dans ces âpres climats du nord, que d'une aile rapide traversent sans cesse les noirs ouragans : son œil ne s'égare point dans des vallées riantes; il ne connaît que l'éternel Hiver qui, les cheveux blanchis par les frimas , règne sur des déserts arides ; les échos ne lui répètent que les hurlements des ours ; il ne voit que des neiges, des glaces amoncelées,, et des sapins aussi vieux que la terre couvrir de leurs

branchages morts les lacs qui baignent leurs racines. Un autre poëte naît, au contraire, sous le climat fortuné de l'Italie, Tair y est pur, la terre est jonchée de fleurs, les zéphyrs agitent doucement de leur souffle la cime des forêts odorantes ; il voit les ruisseaux, par mille arcs argentés, couper la verdure trop uniforme des prairies , les arts et la nature s'unir pour décorer les villes et les campagnes : tout y semble fait pour lé plaisir des yeux et l'ivresse des sens. Peut-on douter que, de ces deux poètes, le dernier ne trace des tableaux plus agréables, et le premier des tableaux plus fiers et plus effrayants? Cependant ni l'un ni l'autre de ces poètes ne composeront de ces tableaux , s'ils ne sont animés d'une passion forte pour la gloire.

Les objets que le hasard et l'éducation placent dans notre mémoire sont à la vérité la matière première de l'esprit ; mais cette matière y reste morte et sans action jusqu'au moment où les passions la mettent en fermentation. C'est alors qu'elle produit un assemblage nouveau d'idées, d'images ou de sentiments, auxquels on donne le nom de génie, d'esprit ou de talent.

Après avoir reconnu quel est le nombre et quelle est l'espèce des objets qu'on a déposés dans le magasin de sa mémoire, avant que de se déterminer pour aucun genre d'étude, il faut ensuite constater jusqu'à quel degré l'on est sensible à la gloire. On est sujet à se méprendre sur ce point, et Ion donne volontiers le nom de passion à de simples goûts; rien cependant, comme je l'ai déjà dit, de plus facile à distinguer. On est passionné, lorsqu'on est animé d'un seul désir, et que toutes nos pensées et nos actions sont subordonnées à ce désir. L'on a que des goûts, lorsque notre âme est partagée en une infinité de désirs à peu près égaux. Plus ces désirs sont nombreux, plus nos goûts sont modérés; au contraire, moins les désirs sont multipliés , plus ils se rapprochent de l'unité, et plus nos goûts sont vifs et prêts à se changer en passions! C'est donc l'unité, ou du moins la prééminence d'un désir sur tous les autres, qui constate la passion. La passion constatée, il faut en connaître la force, et pour ceteflet examiner

le degré d'enthousiasme qu'on a pour les grands hommes. C'est, dans la première jeunesse, une mesure assez exacte de notre amour pour la gloire. Je dis dans la première jeunesse, parce qu'alors plus susceptible de passions, on se livre plus volontiers à son enthousiasme. D'ailleurs, l'on n'a point alors de motifs pour avilir le mérite et les talents, on peut encore espérer de voir un jour estimer en soi ce qu'on estime dans les autres : il n'en est pas ainsi des hommes faits. Quiconque atteint un certain âge sans avoir aucun mérite affiche toujours le mépris des talents, pour se consoler de n'en point avoir. Pour être juge du mérite, il faut le juger sans intérêt, et par conséquent n'avoir point encore éprouvé le sentiment de renvie. L'on en est peu susceptible dans la première jeunesse : aussi les jeunes gens voient-ils les grands hommes à peu près du même œil dont la postérité les verra. Aussi fautil, en général, renoncer à l'estime des hommes de son âge, et ne s'attendre qu'à celle des jeunes gens. C'est sur leur éloge qu'on peut apprécier le leur. Si l'on n'estime jamais dans les autres que des idées analogues aux siennes, le respect qu'on a pour l'esprit est toujours proportionné à l'esprit qu'on a. L'on ne célèbre les grands hommes que lorsqu'on est soimême fait pour l'être. Pourquoi César pleurait-il en s'arrétant devant le buste d'Alexandre ? c'est qu'il était César. Pourquoi ne pleure-t-on plus à l'aspect de ce même buste? c'est qu'il n'est plus de César.

On peut donc, sur le degré d'estime conçu pour les grands hommes, mesurer le degré de passion qu'on a pour la gloire, et se déterminer, en conséquence, sur le choix de ses études. Le choix est toujours bon , lorsqu'en quelque genre que ce soit, la force des passions est proportionnée à la difficulté de réussir : or il est d'autant plus difficile de réussir en un genre, que plus d'hommes se sont exercés dans ce même genre, et l'ont porté plus près de la perfection. Rien de plus hardi que d'entrer dans la carrière où se sont illustrés les Corneille, les Racine, les Voltaire et les Crébillon. Pour s'y distinguer, il faut être capable des plus grands efforts d'esprit , et , par consé« . quent, être animé de la plus forte passion pour la gloire. Qui

il4

DE L'ESinilT.

DISCOURS iV.

n'est pas susceptible de cet extrême degré de passion ne doit point concourir avec de tels rivaux , mais s'attacher à des genres d'étude dans lesquels il soit plus facile de réussir. Il en est de cette espèce : dans la physique, par exemple, il est des terrains incultes et des matières sur lesquelles les grands génies, occupés d'abord d'objets plus intéressants, n'ont, pour ainsi dire, jeté qu'un coup d'œil superficiel. Dans ce genre et dans tous les genres pareils, les découvertes et les succès sont à la portée de presque tous les esprits ; et ce sont les seuls auxquels puissent prétendre les passions faibles. Qui n'est point ivre d'amour pour la gloire doit la chercher dans les sentiers détournés, et surtout éviter les routes battues par des gens éclairés. Son mérite , comparé à celui de ces grands hommes, s'anéantirait devant le leur , et le public prévenu lui refuserait môme l'estime qu'il mérite.

La réputation d'un homme faiblement passionné dépend donc de l'adresse avec laquelle il évite qu'on le compare à ceux qui, brûlant d'une plus forte passion pour la gloire, ont fait de plus grands eiforts d'esprit. Par cette adresse, l'homme qui, faiblement passionné, a cependant contracté dans sa jeunesse quelque habitude du travail et de la méditation, peut quelquefois, avec très peu d'esprit, obtenir une assez grande réputation. 11 parait donc que, pour tirer le meilleur parti possible de son esprit, la principale attention qu'on 'doive avoir, c'est de comparer le degré de passion dont on est animé au degré de passion que suppose le genre d'étude auquel on s'attache. Quiconque est, à cet égard, exact observateur de luimême, échappe à mille erreurs où tombent quelquefois les gens de mérite. On ne le verra point s'engager, par exemple, dans un nouveau genre d'étude au moment que l'âge ralentit en lui l'ardeur des passions. 11 sentira qu'en parcourant successivement différents genres de sciences ou d'arts, il ne pourrait jamais devenir qu'un homme universellement médiocre; que cette universalité est un^écueil où la vanité conduit et fait souvent échouer les gens d'esprit ; et qu'enfin ce n'est que dans la première jeunesse qu'on est doué de cette utiention inlàtigable qui creuse jusqu'aux premiers principes

d'un art ou d'une science : vérité importante, dont l'ignorance arrête souvent le génie dans sa course, et s'oppose au progrès des sciences. Il faut,, pour le saisir, se rappeler que l'amour de la gloire, comme je l'ai prouvé dans mon troisième discours, est dans nos cœurs allumé par l'amour des plaisirs physiques ; que cet amour ne s'y fait jamais plus vivement sentir que dans la première jeunesse ; que c'est , par conséquent, au printemps de la vie qu'on est susceptible d'un plus violent amour pour la gloire. C'est alors qu'on sent en soi des semences enflammées de vertus et de talents. La force et la santé qui circulent alors dans nos veines y portent le sentiment de l'immortalité , les années paraissent alors s'écouler avec la lenteur des siècles; on sait, mais l'on ne sent pas qu'on doit mourir, et Ton en est d'autant plus ardent à poursuivre l'estime de la postérité. Il n'en est pas ainsi lorsque l'âge attiédit en nous les passions. On aperçoit alors dans le lointain les gouffres de la mort. Les ombres du trépas, en se mêlant aux rayons de la gloire, en ternissent l'éclat. L'univers change alors de forme à nos yeux ; nous cessons d'y prendre intérêt ; il ne s'y fait plus rien d'important. Si l'on suit encore la carrière où l'amour de la gloire nous a fait d'abord entrer, c'est qu'on cède à l'habitude , c'est que l'habitude s'est fortifiée lorsque les passions se sont affaiblies. D'ailleurs, on craint l'ennui, et pour s'y soustraire on continuera de cultiver la science dont les idées famihères se combinent sans peine dans notre esprit. Mciis l'on sera incapable de l'attention forte que demande un nouveau genre d'étude. A-t'On atteint l'ùge de trenle-cinq ans? on ne fera point aloi^ d'un grand géomètre un grand poète, d'un grand poêle un grand chimiste, d'un grand chimiste un grand politique. Qu'à cet âge on élève un homme à quelque grande place ; si les idées, dont il a déjà chargé sa mémoire, n'ont aucun rapport aux idées qu'exige la place qu'il occupe, ou cette place demandera peu d'esprit et de talent, ou cet homme la remplira mal. Parmi les magistrats, quelquefois trop concentrés dans la discussion des intérêts particuliers, en e?t-il aucun qui pût avec supériorité remphr les premières places, s'il ne faisait

en secret des éludes profondes relatives au poste qu^il peut occuper? L'homme qui néglige de faire ces études ne ftionte aux places que pour s'y déshonorer. Cet homme est-il d'un caractère entier et despotique? les entreprises qu'il formera seront dures, folles et toujours préjudiciables au bien public Est-il d'un caractère doux, ami du bien public? il n'osera rien entreprendre. Gomment hasarderait-il quelques changements dans l'administration ? on ne marche point d'un pas ferme dans des chemins inconnus et coupés de mille précipices. La lermeté et le courage de l'esprit tiennent toujours à son étendue. L'homme fécond en moyens d'exécuter ses projets est hardj dans ses conceptions : au contraire, l'homme stérile en ressources contracte nécessairement une habitude de timidité que la sottise prend souvent pour sagesse. S'il est très dangereux de toucher trop souvent à la machine du gouvernement, je sais aussi qu'il est des temps, où la machine s'arrête. Si l'on n'y remet de nouveaux ressorts.L'ouvrier ignorant n'ose l'entreprendre; et la machine se détruit d'elle-même. Il n'en est pas ainsi de l'ouvrier habile ; il sait d'une main hardie la conserver en la réparant. Mais la sage hardiesse suppose une étude profonde de la science du gouvernement, étude fatigante et dont on n'est capable que dans la première jeunesse, et peut-être dans le pays où l'estime publique nous promet beaucoup d'avantages. Partout où cette estime est stérile en plaisirs, il n'y croît pas de grands talents. Le petit nombre d'hommes illustres, que le hasard d'une excellente éducation ou d'un enchaînement singulier de circonstances rend amoureux de cette estime, désertent alors leur patrie : et cet exil volontaire en présage la ruine : semblables à ces aigles dont la fuite annonce la chute prochaine du chêne antique sur lequel ils se retiraient.

J'en ai dit assez sur ce sujet. Je conclurai, des principes établis dans ce chapitre, que ce qu'on appelle esprit est en nous le produit des objets placés dans notre souvenir, et de ces mêmes objets mis en fermentation par l'amour de la gloire. Ce n'est donc , comme je l'ai déjà dit, qu'en combinant l'espèce d'objets dont le hasard et l'éducation ont

4iT

chargé notre mémoire, avec le degré de passion qu'on a pour la gloire, qu'on peut réellement connaître et la force et le genre de son esprit. Qui s'observe scrupuleusement à cet égard se trouve à peu près dans le cas de ces chimistes habiles, qui, lorsqu'on leur montre les matières dont on a chargé le matras, et le degré de feu qu'on lui donne, prédisent d'avance le résultat de l'opération. Sur quoi j'observerai que, s'il est un art d'exciter en nous des passions fortes, s'il y a des moyens faciles de remplir la mémoire d'un jeune homme d'une certaine espèce d'idées et d'objets; il est, en conséquence, des méthodes sûres pour former des hommes de génie. Cette connaissance de la nature de l'esprit peut être fort utile à ceux qu'anime le désir de s'illustrer. Elle peut leur en fournir les moyens ; leur apprendre, par exemple, à ne point éparpiller leur attention sur une infinité d'objets divers ; mais à la rassembler tout entière sur les idées et les objets relatifs au genre dans lequel ils veulent exceller. Ce n'est pas qu'on doive, à cet égard , pousser trop loin le scrupule : l'on n'est point profond en un genre, si l'on n'a fait des incursions dans tous les genres analogues au genre que l'on «ultive. L'on doit même arrêter quelque temps ses regards sur les premiers principes des diverses sciences. Il est utile et de suivre la marche uniforme de l'esprit humain dans les ditférents genres de science et d'arts, et de considérer l'enchaînement universel qui lie ensemble toutes les idées des hommes. Cette étude donne plus de force et d'étendue à Tesprit; mais il n'y faut consacrer qu'un certain temps, et porter sa principale attention sur les détails de l'art ou de la science qu'on cultive. Qui n'écoute dans ses études qu'une curiosité indiscrète, atteint rarement à la gloire. Qu'un sculpteur, par exemple, soit par son goût également entraîné vers l'étude de la sculpture et de la politique, et qu'en conséquence il charge sa mémoire d'idées qui n'ont entre elles aucun rapport, je dis que ce sculpteur sera certainement^ moins habile et moins célèbre qu'il ne Teût été, s'il eût tou-' jours rempli sa mémoire d'objets analogues à l'art qu'il professe, et qu'il n'eût point réuni , pour ainsi dire, en lui deux

DISCOURS iV.

hommes qui ne peuvent ni se communiquer leui^ idées, ni causer ensemble.

Au reste, cette connaissance de l'esprit, sans doute utile aux particuliers, peut Tètre encore au public : elle peut éclairer les gens en place sur la science des choix, et leur faire, en chaque genre, distinguer l'homme supérieur. Ils le reconnaîtront, premièrement, à l'espèce d'objets dont cet homme s'est occupé; et secondement, à la passion qu'il a pour la gloire ; passion dont la force, comme je l'ai déjà dit, est toujours proportionnée au goût qu'on a pour l'esprit, et presque toujours au mérite de ceux qui composent notre société.

Qui n'aime ni n'estime ceux qui, par des actions ou des ouvrages, ont obtenu l'estime générale, est à coup sûr un homme sans mérite. Le peu d'analogie des idées d'un sot et d'un homme d'esprit rompt entre eux toute société. En fait de mérite, c'est le signe d'analhème que de se plaire trop dans la société des gens médiocres.

Après avoir considéré l'esprit sous tant de rapports divers, je devrais, peut-être, essayer de ti-acer le plan d'une bonne éducation. Peut-être qu'un traité complet sur cette matière devrait être la conclusion de mon ouvrage. Si je me refuse à ce travail, c'est qu'en supposant même que je pusse réellement indiquer les moyens de rendre les hommes meilleurs, il est évident que, dans nos mœurs actuelles, il serait presque impossible de faire usage de ces moyens. Je me contenterai donc de jeter un coup d'œil rapide sur ce qu'on appelle l'éducation.

Page 1