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Espèce d'émeraudes d'un vert pâle

Quelques temps après, une princesse d'Allemagne apparaissait à la cour de Russie , avec une parure qui surpassait par son éclat toutes celles de l'empereur de .Russie. On lui demande d'où proviennent ces merveilleuses émeraudes, et Ton apprend qu'elles ont été taillées en Sibérie. Aussitôt un officier est expédié à Ekaterinebourg pour faire une enquête sur cette trahison. Il trouva encore plusieurs de ces pierres précieuses dans la maison du directeur de la fabrique de Granilnoï. Le malheureux homme jura ses grands dieux qu'il ne les gardait que pour les remettre à qui de droit. Il fut arrêté et mourut en prison.

Les mines d'or que M. Atkinson a vues dans cette partie de la Sibérie n'ont à présent, dit-il, pas grande importance. Mais il raconte qu'en 1824, l'empereur Alexandre, visitant les mines de la vallée de Z&zewa, d'où l'on avait extrait d énormes pépites, prit une bêche et se mit à creuser la terre. Après avoir travaillé pendant une heure, sans trouver autre chose que quelques menus grains d'or, il remit son instrument à un mineur qui, en continuant la fouille commencée par les mains impériales, en tira un bloc d'or natif qui pesait vingt-quatre livres. Une pyramide fut élevée a l'endroit où le labeur d'Alexandre avait été suivi d'une si rare découverte. Le mineur fut affranchi et doté d'une pension viagère. Pendant plusieurs années encore, ces mines furent exploitées avec un grand succès. En 1843, on découvrit près de là une autre veine cachée sous de vieux bâtiments.

Il y a un demi-siècle, cette vallée de Zazewa Alexandroffsky se couvrait au printemps d'un vert gazon parsemé de fleurs; les biches et les daims y paissaient tranquillement. L'homme a dévasté cette fraîche et paisible prairie, lacéré ce sol, dénudé ces rochers; mais, quelles que soient les œuvres de l'homme, elles n'ont qu'une durée limitée. Le puissant souverain qui s'arrêta là pour recueillir une poussière d'or est lui-même retombé en poussière, et la pyramide élevée en son honneur s'est écroulée. On l'a

remplacée par un monument plus solide, par un bloc de granit dans lequel on a renfermé la bêche dont l'empereur s'était servi. Sur cette base de granit s'élève une colonne corinthienne surmontée du buste d'Alexandre.

Malgré l'enthousiasme avec lequel, dit M. Atkinson, les Russes parlent des qualités de la sainte Russie, ils reconnaissent pourtant la supériorité des Anglais, du moins dans les arts méca aiques. Un grand nombre d'ingénieurs et d'artisans anglais ont été employés dans ces districts de la Sibérie. Quelques-uns s'y sont signalés parleurs excentricités, en même temps que par leurs œuvres. Tel fut, entre autres, un habile mécanicien, nommé Major, dont M. Atkinson nous raconte la dramatique histoire. Il entra au service de la Russie sous le règne de l'empereur Paul, vécut longtemps à Ekaterineburg, et y construisit avec habileté diverses machines. Avec des appointements considérables, Sans un pays où tout était bon marché, il pouvait avoir un grand train de maison. Il se faisait estimer des ouvriers par ses qualités de cœur, et les amusait par ses bizarreries, surtout par son étrange jargon. Ordinairement, quand il avait quelques instructions à leur donner,

11 commençait par leur parler russe, puis ajoutait à cette langue quelques mots d'allemand, quelques bribes de français, une sentence anglaise, et terminait le tout par un éclatant jurement.

Ses habitudes n'étaient pas moins étranges que son langage. Le matin, en s'habillant, il couvrait ses jambes de trois paires de bas, puis les recouvrait de deux larges bottes russes. Ainsi chaussé, il s'en allait visiter les ateliers ; s'il apercevait sur une machine la moindre rouille, il appelait le surveillant des travaux pour lui reprocher sa négligence; puis tirant un de ses bas, il se mettait luimême à essuyer la tache qu'il avait remarquée. A une seconde, à une troisième machine, même remarque et même opération. Quelquefois il s'én revenait les jambes nues; mais ceux à qui il avait donné cette leçon étaient tenus de

LA SIBÉttlE ORIENTALE ET OCCIDENTALE. 11

les lui rapporter l'un après l'autre, sous peine de recevoir plusieurs coups de verge de bouleau et d'être injuriés en plusieurs langues.

Lorsque l'empereur Alexandre visita l'Oural, il se montra très- satisfait des travaux accomplis par Major, et, pour l'en récompenser, lui donna une pièce de terre avec les minéraux qu'elle pouvait contenir. Major y trouva un sable aurifère qu'il se mit à laver, et dont il retirait annuellement un bénéfice de quatre-vingt mille francs. Il vivait alors à la campagne, fort retiré, sans autre domestique qu'une vieille femme. Un dimanche soir, il était dans son cabinet ; sa servante était dans sa chambre près de la porte d'entrée. Surprise tout à coup par un bruit confus, elle voulut sortir pour en connaître la cause ; au même instant, elle fut saisie par deux bras vigoureux et traînée au bas de l'escalier. A ses cris de détresse, Major s'avança un flambeau à la main. H reçut un coup de hache sur la tête et tomba roide mort. Les malfaiteurs s'emparèrent alors de son trésor, puis se retirèrent en fermant toutes les portes.

Ge ne fut que le matin du troisième jour qu'on découvrit cet assassinat. Une sévère investigation fut aussitôt commencée; on reconnut que tous les objets de valeur avaient été enlevés et que les lettres et les papiers de Major étaient restés intacts sur la table. Les soupçons s'arrêtèrent d'abord sur quelques ouvriers; mais, après les avoir arrêtés et examinés, on reconnut leur innocence . Quelques années s'écoulèrent, et quoiqu'on s'entretînt encore fréquemment de ce crime, on ne pouvait parvenir à découvrir ceux qui l'avait commis. Longtemps après, on apprit qu'une quantité d'or dérobée dans les mines était expédiée en Tartarie. Un officier fut envoyé sur les lieux pour chercher les auteurs de ce nouveau rapt. Il arriva à Ekaterineburg, déguisé en paysan, se mêla aux ouvriers ; et en vivant et en buvant avec eux ne tarda pas à recueillir de précieux renseignements. Il apprit que trois hommes, de-

meurant à une longue distance de la ville, élaient complices du vol des mines, et que c'était par leur entremise que l'or était transporté en pays étranger. Il parvint à s'introduire chez l'un d'eux et offrit de^lui vendre de l'or qui, disait-il, avait été dérobé. Cet homme prit des balances pour peser le métal qui lui était présenté, et l'officier s'aperçut que, pour faire cette opération, il employait de faux poids. Il lui en fit humblement l'observation. « Que dis- tu, filou, s'écria le recéleur en colère, tu n'es pas content de voler tes patrons , tu voudrais encore me tromper? Bientôt j'espère apprendre que tu es puni comme tu le mérites. Quel prix veux-tu de ce que tu m'apportes? »

L'officier fixa une somme.

Le recéleur la réduisit de moitié, et s'emporlant de nouveau :

« Je te donne, dit-il, trois minutes pour te décider, et pour prendre ce que je te propose, sinon je te dénonce à la police. »

L'officier demanda pardon, prit l'argent qui lui était offert, et se retira, non sans subir encore une sévère admonestation de celui dont il avait osé suspecter la probité. Mais le lendemain, à sa grande surprise, le digne homme était arrêté et emprisonné. L'officier, de retour à Ekaterineburg, fit arrêter aussi un marchand qui avait été accusé du meurtre de Major, puis acquitté. Interrogé de nouveau, et trahi par les révélations d'une femme, il fut obligé de confesser son crime. On retrouva la cassette qu'il avait enlevée dans la maison de Major, et la hache avec laquelle il avait frappé sa victime. Cet homme était associé à ceux qui volaient l'or dans les mines. A l'aide de plusieurs chevaux vigoureux, c'était lui qui le transportait avec une rapidité extrême à une longue distance. U fut condamné ainsi que ses complices au supplice de' la flagellation, c'est-à-dire à passer, au milieu de trois mille soldats rangés sur deux lignes, et à recevoir de chaque

soldat un coup de verge. Avant d'arriver au terme de cette cruelle marche, lui et ses compagnons étaient morts.

Un autre Anglais, nommé Patrick, eut, comme Major, une fin tragique. Il venait de Manchester et était employé, en qualité d'ingénieur, dans les forges du général Levalofski. Il fut assassiné à la chasse, et Ton ne put découvrir le meurtrier. Trois ans après, un paysan entra dans la boutique d'un horloger d'Ekaterineburg et offrit de lui vendre une montre de fabrique anglaise. Un officier qui se trouvait là l'examina, et y lut le nom de Patrick. Cet homme fut arrêté, interrogé, fouetté, mais resta ferme dans ses dénégations, et, jusqu'à présent, ce mystère n'a pu être encore éclairci.

Malgré ces sinistres traditions, M. Atkinson quitte à regret ces districts de l'Oural où il a été si affectueusement accueilli, et il s'en va, de steppe en steppe, vers les frontières de la Russie asiatique. Il traverse de longues vallées et de vastes forêts de pins, avant d'arriver dans les steppes de l'Asie, où il retrouve des points de vue à peu près semblables à ceux de l'Oural. Chemin faisant, il visite plusieurs établissements métallurgiques et passe d'agréables heures avec ceux qui les dirigent. Réception hospitalière, dîners pompeux, et toujours des ilôts de vin de Champagne, plus que les coteaux d'Aï n'en peuvent produire.

Un soir, il part avec un postillon à qui son maître a recommandé la célérité, et qui obéit à la lettre à ses injonctions. Les chevaux courent à travers une forêt sombre. Les grelots suspendus à leurs colliers résonnent dans le silence de la nuit. Tout à coup quelques hommes surgissent au bord de la route, s'écriant qu'ils demandent une aumône. Le postillon lance ses chevaux au grand galop et laisse en un instant bien loin derrière lui ces mendiants de mauvais aloi. Au lever du soleil, le voyageur est sur un haut plateau en face d'une plaine sans borne comme l'océan, la plaine de Sibérie, cette immense ré-

gion qui fut conquise par le cosaque Jermak, comme le Pérou par Pizarre.

Il s'avance rapidement vers les montagnes de l'Altaï, et traverse avec une promptitude extrême trois stations hantées par des brigands. Grâce à l'activité de son cocher, il échappe à ces dangereuses rencontres, mais il ne parvient pas si aisément à se soustraire à diverses exactions. A Kiamsk, un juif polonais, chargé du service de la poste, ne consent à lui fournir des chevaux qu'à la condition de les lui faire payer à un prix exorbitant. M. Atkinson, qui a dans son portefeuille une recommandation spéciale des autorités de Saint-Pétersbourg, se Tend chez le chef de la police et lui dit les prétentions du maître de poste. Aussitôt deux cosaques montent à cheval, et, quelques minutes après, reviennent traînant après eux le juif récalcitrant.

« Est-il vrai, lui demande le commissaire, que tu prétends n'avoir point de chevaux disponibles?

— Oui, répond l'israélite.

— Et que, pour en procurer, tu exiges une double taxe?

— C'est la nécessité qui m'y oblige.

— Qu'on lui donne, s'écrie le commissaire, vingt-cinq coups de verge ! »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le juif est couché par terre et dépouillé de ses vêtements.

« Grâce ! dit-il, je donnerai à l'instant même les chevaux de relais au prix fixé par les règlements. »

Mais déjà un actif cosaque lui avait infligé une rude flagellation.

Il se releva à demi meurtri, et l'attelage qu'il refusait fat préparé en un instant.

Près des montagnes de l'Altaï, M. Atkinson entend résonner sur sa tête les mugissements de la foudre. Les Q uage S amassés à la surface du ciel s'entraînent et se dispersent de côté et d'autre, laissant derrière eux une vapeur flottante, pareille à un voile diaphane. Le soleil,

incliné à l'horizon, projette sur ce rideau de vapeur une teinte rouge qui, peu à peu, se répand comme la flamme d'un brasier sur les cimes des collines, et colore les bords des nuages. Puis le soleil disparaît et cette vive clarté s'évanouit, et ces jets de lumière qui ont illuminé l'espace, et l'obscurité qui leur succède, laissent dans l'âme du voyageur une de ces saisissantes impressions qu'on n'oublie jamais.

Il s'en va de là dans les grandes scènes de l'Altaï, tantôt esquissant un site imposant, tantôt le décrivant en quelques mots concis, tantôt contemplant des forêts de cèdres gigantesques, des pyramides de rocs, les lacs et les cascades, les défilés et les précipices.

Il visite les mines d'argent de Zivianovsky qui sont à présent les plus importantes de ce riche district. Il en est où le minerai est extrait d'une profondeur de trois cents et de quatre cents pieds. Mais les procédés employés pour pomper les masses d'eau qui souvent se répandent dans l'intérieur de ces mines sont très-insuffisants, et l'exploitation de ces précieux filons est très-défectueuse. Un général d'artillerie vient de temps à autre inspecter les travaux, puis se retire sans avoir prescrit ou indiqué la moindre amélioration.

En descendant vers PIrtisch, un soir, M. Atkinson montre à son guide une colonne de fumée blanche qui s'élevait à une longue distance, il supposait qu'elle provenait d'un campement de Kirghises. Le guide répond qu'il n'y a point de tribu de Kirghises de ce côté. En effet, ce n'était point la fumée de feux de bivacs, c'était celle d'un incendie qui consumait sur un vaste espace les herbes desséchées du steppe.

Quelques jours après, il assistait dans un autre steppe à une scène patriarcale. Il recevait l'hospitalité dans le yourt y dans la demeure d'un chef de Kirghises. Les tapis étaient étendus sur le sol, et l'on offrait au voyageur du thé avec des raisins secs et des abricots. Ce sultan du

steppe possède trois mille chevaux, trois cents chameaux, une quantité de bœufs et de brebis. Il porte une veste en velours noir, un châle rouge à la ceinture, un magnifique bonnet. brodé sur la tête, et des bottes rouges à hauts talons à ses pieds. Sa femme a une veste en soie ornée de gabns de diverses couleurs, une coiffure en toile blanche qui retombe sur ses épaules, un châle vert sur ses flancs, et des bottes vertes. Ses enfants courent autour d'elle dans une nudité complète. Le soir, on égorge, on fait rôtir un mouton, et tous les habitants de l'aoule prennent part à ce • festin.

Un peu plus loin, M. Atkinson nous décrit les mœurs d'une autre réunion de Kirghises. La principale provision des gens de cette peuplade est le lait de jument, le koumis. Les juments sont traites chaque matin et chaque soir à cinq heures. Le lait est recueilli dans des seaux en cuir de quatre à cinq pieds de longueur et d'autant de largeur. On le laisse fermenter pendant une quinzaine de jours. C'est alors que les Kirghises aiment à le boire, et il n'en est pas un qui, en été, n'ait une fiole de koumis pendue à la selle de son cheval.

Le matin surtout l'aoule présente un spectacle curieux. A ce moment, tous les bestiaux sortent du campement pour retourner aux pâturages ; les chevaux hennissent, les moutons bêlent, les vaches beuglent, les chameaux gémissent, les chiens aboient. C'est un mélange de cris et un vacarme dont on ne peut se faire une idée. Cependant les femmes courent de côté et d'autre avec leurs seaux ; les valets conduisent, secondés par leurs chiens, les différents troupeaux dans diverses directions, et bientôt, à une longue dislance, la plaine en est couverte.

De ces campements d'une nature primitive, M. Atkinson continue sa route à travers d'immenses forêts de cèdres et de plantes admirables, telles que la ferula, qui s'élève à douze pieds de hauteur, et porte à sa sommité une grappe de fleurs jaunes de dix-huit pouces de diamètre, dont

Tours est très-friand. Notons aussi le delphinicum à la fleur bleue lancéolée et l'aconit à la fois bleuet jaune. Non loiu s'épanouissent des roses rouges, diverses espèces de géraniums, et quelques fleurs qui n'ont point encore été décrites par les botanistes. C'est tout un jardin florissant de lui-même, sans culture, un jardin d'un éclat merveilleux, au milieu d'une nature sauvage.

Dans ces mêmes lieux habitent des ours monstrueux. Quelque temps avant mon arrivée dans ces montagnes, dit M. Atkinson, un paysan, qui faisait une partie de chasse avec un de ses amis, aperçoit à l'écart un de ces redoutables animaux, tire sur lui et ne fait que le blesser. L'ours se précipite sur lui et lui ronge le bras jusqu'à l'os. Le malheureux, sans défense, poussait des cris lamentables et implorait le secours.de son camarade; mais celui-ci s'enfuit épouvanté.

Cependant, quelques heures après, il revient avec plusieurs autres compagnons. L'infortuné chasseur avait disparu. L'ours après avoir apaisé sa faim, l'avait traîné dans le bois pour le mettre en lieu de sûreté et en faire à son aise un second repas. Pour mieux garder sa proie, il l'avait recouverte d'une quantité de branches et de feuilles ; puis, satisfait sans doute de sa prudente précaution, il était allé se promener. Les paysans, cependant, finirent par découvrir la pauvre victime, vivant encore, mais horriblement mutilée. Ils l'emportent sur un brancard, pansent ses plaies, lui administrent tous les remèdes que sa douloureuse situation exigeait. Au bout de deux mois, il recouvre ses forces, mais il était fou. On le conduit dans un hôpital. Là il ne cessait de parler de Tours, il demandait un fusil, il voulait retrouver son ennemi. Un matin, il profite d'un moment où ses gardiens étaient éloignés, s'échappe de la maison où on le tenait enfermé, se procure une carabine, de la poudre, des balles, une hache, puis disparaît. On se met à sa poursuite, on le cherche de tous côtés. Impossible de le

rejoindre. Huit jours après, il reparaît à l'hôpital, portant

sur ses épaules la peau d'un ours noir énorme : « Je savais bien, s'écrie-t-il, avec un accent de triomphe, que je finirais par le rejoindre et par me venger. » On le complimenta sur son courage. La raison lui revint. Il a repris son ancienne vigueur, et il est devenu l'un des plus infatigables chasseurs du pays.

M. Atkinson se complaît surtout près des escarpements de l'Altaï, où il admire des paysages plus beaux, dit-il, que tous ceux qui sont le plus recherchés en Europe. De lac en lac, il remonte vers la source de la Katojinaia, et s'arrête dans un steppe habité par des Kalmouks, qui trouvent là pour leurs bestiaux d'excellents pâturages. Au printemps, ces Kalmouks offrent un sacrifice à fours idoles; les riches immolent des chevaux ; les pauvres, des chèvres ou des moutons. Dans ces cérémonies, on commence par enlever, au son des tambourins, la peau de l'animal, puis on la pose sur un pieu, et l'on a soin d'en tourner la tête du côté de l'orient. Ensuite, la chair de la victime est mise dans un chaudron, et, lorsqu'elle est cuite, tous les' assistants s^en régalent, de telle sorte qu'en réalité les dieux auxquels cet holocauste est consacré n'en ont que le fumet.

Le désir de l'infatigable artiste anglais était de gravir au sommet du Biclouka, l'une des plus hautes cimes de l'Altaï. Il part avec quelques Kalmouks qui doivent lui servir de guides et prendre soin des chevaux, et, du milieu d'une vallée, il contemple, dans sa sublime élévation, cette montagne divisée en deux pics aigus, découpée sur seS flancs par de profonds ravins où les glaciers descendent v par des pentes effroyables vers la vallée du Katounaia. A la base de cette montagne, s'épanouissent des primevères , des violettes, des anémones, fleurs éphémères, qui éclosent en un beau jour d'été et bientôt sont ensevelies sous un linceul de neige. A quatre cents pieds plus haut, on ne trouve plus que quelques variétés de mousses cramponnées aux rochers. Bientôt cette débile végétation disparaît encore ; le sol est dépouillé de toute plante.

Là, au printemps, bondit un torrent fougueux, qui, dans sa course impétueuse, laboure la montagne, détache d'énormes blocs de pierre, et plus bas déracine sur son passage les arbres séculaires qui, en tombant de ça, de là, en travers de ce cours d'eau enflé par la fonte des neiges, servent de ponts aifx ours pour se rendre d'une rive à l'autre. Le hardi touriste britannique s'engage dans un de ces défilés rocailleux, que les Kalmouks appellent des bomb, un défilé si étroit que deux chevaux ne peuvent y passer de front. Au milieu d'un des ces périlleux passages, le Kalmouk qui dirige la caravane ordonne une halte et envoie un de ses hommes à l'autre extrémité du sentier qu'un amas de rocs dérobe aux regards. Une heure après, le messager revient, ayant hissé au haut d'un pic son bonnet, comme un signal pour les chasseurs qui se dirigeraient vers ces mêmes Thermopyles. Le chef de la troupe ordonne alors à tous ses compagnons de laisser tomber leurs rênes sur le col de leur cheval; car, dans ce difficile trajet, ce qu'il y a de plus sur est de se confier à l'instinct de cet intelligent animal. Ce terrible passage n'a pas plus de cinq cents pieds de longueur, mais il faut plus d'un quart d'heure pour le franchir, et il est d'un aspect effrayant ; d'un côté, des rocs perpendiculaires, de cinq à six cents pieds de hauteur; de l'autre, un abîme sur lequel on n'ose arrêter ses regards. Il suffit d'un faux pas pour y être englouti. Cependant les chasseurs de martre s'aventurent sans crainte au bord de ces précipices, et il en est, dit M. Atkinson, qui ne redouteraient pas de chevaucher sur le toit d'une cathédrale, si on y plaçait seulement une planche de dix.huit pouces de largeur.

Non-seulementlesKalmoukssont d'intrépides cavaliers, mais ils sont aussi de très-habiles nageurs. M. Atkinson en cite un entre autres, qu'il appelle Ghort, et dont il fait un curieux portrait: « Un petit homme, dit-il, mais vigoureusement constitué, souple et alerte comme une panthère ; de sa tête ronde tombe sur ses épaules une longue touffe

Digi

de cheveux, et ses yeux noirs pétillent sur une figure d'un étonnant caractère. Il est spécialement chargé de la garde des troupeaux, et franchit achevai fièrement les ruisseaux et les torrents. Un jour, il traversait avec seize chevaux une rivière profonde. Un de ces animaux lui échappe et disparaît dans l'eau. A l'instant, Chort se jette à la nage, le relève, le remet en mouvement. Douze fois de suite, il recommence le même exercice, et enfin amène sains et saufs tous ses quadrupèdes sur la plage vers laquelle il se dirigeait. »

Une autre fois, pendant que M. Atkinson taillait ses crayons pour dessiner un paysage, tout à coup voilà Ghort qui se dépouille de ses vêtements et s'élance dans un courant rapide. On pouvait croire qu'il était saisi d'un accès de folie; mais il nage vigoureusement, et soudain s'enfonce dans l'eau, puis reparaît à la surface et glisse comme une anguille, et vole comme une flèche, et tournoie de côté et d'autre comme un poisson. Après ces différentes manœuvres, où il courait risque a tout instantd'être englouti dans les flots impétueux, ou de se briser la tête contre les pointes de rocs, il revient en riant sur le rivage.

Bientôt M. Atkinson arrive dans le pays des Gobi, vastes steppes entourés déchaînes de montagnes. Le désir de voir des lieux inconnus des Européens l'a déterminé à ' braver les périls de cette excursion. Là, il est obligé d'être constamment sur ses gardes et de tenir son fusil à la main, non point pour se défendre contre les bêtes fauves , mais contre des bandes de brigands qui pillent les passants et les égorgent, ou les condamnent à l'esclavage. Par bonheur, il a pour escorte trois braves cosaques, sept vigilants Kalmouks et une ample provision de balles et de poudre. En Rengageant dans cette sauvage contrée, il voulait atteindre les montagnes de Tangnou, qu'il avait entrevues du haut du Biclouka, et un large lac où s'épanchent plusieurs rivières.

Quelques-uns des pics de la chaîne de Tangnou s'élèvent

à onze mille pieds de hauteur. La route qui y conduit est traversée par différentes rivières qui coulent dans TOubra. Après douze jours de marche, en remontant le cours d'une de ces rivières, la caravane arrive sur un plateau élevé, d'où les regards planent sur un panorama d'une grandeur sublime : d'un côté, de profonds marécages ; de l'autre, des murailles de granit, des pics de neige, de larges blocs de marbre blanc, et> sur les pentes des montagnes, un gazon touffu, parsemé d'une quantité de fleurs de toutes sortes. Point de brigands, mais plusieurs troupeaux d'antilopes qui, à rapproche des voyageurs, s'enfuient d'un pied léger vers une caverne, pas assez vite cependant pour que quelques-unes ne soient atteintes par les balles meurtrières.

Encore quelques jours de marche, et nous voici dans les longues plaines de la Mongolie, sur la route suivie par le terrible dévastateur Gengiskan. Qu'il devait être saisissant le spectacle de ces légions de barbares cheminant à travers ces steppes déserts. A leur place, on ne voit plus à présent que des bandes de loups. A peine les voyageurs avaient-ils mis pied à terre, pour établir leur campement, que ces animaux féroces se réunissaient autour d'eux. Le chef de la caravane fait allumer un feu de broussailles ; les loups s'arrêtent à quelque distance de ce foyer, mais on voit leurs yeux scintiller comme les étincelles du brasier. A un signal convenu, on fait sur eux une décharge générale, et l'es victimes roulent sur le sol en poussant de lugubres hurlements. Tous les fusils sont aussitôt rechargés. Les loups pourtant se tiennent dans Téloignement; mais bientôt ils se glissent au milieu des chevaux, et cosaques et Kalmouks se hâtent de courir pour défendre leurs quadrupèdes. Nouvelle décharge et nouveaux hurlements. Par malheur, les provisions de broussailles sont à peu près épuisées, et, en face de cette troupe vorace, le feu est un des meilleurs moyens d'intimidation. Quatre Kalmouks se traînent sur le sol jus*

• qu'aux bords d'un lac, d'où ils rapportent des brassées de rameaux. Le feu est rallumé. Le nombre des loups pourtant s'est accru, et ils se montrent plus hardis; ils s'avancent encore du côté des chevaux, et quelques-uns ne craignent même pas de s'approcher du foyer. Les fusils sont encore braqués sur eux, et, cette fois, ceux qui ont échappé aux balles s'enfuient pour ne plus revenir. A la lueur du jour, les voyageurs trouvaient huit de ces animaux gisant sur le sol, et les traces de sang de plusieurs autres.

Ce ne sont pas seulement les loups qui menacent d'un mortel péril les voyageurs dans ces vastes plaines, arides et désolées. Il y a là encore des troupes de sangliers voraces, et une multitude de serpents. « Nous en avons vu, dit M. Atkinson, une fourmilière sur un plateau de rocs. Assoupis au soleil, ils levaient la tête à notre approche, et sifflaient. Quiconque s'endormirait en cet endroit, la nuit, courrait grand risque de ne pas se relever. J'ai observé quatre variétés de ces reptiles; les uns, tout noirs, trèsagiles; d'autres, d'une couleur grise et de deux à trois pieds de longueur. Ceux-ci sont les plus nombreux, et quelquefois j'ai marché sur l'un d'eux sans l'apercevoir. J'étais heureusement protégé contre leurs morsures par mes grandes bottes. Il en est d'autres qui ont la peau cendrée et rayée d'une bande rouge. D'un coup de fusil, j'en tuai un devant lequel fuyaient les Kalmouks; il n'avait pas moins de trois pieds de longueur, et l'on dit que son venin est des plus dangereux. *

De ces steppes, peuplés de tant d'affreux animaux, le courageux voyageur pénètre dans la Tartarie chinoise, et là enfin, après de longs jours passés au milieu des sables arides du désert, il a la joie de revoir une habitation humaine, un aoule de Kirghises, dont il fait une intéressante description.

« Nous l'aperçûmes, dit-il, du haut d'un monticule, à deux ou trois lieues de distance. Après un instant de délibération, nous nous décidons à nous diriger de ce côté.

Bientôt nous arrivons au milieu d'un nombreux troupeau de chevaux et de chameaux; les pâtres s'approchent de nous et nous demandent d'où nous venons et où nous allons. Puis nous apprenons par eux que cet aoule, qui est très-considérable, appartient au sultan Basparihan, et qu'il est en ce moment dans sa tribu. Tous les Kirghises que nous rencontrons ont une hache de bataille, suspendue à la selle de leur cheval. L'un d'eux, qui a regardé d'un air d'admiration nos armes, s'élance en riant pour annoncer à son maître notre arrivée. Les yourtes de ce chef sont rangées dans un frais vallon, où paissent des troupeaux de moutons et de chèvres, entre un lac de deux lieues environ d'étendue et une rivière.

« Quelques hommes s'avancent à cheval à notre rencontre. L'un d'eux me place la main sur la poitrine, en disant : « Aman. » Je lui réponds par le même salut.

« A notre approche, tout l'aoule paraît être en mouvement. Des Kirghises galopent de différents côtés; d'autres amassent des branches d'arbustes et quelques-uns viennent se ranger autour de nous comme pour nous escorter. Ceux-ci nous conduisent près d'une large yourte, devant laquelle s'élève un poteau, sur lequel flotte uue longue queue de cheval. Un homme d'une haute taille s'avance à l'entrée de cette demeure, prend les rênes de mon cheval, puis me tend la main pour m'aider à descendre et m'introduit dans la yourte.

« C'est le sultan lui-même, vêtu de ses plus beaux habits : une veste de velours noir surmontée d'un collet de martre zibeline; un bonnet pointu sur la tête, orné d'une plume de hibou qui indique qu'il descend de Gengiskan, et un châle cramoisi noué sur ses flancs en guise de ceinture.

« Sur le sol est étendu un tapis de Bokkara. Il s'y asseoit en face de moi. Je l'invite à se placer à mes côtés, ce dont il paraît très-satisfait. Un instant après, deux enfants entrent apportant du thé et des fruits. Ce sont ses fils. Ils

ont, comme lui, un bonnet pointu en peau de renard et des vestes en soie brodée. La sultane est en visite chez une autre sultane qui demeure à une vingtaine de lieues de distance.

« La yourte est divisée en deux compartiments, par des rideaux de soie. L'un de ces compartiments est la chambre à coucher. Dans celui que nous occupons, un aigle noir d'une grandeur démesurée et un faucon sont enchaînés sur leur perchoir; en face, il y a trois chevreaux et un agneau parqués dans une espèce de petite cabane ; derrière moi, un amas de coffres et de tapis de Bokkara; un large koumis est suspendu sur ma tête ; à la porte, une dizaine de Kirghises et un groupe de femmes aux yeux noirs observent tous mes mouvements.

« Le sullan engage la conversation avec un de mes cosaques, et il m'est aisé de voir qu'il parle de moi. Ma jaquette de chasse, mes longues bottes, mais surtout ma ceinture et mes pistolets excitent sa curiosité. 11 demande à examiner ces armes, les prend entre ses mains, les retourne en tous sens, puis manifeste le désir que je m'en serve devant lui, et me propose de tirer sur un chevreau, probablement parce qu'il suppose que ces petits ustensiles ne peuvent pas même blesser un faible animal. Mais j'arrache un feuillet de mon album, j'y fais une marque au centre, et, à quinze pas de distance, je le perce dans le cercle que j'avais tracé. Cette première épreuve ne suffit pas. Le sultan se fait apporter un vase de Chine en bois et le pose lui-même sur un pieu. A la même distance, ma balle traverse ce vase. Cette fois les Kirghises me regardent avec plus de respect, et j'étais content de mon expérience, car je savais que cette tribu, au sein de laquelle je venais de m'aventurer, était une race de pillards bien redoutée dans la contrée.

« Pendant ce temps, on avait égorgé un mouton et l'on préparait le dîner. Une cinquantaine d'hommes, de femmes, d'enfants en attendaient leur part. Gomme tout le

monde ne pouvait trouver place dans la yourte, le sultan fait étendre un tapis au dehors, s'y asseoit et me fait asseoir près de lui. En face de nous, mais à une distance respectueuse, se rangent, en cercle, les principaux membres de la communauté, puis derrière eux les hommes, ensuite les femmes et les enfants, et, un peu plus loin, se tiennent les chiens alléchés par l'odeur des chaudrons. *

« Quand tous les convives sont assis par terre, deux hommes s'avancent dans l'intérieur du cercle, tenant à la main une espèce de cafetière. Ils s'approchent du sultan et de moi, et nous versent de l'eau sur les doigts. La même cérémonie s'accomplit pour tous 'les assistants, depuis le chef de la peuplade jusqu'au plus humble pâtre. Les femmes seules sont obligées de faire elle-mêmes leurs ablutions.

« Les cuisiniers apportent alors des quartiers de mouton fumants sur de grands plateaux en bois, à peu près semblables à ceuxdont se servent les bouchers de Londres. Ni assiettes, ni fourchettes. Mon hôte prend de la main ' droite un de ces morceaux de viande «et le met dans la mienne, puis se sert lui-même.

« D'autres plateaux, également chargés de mouton bouilli et de riz, sont présentés aux éminents personnages qui se trouvent les plus rapprochés de nous. Ils y puisent à plaines mains, puis les plateaux circulent dans une seconde rangée d'hommes, arrivent ensuite aux enfants, et, en dernier lieu, aux femmes qui n'y trouvent plus guère que des os. Ces os, complètement dénudés, sont enfin abandonnés aux chiens. Mais plus d'une pauvre jeune fille leur dispute encore ce rude aliment.

« A la fin de ce sauvage repas, les mêmes hommes présentent aux convives, dans le même ordre, des vases remplis de l'eau dans laquelle les moutons ont été bouillis, et les Kirghises la boivent avec délices. Tout étant achevé, . les mêmes hommes que nous avons vus au commencement du dîner reviennent avec leur cafetière pour nous faire

faire une nouvelle ablution, puis chacun se lève et retourne à ses occupations habituelles.

« Mon noble ami Basparihan, qui venait de voir de quelle façon je maniais le pistolet, désirait juger de notre adresse à nous servir de nos fusils. Il ordonna à quelquesuns de ses tirailleurs d'apporter les leurs. Je leur donnai de la poudre et des balles. Ils placèrent leur but à soixante pas de distance et le manquèrent. Je le fis transporter a cent quarante pas plus loin, et mes cosaques et moi nous l'atteignîmes à chaque coup. Cette expérience produisit sur lui une vive impression.

« Le lendemain matin, je parlais pour me rendre dans un autre aoule. Basparihan m'avait offert de m'accompagner jusqu'à une certaine distance et de me donner le spectacle d'une chasse à l'aigle et au faucon.

« Au lever du soleil, nous nous mîmes en marche. Le sultan avait fait préparer pour lui, pour ses fils et pour moi de magnifiques chevaux». Un de ses fils portait le faucon, un robuste Kirghise tenait l'aigle enchaîné et chaperonné. Près de Basparihan chevauchaient trois de ses chasseurs armés de leurs fusils, et autour de nous caracolaient une vingtaine de Kirghises , parés d'une veste de couleur éclatante, et armés de leur hache de combat.

« Après deux heures de marche, nous arrivons sur les bords d'une rivière revêtue de joncs et de broussailles. « Ici, dit le sultan, nous trouverons du gibier. »

« Bientôt, en effet, nous voyons les traces de plusieurs sangliers, puis un vigoureux cerf se lève du milieu des roseaux et s'élance dans la plaine. Aussitôt l'aigle est délivré de ses entraves et de son capuchon, il prend son essor, il disparaît dans les airs. Je croyais qu'il n'avait pas aperçu l'animal; mais, quelques minutes après, il se montre de nouveau, il tournoie un instant, puis tout à coup descend en droite ligne avec la rapidité d'une flèche et s'abat sur le cerf, qui s'affaisse sur le sol. L'aigle lui a

plongé une de ses griffes dans le col, une autre dans le dos, et de son bec acéré il le déchire jusqu'au foie.

« Le Kirghise se précipite vers lui, le chaperonne, et l'arrache à sa proie pour le lancer sur une autre. proie, et il ne tarde pas à reprendre son vol pour tuer en un clin d'œil une antilope. Il chasse ainsi, à coup sûr, le renard et le loup. A moins que l'animal qu'il poursuit ne parvienne à se réfugier dans quelque grotte, il n'échappera pas à l'étreinte de ses serres inflexibles. »

Tous ces sultans des Kirghises ne sont pas aussi hospitaliers que l'honnête Basparihan. Il en est qui ne reçoivent pas sans quelque méfiance cet étranger qui leur arrive avec une escorte de cosaques et de Kalmouks. Il en est un qui est très-redouté, car il mène une vraie vie de brigand. M. Atkinson veut pourtant le voir, et le rapace Koubaldos l'héberge et le laisse partir sans le piller. Mais, quelques heures après, il monte à cheval pour le poursuivre et le dévaliser. Par bonheur, le prudent Anglais a eu soin de lui dissimuler la route qu'il se proposait de suivre, et, tandis que le bandit du steppe le cherche sur la route où il espère l'atteindre, M. Atkinson chevauche d'un autre côté vers les montagnes de Saian.

Dans ces montagnes, une longue traînée de lave le conduit à un volcan éteint. Il descend dans Un des foyers de ce cratère, à quatre-vingts pieds de profondeur, et passe la nuit sur des blocs de lave. Le lendemain, il gravit au sommet d'un des larges cônes de ce même cratère, dessine la sombre scène qui l'environne, et veut y établir pour le soir son campement. Grande alarme parmi les cosaques qui disent que l'intérieur de cette montagne est habité par une légion de diables et d'autres esprits malfaisants. Mais M. Atkinson que ni les serpents, ni les sangliers, ni les tigres, ni les farouches sultans de la contrée n'ont pu effrayer, ne se laisse pas émouvoir par les craintes superstitieuses de ses fidèles compagnons.

En dépit des diables, il plante sa tente sur cette colline

de lave et de cendres rouges qui s'élève à environ huit cents pieds de hauteur. Près de là est un autre cône d une formation plus récente et plus étendue. Ces deux volcans sont dominés par des rocs de deux mille pieds de hauteur et des montagnes couvertes de neige. D'une de ces montagnes descend un ruisseau qui coule à flots précipités dans un abîme. D'autres abîmes ont été ouverts par les éruptions du volcan, et l'on ne peut, sans une sorte de saisis-^ sèment, en mesurer la profondeur.

M. Atkinson termine son récit par la description du lac Baïkal, Yultima Thitle de sa longue excursion dans la Sibériè orientale. Ce lac, très-peu connu, est d'une profondeur immense. Les gens du pays l'appellent la mer Sainte, et disent qu'il y éclate parfois de terribles orages. M. Atkinson s'y aventure dans une barque conduite par sept rameurs. C'était au mois d'août, une époque de l'année un peu tardive pour enireprendre un tel trajet dans cette froide région. Mais ses bateliers sont des hommes robustes et résolus: ils rament avec vigueur tout le jour; vers le soir, ils abordent sur la plage, à l'embouchure d'une rivière, pour y passer la nuit. Le lendemain, ils se remettent bravement à l'œuvre. M. Atkinson est récompensé de la résolution qu'il a prise par l'aspect des différentes scènes qui se déroulent autour de lui : tantôt des masses de rocs gigantesques d'où les torrents fougueux tombent en cascades dans le lac; tantôt d'étroits et frais vallons où coule mollement un limpide ruisseau, puis des montagnes d'une grandeur solennelle, telles quel'Araardaban, qui s'élève à quatre mille pieds de hauteur. Dans une de ses haltes de la nuit, un de ses bateliers lui raconte qu'un soir il était là, tout seul, à demi accroupi près du feu qu'il venait d'allumer, quand tout à coup un bruit singulier le réveille. Il tourne la tête et voit un ours qui se dirigeait sournoisement vers la rivière. « Je connais les ruses de cet animal, ajpute le bon batelier, je devinai aussitôt ses intentions. Il faut vous dire que lorsque l'ours

aperçoit un homme près d'un bûcher, il commence par aller se plonger dans l'eau, puis revient éteindre le feu en y secouant ses longs poils humides, et alors se jette sur sa victime. C'était ce que celui-ci voulait faire. Mais je ne lui en donnai pas le temps: j'armai ma carabine, et, au moment où l'artificieux coquin revenait de la rivière, je lui lançai une balle dans la tête. »

Après une excursion de trois semaines sur le Baïkal et le long de ses affluents, M. Atkinson se décide enfin à rentrer dans une ville pour y passer l'hiver. Il rentre en Russie, et, le 3 octobre, arrive à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale.

« Là, dit-il en terminant sa narration, j'ai fait connaissance avec un grand nombre de personnes et j'ai obtenu plus d'une sympathie. »

Le livre curieux qu'il vient de publier doit lui acquérir bien d'autres sympathies en Europe.

ALBERT THORWALDSEN

Vers le milieu du siècle dernier vivait à Copenhague un honnête ouvrier qui gagnait péniblement sa vie à ciseler des tètes de Chimères, de Tritons et d'autres figures symboliques pour la proue des navires. A voir l'humble artiste isolé avec sa jeune femme, dans une des rues les plus obscures de la cité danoise, qui eût dit que cet homme pouvait se glorifier d'une haute origine, qu'il comptait parmi ses ancêtres des chefs de clans, des princes et de riches propriétaires ? Le fait pourtant est constaté par des traditions authentiques. La famille de cet ouvrier remontait jusqu'aux temps fabuleux de l'histoire du Danemark, jusqu'au roi Harald Hildetand (Harald a la dent d'or), qui fut tué, en 735, à la bataille de Bravalla. Les descendants de Harald se retirèrent en Norvège, puis une de leurs lignée» alla s'établir en Islande. Un d'eux, nommé Olaf

Paa, se distingua par l'intelligent et magnifique emploi qu'il fit de sa fortune. Le savant Finn Magnussen le cite avec éloge dans ses recherches sur l'archéologie danoise, et la saga de Laxdal fait un brillant tableau de sa demeure, c II avait fait construire une salle à manger, la plus large, dit l'auteur de la saga, et la plus belle qu'on eût jamais vue. Les parois et le plafond étaient couverts de peintures représentant les principaux événements racontés dans les légendes. Quand cette salle fut achevée, Olaf y donna un grand banquet auquel apparut le scalde Ulf Uggason, qui composa un chant sur les différentes scènes retracées le long des murailles. »

« Les dieux avaient promis à Harald un descendant dont la renommée s'étendrait des extrémités du nord jusqu'aux régions méridionales. Le génie de l'art avait d'un de ses rayons éclairé l'esprit d'Olaf Paa. *

Le 19 novembre 1770, le modeste ciseleur de Copenhague présentait sur les fonts de baptême un enfant qui devait réaliser les prédictions faites à son royal aïeul Harald, et porter à son plus haut degré de développement les naïves conceptions de l'artiste Olaf, son autre aïeul. Cet enfant, c'était Bertel (Albert) Thorwaldsen.

La première chose qui frappa les regards de Bertel, quand il commença à réfléchir, ce fut un ciseau de statuaire et quelques ouvrages qui ressemblaient à de la sculpture. Il alla fort peu de temps à l'école et n'y apprit . presque rien 1 . A l'âge de onze ans, il commença à fréquenter les cours gratuits de dessin, et ne tarda pas à s'y distinguer par son application. Il passa successivement par l'école linéaire, par l'école de bosse et de dessin. En 1787, il concourut et gagna une médaille d'argent. Il était à cette époque d'une nature excessivement calme, très-sé-

1. On raconte qu'à râge de dix-sept ans, se trouvant mêlé à une société de jeunes gens qui voulaient jouer la comédie , il dut renvoyer un rôle qui lui avait été confié, parce qu'il ne pouvait le lire.

ALBERT THORWALDSEN. 33

rieux, parlant peu, et travaillant avec ardeur. Lorsqu'il avait une fois pris son crayon, ses camarades essayaient en vain de le distraire. Il restait la tête penchée sur son ouvrage, et ne répondait à leurs questions que par des monosyllabes. Malgré les éloges qu'il avait plus d'une fois reçus, son ambition fut lente à s'éveiller. Son père voulait l'associer à ses travaux de ciseleur, et il n'avait rien à objecter à la volonté de son père. Souvent il allait lui porter à diner sur quelque navire en construction , et tandis que le pauvre ouvrier se reposait de son labeur du matin, l'enfant prenait le ciseau et achevait de découper une fleur ou de modeler une figure. Cependant les succès qu'il avait obtenus à l'Académie avaient déjà fait quelque bruit, à en juger par cette anecdote que raconte un de ses biographes. Bertel s'était présenté à l'église pour être confirmé. Le prêtre le voyant assez mal habillé et fort peu instruit, ne fit d'abord pas grande attention à lui ; mais . quand il eut entendu prononcer son nom, il lui demanda si c'était son frère qui avait remporté un prix à l'Académie de dessin. « Non, monsieur, dit Bertel, c'est moi. » Dès ce moment le prêtre le traita avec une sorte de distinction, et ne l'appela plus que M. Thorwaldsen.

En 1789, il gagna un second prix. Son père, le trouvant alors suffisamment instruit, voulait le faire sortir de l'école, mais ses professeurs s'y opposèrent. Il consacra une partie de sa jeunesse à ses études; le reste du temps il l'employait à travailler pour sa famille. On voit encore à Copenhague plusieurs sculptures de lui, qui datent de ce temps-là. L'époque du grand concours approchait. Thorwaldsen n'avait d'abord pas envie de s'y présenter. Il était retenu tout à la fois par un sentiment d'orgueil et par un sentiment de modestie; il ne se croyait pas en état de rem- • porter le prix, et il ne voulait cependant pas avoir la honte d'échouer. Mais ses amis s'efforcèrent de vaincre ses répugnances. Pendant plusieurs mois, les plus intimes ne

l'abordaient jamais sans lui dire : «Thorwaldsen, songe au concours. »

Quand le jour solennel fut venu, le pauvre Bertel traversa avec de grands battements de cœur le vestibule de l'Académie. Les élèves devaient d'abord se réunir dans une salle commune pour y recevoir le programme du concours, puis se retirer chacun dans une chambre a part pour y faire leur esquisse. C'était d'après ces esquisses que l'on était admis à concourir, et c'était justement là ce qui effrayait Thorwaldsen. Quant il se vit seul dans sa cellule, en face de son programme, sa frayeur redoubla ; il ouvrit la porte et s'enfuit par un escalier dérobé. Au moment où il exécutait ainsi sa retraite, il fut rencontré par un professeur, qui lui reprocha si éloquemment son peu de courage, que Thorwaldsen honteux retourna à ses crayons. Le sujet du concours était un bas-relief représentant Héliodore chassé du- temple. Le jeune artiste acheva en deux heures son esquisse, et gagna la seconde médaille d'or 1 .

En 1793, il y eut un nouveau concours. Cette fois il s'y présenta avec plus de résolution et remporta le grand prix, auquel était attaché le titre de pensionnaire de Rome avec une rente de 1200 francs. Les fonds n'étaient pas disponibles. Thorwaldsen les attendit trois années. Il passa ce temps à continuer ses études, à donner des leçons de dessin, et fit quelques travaux pour le palais du roi.

Enfin, en 1796, il obtint son stipende de voyage. Il se crut en ce moment si riche, qu'il alla trouver un de ses amis qui aspirait aussi à devenir artiste, lui offrit de l'emmener à Rome et de partager avec lui sa pension. Mais son ami savait mieux que lui ce que valaient quatre cents écus, il refusa. Thorwaldsen partit le 20 mai 1796 sur une frégate qui faisait voile pour la Méditerranée.

1. Nous empruntons à l'excellent ouvrage de M. Thiele : Thorwaldsen og Hans verker, ces détails sur la première jeunesse du célèbre sculpteur.

ALBERT THORWALDSEN

, Ce qui était triste alors, c'était de voir sa malheureuse iiH're qui pleurait et s'écriait qu'elle ne reverrait jamais son fils. En partant, il lui avait fait remettre par un ami une petite boîte pleine de ducats. Elle la garda avec l'intention de n'y jamais toucher, car un jour, disait-elle, son pauvre Bertei pourrait en avoir besoin. Elle gardait aussi, avec une sorte de tendresse religieuse, un vieux gilet qu'il avait porté. Souvent on l'a vue presser ce gi.et sur son cœur et le baigner de Jarmes, en invoquant le nom de son fils bien-aimé. Elle est morte, la bonne mère, sans connaître toute la gloire de celui qu'elle avait tant pleuré.

La frégate sur laquelle était Thorwaldsen fit un long voyage. Elle s'arrêta plusieurs mois dans la mer du Nord. Elle aborda à Malaga, à Alger, a Tripoli, a Malte. A. la fin, Thorwaldsen n'eut pas le courage de continuer plus longtemps cette expédition maritime. Il s'embarqua sur un bateau qui allait à Naples, et arriva à Rome le 8 mars

Les premières années qu'il passa dans cette ville furent plus d'une fois traversées par d'amères sollicitudes. Toute l'Europe était alors dans un état d'agitation qui devait se faire sentir jusque dans la retraite du savant et l'atelier de l'artiste. Les grandes questions politiques étouffaient le sentiment poétique. Thorwaldsen travailla avec dévouement, avec enihonsiasme, irais sans être encouragé comme il avait le droit de s'y attendre.

Le terme de sa pension était écoulé, et il n'avait pas encore appris à compter sur la puissance de son génie. En 1801, il se préparait à retourner en Danemark. Cependant, avant de partir, il tenait à finir une œuvre dont il voulait faire hommage à son pays. C'était un Jason conquérant la toison d'or. Déjà il avait fait et brisé une première ébauche de ce chef aventureux des Argonautes. Il en refit une seconde dans des dimensions plus larges, et Canova qui la vit, Canova, qui était alors le roi de l'art, s'écria Questa opéra di quel giovane Danese è [alla di uno stilo nuovo e

grandioso*. Un des compatriotes de Thorwaldsen, l'érudit Zoega, qui jusque-là n'avait témoigné qu'une froide estime au jeune artiste, rendit justice à cette composition. Une femme qui s'est fait en Danemark une réputation par ses poésies et par son salon littéraire, Mme Frédérique Brunn parla aussi de la statue de Jason avec enthousiasme.

Tous ces éloges, si doux qu'ils fussent à l'oreille de Bertel, ne changeaient rien à sa situation matérielle. Il ne lui restait que l'argent nécessaire pour se rendre en Danemark, et il allait partir. Déjà sa malle était fermée, et le veturino l'attendait à la porte, quand tout à coup, le sculpteur Hagemann, de Berlin, qui devait être son compagnon de voyage, vint lui dire que son passe-port n'étant pas en règle, il ne pouvait encore se mettre en route. Une rencontre providentielle avait sauvé Thorwaldsen, au moment où il abandonnait le concours, une rencontre non moins heureuse le sauva une seconde fois. Le banquier Hope entra par hasard dans son atelier, aperçut la statue de Jason et en fut frappé. « Combien voulez-vous, dit-il, pour exécuter cette statue en marbre? — Six cents scudi, répondit avec embarras Thorwaldsen, qui craignait de trop demander. — Je vous en donne huit cents, » reparût Hope, et la somme fut immédiatement payée. Thorwaldsen resta à Rome, et le génie dont il était doué prit son libre essor. Quelques années après, ce n'était plus le pauvre pensionnaire de Copenhague, vivant avec sollicitude d'un modique revenu, poursuivant à l'écart, dans un complet oubli, une carrière incertaine. C'était un artiste illustré par ses œuvres, recherché par de grands personnages, honoré des plus hauts témoignages de bienveillaace. Le bruit de ses succès s'était répandu en Danemark et y avait excité un vif sentiment d'orgueil national. Il fut nommé

1. Cette œuvre du jeune Danois est d'un style nouveau et grandiose.

ALBERT THORWALDSEN

membre de l'Académie dont il avait été l'élève. Plusieurs travaux lui furent demandés pour le palais du roi et l'hôtel de ville. Une carrière de marbre ayant été découverte, le prince Christian, qui est devenu roi de Danemark, engagea Thorwaldsen à venir employer son génie au service de son pays. Thorvaldsen était alors forcément retenu a Rome par plusieurs entreprises. On espérait en 1812 voir arriver Napoléon dans l'antique ville des Césars. On voulait disposer pour lui un palais sur le mont Quirinal. Le sculpteur danois fut invité à y travailler. En trois mois, il fit un de ses chefs-d'œuvre, une frise en stuc, de soixante pieds de longueur, représentant le triomphe d'Alexandre. Les Danois ouvrirent une souscription pour qu'il reproduisit en marbre cette magnifique composition. Leur vœu fut exaucé 1 .

Thorwaldsen, cependant, continuait à rester à Rome. Quelquefois, au milieu de sa rapide et brillante fortune, il tombait dans de profonds accès de mélancolie ; la mélancolie des grandes âmes, tourmentées par des rêves, que les plus nobles satisfactions, de ce monde sont impuissantes à satisfaire. Ce fut dans une de ces heures sombres qu'il tailla un de ces célèbres bas-reliefs représentant la nuit, et presque aussitôt, par l'effet continu de la même inspiration, il fit pour pendant, le jour.

Les prières de ses compatriotes le déterminèrent enfin à quitter l'Italie pour retourner sur les rives de la Baltique. En 1819, il rentrait, au milieu d'une foule avide de le voir, dans les rues de Copenhague. Dans l'espace de vingttrois ans, dit M. Thiele, il avait bien changé, mais son cœur avait gardé toute la fraîcheur, toute la jeunesse de

ses premières affections. Son imagination ravivait tous ses

1. Il existe quatre exemplaires de ce triomphe d'Alexandre. Le premier, qui est au palais Quirinal et qui n'est qu'une esquisse; le second dans la galerie Sommariva; un troisième plus développé; le quatrième que l'on voit au palais de Chrisuansborg à Copenhague, et qui est le plus complet de tous.

souvenirs, et son âme se dilatait à la vue des lieux où il avait vécu dans son enfance. Quand il arriva à la porte de V Académie, un homme l'attendait sous le vestibule ; c'était le vieux portier qui l'avait vu venir là tant de fois. Thorwaldsen lui sauta au cou et le serra dans ses bras..

Pendant une année, il lut encensé, chanté, béni. Quand il repartit, il avait une escorte comme un roi. Il passa par Berlin, Dresde, Varsovie, Vienne, partout accueilli avec enthousiasme, et comblé de marques de distinction. De retour dans son ateber de Rome, il y modela sa grande et majestueuse statue de Copernic, puis sa statue du Christ et les douze Apôtres qui décorent à présent la nef de l'église Notre-Dame de Copenhague. Le peuple romain, avec son sentiment inné pour les œuvres d'art, parlait de l'artiste danois avec aduiiration. Dans un de ses brillants discours, l'improvisatrice Rosa Taddei l'appelait le fils de Dieu : fîglio di Dio. Le gouvernement pontifical lui confiait, à lui artiste protestant, l'exécution du mouumentde Pie VII, et quand le roi Louis de Bavière arrivait à Rome, c'était Thoi waldsen qu'il allât d'abord chercher.

Enrichi par le produit de ses œuvres, entouré de toutes les jouissances du luxe et de toutes celles que devaient lui donner ses relations avec un monde juste appréciateur de son génie, Thorvvaldsen résolut pourtant de retourner à Copenhague. C'était là qu'il avait connu les premières émotions de la vie. C'était là qu'il voulait mourir. Il en était sorti pauvre et libre ; il y retournait avec l'auréole de la gloire et de la fortune, mais libre encore. Plus d'une fois, on lui avait fait de brillantes promesses de mariage ; il les avait écartées pour se dévouer sans réserve à son art chéri. Cependant l'amour était entré dans son cœur. Il avait connu les joies de la paternité, et il laissait à Rome une fille à laquelle il a donné son nom.

Thorwaldsen avait l'âme tendre et compatissante. On cite de lui plusieurs traits qui prouvent sa générosité. En voici un entre autres : Un pauvre artiste danois, qui avait

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été malade, vient un jour le remercier des secours qu'il avait reçus de lui, et lui annoncer son départ pour le Danemark.

« Vous ne voyagerez sans doute pas a pied? dit Thorwaldsen.

— Pardon, je ne puis faire autrement.

— Mais vous êtes encore trop faible pour supporter une telle fatigue. » Puis lui remettant entre les mains une poignée de scudi : « Tenez, ajoute-t-il, vous louerez un cheval. »

L'ouvrier, après avoir compté cette somme, lui dit qu'elle ne le mènerait pas plus loin que Florence.

« Eh bien, dit en riant Thorwaldsen en ouvrant de nouveau son secrétaire, combien vous faut-il pour vous rendre commodément en Danemark? »

L'ouvrier fixa le chiffre qu'il croyait nécessaire, et Thorvaldsen versa gaiement ses écus entre ses mains, et le reconduisit jusqu'à la porte en lui faisant promettre de voyager en voiture.

En général, Thorwaldsen causait peu. Ce n'était que dans l'intimité qu'il s'abandonnait à la libre et vive expansion de son caractère, et quelquefois alors il éclatait en saillies singulières. Un jour, il eut «ne discussion avec un sculpteur qui vantait fort impertinemment ses propres ouvrages. « Ah l ah! s'écria Thorwaldsen, liez-moi les mains, et je parie de tailler le marbre avec les dents mieux que vous avec votre ciseau. »

Le célèbre artiste avait conservé les modèles en plâtre de tous ses ouvrages. Il voulait transporter toute cette collection dans son- pays natal avec ses statues et ses tableaux. Une souscription fut ouverte en Danemark pour fonder un musée qui porterait son nom et où toutes ces richesses d'art seraient déposées. Dans chaque province du royaume, cette liste se couvrit de signatures. Les servantes mêmes, les paysans y apportèrent leur denier. En peu de temps on

recueillit une somme de 300 000 francs. Le roi donna le terrain. L'édifice fut commencé.

En 1838, une frégate fut expédiée de Copenhague pour aller chercher en Italie Thorwaldsen et ses collections. « Depuis longtemps, dit le poëte Andersen avec un naïf enthousiasme, nous n'avions vu des aurores boréales aussi belles que cette aDnée. Leurs rayons rouges et argentés scintillaient à l'horizon. On eût dit que les ancêtres de Thorwaldsen venaient eux-mêmes dans l'éclat de ces lueurs septentrionales assister au triomphe de leur petitfils. »

L'étendard danois hissé au-dessus de la tour Saint- Nicolas annonça aux habitants de Copenhague l'approche de la frégate qui ramenait l'illustre sculpteur. Tout le monde se précipite vers le port, et une joie universelle éclate dans la capitale du Danemark. Les canons tonnent, les navires se pavoisent de leurs pavillons, la mer est couverte d'une quantité de chaloupes parées comme pour un jour de fête. Ici apparaissent les étudiants avec des bannières emblématiques, là une cohorte de jeunes femmes agite ses mouchoirs à l'aspect de la barque qui se détache delà frégale et conduit Thorwaldsen vers le quai. Des cris d'admiration, des vivat, des hurrahs retentissent au loin. Le peuple détache les chevaux attelés à la voiture de son artiste bien aimé, et le conduit au palais de Charlottembourg, où son atelier est orné de fleurs et de guirlandes. Le soir, une troupe d'artistes vient chanter sous ses fenêtres, et les rues sont éclairées par des torches flamboyantes.

Les fêtes succèdent aux fêtes. Tantôt c'est l'académie de musique qui célèbre le retour du célèbre Danois, tantôt les étudiants qui se glorifient de le nommer membre honoraire de leur réunion. Thorwaldsen dans sa modestie ne pouvait croire qu'il fût l'unique objet de tous ces hommages. Un soir qu'il passait dans une rue illuminée en son honneur : « Il y a donc là, dit- il, un grand mariage?»

ALBERT THORWALDSEN

car il se rappelait que l'usage en Danemark est d'éclairer ainsi la demeure des nouveaux époux.

Près de la riante baie de Prestœ s'élève au milieu d'une fraîche enceinte de verdure la jolie ville deNysœ, habitée par un homme d'un cœur généreux, d'un esprit élevé, le baron Stampe. Ce fut là que Thorwaldsen se retira après ses premières ovations, et il illustra par de nouveaux travaux la demeure hospitalière qui lui était ouverte. La baronne Stampe s'occupait de lui avec une sorte de tendresse filiale, et par ses soins assidus, par ses encouragements, soutenait l'activité de son hôte illustre. Pendant une excursion qu'il entreprit à l'île de Moe, un atelier fut préparé pour lui dans le jardin du château, en face de la mer. Thorwaldsen y fit ses dernières compositions: le Christ portant sa woix, V Entrée à Jérusalem, Rébecca à la fontaine. Il y fit aussi son buste, celui du poëte Œhlenschlaeger, celui de Holberg, et ceux de la noble famille qui lui témoignait une si cordiale affection.

Sans cesse pourtant de nouvelles fêtes le rappelaient à Copenhague, et souvent il se montrait au théâtre assis à côté d'Œhlenschlœger. L'âge lui avait donné une beauté imposante. « Sa figure, dit le poëte Heiberg, avait le caractère plastique d'une de ses admirables statues. Quand il passait au milieu de la foule, elle s'écartait comme par l'effet d'une puissance suprême. »

Son génie s'alliait à une douceur qui charmait tout le monde. Chaque jour son atelier de Copenhague était rempli de visiteurs. A Nysœ, il travaillait plus librement.

En 1841, il fit avec la famille Stampe un dernier voyage en Italie, visita Berlin, Dresde, Francfort, les villes du Rhin, Munich, et partout fut reçu en triomphe.

Après avoir passé l'hiver a Rome, il revint en Danemark et rentra dans son heureuse retraite de Nysœ. Il y composa encore son beau bas-relief représentant les joies de Noël dans le ciel, puis le Génie de la poésie,

qu'il donna à Œhlenschlaeger en lui disant : « C'est votre médaillon. »

Ce fut là que Ton célébra son dernier anniversaire qe naissance, par la représentation d'une des comédies de Holberg, dans une soirée à laquelle fut convié un cercle d'hommes d'élite. Le matin même, Andersen et quelques autres de ses »a mis étaient venus chanter à sa porte : Thorwaldsen, sortant de sa chambre en pantoufles, s'était mis à chanter et à danser joyeusement avec eux.

Le 24 mars 1844, quelques personnes de son intimité se trouvaient réunies autour de lui à Copenhague dans la maison, de M. Slanipe. Thorwaldseu, était d'une gaieté extraordinaire, causait avec vivacité, racontait toutes sortes d'histoires, et parlait avec bonheur du voyage qu'il devait prochainement faire en Italie. Ce soir-là, on représentait pour la première fois au théâtre la Griseldis de Halm (M.Munchbillinghausen). Thorwaldsen goûtait peu la tragédie. Ce qui lui plaisait surtout, c'était la comédie, et notamment les bonnes, franches comédies de Holberg. Mais l'œuvre de Halm était fort vantée, il voulait la voir. A six heures, il se rendit seul au théâtre, se dirigea vers sa place habituelle en saluant çà et là plusieurs de ses amis, s'assit pendant qu'on jouait l'ouverture du spectacle, pencha la tête et devint immobile. Ceux qui étaient près de lui crurent qu'il était évanoui. On l'emporta hors de la salle. Il était mort.

La fatale nouvelle se répandit dans la ville avec la rapidité de l'éclair et y causa une grande émotion. En disséquant son corps, on reconnut que cette mort si subite provenait d'une lésion dans l'organe du cœur.

Sa figure conserva sa sereine expression. Lorsqu'on le déposa dans le cercueil, avec un linceul blanc et une couronne de laurier sur la tête, il ressemblait à une belle statue de marbre.

Son corps fut exposé dans la grande salle de l'Académie. Il y avait cinquante ans que, dans cette même salle, il re-

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cevait la première récompense de son travail. Le jour des funérailles, le prince royal se plaça à côté de son cercueil; venaient ensuite les membres de l'Académie, puis les étudiants de l'université et les enfants des écoles, et une quantité de personnes de toutes les classes de la société. Par un sentiment spontané tout le monde avait pris le deuil, et ceux qui suivaient le convoi, et ceux qui de leurs fenêtres le regardaient passer dans la rue.

Le cercueil était couvert de guirlandes de fleurs et de couronnes ; Tune tressée par les mains mêmes de la reine, une autre façonnée en argent. C'était l'offrande des enfants des écoles. Quand le cortège entra dans l'église, où au milieu des draperies noires, brillaient d'un doux éclat la statue du Christ et celle des douze apôtres, l'orchestre entonna une marche funèbre, le roi quitta son siège et vint sur la porte à la rencontre du mort illustre L'orgue gémit, les assistants répétèrent d'une voix douloureuse l'hymne de deuil, un prêtre prononça l'oraison funèbre, puis les étudiants réunis .en cercle autour du catafalque chantèrent un chant d'adieu.

Ainsi finit la glorieuse carrière d'Albert Thorwaldsen. La fortune avait répandu sur lui ses faveurs. Les grands seigneurs s'enorgueillissaient de le voir dans leurs salons. Le peuple, sachant qu'il était né daDS les rangs du peuple, était fier de sa renommée, de ses succès, et le regardait comme un élu de Dieu. Même après sa mort, il semblait avoir conservé la puissance d'être utile aux malheureux. Des matelots du quartier de Nyboden, qui se rappelaient que son père avait travaillé pour leurs navires, combinèrent le chiffre de son âge, le jour de sa naissance, celui de sa mort: 74, 19, 24, mirent ces chiffres à la loterie et gagnèrent.

Du Danemark, la nouvelle de la mort de Thorwaldsen se répandit bientôt dans les autres contrées de l'Europe et y excita des regrets unanimes. Des services funèbres furent célébrés pour lui à Berlin et à Rome. La place

qu'il occupait au théâtre de Copenhague quand il rendit le dernier soupir fut voilée d'un crêpe et couverte de branches de laurier.

La veille même du jour où il expira, on venait, d'après son expresse volonté, de terminer sa tombe au centre de son musée. Il ne pouvait avoir un plus beau monument que ce musée même qui renferme ses trésors. Désormais les étrangers qui visiteront le Danemark ne seront plus attirés seulement par la fraîcheur de ses bois et le riant aspect de ses îles. Ils voudront voir les œuvres d'art et le mausolée de Thorwaldsen, ils voudront voir aussi le jardin deNysœ où fut son atelier. Le nom de Thorwaldsen se perpétuera en Angleterre par ses statues de Jason et de Byron; en Suisse, parle lion couché de Lucerne; àRoeskide, par sa statue de Christian IV. Il vivra dans le cœur de tous ceux qu'animera l'amour de l'art.

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