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De l'esprit progressif et de l'esprit de conservation en économie politique

Théorie et pratique, voilà deux mots qui, dans l’esprit de bien des gens, ont une valeur diamétralement opposée. Pour les uns, la théorie ne conduit qu’à de funestes égarements : tout y est faussement combiné, dangereux, (>xclusifet de nature à troubler l’ordre et la paix. Pour les autres, la pratique n’est qu’une routine surannée, prônée et adoptée par l’incapacité, par un intérêt étroit, et défendue seulement par des hommes dépourvus de loule idée nouvelle, .\ussi les termes de théoricien et d’empirique sont-ils fréquemment emplovés comme épithètes injurieuses, comme qualilications fâcheuse» pour les connaissances ou pour l’intelligence d’un homme. Il faut rapporter à celte dislinclion une inlinité de disputes et de querelles qui s’élèvent chaque jour dans le donaiine des scienre>. et surtout des .scienees sociales. On cherche à inlirmer d’abord la méthode pour avoir ensuite plus aisément raison du fait ou de la doctrine; on accuse l’insuliisance des théories pour en déduire l’incapacité des théoriciens, et réciproquement on déprécie les faits pour amoindrir l’empirique. Dans lesconnit» qui résultent de l’antagonisme réel ou apparent de eertainintérêts, on emploie en général les mêmes armes, et ces luttes ont fait naître une classilication ou une distinction plus sen sible encore, mais qui correspond assez aux expressions corrélatives de théorie et de pratique. On a traduit ces deux luo's en progrès et consen-alion. Le progrès, selon l’opinion la plus commune et la plus accréditée, vit essentiellement de théorie» : la conservation, au contraire, admire et accepteaxcc une pru dente réserve les faits, et craint tout requi pourrait re»»en;hf -:

à une innovation, à un essai; tout cliangeiuenl lui scinlile prrilleux, et elle ne suit, dans ses mouvements lents et ealeulés, que les voies battues. Mais, il faut bien le dire, ce sjstème-là est aussi une théorie; seulement, elle prend sa source ailleurs que dans les combinaisons abstraites ou dans la généralisation des faits.

H est certain que nos jugements ne peuvent se former que de deux manières, àposteriori ou à priori. Dans la formation des jugements à postenbrf, l’expérience seule a une action décisive; mais comme cette expérience est toujours bornée, il est presque impossible d’arriver par cette voie à la détermination d’une \ érité générale et absolue. Par le procédé à priori, au contraire, on arrive à des jugements qui ont tous les caractères de la certitude. .\insi, par exemple, quand on dit que tous les corps ont de l’étendue, la généralité de celte proposition est incontestable, et l’expérience n’a pas besoin d’intervenir pour en constater la vérité. C’est un jugement analvtique à priori. Quand on dit que les trois angles d’un triangle équivalent à deux angles droits, on a un jugement synthétique à priori, et personne au monde n’aura la pensée d’imaginer un triangle dont les angles auraient plus ou moins de deux angles droits. Comment se forment maintetenant les jugements àposteriori? Par l’observation des faits. .\insi, quand on dit que tous les métaux sont combustibles, on ne peut entendre cela que de ceux qui ont été soumis à des expériences chimiques. Quand on dit que le miel a une saveur douce, on n’a de certitude que pour le miel qu’on a goûté. Lorsqu’on affirme que toutes les roses ont une odeur agréable, il ne peut être question que de celles qui ont en réalité allecté notre odorat, .\insi, rien de général, rien d’absolu dans les jugements ou dans les vérités expérimentales, et moins les observations ont été multi|)liées, moins les jugements ont de consistance et de certitude.

Maintenant, qu’on arrive par l’une ou l’autre méthode à un résultat, cette sorte de conclusion est toujours une théorie, et le praticien le moins systématique, le plus étroitement enchaîné à ses propres observations, déduit invinciblement de ses observations une-théorie, et il devient théoricien sans le savoir. Quel est le médecin empirique qui, au bout d’un certain nombre d’années, n’adopte pas certaines règles qui servent de base à su méthode curative? Quel est l’administrateur qui, après

nvolr vécu pemi.mi la muilic ilc sa vie iliiiif unoétvuitf’ jpècMlité, ne (init pas par se faire une docirine d'après li:> fiils qu'ii a observés ou qu'il a cru observer'? làl ceiieud.iiil « e s,.ni re; hommes-ià qui méprisent la (bénrie. In théurie (jui L'éiiérali ■ et qui permet de donner une forme scienlilique i' i: leiiipild à toutes les connaissances bumniues.

C'est surtout dans les scieni'es moraies ei pdliii jues qn';. faut se frarder de l'empirisme et de la classilicatiou inir.teiligente des faits. Ces faits soiil .si varié;, si di;s.'inld..id<'S en;; eux, si difliciles à saisir dans leur caractère jiropre. qu'ils éebanpent pour la plupart du tenij :. à une exacte appréciation. Haii' les sciences naturelles, l’observation comluit à des conséquence' difl'érentes, et les pbénomèii.'.s qu’elle constate se présentent avec plus de netteté et de précision à notre esprit et à no; orcanes, que ceux qui sont du domaine des sciences sociales. Et encore, si on veut faire bien attention, on vi'rra que la plupart lies grandes déc.r.e.e'.les dans les sciemts posi!ive> nn‘ été faites en dehors de l’evjiérience. \evvlon, par exemple, avait reconnu que la terre élait un ellipso'ide do révolution longtemps a-e.id ipi'on eût conslaté cetle vérité ]i; i- la mesure d’un arc du méridien ou par les oscillations du pendule. .Sau' doute il faut même dans la méthode ù priori un fai! primordial , iniiialif, si on vent : et une tl'.éorio, môme eu mél.iphjsique, a toujours pour jiciiit de départ uii fait: il v a pda-, quand l’observation est employée par de grands esprits, elle devient à son tour un instrumenl piuissanl pour la d|■■co^Iver:e delà vérité; elle a donné les plus belles inspirations aux liomnie. qui ont contribué à ravancemeni di's sciences. .Mais qu'on nou> permelîe de croire que dans ces cas memes elle él;)i! .;ub:irdonnée à de:-; combinaisons logiques : un l’r.icment d’ox d’unerace perdue d’animaux a .'ulii à Cuvier pour reconstruire èmonde antédiluvien, et c'esi plutùl i intuiiioii du ci'iiie qin •

produit eette merveille, que la seule exisleuccdi l’os, (pii u

jamais frappé une intelligence vulgaire.

Depuis bieniétun siècb' on a pensé qu’il fali.iil. pour l’étud.mieux entendue de la science sociale, des fait', et beaucoup ■: faits; on s’est mis dès lors ii ciilliver la s!a!i>!i-;nc, et dans c. ' derniers temps ou h donni' pour être la clef d'une iniiuitc de problèmes. Chacun invoque l'expérienee. enregistre les faits accnmplis. et les présente à l'appui de son opinion. Jamais ou i.’.:

\u une si grande quantité de collecteurs, jamais de plus \üliimineux documents remplis de chidreset défaits. Tout le monde y puise, et c’est un arsenal où les opinions les plus contraires cherchent des arguments. Maintenant, cequ’on est convenu d’appeler l’expérience remplace pour un grand nombre la science ; on s’attache, non à l’examen, mais à l’accumulation et à la recherche des faits, sauf à leur demander ensuite les principes qui s'accordent le mieux avec les vues des compilateurs, ou avec les sympathies de ceux qui les acceptent en masse. Cette méthode sans doute est facile, mais est-elle exacte? Comme les hommes médiocres peuvent la pratiquer, elle est en grande faveur, et le règne des faits est proclamé. Tout progrès, tout bonheur, toute régénération, semble désormais dépendre de la rédaction de registres, d’états, de tableaux et de documents purement numériques. On y trouvera les principes de morale, de philosophie, de jurisprudence et d’économie politique; et tel compilateur qui aura passé dix ans de sa vie à compter des moutons, à relever des décès et des naissances, viendra se poser en grand-prétre de la science. Tout procédé inductif, abstrait, est déclaré creux, inutile au progrès des connaissances humaines; la statistique représente d’une manière palpable et matérielle toutes les vérités scicntiCques, et les actions bonnes ou mauvaises, ainsi que l’ordre de l’univers, dépendent, selon cette école, faialement de quelques faits antérieurs recueillis par les statisticiens.

De nos jours, je dois le dire, presque tout le monde a été atteint de cette épidémie; théoriciens, praticiens, esprits soidisant progressifs et conservateurs, chacun s’est appuyé sur le système facile des faits avec plus ou moins d’ampleur ; il a engendré les fureurs palingénésiques des disciples de Fourier et de Saint-Simon, et sous le rapport de la résistance, il a fait revivre les désirs de l’avant-dernière génération. Je suis loin de nier l’utilité des méthodes empiriques et de la statistique, lorsqu’elles sont employées par des hommes intelligents; mais elles ne doivent pas exclure l’emploi d’instruments intellectuels plus parfaits. F’est dans les applications que l’étude des faits a son avantage, et alors la plupart des sciences empruntent à l’exjjérience les détails nécessaires à la pratique. La politique, l’économie politique, la science administrative, lorsqu’elles se traduisent en gouvernement d’unF.tat. s'éclai-

rciil (le fni(s antérieurs et coiitemiiorains. et a!ms ie' re^istn ' méthodiques de certains événements, réntiniéialiei! di- c.ttaines Ibrces actives, le recensemeyit des produits, des ricliei^e';. peinent éclairer la marche du pouvernemeni et liver ie< uic' et les idées de l’ailministration sur des matières et des me-ure' spéciales. Mais il ne faut pas s'imafjiner que rensemhl.' de pareils documents constitue quelque chose de scientiiique. Toutefois, si les statisticiens n'a\aient d'autre prétention que d'enuohlir leur besogne en la décorant d'un nomeau nom. le (langer ne serait jias très-redoutable; mais eu prenant l’inseriptioii scientiiique ils ont \oulu suliorilonner toutes les autres sciences à la statistique, et ils se sont faits à la fois hommes d’Klat, économistes, administrateurs, g('ograplies. législateurs, pensant (|ue, puisqu’ils avaient com|uilsé h's faits qui se rapport('nt à ces dilTérenli'S fonelions, ils pmnaieiit bien en d('‘duire des théories à leur façon, (l'est là qu’est le mal. c'est là qu'est la confusion. Si les statisticiensse bornaient à eolligeret à ranger les faits, et à les livrer ensuite à eeu\ qui sont plus s|ll■eialeinent destinés à en tirer parti, ils rendraient ainsi d'ineontestables services, et fourniraient les inslrumenls né(e->aire-. pour la solution des jiroblèmes secondaires et usmds desvcdencesociales.

Je ne suis pas au bout de m('S réflevions sur la st:iti'tl(iue, et. comme prolégomiuies au sujet que j'ai à traiter. j'ajouiiTai (luehjues considérations à ce qui précède. l’oiir que la slatisti- (jue, nubne dans le nile secondaire ijue j'o>e lui a^iiruer. ait (|uelque utilité, (die doit n'mplir des eouditious de i lassemen! et de clarté dont les compilateurs ne s'inquiètent jias toujours. Il faut , avant tout, ([ue les faits ('nrei:istr(''s Mii.uit exaels, ([u’on ait constaté,leur origine, leur libation, (('ndlié l.i source où ils ont été puisés, et discuté la \aleur de- autorités qui les ont mis en circulation. Tout ce qui u'olfrejias des récsultals directs doit être élagué des tableauv. déjà asse.c compliqués de leur nature, de même que les valeurs in(iuil('simales. qui ne sont que des surcharges. Des résumés doivent précéder les développements, et si le même ordre de faits est pré’senté sous différentes formes, il faut que ees variations se justifient jur desaperçus nouveaux. Dans le classement des faits appelés moraux , c’est-à-dire des faits qui se rapportent à la justice criminelle et à (a'i'taine-parties de la justice civile. à l'inslructii'n

publique, etc., on ne doit employer que fort sobniiient les protédé.s comparatifs. C’est dans cette partie de la statisliijue qu’on clierche le plus ordinairement les éléments de la comparaison pour la moralité et la puissance intellectuelle des peuples, sans songer que la différence des mœurs, de la législation, ne permet point les rapprochements purement numériques, ou pour mieux dire les rend illusoires.

i'ar e.xemple. la statistique de l’instruction, comparée à celle des délits et des crimes, a donné naissance à d’étranges conclusions, et (juclques autimrs sont arrivés à prouver que l’instruction, même l’instruction supérieure, engendrait dw crimes. Ils n’ont pas osé achever le syllogisme; mais enfin . si la proposition était vraie, il faudrait revenir au temps primitif, où la massue et le glaive étaient \’ullima ralio, non pas des rois, mais des individus. Ceu.x-là, du moins, s’ils croient au progrès, ne le veulent pas, tant ils se soumettent à l’autorité de leurs faits, tant ils croient leur théorie infaillible. Cependant d’autres statisticiens ont obtenu, par le même procédé, des résultats absolument inverses, et l’instruction est à leurs yeux un moyen de ramener le monde au calme philosophique de l’école de Crotoue. Cette opinion est également fondée sur des chiffres, mais, comme la première, sur des chillres alambu]ues, torturés et arrangés d’une certaine manière; mais au bout du compte, c'est une théorie.

La statistique n’a pas été plus heureuse dans le secours qu’elle a prêté aux théories du paupérisme et de la mendicité. Ni le nombre des pauvres ni celui des mendiants n’est une preuve absolue de la misère ou de la prospérité d’un pavs. Avant que l’Espagne fut déchirée par la guorre civile, il v avait plus de mendiants et moins de misère qu’en r rance ; il v a chez nous, très-probablement, plus de pauvres et moins de misère qu’en Angleterre, et cependant l’Angleterre possède plus de richesse comparativement que les deux premiers pays. La statistique a voulu sortir de son cercle, et, sans remonter aux causes générales assez nombreuses et complexes de ce phénomène, l'expliquer t,;ntôt par la prépondérance de ia grande propriété en Angiclerre, tantôt par le système indust'iel qui y est adopté, oubliant que l’Espagne avait une distribution territoriale analogue, et que la Suisse, par exemple, où il n’y a pour ainsi dire ni pauvres ni mendiants, a monté son industrie manufacturièri'

sur les plus viistes dimensions. Au'i-i lo slatislii iuns ne sont-;i' pas encore parv(!nus à accordiT. pa.r la >iniple inspection dc' faits, ces diHérenles anomalies. .S'ils av.iicnl j.u traduire en chiffres la sobriété, la frugalité et ramoiir du tr.nail des SuisM's la plantureuse niagnilicence des cou\ents et des grand'd'iispagne, l’impitovable avidité des pro[iriétaires anglais, iis a.uraient eu quelques éléments de plus ; mais je doute qu'iU fussent arri\és à l'expression exact" de l'état économique de ce' divers paxs; encore moins auraient-ils froiné ce que jdiisieurs auieurs appidlenl une ihéuri ' du fiaujiérisme et de la mendicité.

On loitsur quels éléments chacun él.diiit. de notre temps ses théories. Il en résulte que plu' les occupations d'nn homme sont spéciales, que plus son ceiele d'action "st limité, moiii' il s’écarte du délilé borné dans leqnid il est eimané. four u: commis de l’enregistrement, le mo; I ] j xote sci

le timbre ; un directeur des contributions n ■ -.oit le salut d rf.tatquo dans l’exaete confection d’-s réd"-: un dirceleur de douanes doit être fiscal jusqu'au bout des oneli's. et |i‘ philanthrope fait volontiers de la l'rancc u un. pn-

son modèle, et (ont cela axec les meilleures iiiteiiiiiuis ui. monde, appiixé sur des faits, et avee la noble pensé.,' d'.imé'iiore: le sort du peuple : car c'est là en dé|initi\e le but des inu.ateiirs e' des conservateurs, qui ont fous aussi conseil ni iinsenu nt étiidi les grandes statistiques gouxernemeiitales.

VoxonsI que disent les uns, ipie disent b'S aiilies ? i.ommençoiis par les gens du progrès. Ils \eiilerit organiser le travail, améliorer le sort des masses pojiiil.lires, (le sont là les réformateurs de première class;'. qui '.iillent dans le \il'. iiiii n'ont pas peur de toiiclicr en ni'ème temps à la religion, à la cosmogonie, et particulièrement aux affaires suldunaircs. i.e monde, disent-ils, est en sonlfrance; la misère éiurve les peuples, travail n'est pas respecté, et. comme dans le moxcnàgc. i'c\ploitalion du faible |iiir le fort coiiliime. Voilà qui est grave . digne de la coiisidéralionde tous les gensde bien. Examition'

La misère comme le bien-être, la ricliose cumme la pauvreté sont des faits corrélatifs, l'n peuple, pour établir le> dilf. rentes phases de sa prospérité ou de sa déiadenec. ne ihe chercher les termes de ses comparnismis que dans sa propre lii' toire. ftr. en cnii'iiltanl celte histoire, on peut aflirmer iju

jamais la France n’a été plus prospère et plus favorisée sous le rapport économique, que jamais il n’y a eu moins de misère et moins de pauvres, dans le sens rigoureux du mot, que depuis cinquante ans; les ressources matérielles, pendant cette période, n’ont fait que suivre une progression croissante et une distribution de plus en plus favorable au grand nombre. Je sais bien qu’on fait chaque jour des livres larmoyants sur la misère des classes laborieuses, que la mendicité et le paupérisme occupent les loisirs des philanthropes, et que de nombreux tableaux viennent à l’appui des assertions de ces modernes Jérémies; mais voici une question que je leur adresse, et qu’ils seront sans doute forcés de résoudre dans mon sens en dépit de leurs chiffres. La population française est-elle matériellement plus heureuse aujourd’hui que sotis Louis XIV, que sous Louis XV, Louis XVI, la république et l’empire? a-t-elle plus de movens de satifaire ses besoins, de se garantir des intempéries des saisons, d’apaiser sa faim, d’élever ses enfants et de défendre ses propriétés? Interrogez à ce sujet les vieillards, et s’ils sont sincères, ils vous diront quelle dill’érence en mieux il y a sous les rapports que je viens de signaler entre la fin du siècle dernier et le milieu de celui-ci. C’est un fait général, sensible pour tous, et qui n’a pas besoin de l’appui des cbilfres. Mais enfin, si vous voulez absolument des faits particuliers, voyez l’accroissementdii revenu national, la diminution progressive de la valeur du numéraire, et particulièrement l’augmentation de la vie moyenne en France, c’est-à-dire une diminution énorme dans la mortalité, elfet naturel d’un pins grand bien-être. Si vous avez cinquante ans seulement, rassemblez vos souvenirs, et reportez-vous vers le régime impérial, et vous vous rappellerez qu’en 1815 les campagnes étaient désertes, les ateliers abandonnés, et que le travail était oü’ert à tout prix. Depuis ces temps désastreux, le progrès n’a cessé de se manifester, et pour dire toute ma pensée, la misère norma/e n’existe aujourd’hui que dans l’imagination de quelques hommes dont je suis loin de contester les excellentes intentions, mais qui font le plus grand tort à la cause qu’ils défendent.

Des hommes d’un incontestable talent et d’une consciencieuse sagacité ont écrit sur l’état des classes ouvrières, et j’avoue qu’ils ont tiré de leurs observations des déductions qui me paraissent exagérées, surtout si on veut les rapporter à la si-

tuatioii générale du |)a\s. Aujourd'liui le bien-t-tre de;> cLism';ouvrières en France es( la règle, la misère isl ri'vceplioii. dette misère a deux causes; la plus liahiluidle. la plus lré.]iionle est l’incoriduitc ou la paresse des travailleurs, l.'iiieoiiduile C't un vice individuel qu’on ne peut on aucun ea» imputer à notre organisation sociale; l’autre cause se tire des accidents soeiauv et des. inlirmilés de notre nature; ee çenre de mi>ère O'I l’exception datis l’exception ; ee sont <ies ctiarge> qui incombent à la société, quelle que soit d’ailleurs son organi>ation industrielle' et économique.

Maintenant, si celte situation dont je parle e^l exacte. a qu-: régime la devons-nous? Je ne dirai pas à la lihn' concurrence . car on a trop abusé de ce mol; mais à la libre di>posilion. .oi libre emploi que chacun a de ses propriétés, de ses faculté' et de ses talents. Il va dans ce régime et celui ]iro|)osé jcir le» saint-simoniens une sorte de coïncidence qu'il c't Ijon di' l'ai;'' remarquer. Ils disaient ; k .V chacun selon 'a ca|iacil(''. à i liaqic capacité selon ses œuvres. » Pour peu qu'on \enilie rélbVIiir. on trouvera que c’est précisément cette jn>lice industrielle qui s’exerce depuis cinquante ans en France. a\cc ciMte liill'érence cependant que le public est juge et des ca|iaiïtéset des leinre-. tandis que dans le svstème saint-simonieii le pire ib'MTiait 1.juge universel des facnllés et du classement de> autre>. Je b' demande, voyons-nous triompher, dans la >ociété actm'lle. l’ignorance et l’ineptie? L’homme capable l't laborieux n'a-t-il pas mille fois plus de chances de succès (pie b' fainéant et le crétin? Mais celte justice ipie .Saint-Simon voulait di'tribuer par la main d’un pape, est administrée depuis cinquante ans bien plus sûrement par le public. L'indu>triel habile, le véritable artiste, l’ouvrier intelligent. tiennent leur élection du public, et d’un public inléres>é. qui n’accorde pas ses faveurs à la sottise et à l’incapacité. Saint-Simon n’avait donc proclamé qu’une vieillerie: il avait trouvé un mot nouveau pour une chose qui existait depuis lotmtemjis. Les organisateurs du travail sont devenus un peu |duscircon>pectsdepu!' les formidables défaites qu’ils ont essuyées, et iU se gardent bien de développer aujourd’hui leurs formules avec la même prolixité qu’autrefois. Il faut avouer que c'est une belle evprc'sion ; organisation du travail ; c’est comme si on disait : orcanisation de la vertu. Kt qui sait si quebpie jour il ne se Irouvem

pas (les eiilrepi'uuL'iiis pour cet objet-là? Cependant il faudruit s'expliquer. Si les oinriers n’ont pas assez, les maîtres ont trop alors il faut prendre aux uns ])Our donner aux autres, au moins jusi[u’à ce qu’on ait auf^raenté- le re\enu national, ce qui ne se fait pas en un instant. En un mot, les organisateurs du tra vail demandent une autre distribution de la richesse. Puisque ce changement ne peut avoir lieu sous l’empire de la liberté il devra nécessairoment s’exécuter par la contrainte et par la force ; on ne peut grossir les salaires qu’en diminuant h?s profits. ■Mais pour cela il faudrait que la contrainte fût permanente, sans quoi l’impérieuse loi de l’olfre et de la demande \fendrait bientôt détruire les précautions organiques des novateurs.

Rien n’a mieux remplacé les alchimistes que les organisateurs sociaux ; aussi longtemps qu’on leur donne de l'or, ils font de l’argent ou du cuivre, ils créent des ateliers où on produit moins bien qu’ailleurs et à un prix plus élevé; mais dès que cette weille société qu'ils cherchent à entamer devient reb(dle et ne fournit plus l’impôt, l'organisation tombe, l'atelier se ferme, et l’apôtre disparaît avec le néophyte. C’est .lean de Lejde \ivani à discrétion avec quatorze femmes dans .Munster, jusqu’à la prise de la ville. De tous les opuscules que j'ai lus sur l’organisation du travail, pas un seul ne contenait une idée neuve. Partout on avait pillé Pythagore, Platon, Morus et Campanella. Partout encore, il fallait prendre aux uns pour donner aux autres, c’est-à-dire qu’il fallait commencer l’organisation du travail par une spoliation, par une iniquité, par une désorganisation ou par un retour aux anciennes institutions. Dans tous les cas, on enchaînait les facultés productives de l’homme, sous prétexte de les diriger. Quant au développement de la doctrine , nous sommes sûrs qu'il n’arrivera jamais; et il est plus que probable qu’on se. bornera à l’annonce, pour tenir la curiosité des ignorants en suspens. Il suffit d’avoir les plus faibles notions des phénomènes de la production, de la fluctuation des prix, des incidents du marché, pour comprendre qu’une infinité de faits aléatoires défendent impérieusement cette organisation du travail dont les habiles n’osent pas donner le secret.

Quant aux expériences, aux essais, tous ont eu l’i.ssue la plus déplorable et la plus honteuse en France, dans la (irande-Bretagne, comme dans le Nouveau-.Monde. .le m'expli-

(|ue. ,îr fais une très-fraude difTéreiice entre k’s inp' ileurs <jui |irücédenl ou qui veulent procéder par in\asi<in, et eeuv qui opèrent par séparation. Dans eo dernier ca^. ils détaclient seulement une ou plusieurs familles de la grande communauté ; ils ne veulent menu; pas avoir d action sur la société en général, et ils se séparent expressément do tout ce (|ui les entoure. Les Herrenhuter, par exemple, présentent ce caractère. Ce sont dc' dissidents, et non des réformateurs; et c'est cette particularité, à laquelle il faut bien prendre garde, qui assure une certaine jierpétuiîé à leur doctrine et à leur exisii-nce. Les Jault de 1' ■Xièvre, et une infinité de petites sectes di^éminées dans Kdeux hémisphères, sont dans les mêmes conditions; mais, encore une fois, ce sont des sé/jaratfstes, et non ih-' réformateuis.

Pour donner une apparence de raison aux réformes ]iro|iosées, on a attaqué le mode et lesvstèinc de |iroduction usité', et on a prétendu que la concurrence et l'antauonisme miucndraient tous les maux des classes ouvrii'res. la'dé di‘ la concurrence, i! n'y a que le mono|Kde; et le uioimjndc. en 'U|iposant, ce que je suis au reste loin d'a.lnn ilrc. qu'il piC concilier l’intérêt du maître et de l'ouvriec, i ■ ferait qu'étaljür une divergence d’intérêt plus \i\e entre le jiroducteur et h consommateur, et ce dernier serait é\idcni:ni'i;l \ii timede !■ nouvelle combinaison. Mais le travail a été' organisé de toute' les façons : nous avons eu l’esclavage, le servage., l’exploilalion patriarcale, les corporations, les monopides : tout a élées'.ivc, épuisé: toutes! tombé, ou ne pourra résisl(.'r à l.i libiuté' absolue du travail, <à la disposition iiue chacun a de si'> forces lU de ses facultés. Si quelque homme peut trouver un svsliuue de jm.duction plus économique que celui qui existe, (jii'il h‘ mette . n usage, et bientêt il absorbera les anciens procédés; mais si en organisant le travail, sa production est plus coûteuse, nou' ne voyons pas trop quel service il rendra à l’humanité. 11 évident que dans cette dernière hvpothèsc le revenu annuel d’une nation se trouverait réduit, et chaque r ni Itr iriii une part plus faible: et d’autant |dus faibb'. que les frai> d( production seraient plus éhués; les ouvriers (nix-mêmes, poui lesquels on aurait orqanisé. se trouveraient les premières'iifimes de l’innovation.

Les ouvriers demandenl-ils l organis.ilion du travail ’ .Nou' (‘Il doutons; car ils demanderaient là (jnelqnc ihose qu'il' m

connaissent pas, et que les promoteurs de l'idée ne connaissent szuère enx-inèmes. O que les ouvriers demandent, c'est de donner le moins de travail possible pour le salaire le plus élevé possible, et celte prétention n'a aucune limite. A ce sujet, je rappellerai un l'ait qui se représente souvent, et qui est pour moi un symptôme évident, irrécusable du bien-être des ouvriers, tandis qu'il est pour les réi'ormateurs un signe de malaise. Je veux p.irler des coalitions qui se maidresteiit si l'réquemment sur tous les ])oinls du territoire et dans toutes les professions : ces coalitions éclatent presque toujours dans les moments où le tra- \ail est très-demandé, où les salaires ont atteint le chill're le plus élevé, et où les ouvriers peuvent à peine suflire aux demandes. Eh bien! c’est dans ces conditions qu’ils réclament une augmentation de salaire, augmentation que l’entreprcucur ne saurait accorder sans se ruiner. L’exemple des coalitions est bien choisi, comme on voit, pour constater la misère des ouvriers, leur malaise. Et cependant, ces coalitions deviennent toujours un sujet de déclamations contre l’ordre social. « Voyez, dit-on, l'agitation des travailleurs; il faut qu’il y ait un vice profond, jiour que de pareils éxénements reviennent jjériodiquement, (d rien ne prouve mieux la nécessité d’organiser le travail. » Rien, à mon avis, ne prouve mieux qu’il u’y a rien à organiser, et que c’est plutôt l’excès du bien que l’excès du mal qui produit les coalitions. Les ouvriers sans travail, inoccupés, ne se coalisent pas pour obtenir une augmentation de salaire; ils acceptent ce qu’on leur olfre, ou pour mieux dire, ce que le maître est en état de leur oll’rir ; car dans les moments de chômage, il n’est pas plus à son aise que l’ouvrier, et les salaires qu’il propose sont en rapport avec ses profits. L’offre et la demande règlent les uns et les autres; et si les réformateurs, les organisateurs, voulaient méditer sur cette vérité élémentaire, ils verraient qu’ils ne veulent en délinitive qu’un maximum et un état forcé également nuisible à la consommation et à la production. Il est vrai que pour faire passer leurs hérésies économiques, ils ont touché à toutes les parties de l’ordre social ; ils ont llatté, par la décom|)osition de la famille, les passions brutales, et par l’abolition des héritages, la cupidité de la multitude.

On a prétendu que les sainl-simnniens avaient mis beaucoup d’idées en circulation. L’est un mot qu’on a pu employer, à

<!éluut li une apiJiéciiilioii exacte, je ne dirai (j,i> de !eu^^ doi- (rines, mais de leurs tendances. Des iiiées, sans dnute ils en ont mis en circulation; mais quelles idées? F.llc> n'étaient ni nouvelles, ni justes, quoiqu'on leur attribue essentiellement la première de ces deux qualités. Il faut lire aujourd'hui l'e (|n'ils ont écrit sur les llnances, sur les emprunts cl sur les banque', pour com]irendre la nullité absolue de leurs combinai'on> : ces créations devaient proNoquer des besoins, t,ln(li^ (jn'elles ne peuvent en réalité que répondn* à des besoins; on axait |iriles moyens |)üur le but. 'l'ont cela semblait neuf au pn'inler abord, surtout pour nu public qui n'avait cpieihs notionseonl'uses (h‘S travaux des économistes sérieux , et des onvrapes ipn se rapportent à la matière. I5eaucoii|i de pen.' se tronvaii'ii! flattés d'ùtre admis à discuter avec des .ipôtres ipii promettaieic une félicité parfaite au genn; humain, et il est certain que pn que tous ignoraient la valeur des [vropositioiis (ju'on leur 'onmettait. Les idées des saint-simoniens ont produit cet ell'et, comme toutes les idées qui flattent les masses populaires. (|u'elles ont porté le trouble dans l'esprit des classes inférieures, qu'vdh’s ont mis la police sur pied et occupé les tribunaux. Ln vérité, il faut avoir bien de la bonhomie pour masquer ainsi la plu' déplorable déroute qu’une secte ail jamais éprouvée.

Adam Smith, qu’on appelle un théoricien parce qu'il n'esi jamais monté sur les tréteaux, et parce qu'il n'a |ias mi' daii' son livre la statistique à la place de la science, a exposé', bien longtemp t M I 's t S l'action et l'iiiuénieiix

mécanisme des banques, les merveilles et 1, puissance de l'industrie , les lois générales de la production et di' la di'lribiition des richesses. El, chose singulière, c'est ijii'on se rapproche dans la pratique tous les jours davantage , et |iour ainsi dire sans le savoir, des théories de ce rêveur. .Si le public avait mis la même ardeur à lire cet ouvrage qu'il a mise à écouter les boufonneries économiques des disciples de Fourier et <le Saint- Simon, il n’aurait pas eu de peine à découvrir de quel côté se trouvent les idées nouvelles, et surtout les idées justes. Je s.ais fort bien qu’il est de bon air aujourd'hui d'avoir une teinte de socialisme, de mépriser la science et d'avoir dans la poche un plan d’organisation quelconque , en proclamant .pie letrav.idleur est en soud’rance et qu’il faut une thérapeutique viuoureu'. pour le sauver. Malheureusement, tout cela m' fait qn'irniei

le malade au lieu de le guérir, si toutefois la maladie n’est pas de pure imagination.

Si, comme je le crois, les populations du continent européen, et plus particulièrement celles de la France, ont fait depuis cinquante ans d’immenses progrès sous le rapport de la prospérité matérielle, cela pourrait bien être dù quelque peu aux doctrines d’Adam Smith, à ce théoricien qui s’est livré à toutes sortes d’abstractions. C’est lui qui a démontré que le travail ne pouvait arriver à la plénitude de sa puissance que lorsqu’il était parfaitement libre et dégagé d’entraves ; que la production en général et le commerce avaient besoin de la même liberté ; que rien ne devait enchaîner ou limiter les facultés physiques ou intellectuelles du travailleur, et qu’il résultait de cette liberté d’incontestables avantages pour l’association tout entière. On a suivi bien d’autres de ses préceptes, qui pendant longtemps avaient provoqué les anathèmes des conservateurs, ou de cette espèce de gens qui se fait une théorie à l’usage de ses intérêts.

Il y aura toujours chez une nation des pauvres, il y aura toujours de la misère, comme il y aura toujours des malades. Mais parce qu’il y a tous les jours en France peut-être cinq cent mille malades, peut-on conclure de là que notre pays est un vaste hôpital? Pas plus qu’on n’oserait affirmer qu’il est un dépôt de mendicité, parce qu’on dit que nous avons un million de de pauvres. Je sais que lorsqu’on a adopté une spécialité, pour me servir de l’expression sacramentelle, il faut bien chercher à l’aliménter ; et le moyen, par exemple, pour un homme qui s’occupe de paupérisme, de ne pas voir partout des pauvres? Le moyen, pour un explorateur de la misère, de ne pas voir partout la pénurie, le dénûment et le dernier terme des souffrances physiques et morales? Ces exagérations tiennent à la spécialité, et il faudrait une grande force d’esprit et une plus grande faculté d’observation encore pour s’en défendre. Aussi qu’arrive-t-il ? On nous fait des romans sur la misère, comme on en faisait autrefois sur les magnificences orientales. On a découvert depuis longtemps qu’il y avait peu à dire sur celles-ci ; je suis convaincu qu’on finira par voir également plus clair dans les questions philanthropiques, et on osera dire sans crainte que l’ouvrier en France n’est pas toujours livré à la pénurie et au désespoir.

Prenons dans une ville manufacturière une rutégorie d’ou-

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