DE L'£ST A L'OUEST
société civilisée ne peut admettre. Cependant, à travers toutes ces railleries, et à traversées persécutions quelle a subies sur le sol des États-Unis, la secte des Mormons a grandi. Restreinte pendant plusieurs années à un groupe d'individus auxquels on ne pouvait raisonnablement attribuer aucun avenir, puis poursuivie et chassée successivement du Missouri, du comté de Glay et de l'Illinois, elle s'est retirée à l'ouest de l'Amérique, et a pris possession d'un immense terrain. Elle a fondé dans le pays d'Utah une ville considérable. De là elle envoie ses missionnaires en Angleterre, en Allemagne, en Danemaik, et attire sans cesse à elle de nouveaux prosélytes. De là elle traite déjà d'un ton de fierté superbe avec le gouvernement de Washington, et ne craint pas d'annoncer l'intention de former un État indépendant.
Jusqu'à présent, aucun de ces aventureux touristes anglais, qui courent à travers le monde comme à travers leur patrie, n'avait été visiter les lointains districts de l'Utah. M. W. Chandless est le premier Européen qui, sans être affilié à la communauté des mormons, ait pénétré dans ce nouvel État de la confédération américaine. Il Ta parcouru en observateur intelligent, il a résidé dans la ville du lac Salé et il en a fait de visu une description curieuse. A des notions si peu connues, nous ne croyons pas devoir ajouter une remarque, ni un commentaire. Nous nous bornerons à reproduire les principales pages de M. Chandless, convaincu qu'elles doivent intéresser nos lecteurs.
Le territoire d'Utah s'étend du 37* au 42* degré de latitude septentrionale entre les montagnes Rocheuses et la Sierra-Nevada.. A l'est des montagnes de Wahsatch, sur un espace de cent cinquante milles, arrosé par les affluents du Colorado, il n'est pas habité, et, par sa nature, il est à peine habitable, si ce n'est par les Indiens. A l'ouest de ces mêmes montagnes est le grand bassin dont les eaux
s'écoulent dans un grand nombre de lacs, notamment dans celui qu'on appelle le lac Salé.
Toute cette région n'est point encore complètement explorée. Ceux de ses districts que l'on connaît le mieux sont coupés par diverses chaînes de montagnes, sillonnées par une multitude de vallées qui, sans aucun doute, seront un jour colonisées. A présent les établissements des colons sont dispersés sur une étendue de trois cents milles dans les vallons qui du nord au sud longent le grand bassin. •
La vallée du lac Sdlé a plus de trente milles de longueur. Elle est arrosée par une rivière qui sort du lac Utah. Les mormons ont donné à cette rivière le nom biblique de Jourdain. Utah est leur terre promise, et la cité qu'ils ont construite dans ce district est leur Sion.
Le terrain baigné par ce nouveau Jourdain et par d'autres cours d'eau est un excellent pâturage. Au printemps, l'herbe y pousse en abondance avec une extrême rapidité, et les animaux s'y engraissent en quelques semaines. Malheureusement, parfois ce luxuriant gazon est rongé par les sauterelles, et c'est un vrai désastre.
La même vallée produit aussi des légumes, des melons, des pommes de terre et des céréales. Sur cerlajns points, on y récolte de trente-cinq à quarante boisseaux de blé par are, et quelquefois plus. Le pommier, le pêcher y prospèrent à merveille ; dernièrement on y a introduit la vigne, et l'on commence à y . élever des manufactures de sucre de betterave.
Le climat de cette terre fertile est pourtant assez rigoureux. En hiver, parfois une épaisse couche de glace dérobe aux bestiaux leur aliment; en été, de longues sécheresses obligent les cultivateurs à de pénibles travaux d'irrigation. Il y a des années où, malgré les plus actives précautions, tout s'étiole et tout dépérit, où les troupeaux, qui sont une des principales richesses du pays, languissent et meurent faute de nourriture.
Ce qui manque surtout aux habitants de ce canton, c'est
le bois. Près de la cité du lac Salé, on De trouve que quelques cotonniers. A plusieurs lieues de distance dans les montagnes, s'élèvent des cèdres, des pins,, des érables. Mais il en coûte fort cher pour les faire abattre et les faire transporter par de mauvais chemins. La dépense du chauffage pour un hiver dans une maison qui entretient deux feux est évaluée à 300 dollars (1500 fr.).
Aussi ne voit- on là guère de maisons bâties en bois oomme dans les nouveaux villages des États-Unis. Presque toutes sont construites en adobes, c'est-à-dire en briques cuites au soleil. Les fondations sont faites en pierres grossièrement équarries. Il y a de bonnes carrières de pierre k cinq lieues de la ville. La difficulté des transports en restreint seulement l'usage:.
Jusqu'à présent, les> routes qui rejoignent les diverses habitations de la vallée ont été fort négligées r et sont presxçoe impraticables. dans les temps de pluieou de dégel. Des poffitts en bois traversent les rivières. Quelques canaux ont été commencés, par un travail de corvée, et l'on songe à creuser le Jourdain pour le rendre navigable jusqu'au lac Utah.
On a trouvé de l'or à certains endroits de la vallée r mais en trop petite quantité pour qu'il puisse enfanter dans la communauté des mormons la fièvre californienne. Ce qui vaut mieux pour cette colonie naissante, c'est une mine de salpêtre et d'alun, et une nappe de sel qui s'étend sur les bords du lac, à une profondeur de plusieurs pouces, étincefente comme la neige et facile à enlever comme le sable. On a remarqué que les gens qui vivent dans le voisinage de cette plage échappent aux maladies fiévreuses. Le climat, de cette contrée est du reste, en général, assez, sain, très-désagréable seulement en été, à cause des sécheresses continues, et parfois si rigoureux en hiver, que, pendant plusieurs mois, la neige interrompt toutes les communications avec les Ëtats de Test et la haute Californie.
En résumé, FUtah n'est point un pays aussi séduisant
que la plupart des autres contrées du vaste continent américain. Mais après la persécution qui les avait poursuivis dans leurs trois premières stations, les mormons auraient difficilement trouvé un plus sûr et un meilleur refuge que ce territoire, qui apparaît comme une île au milieu d'une région inhabitée de tous côtés à une centaine de lieues de distance, par une région qui lui fait une barrière plus difficile à traverser que l'Océan. Si Ton songe qu'il y a dix ans on ne voyait là pas une maison, pas une cabane, on sera surpris de ce qu'ils ont fait en si peu de temps, et Ton croira aisément qu'ils sont en état de donner à leurs œuvres plus d'ampleur et de consistance.
Leur ville capitale, la ville du lac Salé, s'élève au pied d'une chaîne de montagnes dominée par le pic de l'Enseigne (Ensign peak). Le terrain qui lui a été assigné a une étendue de quatre milles carrés, divisé par squares de dix acres, sur lesquels sont tracées des rues à angle droit. Chaque square se subdivise en huit* lots. Primitivement, il n'y avait qu'une maison par lot. Le reste du sol était en culture. Mais déjà, sur plusieurs points, les champs et les jardins ont disparu. Déjà on voit des rues où les maisons se touchent, comme dans les cités les plus populeuses. Les fondateurs de cette nouvelle Jérusalem ont, dans leur idée de magnificence, donné à ces rues une largeur qu'on ne retrouverait nulle part, une largeur de cent soixante pieds. Point de pavé encore, et point de trottoir, mais deux longues lignes de jeunes arbres, d'acacias, d'érables ou de cotonniers qui, dans quelques années, formeront là de fraîches avenues comme celles qui ombragent les divers quartiers de Philadelphie.
Le style d'architecture des maisons est d'une simplicité toute primitive. Quelques-unes ont deux étages; la plupart n'en ont qu'un. Celle de Brigham Young, le prophète de la communauté, se distingue entre toutes les autres par ses vastes dimensions, sa façade nouvellement blanchie, et ses persiennes vertes. Le vénérable apôtre de la poly-
garnie vient d'y joindre un large édifice, construit dans toute la splendeur du style gothique. Ce pompeux édifice est destiné à renfermer ses femmes spirituelles et les autres, c'est-à-dire toute la crédule corporation féminine dont se compose son harem.
Près de là est un autre bâtiment réservé pour les fêtes, les représentations théâtrales et les séances du Conseil.
Le plan du temple est fait sur de larges dimensions : cent quatre-vingts pieds de longueur sur cent vingt de largeur. Mais on n'en a encore posé que les fondations.
De trois côtés la ville est défendue par un rempart en terre de dix à douze pieds d'élévation, garni çà et là de quelques bastions, et coupé de distance en distance par des poternes. C'est une œuvre parfaitement inutile. L'agile Indien escaladerait aisément un tel boulevard.
Jusqu'à présent, la sainte cité des mormons ressemble plutôt à un grand village qu'à une ville. Telle qu'elle est pourtant, elle a servi de modèle aux autres communautés de colons réunies dans les divers districts de l'Utah. Toute cette population, plus agricole que commerciale, a sacrifié l'idée d'agglomération et, le principe de défense à l'agrément de disperser ses habitations sur un large espace.
La population du lac Salé, formée peu à peu par de successives immigrations, est composée d'éléments trèshétérogènes. En 1855, elle s'élevait à environ quinze mille âmes. On y comptait des Américains, investis de différentes fonctions par le gouvernement de Washington, des Écossais, des gens du pays de Galles qui ont une colonie distincte dans une vallée voisine, des Allemands et des Danois, des Français et des Piémontais, un nègre et un juif. Je ne puis dire dans quelles proportions ces diverses nationalités sont représentées sur le sol de la cité mormonienne, ni jusqu'à quel point le nombre des femmes excède ici celui des hommes. Mais d ; après les observations que j'ai faites, je suis très -porté à croire que les maisons où règne la polygamie sont en minorité.
Je veux essayer de donner quelques notions sur le dogme religieux des mormons, non point seulement d'après les livres, mais d'après les entretiens que j'ai eus avec eux dans la vallée du lac Salé, car il faut remarquer qu'un nouvel adepte n'est considéré que comme à demi initié aux principes du mormonisme, tant qu'il n'a pas visité la résidence du premier président de la secte dans le pays d'Utah.
Les mormons croient à la Trinité, c'est-à-dire à trois personnes divines égales en puissance, en majesté, et réunies en un seul Dieu. Ils croient à un être divin, éternel, existant de lui-même, de qui dérivent l'existence et le pduvoir des aulres. Mais ce Dieu suprême, ils ne peuvent se le figurer comme un pur esprit, ils se le représentent comme un êlre matériel sous une forme humaine. Toute autre conception à cet égard leur paraît impossible.
Cependant ils ne sont pas tous en parfait accord ni sur l'idée de la divinité, ni sur celle de notre origine, et, en voulant scruter leur doctrine, on court risque, si l'on n'y prend garde, d'admettre comme une croyance générale quelques opinions individuelles. Voici une des théories que j'ai entendu développer avec un accent de conviction par plusieurs mormons intelligents. Avant de vivre sur cette terre, nous avons vécu, disent-ils, dans une autre région, dans la région des esprits. La preuve, c'est qu'il nous arrive parfois de reconnaître des personnes que nous n'avions jamais vues en ce monde. Mais nous les avions vues dans cet autre monde, où nous avons été engendrés par Dieu le père et. . . . par les mères spirituelles.
Qui sont ces mères spirituelles? C'est ce qu'il n'était pas aisé de me faire expliquer. Enfin, après plusieurs questions, j'ai fini par comprendre que ce sont des femmes créées avec une essence spirituelle par la Divinité même pour sa propre satisfaction. Ainsi, la loi de la polygamie non-seulement subsiste dans le ciel, mais elle est mise en
pratique sur le trône du Très-Haut. Dans aucune mythologie on ne retrouverait une idée plus dégradante de la Divinité.
Un mormon assez bien élevé, et qui avait quelque connaissance en astronomie, m'a déclaré qu'il croyait que chaque système solaire était régi par une divinité particulière. En parlant de notre vie antérieure à la vie terrestre, il me disait que toutes les âmes sont, dès leur naissance, mises à l'épreuve, et, selon leurs faiblesses ou leurs vertus, envoyées dans des régions plus ou moins heureuses. La plupart des mormons considèrent l'esprit du Christ comme pareil aux nôtres. Seulement, le Christ était d'une nature plus pure et plus sainte, et il a été engendré, corps et âme, par son divin père, tandis que les hommes ont deux pères, l'un qui enfante leur corps, et l'autre leur esprit.
Les mormons se figurent la vie future comme une régénération de la vie terrestre dans les sphères éthérées. Là on aura toutes les jouissances physiques que l'on peut avoir en ce monde, et Ton sera affranchi des entraves de 'la matière. Ainsi, me disait un des dignitaires de rÉglise des mormons, vous pourrez corporellement aller d'un lieu à l'autre, comme vous voyagez maintenant, par la pensée, du lac Salé en Angleterre. Mais quel est le lieu assigné aux bons et aux méchants après la mort, c'est ce qui n'est pas encore résolu. Il y a des mormons qui pensent qu'il n'y a pas d'autre enfer que notre globe ; d'autres, que ce globe même doit devenir un paradis ; d'autres enfin, qui, comme Dante, supposent que nous devons être transportés daas différentes planètes. Les nouveaux religionnaires ont la bonté d'n jouter que le ciel n'est point exclusivement réservé aux disciples de Joe Smith : ceux à qui la pure doctrine n'aura point été annoncée, ou qui n'auront pu la comprendre, pourront être admis aussi dans le royaume des saints, mais à un rang inférieur, et dans une condition servile. Quelques mormons ont bien voulu me promettre
de ra'aider à entrer dans l'empire céfeste, ce dont je dois être très-reeonnaissant. ,
Dans cet empire céleste, chaque premier croyant, c'està-dire chaque individu qui a été le premier de sa famille à se convertir au morraoDisme régira un royaume, et comptera parmi ses sujets ses femmes et ses descendants mâles. Ses filles appartiendront aux royaumes de leurs maris. « Mais,- dis-je à un prédicateur qui développait cette belle théorie, quand une veuve se remarie, elle peut être réclamée dans l'autre monde par deux hommes? — Non, me répondit-il, car il y a le mariage pour le temps et le mariage pour l'éternité. A sa première union, une jeune fille est presque invariablement liée à son époux comme sa femme spirituelle pour l'éternité. Si elle devient veuve, elle peut se remarier, mais. seulement pour un tetnps limité. Après sa mort, elle appartient au royaume de son premier époux. »
J'ai peu de chose à dire de la Bible des mormons. Si j'en excepte les beaux passages de l'Écriture sainte qui y sont intercalés, c'est une œuvre des plus fastidieuses. On sait que Joe Smith a raconté comment des anges lumineux lui étaient apparus et lui avaient révélé l'endroit où se trouvaient ensevelies les tablettes d'or, et comment il avait, à l'aide de deux esprits célestes, traduit le texte gravé sur ces tablettes. On dit que s'il avait vécu plus longtemps, il aurait également fait une nouvelle traduction de toute la Bible sans «avoir ni le grec, ni l'hébreu. Les mormons affirment que la première partie de leur rode religieux date de cinq cents ans avant Jé6us-Ghrist ; mais les prophéties qu'elle renferme ne sont qu'un tissu de fourberies.
C'est dans cette première partie que se trouve l'histoire de demx races humaines, dont jusqu'à présent nulle chronique n'avait fait mention : les Néphites et les Lamanàtes. Elles provenaient d'une famille juive qui, sous le règne de Sédécias , quitta Jérusalem et atteignit , bien long-
temps avant Christophe Colomb, les parages de l'Amérique, et s'y multiplia. Le Christ, qui avait été annoncé à ces autres enfants d'Israël' par . des prophètes et par plusieurs éclatants phénomènes, leur apparut après avoir été crucifié en Judée, leur donna des apôtres, les convertit et remonta au -ciel. Mais bientôt ils retombèrent dans l'idolâtrie et furent punis de leur infidélité par de cruels fléaux. Les mormons disent que les Indiens de l'Amérique septentrionale sont les descendants desLamanites, et que cette race appauvrie, dégénérée, est destinée à un brillant avenir, sans doute par son association au dogme de Joe Smith.
Avec tout le respect qu'ils professent pour les merveilleux écrits que leur a révélés le fondateur de leur religion, les mormons ne considèrent point ces livres comme uue œuvre définitive: elle doit être agrandie, complétée d'âge en âge par de nouvelles prophéties, par de nouvelles révélations et de nouveaux miracles.
Le baptême est pour eux un symbole de rémission. L'enfant ne le reçoit qu'à l'âge de huit ans, quand il a pu déjà pécher. L'homme qui s'est mal conduit est baptisé de nouveau, s'il se montre suffisamment repentant de sa faute ; mais à une troisième chiite, il est banni de l'église. Le prosélyte étranger est baptisé à son arrivée dans l'Otah. 11 y a encore un autre sacrçment désigné par le titre de don (endowment) et sur lequel je n'ai pu obtenir que de très- vagues éclaircissements. Je sais seulement que c'est une faveur solennelle accordée à quelques privilégiés, une sorte d'initiation à des mystères religieux, consacrée par les serments les plus redoutables.
En ce qui tient à la tradition de l'Église, voici l'opinion des mormons. Us prétendent que la vraie doctrine apostolique fut dénaturée ou anéantie par la persécution, un ou deux' siècles après la mort de Jésus-Christ, que par conséquent ce que nous appelons le christianisme n'est qu'un reste informe des vérités de la primitive Église, et qu'une nouvelle révélation était devenue nécessaire. Cette
révélation, disent-ils, se trouve dans leur Bible et dans leurs covenants. Ils ajoutent que l'apôtre saint Jean vit encore, probablement dans les régions septentrionales, et que c'est lui qui, avec saint Jacques et saint Pierre, a formé la présidence de l'Église. Ainsi ils considèrent la papauté comme l'autorité qui, par sa constitution hiérarchique, se rapproche le plus de la leur. Mais en même temps qu'ils manifestent ce respect pour la suprématie romaine, ils ont peur de faire des prosélytes parmi les populations qui en dépendent, et ils sont effrayés par une de leurs prophéties qui leur annonce qu'ils seront un jour persécutés dans tous les États de l'Amérique par les catholiques. Par suite de cette idée, ils ont dû éprouver une vive sympathie pour M. Fiilmor, le candidat des Kjiow- Nolhing, qui s'était engagé à restreindre l'influence du catholicisme dans les Etats-Unis. ■
L'Église mormonienne est régie par le président, assisté de deux conseillers. Le président peut désigner lui-même son successeur et ses conseillers ; mais il faut que ces choix soient ratifiés par l'assemblée générale. Ensuite viennent les douze apôtres, dont le vote unanime a le même pouvoir que les trois voix réunies des chefs suprêmes. Les apôtres voyagent quelquefois en divers pays, mais la présidence ne quitte jamais le lac Salé. On compte en outre dans la communauté soixante-dix grands prêtres chargés de conférer avec le peuple en certaines occasions, et des évêques qui remplissent des fonctions à peu près analogues à celles des diacres de la primitive Église : ce sont eux qui prennent soin des pauvres, dirigent les écoles, recueillent les dîmes, prescrivent les corvées ; de plus ils président aux meetings religieux. Chaque évêque a, comme le président, deux assistants ou conseillers. Cette organisation se retrouve partout où les mormons forment une assemblée de prosélytes. Dans plusieurs villes d'Amérique et d'Angleterre, ils ont un président qui reste soumis à celui du lac Salé et jure de lui obéir.
En général, îa population mâle des mormons est investie d'une sorte de caractère sacerdotal. Elle se vante d'être une nation de prêtres, et parle avec dédain des pauvres sectaires du monde qui travaillent pour un salaire. Les mormons travaillent gratuitement pour leur religion, et doivent sans restriction aucune se dévouer à ses intérêts . À la voix d'un de leurs chefs, ils quittent leurs femmes, leurs enfants, leur foyer, se rendent au lieu qui leur est indiqué, et y restent tout le temps qui leur est prescrit. Il y a là un notable élément de forces comme dans l'ordre des jésuites. En outre, il faut remarquer que les mormons considèrent leur dogme comme le seul véritable dogme, et aspirent tous à coopérer à sa propagation. Quand ils le prêchent, • ils sont convaincus que c'est l'Esprit saint qui lui-même les inspire et parle par leur voix, tandis que dans les sectes chrétiennes, les prédicateurs sont obligés, disent-ils, de faire de longs efforts pour préparer leurs sermons.
Les missionnaires sont nommés par la présidence, dans l'assemblée générale, et envoyés dans les contrées les plus éloignées. Ils partent dès qu'ils en ont reçu l'ordre, parfois sans avoir la moindre notion sur le pays qui leur est indiqué, et souvent avec de bien minimes ressources. Pendant leur absence, leurs femmes et leurs enfants sont confiés aux soins des chefs de districts, comme les autres pauvres sans distinction . Leur mission dure ordinairement de trois à cinq ans. A leur retour, ils sont reçus avec des marques d'honneur, et rendent compte dans le tabernacle de l'œuvre qu'ils ont accomplie.
Indépendamment des conversions qu'ils opèrent, les mormons retirent un autre avantage de ce système de missions. Un grand nombre d'entre eux acquièrent par leurs lointains voyages, par leur résidence dans les principales villes de l'ancien et du nouveau monde, des connaissances qu'ils rapportent dans les vallées de l'Utah. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que le contraste des plus riantes régions de l'Europe avec leur froide et sauvage patrie ne les
émeut pas, qu'ils ne se laissent séduire ni par le luxe, ni par les agréments des grandes cités. Nous condamnons leur religion comme une monstruosité, et, dans la naïveté de leur foi, ils condamnent également toutes nos anciennes institutions. D'année en année ils font des progrès, c'est incontestable. A quoi tiennent ces progrès ? Ed premier lieu, à la persécution qu'ils ont subie, qui a propagé au loin leur nom et leur a donné une sorte d'auréole. Ensuite leurs missionnaires ne perdent point leur temps à essayer de convertir les riches. Ils s'adressent de préférence aux gens du peuple, vivent et travaillent avec les ouvriers, et emploient toutes sortes de moyens pour les conquérir. C'est parmi les pauvres habitants négligés des villages, et parmi les petits marchands des villes qu'ils recrutent la plupart de leurs prosélytes. Dans leur ignorance, les paysans se laissent aisément gagner par l'habile entretien des apôtres du mormonisme, et les gens d'un esprit peutêtre moins grossier, mais inquiet, acceptent volontiers la parole d'un homme qui leur dit, avec un accent de conviction: « Croyez, et vous n'aurez plus aucun doute; obéissez, et vous ne pourrez craindre de vous tromper. »
Je ne pense pas que la loi de la polygamie soit employée par les missionnaires comme un moyen de séduction. J'ai tout lieu de croire au contraire qu'on la dissimule à la plupart des néophytes, de peur de les scandaliser. Mais il est probable qu'on s'en sert pour déterminer beaucoup de nouveaux convertis à quitter leur pays natal et à se rendre dans PUtah. Quelle influence exercent ces noms de frère et de sœur employés dans les relations des deux sexes par les mormons, et cette idée qu'ils n'ont qu'un même père et forment une même famille, c'est ce que je ne saurais dire. Mais quoi qu'il en soit de leurs progrès récents et de leur dévouement actuel à leurs chefs spirituels, il y a là trop de causes de scepticisme et trop de motifs de dissidence pour qu'il soit possible de croire à la durée de cette religion dans une autre génération.
Gomme l'Orégon et le Minnesota, la région de l'Utah a un gouvernement territorial, une Chambre haute et uue Chambre basse. Le gouverneur et les principaux juges sont nommés par le président des Etats-Unis. D'un autre côté, l'Église des Saiiits des derniers jours, à laquelle appartiennent à peu près tous les habitants de ce pays, a son administration particulière, sa première présidence, ses douze apôtres et son évêque. Mais ces deux pouvoirs se confondent en une même autorité ; c'est une gestion de famille. Brigham Young, le président suprême, a reçu du Congrès de Washington le titre de gouverneur ; ses conseillers sont présidents des assemblées législatives ; l'un d'eux est en même temps maire de la ville du lac Salé, et les notabilités du clergé font partie des assemblées. Le peuple élit pour ses représentants temporels les hommes qui lui sont désignés par ses chefs spirituels. Nul candidat ne se présente dans une idée d'opposition. Nul bulletin ne trompe l'espoir de ceux qui l'ont dicté. Les mormons citent dans leurs gazettes cette opération électorale comme un témoignage éclatant de leur parfait accord. C'est tout simplement le résultat d'une tyrannie, l'acte absolu d'une oligarchie agissant sous le masque de la démocratie.
Combien de temps durera cet état de choses, c'est ce qu'il serait difficile de dire. Quant à présent, les nouveaux prosélytes qui, pour la plupart, ne jouissaient d'aucune liberté dans les pays d'où ils ont émigré n'en demandent pas plus dans l'Utah. Les chefs actuels, qui ont été les premiers apôtres de l'Église mormonienne, ont par cette raison une grande autorité ; mais ceux qui leur succéderont pourront-ils garder le même ascendant, c'est assurément très-douteux.
Au mois de novembre 1855, le gouverneur a fait dans son message annuel un tableau très-détaillé et très-intéressant de l'état actuel de la colonie. Il parle fort nettement dans ce travail de l'exploitation des mines et de diverses manufactures de l'Utah, de l'amélioration des
écoles et de la fondation d'un collège. Il recommande à l'attention particulière des législateurs le tracé d'une nouvelle route pour l'émigration par le haut Missouri et le Colorado, et le projet d'annexion de la colonie à la Confédération américaine. Il termine son rapport par une comparaison entre l'état de paix, de concorde, de prospérité de riltah et les guerres et les agitations des autres empires. Dans ce même message, le président exprime le plus grand respect pour l'Union fédérale. « Quant au régime colonial, c'est, dit-il, le plus absurde et le plus tyrannique des systèmes, un système que la monarchie anglaise a voulu imposer aux Américains et que les Américains n'ont pu supporter. Nous qui nous trouvons placés à présent dans la même situation que nos pères à l'égard de la métropole britannique, nous demandons à être affranchis de ce servage et à jouir des prérogatives des autres États de l'Union. »
Par cette annexion, les habitants de l'Utah auraient le privilège de nommer eux-mêmes leur gouverneur, leurs juges, et de régler leurs propres affaires sans l'intervention du Congrès qui, jusqu'à présent, a, je dois le dire, fort peu usé de ce droit d'intervention.
J'ai vu depuis, l'acte de constitution de l'Utah. Il est très- court et fort bien rédigé. Il ne fait aucune mention de la polygamie et proclame la tolérance religieuse.
Quoique les mormons croient à des prophéties qui leur annoncent la destruction de toutes les nations de la terre, ils ne sont point intolérants. Brigharn a prononcé quelques discours d'un caractère libéral. Cependant il est probable qu'on ne souffrirait pas aujourd'hui dans l'Utah l'organisation d'une Église dissidente ou l'existence d'un journal d'opposition.
Il serait assez difficile aussi de décider quels sont les vrais sentiments des mormons à l'égard des États-Unis. Lorsqu'ils furent chassés de Naiuroo, ils espéraient obtenir du gouvernement mexicain, à très-bas prix, quelque.
vaste territoire où ils formeraient un État indépendant. La cession de la Californie au Congrès américain leur enleva cet espoir. Ils en vinrent ensuite à demander l'adjonction de l'Utah à la Confédération. Le général Taylor la leur refusa et annonça même l'intention de les chasser du lac Salé dans la crainte qu'ils ne s'alliassent aux Indiens pour barrer la route de la Californie. Quelque temps après, Taylor mourut et, à un grand dîner, Brigham Young, en parlant de lui, s'écria :
« Maintenant il rôtit dans l'enfer î
, — Comment, lui répliqua un des juges des États-Unis, osez-vous parler ainsi ?
-— Vous le rejoindrez quelque jour, répondit tranquillement Youug, et alors vous me croirez. » •
M. Fillmore, à son avènement à la présidence, signa l'acte organique de l'Utah et nomma Brigham Young gouverneur de cette colonie. Aussi les mormons sont-ils toujours prêts à applaudir au nom de Fillmore, tandis qu'ils conservent une profonde animosité pour la mémoire de Van Buren qui n'a pu les empêcher d'être expulsés du Missouri.
D'après les prophéties que nous avons déjà mentionnées, quelques personnes attribuent aux seçtateurs de Joe Smith une haine invétérée pour le monde entier. Mais ceux qui ont une telle opinion ne connaissent point la communauté des mormons. Il y a là des gens du nord et du sud, des gens de tous les pays qui se souviennent avec affection de leur première patrie et qui, en dépit de toutes les prophéties, ne peuvent maudire le lieu où ils sont nés et le peuple au sein duquel ils ont vécu. Notre opinion à nous est que si les habitants du lac Salé obtenaient leur admission dans la Confédération, s'ils n'avaient pas la crainte d'être poursuivis par la violence, ils resteraient assez fidèlement attachés aux Etats-Unis. Les classes inférieures ont des penchants pour une administration républicaine; quant aux chefs, c'est une autre question.
Un jour ou l'autre, par un président démocratique, par une majorité démocratique dans les deux assemblées du Congrès, le territoire de l'Utah peut être annexé à la Confédération. En attendant, ce n'est pas un petit avantage pourBrigham Young d'être gouverneur de cette colonie. En cette qualité, il perçoit une somme considérable sur les fonds fédéraux et en répand une partie parmi les In- ' diens l .
Comme nous l'avons dit, les mormons pensent que les Indiens sont destinés à reprendre un rang notable* parmi les peuples civilisés, et leur intérêt particulier les porte à se concilier l'affection de ces tribus sauvages. Ils se souviennent d'ailleurs que lorsqu'ils furent chassés de Nauvoo, ils furent, dans leurs souffrances et dans leur longue migration , très-généreusement assistés par les Indiens des États-Unis, ils savent que dans ce périlleux conflit ils n'auraient pas de meilleurs auxiliaires que les bandes d'Indiens qui peuvent, dans leurs habitudes de déprédation , enlever les animaux d'une armée et l'affamer.
Il y a au lac Salé trois juges nommés par le président de la Confédération et qui n'appartiennent point au mormonisme. L'exercice de leur autorité est en réalité fort restreint, et le chef de cette magistrature abandonne volontiers quelques-unes de ses principales prérogatives, pourvu qu'on le laisse tranquillement arrondir sa fortune. Quand j'étais au lac Salé, il avait établi une auberge, il y tenait ses audiences et s'arrangeait de façon à y garder pendant des mois entiers les jurés dont il faisait ensuite payer largement la dépense par le.Congrès.
La ville du lac Salé est divisée en neuf quartiers. Dans chaque quartier est un évêque et une maison d'éeole. Tous les pères de famille sont tenus d'envoyer leurs enfants à cette école. S'ils ne sont pas en état d'acquitter la rétribu-
1. Les journaux des États-Unis ont annoncé récemment que Brigham Young était dépossédé de ses fonction» de gourerneur.
tion prescrite, elle tombe à la charge de la communauté. Le maître d'école reçoit environ cinquante dollars (250 fr.) par mois, partie en argent, partie en nature. Il peut être pris parmi les infidèles, à la condition toutefois qu'il n'enseigne rien de contraire au dogme mormonien. L'évêque est, comme nous Pavons dit, chargé de surveiller les écoles, de pourvoir aux besoins des indigents et de recouvrer le produit des dîmes.
Il y a trois 6ortes de dîmes. D'abord, quand un nouveau converti arrive au lac Salé, il doit remettre à la communauté le dixième de ce qu'il possède. Ensuite, il doit lui abandonner chaque année le dixième de ce qu'il a gagné. Enfin, il est astreint aussi à la dîme de la corvée pour la construction du temple ou les autres travaux publics. La plupart des dîmes sont payées en nature. Il y a des magasins spéciaux pour recevoir les céréales, et les bestiaux sont conduits dans les pâturages de l'Eglise. Je ne sais quelle part les chefs spirituels de la colonie prennent dans ces différents tributs. On m'a affirmé que Brighara Young a, sur ce point, une très-grande honnêteté* 11 est assez riche par les terrains considérables qui lui ont été concédés, par la propriété de tout un quartier de la ville, pour se montrer désormais suffisamment désintéressé, mais on ne pourrait en dire autant de ses subalternes.
Les procès ici sont assez rares. Les mormons, qui se donnent l'un à l'autre le nom de frère, tiennent à ne pas se montrer chicaneurs comme les infidèles. S'il s'élève entre eux quelque question litigieuse, elle est soumise d'abord à l'évêque, qui rempht en cette circonstance les fonctions de juge de paix; puis, en dernier ressort, on en appelle à Brigham, qui tranche de lai-même la difficulté, sans consulter aucun Gode. Cette justice patriarcale psut être très-efficace, quand la question qu'il s'agit de résoudre est assez claire et le bon droit évident. Mais elle ne peut manquer de s'égarer en plus d'une occasion, et elle est souvent entravée ou paralysée par la situation particulière
des délinquants. Aussi, peu de mormons oseraient citer devant le tribunal un des dignitaires de l'Église. Un jour, par exemple, un des douze apôtres, nommé Snow, obligea une cohorte d emigrants à conduire gratuitement pour lui un assez grand nombre de chariots, en leur disant que c'était pour le service de FÉglise. Trois de ses voitures , renfermaient, en effet, des denrées appartenant à l'Église, trente autres étaient chargées de ses propres marchandises, car il avait une maison de commerce au lac Salé, et une maison qui ne jouissait pas d'un très-bon renom. . Les malheureux charretiers, accablés de fatigue après leur long voyage, disaient : « Brigham le fera payer. » Mais aucun d'eux n'osa dénoncer le mensonge du sordide apôtre, et il ne leur fut rien accordé.
Sur toutes les questions, la sentence de Brigham est la loi même de l'Eglise, et ses conseils sont avidement recherchés. Souvent il doit être fort importuné des requêtes continuelles qui lui sont adressées ; car pas un de ses fidèles sectateurs n'entreprendra une affaire de quelque importance sans vouloir d'abord la lui exposer, et plus d'une vieille femme ira lui demander si elle ferait bien de changer sa vieille robe pour une pèlerine, ou sa génisse pour un pourceau.
Très-vif et' parfois très-agressif quand il parle en public, Brigham est d'une humeur agréable et joviale, dans la vie privée. Il n'affecte aucun air de supériorité, il ne cherche point à se distinguer du commun des fidèles par son costume, et tend amicalement la main à quiconque s'approche,de lui.
Les mormons ont du goût pour les titres pompeux, et parlent avec emphase du gouverneur ou de Son Excellence le gouverneur. Mais dans chaque famille, à la prière du soir, on dit tout simplement : « Seigneur, bénis ton serviteur Brigham, bénis-le dans ses pensées et dans ses œuvres. Bénis ses conseillers notre frère Kimball et notre frère Grant. »
35 i DE L'EST A L'OUEST.
J'essayerai, dans le cours de ce récit, de faire voir quel est parmi les mormons le véritable état de la polygamie, qui a suscité contre eux les plus vives récriminations. Il est certain que, d'une part, la polygamie doit produire une , profonde détérioration morale et sociale; que, de l'autre, elle doit être considérée comme un grossier sensualisme; mais lorsqu'elle est sanctionnée par la loi, par la religion, elle n'a point le même caractère. En premier lieu, les mormons la regardent comme une bonne et légitime coutume. En second lieu, on ne peut les accuser d'être sensuels, et la nature de leur sol ne leur permet pas d'être indolents.
Les institutions du mariage sont, à leur point de vue, assez judicieusement établies pour atténuer autant que possible le dangereux effet de leur système matrimonial. L'inégalité des sexes est un des principes de leur doctrine religieuse et une des règles de leur vie. Le mari 'est le patriarche, le chef de la famille. Ses femmes sont tenues de lui obéir sans restriction ; l'ordre qu'il leur donne est leur justification dans ce monde et dans l'autre. Il est leur souverain absolu et leur prêtre ; elles ne doivent pas se permettre de contrôler un de ses actes ni une de ses volontés, et les enfants sont astreints à la même soumission passive. Quelques apôtres du morraonisme ont même prévu le jour où les enfants rebelles seraient lapidés selon la loi de Moïse. Cependant les rigueurs de cette théorie se modifient de jour en jour par la pratique de la vie. Le cœur de Salomon fut subjugué par les femmes; la même influence ne doit-elle pas s'exercer sur d'autres individus moins sages que le grand roi d'Israël ?
Ainsi que le musulman, le mormon ne peut prendre plusieurs femmes qu'autant qu'il se trouve en état de leur offrir une situation convenable, et dans les plus basses classes il est obligé d'avoir pour chacune d'elles une chambre distincte. Les hommes n'obtiennent le divorce 'que pour cause d'adultère : les femmes, au contraire,
peuvent le réclamer pour de minimes désagréments. Ces sortes de divorces ^ont assez fréquents, et la femme alors trouve sans peine un autre époux. Elle a le dn.it d'emmener avec elle ses enfants; leur père est obligé de leur abandonner une partie de sa propriété. Si, dans cette pratique de la polygamie, il n'y avait qu'un élément de sensualité ; si les femmes n'étaient prises que comme des concubines, les enfants courraient risque d'être très-négligés et maltraités. Mais les mormons ont une très-grande affection pour leurs enfants, surtout pour leurs fils qu'ils regardent avec une sorte de sentiment Spartiate, comme les défenseurs du foyer et de l'autel. Pour eux, en général, la polygamie est considérée surtout comme un moyen d'accroissement de la peuplade mormonienne.
On s'est fait une idée exagérée des souffrances de la femme dans l'Utah. Il est vrai qun c'est une cruelle situation que celle de rémigrante d'Europe qui arrive dans cetleTcoIonie, sans connaître les lois do la polygamie, et qui voit son mari prendre une autre femme. Il en est qui vivent dans la crainte perpétuelle de cette décision, et qui peut-être y échappent par la pauvreté. Mais la nature humaine finit par s'assouplir à la nécessité. Après la première douleur que leur a causée la présence d'une rivale qu'elles doivent traiter comme une sœur, la plupart des femmes se résignent assez vite à cette nouvelle situation, et d'ailleurs leurs occupations journalières ne leur permettent guère de s'abandonner à des rêveries mélancoliques. Quant à celles qui sont nées dans une famille mormonienne, ou qui y ont été élevées, elles considèrent la po yLramie comme un principe social et naturel. Si l'affection conjugale est moindre dans ces réunions multiples que dans le vrai mariage, les infidélités n'y sont pourtant pas plus fréquentes. Les femmes des mormons se révoltent contre une tentative de séduction tout aussi bien que celles des autres contrées. Si elles étaient tentées de succomber, elles résisteraient par la
ment fondées , que dans l'un comme dans l'autre parti il y a eu des larrons.
J'ai entendu "parler d'un marchand mormon qui, par sa prestesse à enlever le bien d'autrui, rivalisait avec les Indiens : seulement, il n'exerçait pas son habileté au détriment de ses frères ; il ne l'appliquait qu'à dévaliser les . étrangers.
Les mormons reconnaissent bien qu'ils ont parmi eux plus d'un individu fort peu recommandable, et ils ajoutent que si un mormon se pervertit, il devient plus mauvais que tout autre,parce qu'il est plus coupable que tout autre, . après avoir reçu la lumière de l'Esprit saint. J'ai connu au lac Salé deux ou trois francs coquins. Mais je dois déclarer qu'en général je considère la colonie mormone comme une population honnête, industrieuse, loyale et hospitalière.
J'ai cru devoir faire d'abord ces observations préliminaires. Je vais maintenant raconter mon séjour dans la vallée du lac Salé.
A mon arrivée au lac Salé, le hasard me conduisit dans lamaisondeM. S..., une maison singulière, mais intéressante. La/ voix argentine d'une agréable jeune femme qui répondit à mes premières questions, quand je me présentai sur le seuil de la porte, me détermina à m'installer dans cette demeure, et je vis avec plaisir qu'elle n'était pas la seule femme du logis. C'était une bonne occasion pour moi d'observer les conséquences de la polygamie.
Mon hôte était un des dignitaires de l'Église. Il n'avait pas moins de quatre épouses et une douzaine d'enfants. C'était un homme de quarante-quatre ans, né dans le Massachusetts, intelligent et entreprenant, qui, par son travail, avait acquis une certaine fortune. L'un des premiers, il s'était converti à la doctrine de Joe Smith. Lorsque les mormons furent chassés de Nauvoo, il abandonna sa ferme, son foyer, se joignit aux éïnigrants, et arriva dans rUtah au mois de septembre 1847. Il avait été en-
suite envoyé en mission en Angleterre, il y était resté trois ans, et avait recueilli des notions assez exactes sur cette contrée. Dans toutes nos transactions il se conduisit honorablement, bien qu'en sa qualité de véritable Américain il ne résistât guère à l'appât d'un bon marché. Je ne dirai pas que c'était un mari exemplaire, mais je lui rends cette justice qu'il avait de l'affection pour ses femmes, toutes quatre jolies, et qu'il ne négligeait aucun de ses enfants. 11 était, du reste, charitable et hospitalier.
Sa première femme, plus jeune que lui de cinq ou six ans, élait comme lui originaire de Massachusetts. Elle me parlait souvent de ce pays, des années qu'elle avait d'abord passées à gagner péniblement sa vie dans une manufacture de coton, puis du bien-être dont elle avait joui après son mariage dans la grande ferme où elle avait une nombreuse basse-cour et un vaste jardin. Elle me dit ensuite comment elle passait avec son mari des nuits entières à lire la Bible des mormons, comment elle en vint à croire que là était la vérité, et comment sa famille la répudia, parce qu'elle était la première femme de la contrée qui se fût convertie au mormonisme. Quand vint le moment où elle se proposait de suivre son mari vers les lointaines régions de l'Utah, ses parents se rapprochèrent d elle, et lui offrirent tout ce qu'elle désirerait si elle voulait renoncer à ce projet. Mais elle resta inébranlable, et elle entreprit ce long et effrayant voyage, si long et si pénible, qu'elle ne croyait pas pouvoir l'achever. Elle me conta ensuite sa première installation au lac Salé. Là s'arrêta sa narration. Si les entraînements matrimoniaux de son mari l'affligèrent, elle ne voulut, pas me le révéler. Elle ne parlait pas même de ses rivales. Quelques fois seulement, elle disait dans le cours de son récit: « C'était avant l'arrivée de Lisa. » Ce nom l'aidait à fixer une date.
La seconde femme de M. S... était une mormonienne
déterminée. Pour se dévouer au dogme des mormons, elle av&it abandonné sa maison, ses enfants, son mari. Elle parlait de ce premier mari sans haine et sans regret. Probablement de vives querelles avaient éclaté entre elle et lui avant leur séparation. Elle disait-qu'il était honnête, et que pourtant il avait fermé son cœur à la vérité. Mais souvent elle songeait à son enfant, elle calculait l'âge qu'il devait avoir , s'il vivait encore. Depuis huit ans elle n'avait plus entendu parler de lui. Elle se disait qu'elle le reverrait peut-être quand le chemiu de fer, qui doit atteindre a l'océan Pacifique, passerait près du lac Salé, et elle se demandait s'il la reconnaîtrait.
La troisième femme, Lisa, était une jolie personne, aussi rose,,aussi fraîche que sa petite fille âgée de quatre ans. Née en Angleterre, dans le comté de Bedford, elle était arrivée très-jeune à Nauvoo,et s'était mariée h quinze ans. Malgré son jeune âge, elle accomplissait très-sévèrement ses devoirs de mère, châtiait son enfant dès qu'il avait commis une faute, et pleurait et se lamentait dès qu'elle le voyait malade.
La quatrième femme de mon hôte était également une belle personne de dix-sept ans, sa cousine, mariée avec lui depuis peu «de temps. Elle était la favorite des enfants. A tout instant, ils avaient recours à elle : « Lydie, donnemoi à boire ; Lydie, viens près de moi ; Lydie, raccommode donc mon habit; » tels étaient les cris qui résonnaient perpétuellement dans la maison. Les enfants ne lui donnaient point comme aux autres le nom de tante, en vertu du principe mormonien, qui oblige toutes les femmes à se donner le nom de sœur. Ils la traitaient comme une amie, comme une compagne. L'aînée des femmes exerçait sur eux un autre pouvoir. Quand ils étaient indisposés, ou quand ils se montraient un peu indociles, c'était à elle qu'on les confiait. Elle les soignait ou les réprimandait avec une égale bonté , sans faire une différence entre les siens et ceux des autres.
Dans la journée, ces quatre femmes occupaient deux chambres ; mais pour la nuit, chacune d'elles avait sa chambre distincte.
La maison qu'elles habitaient était un vaste édifice à deux étages, très-simplement meublé, car les premiers émigrants'de l'Ulah ne pouvaient apporter avec eux dans leur long trajet que ce qui leur était rigoureusement nécessaire, et tout ce qui se fabrique dans le pays est assez mal fait et coûte fort cher. Mais chaque chambre était munie d'un excellent poêle qui vaut à Saint-Louis vingtcinq dollars, et qui, dans la vallée du lac Salé, en vaut cent vingt-cinq. De plus, la maison était pourvue d'une quantité de luisants ustensiles.
Ça et là brillaient quelquesmiroirs et quelques montres en or, derniers restes du luxe européen, et les murailles étaient couvertes d'écheveaux de fil qui devaient être employés un jour à faire des vêtements. Dans une de ces chambres on voyait encore de grands coffres remplis d'étoffes de manufacture anglaise. Le digne missionnaire, tout en prêchant le mormonisme, n'avait pas oublié les intérêts de son négoce. L'été, les femmes étaient séparées. Deux d'entre elles conduisaient les bestiaux sur les pâturages des collines; les deux autres restaient en ville pour y vendre les produits de leur industrie.
Dans cette maison, j'en vins promptement à jouer avec les enfants, surtout avec trois petites sœurs, roses et joufflues, à peu près du même âge. J'allais les chercher à l'école, et elles me traitaient sans façon, comme un vieux camarade.
Le dimanche n'est point ici un jour de rigide prescription comme en Angleterre. Le travail même n'est pas défendu. Mais il est rare que le dimanche les mormons se livrent au travail. Ils aiment à jouir d'une journée de repos, et d'ailleurs ils ne peuvent avoir dans leur petit coin de terre les fiévreuses préoccupations des Américains. Leur livre leur dit : Ne vous inquiétez pas du lendemain ;
le lendemain viendra assez de lui-même vous apporter votre tâche et vos soucis.
J'étais curieux d'assister au service religieux des mormons, et, le premier dimanche après mon installation au lac Salé, je me rendis à leur tabernacle. C'est un vaste édifice oblong, assez spacieux pour contenir trois mille personnes ; d'un côté sont des rangées de bancs disposés à peu près comme dans un parterre ; de l'autre, les sièges des apôtres, des principaux membres du clergé, une tribune pour l'orateur, et un orchestre.
L'office commença par un hymne, puis on récita une prière, pendant laquelle tous les assistants se tenaient debout; ensuite, un second hymne, puis l'allocution deBrigham Young qui, ce jour-là, était d'une inconcevable vulgarité. Mais je me réjouissais de voir dans l'exercice d'une de ses principales fonctions ce chef suprême du mormonisme.
C'est un homme de taille moyenne , de quarante et quelques années. Sa figure a une expression de bon sens . et de fermeté. Je n'y remarquai pas la moindre émotion, lorsque, dans la prière qui venait d'être récitée, on lui donna le titre de prophète et de révélateur.
Après avoir adressé à ses auditeurs une harangue religieuse qui dura à peine quelques minutes, il se plaignit des visites perpétuelles qu'on lui faisait souvent sans raison. « Les femmes, disait-il , entrent chez moi à tout instant par curiosité , demandant à me voir et à visiter ma maison. Cela me fatigue. J'ai perdu des chemises. Mes femmes ont perdu plusieurs objets de toilette. Je veux bien voir mes amis et les gens qui ont à me parler d'âffaires, mais je vous préviens que j'ai dernièrement reçu de Londres une nouvelle paire de bottes, et que les importuns en sentiront la pesanteur.»
Après cette gracieuse admonestation, il en revint tout à coup à l'exposé de ses doctrines religieuses, et dit que Dieu ; pour punir les Américains de ne pas croire aux ré-
vélations du mormonisme, les livrait à l'aberration, et que ceux qui avaient rejeté Renseignement de Joe Smith étaient maintenant aveuglés par les méchants esprits. Là s'arrêta son discours.
Je n'en comprenais pas la fin. On m'expliqua que c'était une allusion aux tables tournantes, mises en mouvement, disent les mormons, par l'esprit du mal pour tromper les infidèles.
J'avais été frappé aussi du grossier averlissement et de la menace brutale que le pontife du mormonisme adressait a ses auditeurs. Mais telle est son habitude. Jamais il ne flatte le peuple, et jamais il n'essaye de prendre un air inspiré; il affecte au contraire d employer un langage rude et trivial. Par son habileté et son énergie, il sait se maintenir à la iête de sa communauté, quoiqu'il n'en soit pas l'homme le plus intelligent ni le plus éloquent.
Le dimanche, il y a encore dans l'après-midi un office à peu près semblable à celui du matin. C'est à ce second service qu'on administre la communion avec de l'eau au lieu de vin. Les uns disent qu'il serait trop difficile de se procurer du vin non falsifié; d'autres, que l'emploi de cette boisson coûterait trop cher. Toutes ces cérémonies se terminent par une bénédiction et par une prière dont le commencement est le môme que celui du Pater noster. A l'une •de ces réunions dans le tabernacle, j'ai entendu un apôtre parler pendant une heure et demie avec une extrême facilité, mais dans un langage subtil qui ne pouvait guère être compris de la plupart de ses auditeurs. J'ai entendu aussi des missionnaires raconter leurs voyages d'une façon intéressante et quelquefois amusante. Le peuple les écoutait avec attention et respect.
Le soir, il y a dos réunions dans les écoles de chaque quartier, sous la présidence de l'évêque. On y chante des hymnes, on y récite des prières, puis chacun a le droit d'y prendre la parole et de raconter ses saintes visions. Les femmes surtout usent largement de ce privilège. Celles
qui n'ont rien vu*, rien rêvé, rien senti, tiennent pourtant à faire voir qu'elles ont été visitées par l'esprit. Elles se lèvent, et, d'un ton solennel, elles profèrent ces paroles sacramentelles : « Frère, tu as demandé la sagesse, elle te sera accordée. L'esprit du Seigneur m'est apparu et il m'a dit... »
A la suite de ce pompeux début, elles retombent le plus souvent dans les plus singulières banalités.
Ainsi se passe le dimanche dans l'Utah. Je manquais rarement d'assister à deux et trois assemblées, soit par curiosité, soit que je n'eusse rien de mieux à faire.
La curiosité me portait aussi à interroger les nouveaux émigrants qui arrivaient dans la contrée. Je voulais savoir ce qu'ils pensaient de la colonie, et ce qui les avait déterminés à se convertir au mormonisme. Très de moi se trouvaient plusieurs nouveaux venus : un ébéniste, un charpentier, un ferblantier, un tisserand de Nottingham, un mineur de Gornouailles et un tailleur de Yorkshire.
L'ébéniste avait une très-bonne opinion de la doctrine mormonienne et une meilleure encore de lui-même. Il prédisait le plus grand succès à l'église de Brigham Young, et ne doutait pas qu'il n'y prît lui-même une part considérable. Il avait une suite de visions surnaturelles. Il se vantait de Tar leur de sa foi et des dons qu'il avait faits aux missionnaires mormoniens pendant qu'il était encore en Angleterre. Il avait abandonné sur la terre natale sa femme, qui n'avait pas voulu se convertir, et croyait s'être magnifiquement conduit envers elle, en lui payant son loyer un mois d'avance et en lui laissant son mobilier. Quel homme généreux, disait-il, pourrait agir plus délicatement? Cependant il aurait désiré qu'elle vînt le rejoindre, car elle faisait très-bien la cuisine et gagnait ses quinze à vingt shillings par semaine, en travaillant de son métier. Eu résumé, c'était un pauvre être inquiet, vaniteux et ambitieyx, qui se serait enrôlé parmi les charlistes, s'il ne s'était adjoint aux mormons.
Le charpentier était, au contraire, un franc et joyeux gerçon, qui était venu au lac Salé avec une croyance naïve, travaillant gaiement et ne demandant rien de plus.
Le tailleur, non moins jovial, parlait avec enthousiasme des livres des mormons qu'il n'avait jamais lus, et les déclarait infiniment supérieurs à la Bible, qu'il n'avait pas lue davantage. L'idée de posséder un royaume de saint dans l'autre monde le ravissait; en attendant, il se délectait, chaque fois qu'il en trouvait l'accasion, à savourer dans celui-ci d'amples cruches de bière.
Le tisserand et le mineur, mariés, pères de famille, vivaient dans de grands soucis. Ni l'un ni l'autre n'avaient pu trouver dans cette contrée l'emploi de leur métier, et ils regrettaient la vieille Angleterre. A la fin, le tisserand entra dans une ferme en qualité de laboureur ; quant au mineur, son mécontentement ne faisait que s'accroître. Une circonstance accidentelle, un mouvement de dépit l'avaient porté à une violente détermination. Un de ses frères étant mort près de Londres, il partit de Gornouailles pour se rendre aux funérailles. Le prêtre qui devait les faire demanda trente shillings. Le pauvre mineur ne pouvait les donner, et son frère fut enseveli sans l'assistance du clergé. Dans la colère que lui inspira cette exigence de l'Église anglicane, il s'affilia d'abord à une des nombreuses sectes de l'Angleterre, puis à une autre, et ne les trouva pas meilleures que celle dont il s'était séparé. Sur ces entrefaites, il entendit parler d'une nouvelle communauté religieuse qui administrait tous les sacrements sans rétribution : c'était celle des mormons. Il y entra sans autre examen, se fit baptiser, fit baptiser aussi sa femme et ses enfants, puis partit pour le lac Salé. Mais là, il fut cruellement déçu dans son espoir. Il estimait son labeur à un haut prix, et plutôt que de travailler pour un salaire de manœuvre, il aimait mieux, disait-il, mourir de faim. Mon hôte eut pitié de lui : il lui donna une chambre, lui prêta des ustensiles de cuisine et lui remit quelques
provisions. Je pense que plus tard son orgueil aura fiéchi devant la nécessité.
Les vivres sont chers dans TUtah, surtout a une certaine époque de Tannée. Le laboureur donnera volontiers ving-cinq à trente dollars par mois à un bon ouvrier, au printemps et en été; mais pendant les mois d'hiver, il croit faire un acte de charité s'il s'engage seulement à le nourrir. Les bûcherons et les artisans employés à la fabrication des briques ou à la construction des maisons peuvent plus aisément s'occuper toute Tannée. Un des hommes qui m'avaient accompagné dans mon voyage gagnait deux dollars et demi (12 fr. 50 c.) par jour et sa nourriture, à son métier de plâtrier; un autre, qui était peintre, gagnait plus encore. Mais il faut se rappeler que ce salaire est presque toujours payé en marchandises de diverse nature, ce qui ên diminue considérablement la valeur réelle. Qu'un ouvrier vienne le dimanche réclamer les quinze dollars qui lui ont été alloués pour son travail de la semaine, il peut arriver qu'on lui remette pour quinze dollars de chapeaux. On conçoit ce qu'il doit perdre à un tel mode de payement.
L'argent a toujours été rare dans la vallée du lac Salé, et chaque année il devient encore plus rare. Les premiers colons, qui se composaient en grande partie des habitants de Nauvoo, avaient vendu leurs propriétés à bas prix. Le petit capital qu'ils emportèrent avec eux sur le sol où ils cherchaient un refuge leur suffit à peu près dans les premiers temps. Ils n'avaient là rien à acheter, et point de domestiques, point d'ouvriers à payer. Le pays où ils allaient s'établir leur apparaissait comme une réalisation de l'utopie (dans le vrai sens du mot grec) ; ils pensaient que, dans cette région, chaque homme devait se suffire à lui-même, réculter lui-même le grain nécessaire à sa nourriture, façonner ses vêtements, bâtir sa maison. C'était un état social d'une nature toute primitive, qui pouvait bien subsister quelque temps, mais qui ne pouvait se
maintenir dans les mêmes conditions, quand il faudrait en venir à faire des achats nécessaires.
A cette époque, éclata la nouvelle de la découverte des . gissements aurifères de la Californie. Les mormons, il faut leur rendre cette justice, ne se laissèrent point saisir par la fièvre de l'or. Brigham leur dit que l'Angleterre s'était élevée à sa haute puissance, non point par des mines d'or, mais par des -mines de fer et de charbon, et que ces dernières, ces vrais trésors, se trouvaient dans l'Uiah. Il n'ajouta pas à cette judicieuse remarque que le lac Salé était situé à huit cents milles de distance de tout port de mer et de toute rivière navigable. Un certain nombre de mormons se laissèrent pourtant entraîner au courant universel, et quelques-uns revinrent avec leur butin. Par le territoire de l'Utah passaient des milliers d'émigrants, qui ne demandaient qu'à se décharger, pour un prix minime, de l'excédant de leurs bagages, et qui payaient fort cher les animaux dont ils avaient besoin pour continuer leur voyage. Bientôt les mineurs de Californie se trouvèrent sans provisions au milieu de leurs riches placers. Les mormons avaient du bétail qu'ils conduisirent au milieu d'une population affamée et vendirent à des sommes exorbitantes. Alors l'argent afflua au lac Salé. Mais la Californie du sud, l'Orégon, le Texas avaient aussi de nombreux troupeaux et firent les mêmes exportations. Peu à peu les prix baissèrent par l'effet de la con* currence, et maintenant le bétail est plus cher au lac Salé que dans la Californie.
Dans une ère rapide de prospérité, d'aventureux spéculateurs de TUtah avaient acheté aux Etats-Unis des masses de marchandises, et l'argent que la contrée avait recueilli par le passage des émigrants, par un heureux trafic, retourna en Amérique.
Maintenant les émigrants ont pris une autre route ; les mormons n'ont plus rien à gagner en Californie, et il ne leur reste plus que deux ressources pécuniaires : l'argent
que les nouveaux colons apportent avec eux et celui qui est alloué par le Cungrès pour le traitement des fonctionnaires. De 1854 à 1855, ils ont eu, en outre, celui des dépenses faites pour la légion américaine, qui stationna environ six mois dans TUtah. Mais l'accroissement de la population est loin d'être en proportion avec l'état de ses capitaux : c'est pour cette raison que les magistrats engagent le peuple à se priver rigoureusement de toute emplette de luxe et à tenter, par tous les moyens possibles, d'importer des dollars dans la colonie.
L'argent monnayé est l'objet d'un agiotage considérable, et les règlements de compte en marchandises deviennent de plus en plus difliciles. Je me rappelle qu'un bûcheron, qui livrait à mon hôte une charge de bois pour laquelle il demandait quatre dollars, discuta longtemps avant de consentir à recevoir un bon de six dollars sur le magasin d'un charpentier.
Il y a seulement certaines denrées pour lesquelles on accepte une assignation au pair, si elle présente des garanties suffisantes; ainsi, par exemple, la farine, le sucre, le café et les ustensiles de ménage ou d'agriculture. Au mois de novembre 1855, cent livres de farine représentaient parfaitement un billet de six dollars (30 fr.). Les négociants qui ont des comptes à payer en acquittent* ordinairement la moitié en marchandises qui ont une valeur monétaire, comme celles que nous venons de citer, et en marchandises d'un prix inférieur, comme le coton, les vêtements, etc. Mais les premières sont si recherchées qu'on ne peut se les procurer en certaine quantité qu'à la condition de prendre une part proportionnelle des secondes. Ainsi, le prix de cent livres de sucre est de quarante dollars (200 fr.); maison n'obtienlra, l'argent à la main, un quintal de sucre qu'en payant en même temps certains objets de second ordre ; car, dit le marchand, si je me défais de ce que j ai de plus désiré dans mon magasin, que
deviendra le reste? Il faut pour ma sécurité que tout s'écoule en même temps.
Un tel état de choses est une fatale entrave aux progrès de la colonie, et se fait surtout cruellement sentir aux gens du peuple, aux ouvriers qui, comme nous l'avons dit, ne sont presque jamais payés en argent, et qui ont bien de la peine à réaliser leurs assignations dans cette banque d'échange. Dès qu'on sort de la catégorie des denrées à prix fixe, les autres sont taxées arbitrairement. On sait ce que valent la farine et le sucre, et quelques autres choses de première nécessité ; mais, pour le reste, il faut s'en rapporter au bon vouloir ou à la probité, souvent fort équivoque, du marchand.
Je n'avais pas apporté dans l'Utah une grande quantité de dollars, et, par bonheur, j'avais peu de dépenses à faire. Cependant il y a dans la capitale du lac Salé plus d'une occasion de dépenser de l'argent; on y trouve même un théâtre qui donne trois représentations par semaine. J'y ai vu jouer Othello, V Othello de Shakspeare, puis la Lycie de Ch. Mathews. Les rôles du More et d'Iago n'étaient pas mal remplis: mais Emilie et Desdemone étaient on ne peut plus grotesques. Le public me parut s'intéresser fort peu à la grande œuvre du tragiqife anglais, mais, en revanche, il applaudit avec transport à la comédie de Ch. Mathews, qui, du reste, était beaucoup mieux jouée.
Vers la fin de novembre, je résolus de visiter les établissements du nord, puis de pénétrer dans une vallée encore inoccupée, si ce n'est par quelques pâtres qui y conduisent leurs troupeaux, et par quelques Indiens nomades. Le fils de mon hôte était là avec une partie de son bétail, et je comptais passer une semaine dans ce district désert, où l'on pêche d'excellent poisson et où l'on trouve beaucoup de castors. Donc, une après-midi, je mis dans une sacoche des provisions ; % car celui-là qui porte des provisions sur son dos, plutôt que de l'argent pour en acheter, est l'homme vraiment indépendant, et je traver-
LES MORMONS CHEZ EUX. 3t>9
sai les redoutables remparts de la cité des, saints par la porte du nord.
Ce n'est pas chose facile de trouver ici son vrai chemin, bien qu'on ait pour se diriger la chaîne de montagnes qui s'étend le long de la plaine. Différentes routes se rejoignent aux diverses habitations, et l'on ne sait laquelle prendre. Il faut remarquer, en outre, que si les mormons sont, en général, d'un caractère assez hospitalier, leurs enclos sont entourés par des fossés profonds et de plus gardés par des chiens farouches. Lorsqu'enfin on est parvenu à franchir le fossé, à écarter une meute impétueuse, à atteindre le seuil d'une porte, on court grand risque de trouver là un Hollandais ou un Danois qui ne parle que sa langue maternelle.
Grâce à la bienfaisante clarté de la lune, je finis cependant par arriver, le soir, à une maison décorée d'une enseigne qui m'annonçait une auberge. C'était justement l'heure du souper Les gens de la maison étaient à table ; ils avaient devant eux du beurre et du lait dont l'aspect me réjouit; point de thé ni de café, ce sont de ces denrées de luxe dont les chefs de la colonie engagent le peuple à s'abstenir.
Les premières questions que l'on adresse à un-étranger sont celles-ci : « A quelle époque êtes-vous arrrivé dans la vallée ? Avec quelle caravane ? Appartenez-vous à l'Église?»
A la suite de cet interrogatoire habituel, j'engageai un long entretien avec mon hôte, qui était un homme pratique, et entreprenant, dont la propriété s'étendait sur un espace de plusieurs milles. Il me dit que lorsqu'il entendit promulguer la loi de la pluralité des femmes (car on n'emploie jamais ici que ce mot de pluralité, celui de polygamie serait considéré comme une injure), cette décision le jeta dans un grand trouble ; il en vint à se demander si Joe Smith était vraiment un prophète. Mais plus tard il s'est rassuré, si bien rassuré, qu'il a eu quatre
femmes. L'une d'elles est morte ; il m'en parla avec affection, et me dit qu elle serait la première de ses femmes dans l'autre monde. Il aimait à disserter sur les félicitée de cet autre monde ; il avait à cet égard de nombreuses théories qu'il prétendait justifier par divers passages de l'Ecriture sainte. Le lendemain matin, nous nous quittâmes en très-bons termes.
Devant moi se déroulait une plaine silencieuse de plus de trenle milles d'étendue ; mais l'aspect du lac, dont je suivais les bords, me récréait. Dans ma marche solitaire, je traversai la rivière du Weber, qui descend dans la vallée par un ravin, et j'arrivai au village qui porte le même nom, un village allongé sur une seule ligne et entouré, comme la capitale, d'un rempart en terre.
Je cheminais au pied des montagnes; leur ombre se projetait sur les flots du lac, et leur cime, couverte de neige, resplendissait aux rayons du soleil couchant. Je passai la nuit dans une autre demeure que l'on m'avait indiquée. Je dois dire que c'est la seule maison de l'Utah où je n'aie pas trouvé un accueil civil et hospitalier.
Le propriétaire de cette maison, nommé Brown, portait le titre de capitaine, parce qu'il avait servi dans la légion de Nauvoo. En ce moment, il était absent de son domaine; il siégeait à la Chambre des représentants.
Ce vaillant capitaine de la primitive Église des mormons ne possédait pas moins de treize femmes, qui occupaient diverses maisonnettes en bois, rangées autour de l'habitation principale. La maîtresse de cette habitation, voyant que le matin je ne me disposais point à partir, supposa que j'étais quelque pauvre diable sans ressource qui voulait profiter de l'absence du capitaine pour s'installer dans sa demeure, et me traita en conséquence. Je vis qu'elle ne voudrait pas me donner à diner, et je me rendis chez un cultivateur du voisinage, qui m'offrit trèsamicalement de partager son rustique repas.
A mon retour au logis où j'avais couché la veiile, la
vilaine Mme Brovvn me signifia qu'elle ne pouvait me garder plus longtemps,et m'engagea à m'adresser à l'évêquç, qui devait héberger les voyageurs sans ressource. Je refusai de me rendre à ce charitable conseil, et, qui plus est, déclarai que je voulais avoir à souper; mais en même temps je promis de partir le lendemain. Le soir, je vis entrer dans la salle où je m'étais installé une jeune veuve danoise qui s'exprimait assez bien en anglais. C'était une des treize épouses du galant Brown. Elles'en- # tretint longtemps avec mon hôiesse du projet que l'insatiable capitaine paraissait avoir formé de contracter un quatorzième mariage. Toutes deux se demandaient quelle pouvait être leur nouvelle compagne, et en parlaient tranquillement, comme ailleurs on parle des fiançailles d'un de ses amis.
La cité d'Ogden, où je faisais cette halte de vingt-quatre heures, est construite sur le modèle delà capitale. Elle a une étendue d'un mille carré, divisée par quartiers d'égale grandeur et défendue par un rempart en terre. Une partie du terrain, entourée par un boulevard, était encore inoccupée ; mais sur la place s'élevaient déjà l'église, l'école et deux petites boutiques. Les chemins qui aboutissent à cette, ville naissante sont dans un état déplorable. Souvent une charrette court risque de s'y abîmer. • C'est à peine si le piéton peut, en certains temps, les suivre sans danger.
Le lendemain je partis, comme je l'avais promis à ma rapace hôtesse. Mais la neige qui tombait à gros flocons m'obligea à changer de direction et à chercher un refuge dans la plaine. J'entrai chez un forgeron où j'eus la joie de voir luire un bon feu de cheminée et de sécher mes vêtements. Ce forgeron était un brave homme et sa femme une personne agréable. Il n'avait point de lit à m'offrir, mais il me fit une couche excellente sur le plancher. Le lendemain, pour l'asile et les deux repas qu'il m'avait donnés, il ne me demanda que cinquante cents
(2 fr. 50 c), ce qui était très-modéré dans un pays où tout est si cher.
Quelques jours après, je retournais à la cité du ,lac Salé. C'était un dimanche. Sur la route je rencontrai un grand nombre de paysans en voiture qui étaient venus de quatre à cinq lieues de distance assister à l'office. Je rentrai avec joie chez mon vieil hôte, et en m'asseyant le soir avec lui à une table abondamment servie, je l'égayai par le récit de mon séjour chez l'avare MmeBrown.
Pendant plusieurs semaines, mon zélé propriétaire entreprit de me convertir à sa religion, disant qu'il n'avait jamais rencontré un infidèle aussi dégagé que moi de tout mauvais préjugé, et qu'il -avait confiance en sa tâche de prédicateur. Je me résignais avec peine à l'entendre réciter de loDgs passages des Tables d'or. Mais il m'amusait quand il en venait à expliquer et à commenter les prophéties, et quand il dépeignait le monde des esprits tel qu'il l'entrevoyait dans son imagination. Souvent aussi il dissertait sur la pluralité des femmes, en présence même de ses femmes, avec une liberté, et je pourrais dire un cynisme de langage incroyable. Mais les mormons, en général, n'emploient pas plus de ménagements, quand ils touchent à cette délicate question, ce .qui \est un signe manifeste de la détérioration morale produite par la polygamie.
Mon hôte était bien amusant encore, lorsqu'il se mettait à parler des méthodistes, qu'il abhorrait. Il se plaisait à contrefaire leur ton nasillard, leur organe larmoyant, et ne manquait pas, en terminant cette scène de comédie, de déclarer qu'ils étaient tous condamnés à l'enfer éternel. Quant aux autres sectes protestantes,. il les connaissait moins et ne s'en occupait pas.
C'était une distraction journalière pour moi d'écouter ses entretiens, d'autant plus que je ne pouvais guère avoir celle de la lecture, car il n'y a pas de librairies au lac Salé. Seulement, dans un de ces magasins où Ton échange
toutes sortes de denrées contre' d'autres denrées, j'ai trouvé au milieu d'un amas de mocassins, de pièces d'étoffe, de tonnes de cidre, un bahut où étaient entassés pêle-mêle les livres les plus disparates et la plupart dépareillés : les Œuvres de Xénophon, les Analecta grœca minora, les Ballades de Walter Scott, un Virgile mutilé, une traduction en anglais de Paul et Virginie, deux volumes de Waverley, cinquante exemplaires d'un livre de voyage américain, le Howadji en Egypte, et tout autant d'exemplaires non coupés du Raphaël de Lamartine, de fins Y Histoire de Macaulay, la Vie des Saints de Butler, et un vieil atlas de géographie. Telle est la librairie de la capitale des saints : floreat Utavensis bibliotheca ! Mais jusqu'à présent personne ne paraît s'en soucier, et celui qui a acheté et fait venir à grands frais ce fonds de boutique n'a pas lieu de se réjouir de sa spéculation.
Les mormons n'admettent pas d'autres écrits que les leurs. Probablement ils apprécieraient mieux les Lettres persanes qu'un de nos romans psychologiques modernes en trois volumes, et les habitudes de polygamie ne leur permettent pas de juger la plupart des situations sociales dépeintes par nos écrivains, comme, par exemple, celle de Jane Eyre.
Une nouvelle religion doit avoir ses historiens, ses moralistes, ses poètes. S'il s'élevait parmi les mormons un homme de talent et d'imagination, il aurait déjà, il faut le dire, un assez beau sujet d'épopée, dans la persécution de Nauvoo, dans ce long trajet des premiers disciples de Joe Smith à travers les immenses plaines silencieuses et les déserts sauvages.
Les mormons ne méprisent pas la poésie, mais nulle imagination ne peut prendre l'essor sous leur despotisme théocratique. Dante flagella les papes et les princes, mais dans la colonie de l'Utah nulle voix n'oserait s'élever contre la volonté de celui qui est à la fois le chef spirituel et le gouverneur territorial de la contrée.
Un mormon nommé Mills a pourtanl fait preuve d'une agréable facilité de versification. Une jeune femme, Élisa Snow, la Sapho de la vallée, a composé quelques odes où Ton remarque un certain enthousiasme.
Dans les cérémonies publiques, on chante, en l'honneur du président, des strophes comme celle-ci :
« Les jours d'oppression sont passés. La fête de la liberté nous a été donnée par le prophète et par sa femme. »
Ou comme celle-ci :
« Que le cœur du prophète se réjouisse, ainsi que celui de sa femme ! »
Dans la rustique population de l'Utah, la musique ne fleurit pas plus que la littérature. La métropole possède seulement une bande de musiciens qui figure dans toutes les cérémonies de l'Église et de l'État, qui, le dimanche, se joint aux chants du tabernacle, et le soir joue des valses et des cotillons. Ça et là on trouve encore quelques flûtes, et l'on sait qu'il existe cinq pianos dans toute l'étendue du territoire. Mais la nature elle-même n'a donné à une grande partie de ce pays aucun de ses sons harmonieux. A une longue distance autour de la capitale du lac Salé, on n'entend ni le murmure des arbres, ni le chant des oiseaux, ni le bourdonnement des abeilles. On n'entend que le souffle de la brise dans les champs de maïs et le bruissement des sauterelles, ces terribles, ces effroyables sauterelles qui, en quelques jours, dévastent une récolte, appauvrissent une population.
J'ai fait connaissance avec un marchand nommé Thrupp, qui étant à San-Francisco , il y a quatre ans, se convertit au mormonisme, puis vint s'établir dans l'Utah. Il aune maison petite mais agréable, et sa femme, qui a des manières distinguées, possède l'un des cinq pianos que l'on compte dans l'Utah. Ellé s'appelait Lydie. Elle avait été mariée avec un homme qui avait déjà deux femmes, dont l'une, nommée Lucie, lui inspirait une vive jalousie. Un
jour, son mari, qui était aussi un négociant, partit poulies placers californiens et emmena avec lui sa favorite. Quand il fut près de revenir, Lydie lui écrivit que s'il ra menait sa rivale elle le quitterait aussitôt. Le marchand ne voulut pas tenir compte de cette menace, et Lydie fit ce quelle avait dit, elle divorça, déclarant qu'elle ne comprenait pas pourquoi l'homme ne se contenterait pas d'une seule femme, puisquedes femmes n'ont qu'un mari. Elle est la fille d'un vieux juge très-riche, ce qui lui donne la hardiesse de parler.
Je suis retourné plusieurs fois aux danses du soir. Elles commencent par une prière et se terminent de même. A l'un de ces bals, qui eut lieu pour célébrer le retour de quelques missionnaires, on a même chanté des hymnes.
C'est une chose assez curieuse à observer dans ces réunions que l'attitude des hommes mariés envers les jeunes filles. En s'occupant d'elles , ils n'ont point à craindre qu'on les accuse do s'abandonner à un désir coupable et de compromettre celle qui le leur inspire. Ils peuvent librement courtiser et épouser la jeune personne avec laquelle ils dansent dans un quadrille sous les yeux de celle qui porte déjà leur nom. Si cet homme marié a plusieurs femmes , il est probable que leur jalousie est neutralisée par cette pluralité et qu'elles le verront sans trop de dépit en prendre une quatrièrre ou une cinquième. S'il n'en a qu'une encore, il est rare qu'elle ne souffre pas de ses nouvelles velléités matrimoniales et ne lance pas quelque regard de colère sur celle qui va devenir sa rivale. Mais alors les autres femmes s'approchent d'elle et lui disent que c'est une folie de s'abandonner à de telles susceptibilités et une faute condamnée par la sainte loi de Joe Smith.
Cependant, au milieu de toutes ces scènes de flirtation, il serait difficile de trouver quelque incident romanesque. Les préliminaires du mariage ne durent pas longtemps, et le mormon, qui considère la femme comme un être d'une
nature inférieure, croirait s'abaisser s'il lui montrait trop de déférence. Dès qu'il a pris sa résolutiou, il formule tout simplement sa demande, et si elle est agréée, le mariage est conclu.
J'avais passé plusieurs mois dans la métropole des mormons, j'aspirais à voir une autre partie de la contrée et à me rendre en Californie. Seulement je ne pouvais guère m'aventurer seul à travers des régions inconnues, et je n'avais pas assez d'argent pour soudoyer une escorte. Mais, dès que Ton apprit mon projet, plusieurs mormons demandèrent à s'adjoindre à moi. Ce n'était pas là ce que je désirais. Je voulais m' associer à une caravane et non pas en former une moi-même. Enfin, je ine décidai a partir avec un Canadien nommé Savage, qui faisait le service de courrier de la malle. C'était un homme d'un caractère un peu rude, mais honnête, connaissant parfaitement la* route que nous devions suivre et les Indiens que nous devions rencontrer. Pour la somme de cent dollars, il s'engageait à me conduire à l'extrémité de l'Utah, jusqu'à San-Bernardino, d'où je pourrais assez aisément me rendre en Californie.
Tous mes préparatifs étant achevés, je ne quittai pas sans regret la demeure de mon hôte. Depuis mon départ de l'Angleterre j'avais erré en divers pays et stationné dans différentes villes, mais dans cette maison de la cité mormonienne, j'avais vécu comme dans ma propre maison, j'étais devenu le confident de la famille, le compagnon de jeu des enfants, l'ami de tous. Je m'éloignais d'eux avec douleur et ils étaient affligés aussi de me dire adieu. Il faut que les voyageurs soient comme des plantes vigoureuses pour pouvoir résister à tant de translations, car ils prennent racine assez vite et parfois assez profondément.
Nous nous mîmes en route, le 1 er janvier, par une nuit glaciale , pendant que les habitants de la ville célébraient le commencement d'une nouvelle année. Des feux joyeux brillaient dans toutes les maisons et çà et là reten-
tissaient les sons de la flûte et du violon , les rires et les chants des danseurs.
Le premier village où nous nous arrêtâmes est celui de Cottonwod. Tout y était sombre et silencieux. Mais Savage connaissait sur toute la route les meilleures maisons et partout il était bien accueilli, car, en sa qualité de courrier des Etats-Unis, ses dépenses sont acquittées par les agents de la poste en sonores dollars.
Dans l'habitation où nous nous arrêtâmes, nous n'avions besoin que d'un bon feu qui bientôt flamboya à nos regards, et nous nous étendîmes près du foyer, enveloppés dans nos vêtements. Il faut être chaudement vêtu pour voyager dans ce pays. J'avais sur moi deux couvertures, un épais manteau en peau de loup, des bottes en peau de buffle avec le poil tourné en dedans et un bonnet pour me couvrir les oreilles. Savage avait également pris ses précautions ; mais quoiqu'il fût plus endurci que moi au froid, en plusieurs occasions il se sentit les pieds à moitié gelés.
Un jeune Écossais nous rejoignit sur le chemin de la station voisine, et nous pria de vouloir bien le laisser monter sur notre voiture. Il avait été, disait-il, travailler quelque temps à la ville, en qualité de charpentier, et il avait gagné assez d'argent pour pouvoir en envoyer à sa femme qui demeurait à la ville du Cèdre (Cedar-City) , puis l'ouvrage lui avait manqué , et il se trouvait sans ressources. Savage lui fit observer que nos mules n'étaient pas fortes, que la route était difficile et le chariot lourd. Cependant, il finit par s'apitoyer en voyant ce pauvre piéton, si courageux et si résigné, et le fit monter à côté de nous.
Nous traversâmes par un froid rigoureux la vallée d'Utah quia environ vingt-cinq milles de longueur sur dix à douze de largeur. Les montagnes qui la couvrent ont une teinte bleu foncé assombrie encore par de noires masses de forêts de cèdres.
Nous soupons à Battle-Creek. Plusieurs voisins se réunissent dans la demeure où nous sommes installés. Savage, qui est une de leurs vieilles connaissances, et qui ne se gêne point avec eux, se met à parler fort irrévérencieusement.de leur évêque qui est son ennemi , et pour lequel les gens du village ne paraissent pas avoir un grand respect. Il leur dit que cet évêque, qui se montre si orgueilleux, et qui parle avec tant d'emphase de ses prétendues révélations, ne gardera pas longtemps sa dignité ecclésiastique, et tout l'auditoire applaudit à cette prédiction , ce qui prouve qu'il y a dans la sévère discipline du mormonisme des dissidences.
À Prowa, nous logeons dans une agréable maison, entretenue avec soin par une riante femme, la seule femme de notre hôte.
De là, nous faisons sans nous arrêter un trajet de cinquante milles sur un sol encombré de neige, à travers un district d'une tristesse mortelle.
Nous n'arrivons qu'à minuit à Salt-Creek. Ce village, brûlé autrefois par les Indiens, est maintenant entouré d'une forte palissade. La porte en était fermée. Savage essaye d'escalader le rempart, tombe dans le fossé, se relève en jurant, et enfin réussit à pénétrer dans la place, et revient nous chercher à l'endroit où nous stationnions dans la voiture fort piteusement par une température de vingt degrés au-dessous de zéro.
De là , nous avions à traverser un espace de soixante milles, complètement désert. Malgré sa longue expérience, notre brave courrier s'égara; nous perdîmes plusieurs heures à chercher notre route, et nous n'arrivâmes que le soir aux bords d'une large rivière qu'on appelle la Sévère, et qui mérite bien de porter ce nom, tant son aspect est sombre. Ce n'était pas une petite affaire que de déterminer nos mules à entrer dans cette eau glacée. Enfin, à force de cris, de tiraillements et de coups de fouet, nous y parvînmes.
Le lendemain, nous nous arrêtions à Fillmore, le cheflieu du gouvernement territorial de l'Utah, comme la ville du lac Salé est son chef-lieu ecclésiastique. Fillmore n'est qu'un village de chctive apparence , , mais les mormons songent à en faire une cité , et déjà ils y ont construit un hôtel de ville en granit. Brigham était là qui vociférait et tempêtait contrôle trafic des lots de terrain, car tous ceux qui avaient pris part à la dernière guerre contre les Indiens avaient reçu du gouvernement fédéral, comme une récompense de leur courage , des concessions de propriétés, et il se trouvait là des spéculateurs qui offraient d'acheter pour diverses marchandises ces concessions qu'ils espéraient revendre à beaux deniers comptants. C'était là ce qui^irritait le prévoyant Brigham : « Si nous nous mettons, disait-il, à vendre ce sol sur lequel nous sommes entrés sans rien payer, et qui nous appartient, bientôt nous verrons venir les infidèles qui en prendront la meilleure part , puis les États-Unis interviendront dans nos transactions, et ce sera le diable. »
Le soir, un apôtre fit en public une longue harangue dans le même sens. « Voyez, dit-il, quel avantage c'est pour nous, si nous fortifions le pouvoir de l'Égiise. Si elle dispose elle-même de tout le territoire, et qu'un infidèle, un sectaire, un perturbateur de la communauté vienne s'y établir, elle peut défendre aux dociles mormons de le fréquenter, elle peut lui ordonner de quitter le pays. »
L'argument est assez spécieux. Reste à savoir comment de telles raisons peuvent être acceptées par le gouvernement de Washington.
Fillmore a deux hôtels. Nous logeâmes dans celui qu'on regarde comme le meilleur. Il était rempli d'une foule de dignitaires : prélats, législateurs, magistrats, qui se traitaient, l'un l'autre d'une façon si solennelle , que près d'eux je me sentais plus petit qu'au milieu d'une cohorte de membres du Congrès dans un grand hôtel de Washington.
A dîner, à la table d'hôte , on disserta longuement sur l'organisation d'un service journalier de voitures, qui, en passant par le lac Salé, conduiraient les voyageurs du Missouri en Californie, en quatorze jours , c'est-a-dire trois à quatre jours plus tôt que par la route de Panama. Quelques-uns des assistants représentèrent les difficultés de réaliser un tel projet, les frais énormes qu'entraînerait l'approvisionnement des mules et des chevaux sur un espace de deux mille milles (près de 700 lieues), la nécessité d'établir des relais et des auberges de distance en distance, le péril auquel on serait exposé par les attaques des Indiens, et l'impossibilité de parcourir celle route en hiver. D'autres, au contraire, s'attachaient à démontrer les avantages positifs d'une telle conabinaison. Par là, disaient-ils, nous aurons le transport des dépêches, nous recevrons une ample subvention des États-Unis, nous ferons affluer l'argent dans le pays. Le chef de la justice soutenait énergiquement cette opinion et il ajoutait : a Remarquez quel éciat une pareille œuvre répandra sur l'Église. Les Américains diront : Voyez ces mormons que nous avons persécutés et proscrits, ils ont pourtant réussi à faire ce que notre gouvernement fédéral n'avait pu faire. Il y a de la vigueur et de l'intelligence dans le mormonisme. »
Le chef de la justice qui parlait un langage s^ agréable pour les mormons, n'est nullement affilié à la secte des mormons; mais, comme je l'ai déjà fait remarquer, il cherche à les flatter, il y trouve son intérêt.
Après cette importante discussion, on en vint à parler d'une question plus amusante, du procès intenté au juge Drummond, et voici l'histoire que j'entendis raconter.
Un jour, Drummond se mit à jouer aux cartes avec un juif d'Utah. Une querelle s'éleva entre eux. Le juge se contint. Mais le lendemain, un nègre nommé Gaton qu'il avait à son service, se rendit chez le juif, lui cracha à la figure et lui arracha le nez. L'Israélite en appelle aux lois
du pays. Il s'était converti au mormonisme, et son agresseur élait un descendant de la race maudite. Le nègre et son maître furent traduits devant un tribunal institué pour ce cas spécial. Druramond en déclina la compétence et refusa de comparaître. Il s'agissait maintenant de savoir quels moyens on emploierait pour l'obliger à rendre compte d un acte de violence dont il était évidemment l'instigateur.
Mais il y avait encore contre lui un autre chef d'accusation. Dans le courant de l'été dernier, un misérable mormon, nommé Monro, ayant organisé une bande de pillards, s'était porté sur la route de la Californie, et Jévalisait et parfois égorgeait les émigrants sans montrer plus d'égards pour les mormons que pour les infidèles. Une troupe de quarante hommes armés fut envoyée à sa poursuite. Au mois d'octobre elle l'arrêta, et le conduisit au lac Salé. Là, pourtant, il devenait difficile de lui faire un procès, car on ne pouvait trouver aucun témoin pour attester ses crimes 3 ceux qu'il avait pillés n'étant point restés dans le pays. On résolut alors de se borner a le poursuivre pour avoir tué jadis un Indien à Santa-Glara. Mais comme Santa-Glara se trouve située dans le district de Drummond, le juge, jaloux de ses prérogatives, revendiqua l'affaire. Sur sa demande, le prisonnier fut transféré à Fillmore. L'affaire pourtant traînait en longueur faute de preuves suffisantes, et comme la prison de Fillmore offrait très-peu de sécurité, le secrétaire d'État prit le parti d'en faire sortir Monro pour le reconduire au lac Salé. Drummond, furieux de voir qu'on lui enlevait un de ses justiciables, fit arrêter le secrétaire d'État ainsi que deux ou . trois fonctionnaires, et les fit incarcérer à Fillmore. Bientôt après pourtant il les remit en liberté. Mais ils venaient de lui intenter un procès pour cause d'emprisonnement illégal. Tel est l'histoire de Drummond , qui donne une singulière idée des procédés judiciaires dans l'Utah. Le 7 janvier, nous nous remimes en roule avec notre
Écossais et le marchand Thrupp , qui était venu nous rejoindre. Nous campâmes le soir dans une vallée sous des rameaux de cèdre si étroitement enlacés l'un à l'autre, qu'ils forment un abri parfait contre la plaie et la neige.
De là, nous cheminâmes lentement par des plaines couvertes de neige, par des collines escarpées. C'est à peine si nous parvenions à faire une lieue en une heure. Le 9, nous nous arrêtons dans le petit village de Parowan, chez une aimable maîtresse de maison. Nous rencontrons chez elle des émissaires de la justice qui conduisent à Fillmore quelques Indiens appelés à rendre témoignage dans le procès de Monro.
Je n'aime pas les Indiens , et quiconque a voyagé dans les contrés où ils sont dispersés aura, je crois, à leur égard, le même sentiment que moi. On n'est jamais sûr d'échapper à leur rapacité et à leur traîtrise. Cependant, il faut le dire, leur défiance et leur inimitié envers les étrangers ont été malheureusement surexcitées non-seulement par les guerres qu'ils ont eu à soutenir en diverses occasions mais par des actes de cruauté des émigrants. Auprès de la Mohave, j'ai entendu raconter cette histoire. Quelques Indiens étaient campés près de cette rivière ; une femme, une de leurs squaws , préparait leur repas. Six émigrants arrivèrent en cet endroit. L'un d'eux en partant, avait parié qu'il tuerait un Indien avant d'arriver à l'autre extrémité du territoire. Il n'en était plus qu'à une trentaine de lieues, et ses compagnons lui dirent qu'il courait grand risque de perdre son pari.
« Ahl vous croyez, répliqua-t-il, eh bien! je vais le gagner à l'instant même.
— ' Non, non, s'écrièrent ses compagnons, n'allez pas commettre un meurtro qui peut nous exposer au plus grave danger. Nous renonçons à la gageure. »
Il les regarda en souriant, arma sa carabine et tua la squaw. Une demi-heure après, plus de cent Indiens étaient réunis autour du cadavre. Ils le contemplèrent quelques
minutes dans un morne silence, puis s'avancèrent vers le campemenj des Américains, et commencèrent par s'emparer de leurs chevaux. Ils étaient tous armés de leurs flèches, qui à une loDgue distance sont aussi redoutables que le fusiï du meilleur calibre. Ils auraient pu aisément anéantir la petite troupe qui se tenait immobie et terrifiée devant eux. Mais peut-être que sa faiblesse même tempéra leurs désirs de vengtance. Ils se contentèrent de demander qu'on leur livrât le meurtrier. Ses compagnons manifestaient l'intention de le défendre. Mais il ne voulut point accepter leur offre généreuse. Il se rendit près des Indiens qui aussitôt relâchèrent les animaux dont ils s'étaient emparés et traversèrent la rivière avec leur prisonnier. De l'autre côté de la Mohave, ils l'écorchèrent vivant, et enveloppèrent dans sa peau la femme qu'il avait tuée et l'ensevelirent.
Je termine par cette légende sauvage le récit de mon séjour dans le territoire de l'Utah.
Quelques jours après avoir franchi la Mohave, j'arrivais à San-Bernardino, le dernier établissement des mormons du côté du sud. De là, je me rendis en Californie avec des voitures qui y transportaient un chargement de farine.
Tel est, en abrégé, le récit de M. Ghandless. Nous en avons reproduit les parties essentielles, sans y rien changer ; nous ne pouvions essayer de contrôler ou de discuter des observations recueillies sur les lieux mêmes par un homme qui a certainement de la perspicacité, et qui paraît dire de bonne foi ce qu'il a vu et ce qui Ta frappé. • Mais nous trouvons dans le livre d'un voyageur américain, récemment publié, quelques autres observations qui méritent d'être jointes à celles de M. Ghandless.
Ce voyageur, c'est M. Garvalho, qui accompagnait, en qualité d'artiste, l'intrépide colonel Frémont dans sa dernière expédition en Californie. Après un voyage de cinq
mois à travers les longues plaines désertes, les montagnes couvertes de neige, les périls de l'hiver et de la famine, et les périls des batailles contre les hordes rapaces des Indiens nomades, M. Garvalho arrive enfin à Parowan, sur les frontières du territoire de l'Utah, à moitié gelé et tellement affaibli par ses longues souffrances, qu'il est obligé d'abandonner sa caravane. Il est artiste de profession, mais Américain avant tout, et, pour mieux constater les privations qu'il a subies, il traduit son élégie par des chiffres, a A mon arrivée dans le pays de l'Utah, je reconnus, dit-il, que j'avais perdu près d'un tiers de mon poids normal. A mon départ de cette bienfaisante région, nonseulement j'avais reconquis ma première solidité, mais je pesais vingt-deux livres de plus qu'à mon départ de New-York. » Cet heureux résultat, on ne l'obtient pas dans k contrée des mormons par la salubrité de l'air ou par l'hospitalité gratuite des habitants ; il faut pouvoir y employer une bonne somme de dollars. Dans la cité du lac Salé, Mi Carvalho payait une livre de sucre brun six francs, et une livre de café au même taux; et il ajoute qu'on lui faisait une grâce spéciale en lui livrant ces provisions à si bas prix. Quant aux autres objets de première nécessité, qu'il était aussi obligé d'acheter, tels que chemises de coton, souliers, vêtements, le tout était coté seulement à 400 pour 100 plus cher qu'à New-York.
La première maison où il séjourne est celle d'un cordonnier nommé Heap. Il y payait huit francs par jour une chétive nourriture. Mais il se loue beaucoup des attentions affectueuses que l'on a eues pour lui dans cette demeure. M. Heap était un vrai mormon qui avait amplêment profité d'un des privilèges du mormonisme, car il avait épousé . les trois sœurs. Il ne lui en restait plus que deux qui vivaient en bonne intelligence et travaillaient constamment. L'une était chargée de traire les vaches, de battre le beurre, de faire le pain; l'autre prenait soin des enfants, blanchissait le linge et façonnait les vêtements de son noble époux
qui, à sa profession de cordonnier, joignait le don de l'apostolat et prononçait à ses moments de loisir de superbes discours.
De cetle édifiante habitation, M. Garvalho se rend à la cité du lac Salé, où il a l'insigne honneur de faire le portrait de Brigham Young.
Le théocratique gouverneur de l'empire des mormons s'est montré plein de bienveillance envers le peintre américain, et M. Garvalho le cite à diverses reprises comme un homme dés plus distingués.
La rapide description que M. Garvalho a faite de la cité du lac Salé s'accorde avec celle de M. Ghandless. « Cette ville, située, dit-il au pied d'une chaîne de montagnes, s'étend sur un espace de quatre milles carrés, entouré par un mur de douze pieds de hauteur et de six pieds de largeur à sa base. La maison du gouverneur, construite en bois, est assez vaste pour contenir toute sa famille, dixneuf femmes et trente-trois enfants.
« La population de cette ville se compose, en grande partie, de paysans d'Ecosse, d'Angleterre et du pays de Galles, tous appartenant primitivement à la religion protestante. Je n'y ai pas découvert un seul prosélyte catholique. La plupart de ces adeptes du mormonisme ne- savent ni lire ni écrire, et s'abandonnent avec une confiance absolue à la direction de leurs chefs spirituels. Sous un certain rapport, le missionnaire qui les a convertis, qui les a décidés à quitter leur terre d'Europe, pour se rendre dans la lointaine région de l'Utah, n'a point trompé leur attente; car, lorsqu'ils arrivent dans ce pays, on pourvoit à leurs premiers besoins, on les aide à construire une habitation et on leur donne des terres. Mais ces terres, ils ne peuvent les garder qu'autant qu'ils restent fidèles au dogme du mormonisme. Du jour où ils tomberaient dans l'apostasie et où ils voudraient quitter la communauté, il ne leur est pas permis de vendre le terrain qui leur a été concédé. S'ils y parvenaient en secret, l'acte qu'ils au-
raient conclu serait déclaré nul; l'acquéreur n'aurait aucun droit de revendiquer le bénéfice de son contrat. »
Pendant son séjour dans la métropole des mormons, M. Carvalho a assisté à une cérémonie de baptême, et la raconte en ces termes :
« 30 mars. — Temps très- froid, un demi-pied de neige sur le sol.
« Un courant d'eau vive de douze pieds de largeur, qui descend des montagnes, coule à quelque distance du temple. Le matin, ayant vu plusieurs personnes se diriger de ce côté, je les suivis, et j'arrivai là au moment où l'on allait célébrer plusieurs baptêmes. La première immersion fut celle d'une jeune femme de dix-huit ans. Le prêtre était dans le ruisseau jusqu'à la ceinture, son habit et ses manches retroussés. La jeune femme fut obligée d'entrer comme lui dans l'eau glacée, et tous ses membres en tressaillirent. Le prêtre lui plaça une main sur le dos, une autre sur le front, en prononçant cet paroles : « H m'est « enjoint par Jésus-Christ de vous baptiser au nom du « Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. »
« Alors il l'obligea à se courber pour que l'eau lui passât sur les épaules; mais le mari de cette nouvelle catéchumène, qui assistait à cette cérémonie, n'était pas satisfait. Il s'écria que sa'femme n'avait pas plongé sa tête dans le ruisseau, et demanda qu'elle fût plus convenablement baptisée. La pauvre mormonienne fut forcée d'obéir; après quoi elle sortit enfin du ruisseau, toute transie.
c Ensuite vint une vieille femme de soixante-quinze ans, qui descendit en tremblant dans le bassin, appuyée sur sa béquille, puis un beau jeune homme d'une vingtaine d'années, à la démarche calme, à la figure placide. Sa physionomie avait une touchante expression de pureté et de candeur. Par le baptême, les hommes acquièrent une sorte de caractère sacerdotal et peuvent, à leur tour, baptiser les néophytes.
« La plupart des Européens qui adoptent la doctrine des mormons ignorent, dit M. Carvalho, Tune des lois de leur nouvelle religion, la loi de la polygamie. Le missionnaire leur parle seulement des beautés et de la fécondité du pays d'Utah, des terres qui leur seront accordées et de la liberté dont ils jouiront. Ceux qui sont mariés emmènent avec eux leur femme, leurs enfants, et, à son arrivée dans cette contrée, la femme apprend avec douleur quels droits cruels sont accordés à son mari. »
M. Carvalho raconte deux histoires de polygamie qui nous semblent assez curieuses pour que nous les relations en entier d'après lui.
« En 1854, il y avait dans la ville du lac Salé un jovial Écossais, neinmé Golightly, boulanger de profession, musicien par goût et très-fidèle mormon dans ses pratiques. Il faisait du pain, des biscuits excellents, et de plus, dans les grandes occasions, préparait, avec un vrai talent culinaire, des déjeuners et des dîners. A sa boutique était jointe une petite maison, et dans la cour on voyait un wagon couvert, qui servait de salon et de chambre à coucher à sa vieille femme et à ses trois filles.
« Cette vieille femme , je la rencontrais souvent dans l'échoppe du boulaDger. Elle se tenait assise au coin du feu, enveloppée avec soin dans un manteau. Elle avait l'air malade, parlait peu, et souvent exhalait de profonds soupirs. Les trois filles assistaient leur père dans son travail.
« Golightly ne manquait pas d'une certain* instruction. Il avait été déiste, puis méthodiste, puis enfin il avait adopté très-sincèrement le dogme du mormonisme.
« Tout en faisant son métier de boulanger, il était l'un des membres les plus actifs de l'association musicale. Un jour qu'il devait, en cette qualité, assister aux funérailles de Richards, l'éditeur des Deserl News, j'entrai, selon ma coutume, dans sa boutique pour déjeuner, et je trouvai sa femme assise à sa place habituelle, dans un profond état
d'abattement. Je lui demandai la cause de sa tristesse, et elle me narra son histoire.
« Elle était née en Ecosse et mariée depuis vingt-ciLq ans avec Golightly, qui exerçait alors sa profession de boulanger à Edimbourg. Elle avait eu douze enfants, dont quatre vivaient encore, et elle possédait une assez jolie petite maison. Enfin, elle était heureuse. Un soir, son mari revint d'une assemblée où il avait entendu prêcher des missionnaires mormons, et, dès ce jour, toute la tranquillité de sa vie fut anéantie.
« Golightly, .séduit par la doctrine de Joe Smith, s'était fait baptiser et voulait déterminer sa fidèle Betty, trèszélée presbytérienne, à faire comme lui, mais elle s'y refusa obstinément. Après ses inutiles tentatives, Golightly résolut de se rendre dans le pays d'Utah, dans cette terre de bénédiction arrosée de lait et de miel. Ne pouvant décider Betty à le suivre, il vendit sa boulangerie et s'embarqua à Liverpool, laissant pourtant à sa famille quelques moyens de subsistance.
« A son arrivée dans la cité du lac Salé, il construisit sa petite maison, ouvrit sa boutique, vit en peu de temps son commerce prospérer et écrivit à sa femme qu'il l'attendait, qu'elle devait vendre tout ce qui lui restait et venir le rejoindre.
« Cette fois, la bonne Betty obéit. Elle ne pouvait se résoudre à vivre plus longtemps séparée de celui avec qui elle avait passé tant d'années heureuses. Pour le rejoindre, elle se Sentait résolue à braver les périls d'un long voyage par delà l'Atlantique, par delà les prairies et les montagnes sauvages. Elle se hâta donc de réaliser son petit patrimoine et en tira cinq mille francs, avec lesquels elle et ses enfants se mirent en route.
« A New- York, elle acheta, d'un de ces filous qui pullulent dans les libertés démocratiques de l'Empire-City, des billets de chemins de fer qui devaient la conduire fort loin, et qui, à quelque distance, n'avaient plus la
moindre valeur 1 . Un conducteur de convoi, touché de sa situation, la conduisit gratuitement jusqu'à Saint-Louis, où elle s'embarqua pour Indépendance. De là elle partit avec une caravane qui se rendait dans la vallée de l'Utah. Mais, par suite des chagrins qu'elle avait éprouvés et des fatigues du voyage, elle contracta une grave maladie. Ses filles conduisaient elles-mêmes le chariot qu'elle avait acheté à Indépendance; ses compagnons de route harnachaient ses chevaux et l'aidaient chaque soir à préparer son campement.
« Ce qui soutenait son courage, ce qui lui ravivait le cœur, c'était l'idée de se reposer bientôt au foyer de* son époux. Un jour, elle rencontra des voituriers qui revenaient du lac Salé, et arrêta le premier qu'elle aperçut pour lui demander s'il connaissait le boulanger Golightly.
« Certainement, répondit le voiturier; j'ai acheté chez « lui ma provision de biscuits. Il se porte très-bien et sa « femme aussi.
« — Gomment? sa femme! s'écria Betty. Il n'en a pas « une autre que moi!
« — Ah ! reprit le voiturier, il a pris une femme spi- « rituelle.
« — Une femme spirituelle ! murmura Betty. Je ne « sais ce que cela signifie. »
« En y réfléchissant, elle se dit que ce grossier charretier s'était trompé; que probablement il voulait parler d'une domestique que Golightly avait prise à son service,
1. Il nous souvient que, dans cette même républicaine ville dt New-York, nous avons eu la même confiance et subi la même fraude. Les billets que nous avions achetés pour un trajet de trois cents lieues n'étaient plus acceptés à quinze lieues de distance. Cette fraude ne s'accomplit point à la dérobée, mais en plein jour, au bord de l'Hudson, dans un bureau qui a toutes les apparences d'un très-respectable bureau. Celui qui se livre à cette lucrative occupation a sa patente d'agent d'affaires, élit les commissaires de police, les juges de la ville, le président de la république. S'il devient riche, il est cité comme un très-respectable citoyen; sinon, il a tort.
et elle continua tranquillement son chemin. Mais quel fut son désespoir, lorsqu'en arrivant à la porte de la demeure de son infidèle époux qu'elle venait chercher de si loin, au péril de sa vie, elle apprit qu'en effet il avait épousé une autre femme. Elle tomba évanouie dans son waggon, et, lorsqu'elle eut repris connaissance, elle déclara qu'elle ne franchirait jamais le seuil de la maison profanée par une abominable trahison.
« Qui croyez-vous, me dit- elle, qu'il a choisie pour « contracter son mariage spirituel? Une servante, une « coquine que j'avais moi-même chassée de ma maison
* d'Edimbourg, qui l'a suivi dans son voyage et lui a « persuadé que je ne voudrais jamais quitter l'Ecosse. »
« Peu à peu pourtant, les prières, les témoignages d'affection de G-olightly apaisèrent les fureurs de Betty. Il la détermina même à se faire baptiser selon le rite des mormons, en lui disant que, si elle n'y consentait pas, elle ne le rejoindrait pas dans l'autre monde. Mais jamais elle n'a pu se résoudre à entrer dans le corps de logis occupé par sa rivale. Elle ne sort de son waggon que pour aller quelques instants s'asseoir dans la boutique, puis retourne dans son waggon et y passe chaque nuit avec ses filles. Du reste, elle est atteinte d'une maladie incurable, au dire du médecin, à qui j'en ai parlé, et si elle est encore de ce monde, elle n'a plus que peu de temps à y rester; *
« Un jour, je dis à Golightly qu'elle m'avait raconté son histoire. « Ah ! s'écria-t-il, c'est la meilleure créature
* de la terre. Je l'aime de tout mon cœur, mais, pour son « salut comme pour le mien, j'ai dû prendre une femme « spirituelle. C'était mon devoir. »
« Cette autre histoire m'a été racontée pendant mon séjour au lac Salé par la jeune femme même qui y joue le principal rôle. Je la rapporte telle que je l'ai apprise, je ne fais que changer les noms des personnages :
« J'appartiens, me dit Fanny Oldham, à une famille
d'anciens presbytériens qui se convertit au mormonisme, et qui, en 1842, habitait Nauvoo.
« Un jour que ma tante était malade, j'obtins de mes parents la permission d'aller la voir, et de passer quelque temps chez elle pour lui rendre les services dont elle avait besoin. A cette époque, j'avais dix-sepl ans, je ne voyais que des mormons, je n'entendais parler que du dogme des mormons, mais je voulais rester fidèle à la religion dans laquelle j'avais été élevée.
« Pendant que j'étais chez ma tante, son mari me témoignait des attentions toutes particulières, et chaque soir, quand nous nous quittions, et chaque matin, à notre première entrevue, il m'embrassait. Moi, je l'embrassais aussi affectueusement. Un matin que j'étais assise sur le canapé, dans le parloir, il vint se mettre a côté de moi, et me passa le bras autour de la taille. Très-choquée de ce procédé, je voulus me retirer. Mais il me retint avec force et tenta de m'embrasser. Je lui demandai avec indignation comment il osait se conduire ainsi envers moi. Il me répondit tranquillement qu'il en avait le droit, puisque je devais être sa femme.
« Cette fois je crus qu'il plaisantait, mais il m'affirma d'un ton sérieux que j 'étais destinée parle Tout-Puissant à être sa femme spirituelle.
« Je me précipitai hors de la chambre en pleurant, et m'enfuis aussitôt dans la maison paternelle. Mon père était un homme d'un caractère irascible, emporté. Je n'osai lui dire l'insulte que je venais de subir, mais j'allai trouver ma mère, et lui racontai en fondant en larmes ce qui venait de se passer. »
« Nous interrompons ici le récit de Fanny, pour dire qu'elle avait un cousin nommé Terry, qu'elle aimait et dont elle était également aimée. Tous deux avaient promis de s'épouser. Les parents de Fanny avaient opiniâtrément refusé leur sanction à ce mariage, et Terry venait de partir pour le Missouri, déclarant à la jeune fille qu'il
reviendrait prochainement et l'épouserait malgré tous les obstacles.
« Mme Oldham écouta tranquillement le récit de sa fille, puis lui dit que, d'après une révélation que Joe Smith avait reçue du ciel, certains prêtres mormons pouvaient adjoindre à leur première femme plusieurs épouses spirituelles, que son oncle Wilson avait ce privilège, et qu'il n'y avait nulle raison pour qu'il ne l'épousât pas. Elle ajouta que, du reste, c'était une affaire résolue, et que ce mariage devait être célébré dans quelques jours.
« A ces mots, Fanny resta comme pétrifiée ; elle comptait trouver près de sa mère un appui, une consolation, et sa mère ne lui répondait que par une sentence affreuse. Dans son désespoir, elle courut se jeter aux pieds de son père. Elle le supplia d'avoir pitié d'elle, et de ne pas la condamner à une union qui lui faisait horreur. Son père inflexible lui signifia que telle était la volonté de Joe Smith, et qu'elle devait s'y soumettre.
« Hors d'état d'obéir, et convaincue qu'elle essayerait en vain de fléchir la fanatique résolution de ses parents, elle se décida à se soustraire par la fuite au sort qui la menaçait. Elle rentra dans sa chambre, rassembla à la hâte ce dont elle avait besoin pour son voyage, puis, le soir, sortit à la dérobée de la maison où elle ne pouvait plus espérer aucun repos, se dirigea en toute hâte vers le port, et s'embarqua sur un bateau à vapeur qui partait pour Saint-Louis.
« Elle avait dans cette ville une sœur chez laquelle elle se retira, et qui lui promit de la protéger.
« Le lendemain, elle écrivit à Terry pour le prier de venir la rejoindre au plus tôt.
« Huit jours après il arrivait à Saint-Louis, et, pour avoir mieux le droit de la défendre contre les persécutions de son oncle, il l'épousait.
« Quelque temps s'écoula. Fanny avait annoncé son mariage à ses parents et n'en avait reçu aucune réponse.
Son mari s'était associé à un de ses amis pour établir une maison de commerce à Saint-Louis. Ses affaires prospéraient, la jeune femme élait heureuse. La naissance d'un fils fut pour elle un surcroît de joie.
« Quelle fut sa surprise, lorsqu'un jour on lui remit une lettre de sa mère ainsi conçue :
« Ma chère Fanny, vous serez bien étonnée d'apprendre « qu'après avoir vécu vingt ans avec votre cher père, et « lui avoir donné neuf enfants, lui et moi nous allons a nous séparer dans ce monde. Il nous a été révélé par un « esprit céleste que nous devions nous quitter pour notre a salut éternel. Votre oncle, qui devait vous épouser, m'a cr été assigné pour être mon époux spirituel, et votre père « devient le mari spirituel de votre tante. D'un côté et « de l'autre nous faisons nos préparatifs pour nous rendre h dans une vallée lointaine, où nous devons trouver un « sûr et paisible refuge. J'espère vous voir là quelque « jour. »
« En 1849, Fanny partit aussi pour TUtah avec son mari, qui venait d'échouer dans ses spéculations. Elle y trouva son père qui ne pouvait plus vivre avec l'épouse spirituelle qu'un esprit spirituel lui avait désignée, sa • mère qui se résignait à sa nouvelle destination, et son oncle qui était devenu une des lumières de l'Église. Sa position dans la communauté des saints lui donnait des privilèges peu ordinaires. Pour se consoler des rigueurs de Fanny, il avait jugé à propos d'épouser deux de ses autres nièces, les deux sœurs de celle qui n'avaitpas voulu se rendre à ses vœux mormoniens. »
M. Garvalho n'est point hostile aux mormons, tant s'en faut. Il se plaît au contraire en diverses occasions à signaler leurs qualités. Nous ne pouvons donc supposer qu'il ait inventé les deux histoires que nous venons de raconter, et si elles sont vraies, comme nous avons tout
lieu de le croire, elles nous paraissent deux des stigmates les plus marqués de la doctrine de Joe Smith et de son effroyable principe de dépravation.
C'est pour eette raison que nous avons cru devoir les publier.
C'était en 1534.
Vers la fia du siècle précédent, la vieille Europe tressaillait à l'annonce d'un événement prodigieux, et d'année en année, comme les enfanls écoutent des contes de fées, les rois et les princes, les bons bourgeois dans leur cercle de famille, les artisans dans leur atelier, écoutaient les récite des Descubr adores, les aventures des navigateurs dans des régions si longtemps inconnues. Quelles merveilleuses aventures! Les antiques colonnes d'Hercule franchies; la main de Satan, qui s'étendait sur l'ancienne carte de l'Océan, vaincue, anéantie par le génie de Christophe Colomb ; un nouveau monde, un nouvel hémisphère découvert par l'immortel Génois; Alvarez de Cabrai emporté par une tempête et abordant sur les côtes du Brésil ; Vasco de Gama doublant le cap de Bonne-Espérance; Nunez de Balboa contemplant du haut des montagnes du Darien les
vagues de l'océan Pacifique; Fernand Cariez conquérant le Mexique.
C'était en 1534.
Tandis que les Portugais et les Espagnols se partageaient les splendides régions dont une bulle du pape leur attribuait la possession exclusive, deux petits bâtiments de soixante tonneaux quittaient le port de Saint-Mal o et se dirigeaient vers l'Amérique du Nord. Jacques Cartier, l'habile marin qui les commandait, arriva en viugt jours à Terre-Neuve, traversa le golfe de Saint- Laurent, et sur la plage érigea une croix décorée d'une fleur de lis.
Là commence l'histoire de notre colonie du Canada. Il n'y a eu nulle part une histoire plus pure, plus touchante, et nulle part tant d'actes de courage et de vertu accomplis par un si petit nombre d'hommes dans un si grand pays.
Voltaire crut faire une jolie plaisanterie en disant avec son rire cynique : « En ce temps-là on se battait pour quelques arpents de neige au Canada. »
Quelques arpents de neige ! Cette magnifique plaine arrosée par l'un des plus beaux fleuves que l'on puisse voir; ces gigantesques forêts de hêtres, d'érables, de sapins; ces vallées et ces collines si fructueuses; ces étonnants plateaux où mugit le tonnerre du Niagara, une des merveilles de la création; où se déroulent ces lacs pareils à des océans, ces innombrables cours d'eau par lesquels nos aventureux colons, nos voyageurs, nos coureurs des bois, s'en vont, d'une part, jusqu'à la baie deHudson; de l'autre, jusqu'au golfe du Mexique, tout cet immense espace dix fois plus grand que la France.
Quelques arpents de neige! Ohl pauvre châtelain de Ferney ! Pauvre vieux railleur !
Mais dans cette région de l'Amérique septentrionale, il n'y a point de mines d'or, ni de mines de diamant. On dit que les Espagnols y arrivant avant Cartier et n'y trouvant aucun indice de métaux précieux, se retirèrent en s'é-
criant : « Ici rien, Âca nada. » De là, selon quelques étymologistes, le nom de Canada.
Et la France n'a point terrifié, subjugué ces régions par de farouches légions de soldats. Ceux qui Phabitaient n'ont point été torturés par une féroce cupidité. La blanche fleur de lis plantée par Cartier sur le sol canadien n'a point été entachée du sang de l'innocent, et la croix est restée là debout comme un vrai signe de miséricorde.
Ceux qui ont formé peu à peu cette colonie étaient de braves gens. C'étaient des gentilshommes désireux d'occuper utilement leur vie ou de s'illustrer par quelque action d'éclat. C'étaient des négociants, des laboureurs, des ouvriers, des prêtres et des sœurs de charité.
La religion fut l'un des premiers mobiles et l'un des principaux éléments d'action de cette lointaine entreprise. La plupart des émigrants, nobles et bourgeois, artisans et marins, avaient un sincère sentiment religieux. Jacques Cartier commence ainsi le récit d'un de ses voyages : « Le dimanche, jour et festede la Pentecoste, seizième jour du mois, du commandement du capitaine, et bon vouloir de tous, chacun se confessa, et reçurent tous ensemble notre Créateur en l'église cathédrale de Saint-Malo. Après l'avoir reçu, fûmes nous présenter au cœur de la dite église devant révérend père en Dieu, M. de Saint-Malo, lequel en son estât épiscopal nous donna sa bénédiction. »
De Monts, qui fut nommé par Henri IV gouverneur de l'Acadie,. était calviniste ; mais il n'avait autour de lui que des catholiques.
Champlain, l'intelligent, l'actif Champlain qui fonda Québec et dont le nom est resté si populaire dans le Canada, ne cessait de demander en France des missionnaires pour convertir les Indiens.
Les premiers qui se dévouèrent à ce nouvel apostolat étaient des Récollets, doux et patients religieux qui s'appelaient humblement les Frères mineurs. On ne pouvait choisir de meilleurs instituteurs pour enseigner les vertus
du christianisme à la pauvre race ignorante au milieu de laquelle nos colons allaient s'établir.
L'un d'eux, le frère Sagard, a raconté leurs voyages, leurs fatigues, leurs prédications. Quel édifiant et touchant récit l
De leur couvent de Paris, les bons religieux vont à pied, sans argent, à la ville où ils doivent s'embarquer, confiant dans la Providence.
Quand ils sont arrivés sur la terre canadienne, ils .se jettent à genoux pour remercier Dieu de la protection qu'il leur a accordée. A l'aide des matelots dont ils sont devenus les amis pendant leur trajet, ils construisent une chapelle avec des Branches d'arbres et y célèbrent la messe.
Puis ils commencent leur œuvre de missionnaires. Pour l'accomplir, ils se résignent à toute sorte de souffrances et de privations. Ils s'associent à l'Indien, vivent de sa vie, voyagent avec lui sur les lacs et les rivières dans son canot d'écorce, pénètrent avec lui dans les forêts sauvages où il poursuit sa proie et reposent avec lui dans son wigwam enfumé. Voyager au milieu des forêts profondes, sur un sol hérissé de ronces ou de pierres aiguës, par les mauvais temps, ce n'est rien. Coucher sur la terre nue, avec une bûche pour oreiller, ce n'est rien encore. « Ce qui nous était le plus difficile, dit le frère Sagard, c'était de surmonter le dégoût produit par la nourriture qui nous était offerte. »
Gette nourriture se compose ordinairement de mais. L'Indien en fait une espèce de bouillie qu'il appelle la Sagamitè et qui'est préparée par les mains les plus sales, dans les vases les plus répugnants. S'il y a dans le wigwam un morceau de viande ou de poisson, il est dépecé avec les doigts et jeté dans une chaudière qui n'a jamais été nettoyée. Mais le pire, c'est le pain, et pour un Européen, ce n'est pas chose facile de toucher à un tel aliment quand il l'a vu triturer. Des femmes, des enfants prennent des grains de maïs entre leurs dents, les mâchent, puis les
versent dans des écuelles. De ces grains ainsi broyés, on forme une pâte qne Ton fait cuire sous la cendre. Dans les banquets des wigwams du nord, c'est le mets favori des gourmets.
Peu à peu, cependant, les religieux parviennent à vaincre leur répulsion pour ce régime culinaire. Peu à peu, aussi, ils apprennent la langue de l'Indien, ils s'entretiennent alors fraternellement avec lui, ils l'attendrissent par leur mansuétude, et comme ils se montrent sans cesse si bons envers lui, ils lui persuadent aisément que le Dieu dont ils lui enseignent la loi est le vrai Dieu de bonté.
Telle a été l'action bienfaisante de la France dans ses possessions d'Amérique. Au sud, les Espagnols suppliciaient, massacraient la pauvre race indienne. Au nord, les Anglais la refoulaient de zone en zone jusque dans les froids et arides déserts. Nos missionnaires l'adoucissaient et l'humanisaient.
Au Mexique et au Pérou, on fouillait les entrailles de la terre pour en arracher des pépites d'or ou d'argent. A New-York, on construisait des navires. A Montréal et à Québec, on fondait des chapelles, des couvents, des hôpitaux.
Autour de ces vénérables édifices s'élevait le comptoir du marchand, la cabane du laboureur, la maison du général et la forteresse, tout ce qui constituait la colonie.
Par cette colonie, nous avons conquis la péninsule acadienné (aujourd'hui la Nouvelle-Ecosse) et la Louisiane.
En 1537, Hernandez de Soto, gouverneur de Cuba, un des compagnons d'armes de Pizarre, entreprit de chercher la fameuse fontaine de Jouvence qui devait se trouver dans la Floride. Il mourut dans son expédition; mais, chemin faisant, il avait découvert le Meschacébé (autrement dit le Mississipi), le plus grand fleuve du monde : 1400 lieues de longueur.
Maintenant une pareille découverte serait immédiatement annoncée paf tous les fils électriques à toutes les
contrées civilisées, et aussitôt enregistrée, discutée, commentée dans des milliers de journaux. A cette époque, on n'avait pas de tels moyens de propagation; on n'écrivait pas tant. On faisait tout simplement de grandes choses, bientôt effacées par d'autres grandes choses.
Plus d'un siècle s'écoule. L'expédition de l'ambitieux Soto est oubliée. Mais les Indiens du Canada parlent d'un fleuve superbe qui ne coule ni à Test, ni au nord, et qui, selon les hypothèses des géographes, doit aboutir à l'océan Pacifique ou au golfe du Mexique,
Deux hommes courageux prennent la résolution de vérifier ce fait : un négociant de Québec, M. Joliet, et un récollet, le P. Marquette.
Le 13 mai 1673, ils s'embarquent avec cinq bateliers, emportant pour toute provision du maïs et de la viande boucanée. Le long de leur route, ils rencontrent diverses tribus qui, au lieu de leur donner d'utiles rènseignements, cherchent à les détourner de leur projet, leur disant que la grande rivière est très-dangereuse, pleine de monstres effroyables qui engloutissent les hommes et les embarcations. Le P. Marquette, en remerciant les indigènes de leurs avis, déclare qu'il ne craint poiat les démons des fleuves, et que, du reste, il exposera volontiers sa vie dans l'espoir de faire entendre à quelque àme la parole de Dieu.
Et il continue son trajet par le lac Huron, par le lac Michigan, par la rivière des Outogamis et le Missouri.
Le 17 juin, il entre dans le Mississipi et descend ce splendide fleuve jusqu'à sa jonction avec l'Arkansas. Là, les hardis voyageurs ne trouvèrent plus de villages; leurs provisions étaient à peu près .épuisées. Ils fureut forcés de retourner en arrière. Mais ils en avaient assez vu pour pouvoir constater la grandeur du Mississipi et son cours vers' la mer. A leur entrée à Québec, les cloches sonnèrent, et les habitants de la ville, évéqueen tête, allèrent à l'église chanter le Te Deum.
. Huit ans après, un autre plébéien, animé d'une noble»
ardeur, Robert Lasalle, obtint de Louis XIV, par la protection de M. de Frontenac, gouverneur du Canada, une vaste étendue de terres sur les bords de l'Ontario et des privilèges particuliers pour les découvertes qu'il pourrait faire daus les grandes régions de l'Amérique. La royale patente lui enjoint seulement de reconstruire un de nos forts délabrés. Il part avec une trentaine d'hommes, qui s'associent avec confiance à sa fortune. Il reconstruit le fort à l'endroit où s'élève aujourd'hui la citadelle anglaise de Kingston, puis il s'embarque pour de lointains parages.
Il parcourt les lacs du nord, élève des fortifications sur plusieurs points. Tantôt reçu avec amitié par les Indiens, tantôt menacé d'une ligue hostile, il surmonte par son courage ou écarte par sa prudence tous les dangers.
A la fonte des neiges, il entre dans le fleuve où les Indiens se jettent avec une religieuse superstition, en s'écriant : « Meschacébé ! Meschacébé ! » Il le descend à travers des tribus qui voulaient s'opposer à son passage. Le 7 avril 1681, il touchait au golfe du Mexique. De Québec jusque là, il avait parcouru un espace de 1000 lieues, et il prend possession de ce pays en lui donnant le nom de Louisianne.
Lasalle alla lui-mêmo porter en France la nouvelle de sa conquête, et fut reçu à la cour de Versailles avec la distinction qu'il méritait. Le fils du peuple reçut les compliments du grand roi. Il demandait à retourner sur les rives du Mississipi. On lui donna quatre bâtiments, sur lesquels s'embarquèrent douze gentilshommes, douze familles de cultivateurs, cinquante soldats, des ouvriers, en tout deux cent cinquante personnes.
Là s'arrêta le dernier rayon de bonheur du noble Lasalle.. A partir de cette époque, sa vie n'est plus qu'une suite de revers, terminée pas un affreux drame. Abandonné sur les côtes du Texas par le commandant de la flottille, privé de sa dernière ressource par un naufrage, il essaya de se rendre par terre au Canada, dans l'espoir d'y trouver
quelque secours. En route, il fut assassiné avec son neveu
paT deux de ses compagnons.
La Louisiane , découverte par le Canadien Lasalle, fut colonisée par Iberville, encore nn Canadien. Son père et cinq de ses fi ères étaient morts sur la terre d'Amérique en combattant pour le drapeau de laFrance. Il lui restait cinq antres frères qui furent ses auxiliaires» Avec eux, il conduisit deux cents colons a l'extrémité du Mississipi. C'était tout ce que la France lai donnait ponr prendre possession des rives d'un fleuve plus grand que la Seine, le Rhin et le Danube réunis. Il explorale sol où s'élève aujourd'hui la Nouvelle-Orléans, donna à un des lacs de cette plaine le nom de Maurepas, à un autre celui de Pontchartrain, construisit une citadelledans la baie de Bilexi, ety fixalesiége
de sa colonie. .
De retour d'un voyage en France, ou il avait été demander des renforts, il fut pris de la lièvre et mourut. Deux de ses frères continuèrent son œuvre.
Qu'elle était petite pourtant cette colonie du Canada, <roi étendait si loin son énergique action 1 Des ministres, des princes, des souverains l'avaient, il est vrai, patronee, à commencer par François I- qui ordonna l'expédition de Jacques Cartier. A diverses reprises, on s'était occupé d'elle dans les conseils du roi. On écoutait ses demandes, on manifestait l'intention de l'assister dans ses difficultés, de lui donner plus de développement, puis on 1 oubliait.
Elle restait ainsi souvent privée d'un renfort nécessaire, parfois même dépourvue de munitions, protégée par quelques petits bastions et entourée d'ennemis : les Indiens et les Anglais ; les Indiens, qui d'abord nous avaient fait un très-bon accueil, qui ensuite apprirent à se servir de nos propres armes pour les tourner contre nous; les Anglais, nos voisins sur le sol d'Amérique comme sur le continent européen, nos rivaux, nos perpétuels aotagonistes
En 1536, des marins de cette jalooae nation qui ve-
SOUVENIRS DU CANADA. 4u3
naient de faire une malheureuse expédition dans les régions déjà explorées par Cartier, s'en retournaient * piteusement en Angleterre, lorsqu'ils aperçurent un navire français très-bien approvisionné. Ils s'en emparèrent par la ruse et le dévalisèrent.
Telle fut notre première rencontre avec les ADglais dans les parages de l'Amérique du Nord. Dès cette époque, nous les retrouvons là, armés à tout instant contre nous, et soulevant contre nous les Iroquois et d'autres peuplades indiennes, voire même les Hurons que nous nous plaisions à regarder comme nos alliés. Aussitôt qu'une guerre éclate entre la France et l'Angleterre, cette guerre se reproduit de l'autre côté de l'Atlantique et souvent même se continue longtemps après que la paix a été signée entre les deux gouvernements.
Nos colons combattent avec un courage héroïque, et la prolongation de la lutte, au lieu d'affaiblir leur résolution, enflamme leur ardeur.
On peut dire sans exagération que l'histoire de nos dernières batailles dans le Canada est une des pages les plus glorieuses de nos annales militaires, et que jamais peut-être on ne vit une si faible population so défendre avec tant d'opiniâtreté, pendant plusieurs années, contre des armées considérables et remporter tant de succès.
A la bataille de la Monongahela, deux cent trente-cinq Canadiens, sous les ordres de M. de Beaujeu, mettent en déroute un corps de troupes six fois plus nombreux commandé par le général Braddock. Huit cents Anglais restent sur le champ de bataille. Le général y périt avec soixante-trois officiers.
Au mois d'août 1756, M. de Montcalm faisait capituler le fort Osway défendu par dix- huit pièces de canon, quinze mortiers et dix-huit cents soldats.
L'année suivante, Montcalm forçait encore à capituler la citadelle de W. Henry,' avec ses deux mille quatre cents hommes de garnison.
Le 8 juillet 1758, le général Abercromby attaquait, avec une armée de seize mille hommes, le fort de Carillon, où Montcalm s'était retranché avec trois mille soldats. Toute la puissance d'Abercromby échoua devant quelques faibles remparts, qui furent plusieurs fois enflammés par son artillerie. Après une bataille de six heures, il se retira, laissant sur le terrain cent vingt-six officiers tués ou blessés et deux mille soldats.
Mais les pertes de nos adversaires étaient promptement réparées. Ils reparaissaient même en plus grand nombre après une défaite, tandis que noire pauvre colonie ne recevaitaucun renfort et parfois souffrait la disette. En 1757, cette disette du pays était telle, que les habitants des villes furent mis à la .ration de quatre onces de pain par jour. L'année suivante, cette ration" fut diminuée de moitié.
Ainsi attaquée sans relâche par des ennemis qui en un de leurs corps d'armée comptaient plus de soldats qu'il n'y en avait dans tout le Canada, affaiblie par ses privations, décimée par ses propres victoires, notre noble et vaillante colonie devait succomber et elle succomba.
D'abord, les Anglais s'emparèrent de l'Acadie. Ils l'avaient déjà envahie à diverses reprises et avaient été forcés de l'abandonner. Cette fois, ils voulaient y rester et en écarter tout ce qui pouvait inquiéter leur domination.
Il y avait là environ dix-huit mille Français, patients laboureurs, industrieux ouvriers qui ne demandaient qu'à conserver leurs religieuses coutumes, et k continuer en paix leur honnête labeur. ; - Longfellow, le délicieux écrivain, les a glorifiés dans son Evangeline, un des plus charmants poèmes des temps modernes, et l'on ne peut lire sans une émotion de cœur cette description qu'il a faite d'un de leurs villages :
« Dans le pays d'Acadie, sur les bords du bassin de Minas, au milieu d'une vallée féconde, s'élève le calme, solitaire village de Grandpré. A l'est, s'étendent les vastes prairies qui lui ont donné son nom, et les pâturages rem-
plis de troupeaux ; à l'ouest et au sud, les champs de in et de céréales, les arbres fruitiers, toute uue grande plaine sans barrières; au nord, les vieilles forêts et les montagnes sur lesquelles les brumes de la mer, les nuages de l'Atlantique flottent et tournoient sans descendre dans l'heureuse vallée.
« Les maisons du village sont bâties solidement en bois de chêne et de noyer, comme les maisons des paysans de Normandie au temps des Henri ; le toit couvert en chaume, les fenêtres taillées selon une ancienne forme ; les pignons se projetant sur toute la largeur de l'édifice, ombrageant et protégeant la porte d'entrée.
« Là, dans les paisibles soirées d'été, quand les derniers rayons du soleil éclairaient la rue du village et doraient le faîte des cheminées, les matronnes et les jeunes filles, avec leur bonnet blanc et leurs robes bariolées de diverses couleurs, s'asseyaient sur le seuil de leur demeure avec leur quenouille, et le bruit de leurs rouets et le son des navettes des tisserands se mêlaient à l'harmonie des chants juvéniles. En ce moment, le prêtre de la paroisse descendait solennellement le loug du village. Les enfants s'arrêtaient dans leurs jeux pour baiser la main vénérée qui les bénissait. Les femmes se levaient à son approche et le saluaient avec une respectueuse affection. Les laboureurs revenaient des champs et le soleil disparaissait graduellement à l'horizon, et les lueurs du crépuscule succédaient à sa brillante clarté. Alors la cloche de l'église tintait Y Angélus. Sur les toits du manoir savaient des colonnes de fumée bleuâtre, comme les nuages d'encens d'une centaine d'innocents et paisibles foyers. Là, vivaient dans une douce concorde, dans l'amour de Dieu et l'amour de leur prochain, les simples Acadiens, libres de toute crainte, des terreurs de la tyrannie, de l'envie et des vices de la république. Point de serrures à leurs portes. Point de barreaux à leurs fenêtres. Jour et nuit leurs habitations restent ouvertes comme leur cœur, et le plus riche
d'entre eux est pauvre et le pauvre est dans l'abondance. »
Tout en se soumettant au pouvoir des Anglais, les bons Acadiens ne pouvaient dissimuler l'attachement qu'ils conservaient à la France.
Trois hommes se réunirent pour extirper cette fidélité qui les inquiétait.
Ces trois hommes, dont il faut clouer le nom au pilori de l'histoire, c'étaient l'amiral Borcawen, l'amiral Mostyn et le gouverneur Lawrence.
Leur détermination étant prise et leurs préparatifs mystérieusement faits, les Acadiens de chaque district furent sommés de se rendre sur la plage, à certain jour, pour régler une affaire importante. Tous obéirent à cet ordre, ne se doutant guère du sort qui les attendait. Lorsqu'ils furent réunis, ils apprirent que leurs terres étaient consfisquées et qu'ils devaient quitter immédiatement, et à jamais, leur pays natal. Pour qu'ils n'eussent même plus la pensée d'y revenir, leurs maisons furent incendiées. >s
Toute tentative de résistance était inutile. Ils étaient sans armes et entourés d'une légion farouche qui exécutait sans miséricorde son mandat. Un certain nombre d'entre eux parvint à s'échapper et à se réfugier dans les forêts. Les autres, hommes et femmes, vieillards et entants, furententassés pêle-mêle sur des navires, transportés à une longue distance de leur chère Acadie, jetés de ci, de là sur les côtes de la Virginie, de la Caroline, de la Pensylvanie, et abandonnés sans ressources. Il y en eut qui, errant à l'aventure, ne sachant où aller et où trouver un refuge, périrent misérablement. I! y en eut qui, dans leur détresse, étant entrés à Philadelphie, s'enfuirent avec horreur en apprenant que les habitants de cette puritaine cité, qui se vantait de sa philanthropie, se proposaient de les vendre comme esclaves.
Plusieurs milliers de ces malheureux se réunirent, et à l'aide des Indiens qui les guidaient charitablement se diri-
gèrent vers la Louisiane. Ils savaient qu'il y avait là une colonie française. Ils voulaient la rejoindre. Dans leur amour pour ia France, ils allaient à la recherche de la terre lointaine habitée par des Français.
Là enfin, ils trouvèrent un asile, une consolation^ des mains ouvertes, des cœurs de frères. Le gouverneur de la Louisiane leur assigna, sur les rives du Mississipi, un vaste terrain où ils creusèrent de nouveaux sillons, où ils se firent un nouveau foyer. En mémoire de leur pay* aimé, ils donnèrent à ce domaine le nom de côte d'Acadie.
Là, elle a vécu, là, elle s'est développée cette pauvre petite colonie de proscrits. Quand je visitai le séjour où elle s'est établie, je me plaisais à entendre parler d'elle. On me disait que de génération en génération, elle avait conservé toutes ses saines coutumes d'ordre, de travail, toutes ses religieuses traditions.
Qu'est-elle devenue dans l'effroyable guerre de la confédération américaine ? Les Yankees sont entrés comme les soldats de Brennus dans la capitale de la Louisiane, le fer à la main, la rage dans le sang. Malheur aux vaincus !
Au dix-huitième siècle, les fidèles paysans de la péninsule septentrionale étaient écrasés par une horrible sentence. Au dix-neuvième, leurs descendants n'ont-ils pas subi une pareille infortune, une sentence de Butler?
Après leur exécution dans l'Acadie, les Anglais enhardis par l'accroissement de leurs troupes, par l'affaiblissement des nôtres, entreprirent de s'emparer de Québec, et faillirent échouer dans leur tentative. Wolf, leur jeune et courageux général, refoulé dans ses retranchements, battu à Montmorency, éprouva un tel chagrin de sa défaite qu'il en fut malade. Ses officiers lui suggérèrentl'idée d'un autre plan d'attaque qui raviva son espoir.
Dans la nuit du 13 septembre 1759, il gravit la falaise du Saint-Laurent et rangea ses régiments dans la plaine d'Abraham. A la nouvelle de ce mouvement inattendu, Montcalm accourut avec sa généreuse ardeur engagea le
combat, sans vouloir attendre que toutes ses forces fussent réunies.
Dernier suprême combat après une lutte séculaire, au milieu des forêls gigantesques, sur un des plateaux de l'immense région américaine, au-dessus des ondes superbes du Saint- Laurent, dans la silencieuse et solennelle grandeur du nouveau monde, les étendards des deux plus puissants royaumes de l'ancien continent, les fusils et les canons de l'Europe, adjoints aux tomahawks et aux flèches de la race indienne ; des artisans et des bourgeois transformés tout à coup en soldats, des cœurs candides animés soudain d'un ardent désir de gloire ; des Achille et des Hector marchant fièrement l'un contre l'autre, fidèles champions de la patrie. Admirable spectacle! Sublime épopée ! Quel Homère la racontera?
Les deux généraux tombèrent sur le champ de bataille. Mais Wolf, avant d'expirer, connaissait son triomphe, et Montcalm, le noble, le chevaleresque, l'héroïque Montcalm, apprenait sur son lit de mort la reddition de Québec.
En 1763, le traité de Paris livrait définitivement le Canada aux Anglais, et en même temps nous abandonnions la Louisiane à l'Espagne.
Ainsi , d'un trait de plume , les ministres de Louis XV retranchaient des domaines de la France la plus magnifique conquête de la France. Ainsi, il ne nous restait plus rien de ces possessions transatlantiques, plus vastes que le plus vaste royaume de l'Europe, de ces milliers de lieues de terrain découverts par nos marins, explorés par nos voyageurs, défendus si longtemps par nos soldats, ennoblis par tant d'actes de courage et de dévouement, glorifiés par des Lévi, des Lasalie, des Iberville, des Montcalm, sanctifiés par nos institutions de charité, par nos prêtres et nos religieux, par des trésors de vertus, et arrosés du sang de nos martyrs.
Jusqu'au dernier moment, quelques navires auraient
suffi pour sauver le Canada de Pinvasion des Anglais. Montcalm, Yaudreuil sollicitaient instamment des secours Bougainville, l'illustre marin qui remplissait alors à Québec les fonctions de colonel, vint lui-même en France pour représenter aux ministres le péril imminent.de notre colonie. Ses efforts furent inutiles. La cour de Versailles ne comprenait point l'importance de cet empire d'Amérique. U ne nous rapportait rien, et il demandait encore des hommes et des approvisionnements. On aimait mieux l'abandonner. Triste page de notre histoire I Amère réminiscence I
En 1800, par le traité de Saint-Ildefonse, la Louisiane nous fut rendue, et Napoléon la vendit pour soixantequinze millions aux Etats-Unis. « Par cette adjonction, (lit-il, les États-Unis s'affermissent et constituent une puissance maritime qui tôt ou tard abaissera l'orgueil de l'Angleterre. » »
C'était aussi l'idée du duc de Choiseul que la conquête du Canada serait fatale à l'Angleterre. «Ses colonies américaines, disait-il, sont lasses de son pouvoir. Elles ne lui restent soumises que parce qu'elles en ont besoin pour continuer leur guerre contre le Canada. Quand cette guerre sera finie, elles se soulèveront contre leur souverain. »
Le fait est que dix ans après le traité de Paris, la révolte éclatait à Boston.
Mais que les Anglais, après quelque injuste combinaison, ou quelque guerre cruelle, soient déçus dans leurs ambitieuses espérances, c'est pour leurs adversaires une pauvre consolation.
En ce qui tient au Canada, nous leur en devons une meilleure. Ils ont fait du bien à ce pays qui nous est attaché par tant de liens. Ils ont respecté son caractère national, ses anciennes institutions, ses mœurs, sa religion. En même temps, ils lui ont donné une puissante impulsion .
4io de l'est a l'ouest.
Quelle différence entre la colonie que nous avons abandonnée au siècle dernier, et celle qui fleurit aujourd'hui dans cette province qu'on appelle le Bas-Canada, qui s'étend du lac Ontario à l'embouchure du Saint-Laurent, de la baie d'Hudson au Nouveau-Brunswick. En 1763, en dehors de la population indienne, on ne comptait là que 65 000 habitants; aujourd'hui, il y en a plus de 600 000. En 1763, on ne voyait sur ce vaste espace que quelques champs cultivés, quelques groupes de maisons, quelques navires. Aujourd'hui tout est là, tout ce qui annonce le mouvement intellectuel : écoles et musées, bibliothèques publiques et académies ; tout ce qui est le résultat d'un grand travail agricole et industriel': féconde culture, active exploitation de mines et de forêts, chemins de fer, bateaux à vapeur, chantiers mariâmes, villes superbes.
Nos pauvres soldats qui jadis n'avaient la que de chétives palissades en bois, comme ils seraient étonnés, s'ils voyaient aujourd'hui les remparts et les maisons de Québec! Nos saintes sœurs qui s'estimaient heureuses quand elles parvenaient à construire une cabane pour y recueillir les malades, nos prêtres qui disaient la messe sous une tente et suspendaient la cloche de leur chapelle à un arbre, quelle serait leur joie à l'aspect des institutions de bienfaisance et des belles églises édifiées sur un sol si longtemps dénudé !
11 faut l'avouer, quoi qu'il nous en coûte: très-probablement, le Canada ne serait point devenu si prospère, s'il était resté en notre possession. Nous n'avons pas le çénie colonisateur. Notre histoire le prouve, et ce qui se passe depuis trente-cinq ans en Algérie semble encore confirmer ce fait.
Telle est pourtant la force des liens de la France, qu'on s'en détache difficilement. L'île Maurice ne peut oublier le temps où elle s'appelait l'Ile-de-France, et le Canada abandonné par notre gouvernement, il y a un siècle, et
dès cette époque, très-dignement régi par l'Angleterre,
est resté français, essentiellement français, par les souvenirs de cœur, par la langue, par les habitudes, par le caractère.
J'ai eu le bonheur de visiter ce pays, et souvent j'y songe. Je venais de séjourner quelque temps aux États- Unis. Là, n'en déplaise aux apôtres de la démocratie, je n'éprouvais que de pénibles impressions. Il me tardait de quitter ce modèle des républiques. Dès mon arrivée an Canada, je me sentais au contraire le cœur dilaté et ré^ joui par tout ce .que jè voyais, et tout ce que j'entendais autour de moi. Je me rappelle mes jours d'étude à Montréal, à Québec, et mes poétiques excursions dans la vallée de Saint-Laurent. Je me rappelle le château du gentilhomme, le cabinet du professeur, le presbytère du curé du village, le foyer du paysan. Avec quelle bonté partout j'étais reçu. On ne s'informait point de mon état, ni dè ma fortune. Pour ces fidèles descendants de nos anciens colons, il suffisait que je fusse Français. Au nom de la patrie lointaine, on me tendait la main, on m'accueillait comme un ami.
Si le Canada se souvient ainsi de la terre de ses aïeux, la France aussi se souvient de lui. Nous nous intéressons tout particulièrement à ses progrès, à son bien-être. Nous recherchons avec une avide curiosité tout ce qui a rapport à son histoire, et cette noble, touchante histoire, si nous ne la connaissons point pleinement, ce n'est point faute de documents.
En dehors des États-Unis, cette inépuisable officine de tant d'écrits de toute sorte, il n'est pas une région d'Amérique sur laquelle dans l'espace de trois siècles, on ait tant publie de livres que sur le Canada. D'abord les naïves relations de notre vaillant Jacques Cartier, puis les pieux récits de nos missionnaires, et ceux de nos pionniers ; l'histoire de Lescarbot, et celle de Charlevoix, puis les recherches ethnographiques de Schoolcraft, les mémoires de la Société de Québec, et l'œuvre classique
de M. Garneau; ensuite les études des Anglais : Hériot, Mac-Gregor, Buckingham, Murray,Warburlon,mistress Jamieson, et les narrations des fantaisistes : The shoe and canoë, et les larges volumes illustrés par Bartlett. Je ne parle pas des dissertations politiques, ni des publications officielles.
Mais la plupart de nos anciens* ouvrages sur le Canada ne se trouvent plus guère dans les librairies, et il en est qui sont totalement épuisés.
Un habile et patient éditeur, M. Ed. Tross, bien connu des bibliophiles, a eu l'heureuse idée de reproduire quelques-uns de ces livres choisis parmi les plus rares et les plus curieux : la relation du premier et du second voyage de Cartier dont il n'existe plus en Europe qu'un seul exemplaire; le Grand voyage du pays des Hurons par le frère Gabriel, Sagard, Théodat ; VHisloire du Canada par ce même humble récollet qui était un homme très-lettré et très-instruit ; V Histoire de la Nouvelle- France par Marc-Lescarbot.
M. Ed. Tross n'a point voulu faire de cette publication une opération ordinaire de librairie, mais une œuvre d'art typographique et une œuvre vraiment littéraire.
Tous ces volumes, dont le texte a été soigneusement copié et collationné sur les manuscrits et dans les éditions originales devenues rarissimes, ont été imprimés sur un large, fort papier, selon l'ancien mode d'impression, avec leur ancienne orthographe, et leurs lettres ornées, et leurs fleurons. Ils nous offrent ainsi une image fidèle, quoique rajeunie, des volumes qui faisaient la joie de nos pères et que le temps a détruits. De plus, on y trouve des cartes et des notes explicatives.
A VHisloire du Canada, M. Émile Chevalier a joint une notice très-dé taillée sur le frère Sagard, sur les Récollets et sur leur mission dans notre colonie d'Amérique. M. Michelant a complété, par de curieux documents, la relation du premier voyage de Cartier, et, en tête de la
seconde relation de notre illustre marin, M. d'Avezac a mis une introduction historique et géographique qui est un modèle de sagacité et d'érudition.
Quel bonheur de voir ces bons vieux livres si bien édités, et si bien annotés!