‹ De l'est a l'ouest voyages et littératureChapitre 1 sur 21 · De l'est a l'ouest voyages et littérature · texte numérisé non relu

De l'est a l'ouest voyages et littérature

M. Atkinson est un artiste que le désir de peindre de nouveaux sites et de nouvelles physionomies a conduit dans des régions où peu de touristes ont pénétré, et où nul artiste, que nous sachions, n'avait jusqu'à présent taillé ses crayons. Il n'a point la prétention de joindre à ses qualités de dessinateur celles de l'écrivain, et, en faisant la narration de son lointain trajet, il n'avait point, dit-il, l'intention de le publier. De judicieux amis ont vaincu sa modestie; nous devons leur en savoir gré. Si M. Atkinson n'a pas composé un de ces récits de voyage

où le talent du narrateur réunit, coordonne et développe

avec habileté les scènes attrayantes et les incidents dramatiques, il y a dans son livre un ton de simplicité et un accent de vérité qui de prime abord plaisent, au lecteur. Il est des relations d'ailleurs qui n'ont pas besoin des parures de Pesprit, des combinaisons artificielles de l'imagination pour nous intéresser : et comment ne pas s'intéresser à un voyage qui, à partir de Moscou, se prolonge à travers la Sibérie, la Mongolie, les steppes des Kirghis es, jusqu'aux confins de la Chine ?

M. Atkinson a consacré sept années de sa vie à cette aventureuse odyssée. Il lui suffirait de signaler les traits les plus caractéristiques et les principales stations de quelques-unes de . ces contrées pour corriger sur plus d'un point ou élargir nos connaissances géographiques. Mais il fait mieux; il observe et décrit des scènes de mœurs curieuses, des paysages ignorés, des villes et des établissements dont nous n'avions qu'une fausse ou vague idée, et çà et là, chemin faisant, il joint à sa description des dessins qui annoncent la perspicacité du coup d'oeil et la fermeté d'exécution d'un artiste distingué. Par son luxe de typographie, par la variété de gravures disséminées dans le texte, le volume de M. Atkinson est l'un des plus beaux livres modernes de la librairie anglaise, qui publie de si beaux livres ; par l'éloignement et la nature des lieux où il nous transporte, c'est aussi l'une des productions les plus notables de la littérature des voyages.

M. Atkinson, qui aspire, avant tout, à voir les cités et les provinces les moins explorées, ne s'arrête ni à Moscou, la glorieuse capitale des anciens tzars, ni à Kasan, la vieille capitale des Mongols; il s'en va tout droit, au beau milieu de l'hiver, vers l'immense chaîne de montagnes qui s'étend sur les frontières de l'Europe et de l'Asie, depuis la mer de glace jusqu'à la mer Caspienne, vers l'Oural, cette merveilleuse artère métallique de la Russie.

En voguant sur la Tchoussawaia, il dessine une croix

en pierre, érigée au bord de cette rivière, à l'ombre d'un bouleau, en face d'un amas de rocs sauvages. A cette croix se rattache un des souvenirs d'une des grandes familles de Russie. Une femme qui portait un nom déjà illustre descendait dans une barque la Tchoussawaia avec des mineurs. Elle s'arrêta le soir en ce lieu désert pour y passer la nuit. Surprise tout à coup par les douleurs de l'enfantement, elle mit au monde un fils qui devait se signaler un jour par son active et intelligente coopération à de nouvelles explorations métallurgiques. C'était un des descendants de cette célèbre famille enrichie par la découverte des précieuses mines de la Sibérie; c'était l'arrière-grandpère de M. Aûatole Demidoff.

Bientôt nous voilà dans le domaine princier de ce gentilhomme russe, un domaine de plus de trois millions d'acres, des forêts de plusieurs milles d'étendue, des vallées d'où l'on tire du porphyre , du jaspe , des marbres de différentes couleurs; d'autres qui renferment des mines d'or et de platine, et des mines de fer, de cuivre inépuisables.

Le principal établissement manufacturier de ce nabab de l'Oural est à Nijne-Tagilsk, une ville de vingt cinq mille âmes, située dans un joli vallon au bord du Tagil. Il y a là de grandes et belles maisons, bâties en briques ou en pierres, une église d'un caractère imposant et un magnifique édifice, occupé par l'administration des mines. Il y a là une quantité de forges, de fourneaux, de machines de premier ordre, les unes provenant des meilleurs ateliers de l'Angleterre, d'autres façonnées sur les lieux mêmes sous la surveillance d'un ingénieur de Tagilsk, qui a passé plusieurs années dans le Lancashire. Quiconque, dit M. Atkinson, manifeste, dans la seigneurie de Tagilsk, quelque disposition pour les sciences et les arts mécaniques est sûr de trouver un généreux appui en M. Anatole Demidoff. Il a envoyé à ses frais plusieurs jeunes gens en France et en Angleterre pour y faire de fructueuses étu-

des. Il a donné la liberté à ceux de ses paysans qui se distinguaient par leur travail, et les a enrichis. Enfin, il a recours aux hommes les plus experts de l'Europe pour obtenir une juste appréciation de la nature des mines dans cette région.

A Tagilsk, les fonderies de fer et de cuivre sont établies sur la plus large échelle, et près de là on trouve des masses de fer magnifique de quatre-vingts pieds d'épaisseur et de quatre cents pieds de longueur. Longtemps les savants ont été en dissidence sur l'origine de ce minerai. On croit généralement aujourd'hui que des fissures des collines voisines il est descendu dans la vallée.

Ekaterineburg est la capitale de ces riches districts de l'Oural. Cette ville fut bâtie en 1 723 par Pierre le Grand, qui la fit fortifier pour la protéger contre les tribus turbulentes de baschkirs qui l'avoisinent. On y compte environ douze mille habitants. Dans les faubourgs, construits en dehors des remparts, est une population d'exilés ou d'ouvriers libres, employés aux travaux des mines. Ekaterineburg est le siège du Conseil auquel est confiée l'inspection de toutes les mines et forges de la Sibérie; c'est le poiot central de tous les établissements métallurgiques appartenant à la couronne. Le gouvernement russe y a fondé un hôtel des monnaies, un hôpital pour les ouvriers et plusieurs écoles. Au-dessus des divers édifices qui décorent cette ville s'élève une maison gigantesque, bâtie par un homme qui avait acquis dans l'exploitation des mines une énorme fortune. Malgré la haute position que lui donnaient ses richesses, il fut condamné au fouet et à l'exil pour avoir exercé de mortelles cruautés sur ses ouvriers. Chose étrange! ceux qui traitent si impitoyablement les paysans sont eux-mêmes pour la plupart sortis de la classe des paysans.

D'autres industriels, pins humains que celui-ci, ont construit dans la capitale de l'Oural d'élégantes habitations, et l'on n'est pas peu surpris de trouver dans cette

LA SIBÉRIE ORIENTALE ET OCCIDENTALE. b

cité sibérienne tout le luxe des plus belles villes de l'Europe, des ameublements somptueux, dés serres où s'épanouissent les plantes des tropiques.

A peu près au milieu d'Ekaterineburg est une haute digue qui traverse la vallée de l'Issetz. Là sont les principaux ateliers du gouvernement, tous largement construits et pourvus des meilleurs ustensiles, fabriqués en grande partie en Angleterre. C'est un ingénieur anglais qui, depuis quinze ans, dirige le plus considérable de ces établissements. C'est lui-même qui a organisé la machine avec laquelle on frappe ici des monnaies de cuivre, qui, chaque année, se répandent dans l'intérieur de la Russie. A cette machine est jointe la fonmaise où Ton fond l'or de l'Oural, qui est réduit en lingots et envoyé à Saint-Pétersbourg. Près de là est la fabrique où l'on taille avec un art merveilleux le jaspe, le porphyre, la malachite, cette admirable production de l'Oural.

Il y a ici des jaspes de toutes sortes de couleurs : gris foncé, pourpre, violet; des jaspes d'un blanc mat, et d'autres sillonnés par des veines brunes et grises. Les porphyres offrent la même varié lé de nuances et le même éclat. Il y a aussi une jolie pierre qu'on appelle orlite, qui est d'une couleur écarlate, mélangée de veines noires et jaunes, et qui devient à demi transparente lorsqu'on la polit. De ces différentes pierres on fait des piédestaux, des colonnes, des vases ciselés d'après les plus purs modèles antiques, des tables où l'on dessine, par de patientes incrustations, des fleurs, des oiseaux, des arbustes. Il est tel de ces objets de luxe auquel cinq à six hommes travaillent assidûment pendant plusieurs années. En Angleterre, le prix de la main-d'œuvre rendrait un pareil labeur à peu près impossible ; mais à Ekaterineburg le salaire des artisans est très-minime. « J'ai vu là, dit M. Atkinson, un ouvrier du premier mérite, un artiste employé à faire une mosaïque sur un vase de jaspe, et qui recevait pour toute rétribution 3 schillings 18 pence par mois (environ 5 fr.)

et trente-six livres de farine de seigle. Un autre découpait pour le même prix une tête d'Ajax d'après l'antique dans un jaspe de deux couleurs. C'était une œuvre d'une délicatesse extrême qui, en Europe, eût suffi pour illustrer celui qui l'exécutait. Pour un misérable salaire tel que celui que nous venons d'indiquer, d'autres ouvriers taillent avec un goût exquis l'émeraude, la topaze, l'améthyste, l'aiguë -marine.

Voici, en général, quelle est la solde de ceux à qui l'on confie ces travaux d'art ou de joaillerie : deux surveillants à 275 francs par an, plus leur provision de farine de seigle; cent soixante artisans divisés en quatre classes. Le traitement régulier de ceux de la première classe est de 4 fr. 50 c. par mois; de la seconde, 3 fr. 25 c; de la troisième, 2 fr. 25 c. ; de la quatrième, qui se compose en grande partie d'enfants, 1 fr. 25 c.

A la direction des mines appartiennent un grand nombre de fonctionnaires qui résident avec leurs familles à Ekaterineburg, Le chef de l'Oural, à l'époque où M. Atkinson visita cette province, était un général d'artillerie qui, depuis plusieurs années, faisait fondre là des obus, des grenades, des canons. Probablement une grande partie de ces instruments de guerre a été employée à la défense de Sébastopol. Il y avait là aussi dans le même temps un inspecteur des mines, investi d'une grande autorité. Le voyageur anglais le cite comme un ingénieur d'une rare intelligence.

Ce qui surprend surtout l'étranger dans cette lointaine contrée, c'est le luxe des riches Sibériens. Dans ce pays dont le nom, en général, n'éveille parmi les peuples de l'Europe qu'une idée de souffrance et de misère, les femmes des fonctionnaires ou des négociants sont vêtues des plus brillantes étoffes de France et d'Angleterre. Il suffit de la moindre recommandation pour jouir- dans leurs maisons d'une généreuse hospitalité, pour être convié à des dîners où l'on sert à profusion les mets les plus recherchés

et les vins les plus fins. M. Atkinson se plaint seulement d'avoir été obligé de boire trop de vin de Champagne. Qui croirait qu'il faut aller en Sibérie pour gémir d'une telle infortune?

Les bals et es soirées sont aussi organisés avec une grande élégance. Par malheur, on s'y livre trop à la passion du jeu : jeunes et vieux, toutle monde s'y abandonne ; et il en résulte souvent de cruelles catastrophes. Les femmes jouent comme les hommes, et quelquefois encore avec plus d'ardeur. « J'ai vu, dit M. Atkinson, une mère de onze enfants qui, chaque jour, à moins qu'elle ne soit malade, passe cinq à six heures à tenir des cartes, oubliant complètement alors et les affaires de sa maison, et son mari et sa famille. J'en ai vu une autre qui joue presque tout le jour et souvent la nuit. Elle a dans sa fatale habitude son temps réglé, comme le négociant le plus ponctuel. Dès le matin, ses cartes sont rangées sur la table. Si personne ne se présente pour faire sa partie, elle s'en va chez une amie, puis chez une autre jusqu'à l'heure du dîner. Après dîner, elle fait une sieste de deux heures, puis se relève pour tenter de nouveau la fortune. Un jour, elle apprend qu'un habile joueur vient d'arriver à Ekaterinebourg. Aussitôt elle engage une partie avec lui, partie qui se prolonge jusque dans la nuit, et cette fois-là elle gagne une somme considérable. Le lendemain, elle recommence et perd tout. Elle prie alors son heureux adversaire de vouloir bien lui accorder un délai de vingtquatre heures, pour qu'elle prenne sa revanche. Dans ces vingt-quatre heures, elle doit recevoir par la poste son revenu d'un semestre. La somme si désirée lui est, en effet, remise ; elle court en toute hâte rejoindre celui qui l'a déjà si cruellement appauvrie, et, à la fin de la soirée, elle rentrait chez elle sans un denier. »

J'aime mieux la réputation que s'est acquise, dans le même district, une autre femme nommée Anna Petrovna. Cette femme, c'est leNemrod de son sexe, c'est le Gérard

des bêtes fauves de la Sibérie. Comme une amazone, elle a vécu dans le célibat; les courtisaneries des hommes n'ont pu l'attendrir, elle ne s'émeut qu'aux rugissements des animaux féroces. Issue d'une famille de chasseurs, dès sa jeunesse elle se plut à braver les fatigues et les périls de la chasse. Elle manie le fusil et la carabine comme un montagnard des Alpes, et elle a tué une quantité de loups et d'ours. Un soir, un de ses frères raconte devant elle qu'il a vu un ours énorme, et projette de le poursuivre avec plusieurs de ses camarades.

Anna l'écoute en silence; mais, le lendemain matin, elle sort de sa chambre à la dérobée, selle son cheval, suspend son fusil à son épaule, et s'en va dans la direction qui lui a été indiquée. Elle erre à travers la forêt pendant plusieurs heures, piîis enfin aperçoit le monstrueux animal couché dans de hautes herbes. Tandis qu'elle s'avance avec précaution de son côté, tout à coup Tours se relève et marche fièrement vers elle : aussitôt elle ajuste son fusil, vise la bête colossale et la tue d'un seul coup ; puis elle la dépèce, et revient en triomphe étaler aux regards surpris de ses frères sa dépouille de Numée.

La Sibérie orientale, qui occupe un si grand nombre de lapidaires, produit des aigues-marines, des améthystes supérieures à celles du Brésil, des topazes, du béryl 1 ; mais les belles émeraudes y deviennent rares. Il y a une trentaine d'années, des enfants recueillirent par hasard une quantité de* globules singuliers, qu'ils portèrent comme des objets de curiosité à leurs parents. Ceux-ci les gardèrent longtemps sans se douter de leur valeur, puis -enfin ils les envoyèrent à Ekaterineburg : c'étaient des émeraudes d'une rare grosseur et de la couleur la plus parfaite. Comme toutes les pierres précieuses découvertes en Sibérie appartiennent à l'empereur, celles-ci devaient lui être remises ; mais elles furent envoyées en un autre pays.

Page 1