‹ De l'est a l'ouest voyages et littératureChapitre 16 sur 21 · JOURNAL DE VOYAGE DU CAPITAINE J. SPEKE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE VOYAGE DU CAPITAINE J. SPEKE

Il est mort celui à qui nous devons ce curieux livre, mort tout jeune dans l'éclat de son succès, mort dans son pays natal, par un accident vulgaire comme son illustre devancier J. Bruce*, après avoir parcouru les contrées les plus sauvages et affronté les plus grands périls.

Dès le temps où M. Speke faisait ses études dans sa province de Somerset, sa vocation de voyageur se manifestait par son activité physique et intellectuelle, par son

goût pour les exercices du corps, par la curiosité de son

1. Un volume grand in-8° traduit de l'anglais par M. E.-D. Forgues. Hachette, 1864.

2. Bruce qui avait aussi traversé les déserts de l'Afrique pour découvrir les sources du Nil, mourut d'une chute qu'il lit sur son escalier dans sa maison de Kinnaird.

esprit. À dix-sept ans, il entrait dans l'armée de- l'Inde, et commençait sa carrière militaire par de rudes campagnes. Dans la terrible guerre du Pendjaub; dans d'autres périlleuses expéditions, il se distingua par son courage. La guerre finie, il obtint successivement de la bienveillance de ses chefs plusieurs congés.

Passionné pour l'étude des sciences naturelles, emporté par le désir d'acquérir de nouvelles connaissances, et de se signaler par quelque œuvre importante, le jeune officier allait en temps de congé explorer- les cimes de l'Hymalaya, les régions désertes du Thibet. Dans ses hardis trajets, il recueillait de précieux spécimens de géologie, de botanique et traçait ponctuellement la carte des districts qu'il avait parcourus. Il préludait ainsi à l'entreprise qui devait être la grande affaire de sa vie, à ses voyages en Afrique, à la découverte des sources -du Nil.

« Chercher la tête du Nil (Caput nili quœrerg), c'était une expression proverbiale employée par les anciens pour indiquer une tâche difficile, sinon impossible, et un poëte exprimait cette même pensée en quelques harmonieux hémistiches. « Nil mystérieux, la nature n'a livré à personne le secret de ta source : elle n'a permis à aucun peuple de te voir descendre dans ton humble lit. Elle a jété un voile sur le sol d'où tu sors, voulant que ton origine fût plus admirée que connue. »

L'antiquité en effet a vainement cherché à découvrir la source de ce fleuve vénéré auquel l'Egypte doit ses moissons, de ce fleuve biblique où flotta le berceau de Moïse. Le moyen âge ne se tourmentait point tant des questions qu'il ne pouvait résoudre. Il sup'pléait à la réalité par l'imagination, à la science par la poésie. Au quatorzième siècle, le bon chevalier Maundevilledans son voyage à Jérusalem, explique tout simplement le cours des eaux par une naïve croyance. « La plus haute sommité de ce monde, dit-il, est le paradis terrestre. Il est si élevé que les eaux du déluge n'ont pu l'atteindre. Il touche au

disque de la lune. De vastes remparts l'entourent et en dérobent l'aspect aux regards des humains. Dans ces remparts qui s'étendent sur un long espace du sud au nord, il n'y a qu'une porte, par laquelle on ne peut pénétrer, car un feu ardent y flamboie éternellement. Au point culminant de ce paradis est une source d'où découlent les quatre fleuves qui baignent diverses contrées, le Gange qui traverse l'Inde et roule dans ses flots des grains d'or et des pierres précieuses ; le Nil qui arrose l'Ethiopie et ensuite l'Egypte ; le Tigre qui parcourt l'Assyrie et l'Arménie ; l'Euphrate qui sillonne la Médie et la Perse. On dit même que toutes les eaux douces de la terre proviennent de cette même source. » Le brave Maundeville ajoute candidement qu'il n'a pas vu les murs de cette demeure du premier homme. « C'est bien loin, dit-il, et je n'étais pas digne d'une telle joie. Ce que j'en sais je l'ai appris par des hommes bien informés. »

Au seizième siècle, le jésuite espagnol Paez, l'un des courageux missionnaires de l'Abyssinie, remonta le Nil jusqu'au point de départ d'un de ses embranchements, jusqu'aux collines de Geesh, enfin jusqu'à l'endroit où deux cents ans plus tard arrivait J. Bruce.

Le modeste Paez n'avait point annoncé bruyamment le résultat de sa courageuse exploration. Bruce l'ignorait, ou il feignit de l'ignorer, quand il eut traversé avec ses firmans du sultan, l'Egypte et L'Abyssinie, quand il atteignit avec sa nombreuse escorte ces mêmes collines de Geesh, d'où s'échappent trois fontaines pour lesquelles les habitants du pays professent un culte religieux.'

Il était un peu vaniteux èt fanfaron, l'héritier du domaine de Kirnaird, qui fut un riche marchand devins à Londres, qui ensuite représenta en qualité de consul la Grande Bretagne près du dey d'Alger, et qui enfin entreprit le voyage par lequel il. s'est illustré.

Ceux qui ont lu sa longue relation ne peuvent oublier l'emphase avec laquelle il proclama sa découverte. « Je

ne puis, dit-il, essayer de décrire, je laisse à deviner l'impression que j'éprouvai en atteignant à un but qui, pendant trois mille ans, a trompé les efforts de la science et de l'industrie, les investigations des anciens et des modernes. Des rois ontarmé, pour s'y rendre plus sûrement, des légions entières, et toutes leurs tentatives n'ont abouti qu'à un fatal désappointement. Moi, simple Breton, je triomphe, dans mon esprit, des rois et des armées. Me voilà parvenu, à travers des souffrances et des périls innombrables, au lieu qu'ils ont vainement cherché, me voilà aux sources du Nil. »

En réalité, Paez et Bruce n'avaient point dépassé le dixième degré de latitude septentrionale, et n'avaient point vu la source du grand fleuve égyptien, mais seulement une de ses branches, celle qu'on appelle le Nil bleu, qui se rejoint à Ghartoum dans le Sennaar au Nil blanc.

Un demi-siècle encore s'écoule, et le nouveau souverain ' de l'Egypte, l'habile, l'audacieux Méhémet-Ali aspire à l'honneur de révéler à l'Europe des parages encore ignorés. En 1839, une expédition fut organisée par ses ordres pour remonter le Nil blanc jusqu'à son origine. Elle n'atteignit point le but qui lui était prescrit. Elle s'arrêta au sixième degré de latitude. L'année suivante, nouvelle expédition. Un Allemand qui en faisait partie, M. Verne, en a raconté d'une façon intéressante les diverses péripéties. Elle se composait de sept bâtiments à deux mâts, armés chacun de deux canons, de deux chaloupes de transport, et d'une autre chaloupe plus légère. Ces embarcations portaient deux cent cinquante soldats et cent vingt matelots. Deux ingénieurs français, MM. d'Arnaud et Sabathier faisaient ce voyage avec une mission de Méhémet-Ali. Un autre Français, M. Thiébaud était chargé des collections d'histoire naturelle.

Malheureusement cette flottille réunie à Ghartoum partit trop tard, et elle était commandée par un homme qui ne pensait qu'à se faire une vie agréable, et donnait

à ses subordonnés l'exemple de l'inertie, de la mollesse et de la pusillanimité.

Après deux mois d'une indolente navigation, les bâtiments jettent l'ancre au bord de l'île Tschanker, située à trois degrés et demi de l'équateur. A droite de cette île, le fleuve a trois cents mètres de largeur; à gauche cent mètres; au delà de l'île, il est traversé dans toute son étendue par une barre de rocs. Quand le Nil est enflé par les pluies, cetle barre est aiséeà franchir. Mais à l'époque où l'expédition arrivait là, l'eau était si basse qu'elle couvrait à peine la surface des rochers. Il eût fallu attendre environ deux mois la saison des pluies, et cette idée faisait frémir tous ces pauvres soucieux argonautes. Les soldats et les matelots craignaient de manquer de provisions. Les officiers regrettaient les jouissances du Caire.

Un incident fort ordinaire dans la contrée où ils se trouvaient, mais dont leur imagination se fit un sinistre présage, accéléra leur retraite. Un soir, les nègres de l'île Tschanker se réunirent avec leurs lances pour danser la danse de guerre. Toute la nuit, on les vit courir en tumulte, se diviser en différents groupes, marchant l'un contre l'autre, agitant leurs armes, poussant des hurlements sauvages. A cet aspect, soldats et matelots se sentirent saisis d'un mortel effroi. Cette danse, disaient-ils, n'était qu'un prélude de guerre, cette danse était !e signal d'un complot de sang, tramé contre eux, d'un massacre général. Dans leur terreur, ils témoignaient hautement le désir de s'éloigner au plus vite de cette terre barbare. Les chefs, qui éprouvaient probablement la môme crainte, donnèrent le signal du départ.

Ainsi finit cette expédition dont on attendait un meilleur résultat. Elle n'avait fait que s'avancer à cent cinquante lieues plus loin qae la première. Méhémet- Ali n'en ordonna pas une troisième.

Cependant l'antique problème ne devait pas être abandonné. En 1854, M. Speke et M. Burton, un autre vail-

lant voyageur, partirent pour s'en aller à la recherche de quelques grands lacs d'eau douce qui, selon les récits de deuxmissionnaires.allemands, devaient se trouver au centre du continent africain.

Échappés comme par miracle aux fatigues, aux mésaventures, aux périls de ce voyage, ils retournèrent en 1857, vers les mêmes cruelles régions, et cette fois arrivèrent jusqu'au bord du grand lac Tanganyika. De là, ils revinrent à Kazel, et ils se préparaient à regagner la côte, quand ils entendirent parler d'un autre lac plus septentrional et beaucoup plus considérable que l'on pouvait en partant de Kazel, atteindre en quinze ou seize jours de marche. M. Speke résolut de tenter cette nouvelle aventure, tandis que son compagnon achèverait de préparer, leur retour en Europe. Il se mit en route, il vit l'immense nappe d'eau que les gens du pays appellent le Nyanza, et à laquelle ils donnent le nom de Victoria, et il revint convaincu que là était la source du Nil.

Le capitaine Burton rejeta loin de lui comme un vain rêve cette idée. Mais de savants Européens se montrèrent -moins incrédules. Le président de la société royale de géographie d'Angleterre, Sir Murchison, accueillit avec un vif intérêt le rapport du jeune voyageur, et le détermina à exposer dans une lecture publique le résumé de ses travaux.

Encouragé par de nombreux et nobles témoignages de sympathie, M. Speke entreprit un troisième voyage en Afrique pour achever son œuvre, pour ne plus laisser aucun doute sur la réalité de sa découverte. De ce troisièmevoyage, il a fait jour par jour un minutieux récit. Nous voulons essayer d'en reproduire les principaux traits.

Le 27 avril 1860, M. Speke s'embarque en Angleterre avec son ami le capitaine Grant qui a voulu s'associer à ses expéditions, et le 17 août, après plusieurs relâches, arrive à Zanzibar. C'est de là qu'il va pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique. C'est là qu'il doit faire ses préparatifs . Il lui faut des provisions pour parcourir une région où il

ne trouvera ça et la que quelques chétifs produits d'une lâche culture, et quelques maigres bestiaux ; une escorte pour imposer la crainte à une population rapace et cruelle, des amas Je pièces de draps, et toiles de coton, de tissus brodés, de verroteries, de bracelets, de fil de laiton, et de divers objets de fantaisie pour payer son tribut aux chefs des différentes peuplades, pour gagner leurs bonnes grâces et acheter leur protection.

Après de longues difficultés et de longs arrangements, il quitte enfin Zanzibar, traverse avec une corvette du sultan le détroit qui le sépare de la côte, et se met en marche avec douze mules, vingt-deux chèvres, trois ânes. La caravane se compose de dix hottentots et de vingt-cinq beboutchis armés de carabines, de cent portefaix nègres et soixante quinze Vouangonanas.

Dans les parages de l'Afrique orientale, les Vouangonanas forment une caste à part. Ce sont des nègres qui ont été faits captifs par d autres nègres et vendus pour quelques mètres de draps ou quelques paquets de fil cTarcbal à des trafiquants arabes, qui les conduisent à Zanzibar et les revendent à des marchands ou propriétaires mahométans. L'acquéreur les fait instruire, ou les emploie au service de sa maison, ou leur confie la surveillance de ses bestiaux. A sa morten vertu de la Joimulsulmaneils sont affranchis. Ils travaillent alors pour leur propre compte. Ceux qui sont pauvres font le métier de portefaix. Ceux qui ont amassé quelque argent se lancent à leur tour dans le fructueux commerce des esclaves. Car, telle est la condition de ces misérables tribus africaines que tout y est soumîs à l'empire de la force, de la ruse, et de la captivité. Elles se présentent devant leur chef, tant qu'il est leur chef, comme devant une idole, et n'onX pas le moindre sentiment de ce que nous appelons la dignité de l'homme. Le plus puissant ou le plus habile dispose de ses semblables comme d'un vulgum pecus. Il les égorge, il les vend selon son bon plaisir.

Avec ses cent cinquante enrôlés, M. Speke avait fait un contrat en règle enregistré au consulat Anglais de Zanzibar. Les uns s'engageaient à le défendre en toute occasion avec les munitions de guerre qu'ils lui confiaient; les autres à porter ses bagages; la plupart recevaient d'avance une année de solde, et tous paraissaient pleins d'ardeur et de dévouement. Le lendemain même de son départ, dix de ses valeureux soldats le désertent avec leurs armes, par la raison, disaient-ils, que l'homme blanc qui est un féroce cannibal ne les emmenait au loin que pour les dévorer plus à son aise. Quelques portefaix s'en yoht aussi, mais en .abandonnant honnêtement leur fardeau. Quelques jours après, autre trahison. Les nouveaux fuyards ayant un plus long chemin à faire pour regagner leur gîte, et ne voulant point s'exposer à souffrir de la faim, emmenaient avec eux une partie des vaches et des chèvres destinées à l'alimentation de la caravane.

Pour M. Speke, nul moyen d'empêcher ces désertions ou d'obtenir justice de ces rapines. A quatre lieues de la côte, la protection que lui a procuré le sultan de Zanzibar, n'a déjà plus aucune efficacité. Tous les villages de cette partie de l'Afrique sont soumis à des chefs de clans qui redoutent peut-être la colère d'un chef plus puissant, mais qui n'en exercent pas moins au sein de leur peuplade un pouvoir absolu. Leurs revenus se composent de l'impôt territorial, de la part du butin qu'ils s'arrogent dans tout ce que leurs sujets rapportent de leurs chasses, enfin des amendes, et des confiscations qu'ils ordonnent arbitrairement. Un de leurs privilèges est d'aller dans chaque hutte, boire tant qu'il leur plaît, le pumbé (la bière de millet). Que si un marchand d'ivoire, ou quelque autre étranger s'aventure sur leur domaine, c'est un nouveau contribuable qu'ils pilleront tant qu'ils pourront. Nul sentiment de droit naturel ou d'humanité ne les arrête dans leurs exactions. Dans leur basse ignorance, ils ne songent même pas qu'il serait de leur intérêt d'attirer par d'équitables

procédés le négociant dans leur pays, et de l'y ramener en lui facilitant ses transactions commerciales. Non, ils ne pensent qu'à lui extorquer, soit par la menace, soit par quelque apparence de bon vouloir, ou quelque autre artifice, tout ce qui tente leur appétit grossier, ou leur stapide vanité.

Un de ces Phanzés (chefs) de village envoya à M. Speke un panier de riz qui valait peut-être un dollar. M. Speke pour l'en remercier lui offre quelques mètres de cotonnade américaine. Mais aussitôt, le bon Phanzés de s'écrier qu'il ne peut recevoir un si chétif présent, qu'aux yeux de ses femmes, de ses parents, et des anciens dn district, il en serait humilié. Il indique lui-même, ce qu'il désire avoir, et bon gré malgré, par prudence le voyageur est obligé de céder. Un autre, après avoir largement perçu 20hongo, c'est à-dire, le tribu imposé à tout étranger, donne à M. Speke un pot de beurre rance, et en revanche exige une étoffe qui lui plaît, puis aussitôt voyant le capitaine Grant qui vient de tirer sur un lézard, il l'accuse d'avoir commis par là un sacrilège, et demande pour l'expiation de ce crime quatre pièces de drap. Dans un autre district, le sultan pour satisfaire à sa cupidité a recours à des moyens plus expéditifs. Par ses ordres, deux cents hommes s'embusquent dans une forêt, et tout à coup se précipitent sur une partie de la caravane commandée par M, Grant, épouvantent la petite cohorte de nègres armés de carabines, prennent à la gorge les portefaix, et les dévalisent.

Ailleurs, M. Speke est obligé d'entrer en négociations avec ces hideux roitelets africains pour se procurer des porteurs ou des provisions, et alors, il est exploité sans miséricorde. Arrivé de station en station, sur les confins de la région visitée annuellement par les marchands d'esclaves et d'ivoires, quatre mois après son départ de Zanzibar, il établit en ces termes sa situation.

Un Hottentot mort, et cinq qui ont rebroussé chemin ;

un des volontaires indigènes renvoyé avec les Hottentots, un autre chassé du camp après un châtiment ignominieux; sur les trentre-six jardiniers du sultan Mijid, vingt-cinq nous ont faussé compagnie, et des cent-un portefaix engagés à Zanzibar, quatre-vingt-dix-huit ont déserté; pnze , mules et trois ânes ont péri. On m'a volé en outre, plus de la moitié des marchandises dont je m'étais muni, et par suite de la famine qui désolait la contrée que je traversais, la dépense du voyage a dépassé de beaucoup ce que je pouvais et devais prévoir.

N'importe, aai prix de tons ces inconvénients, et après quatre mois de fatigues, la première partie de notre expédition, est achevée. Nous quitterons désormais les routes où d'autres ont mis le pied, pour marcher à de véritables découverte s.

Et il s'en va le courageux voyageur, avec cette ténacité qui caractérise la race anglo-saxonne, résolu coûte que coûfe a atteindre son but, souffrant patiemment le mal qu'il ne peut empêcher, quelquefois torturé par la fièvre, quelquefois soumis à de rudes privations.

Le sol qu'il traverse est d'une nature fertile, et il s'y trouve une quantité d'animaux qui peuvent être aisément la proie de l'homme. Dans les grands espaces ouverts est l'autruche, l'outarde, la pintarde, le florican; dans les forêtë, la girafe timide, le zèbre agile, l'antilope; dans les rivières, l'hippopotame; dans les jungles, le poic sauvage, le rhinocéros, le buffle, l'éléphant.

Telle est pourtant ^inhabileté et la paresse des indigènes, que souvent sur cette terre équatoriale , au milieu de ces abondantes ressources, ils en sont réduits à se nourrir de chiens, de chats, de rats, de serpents, de lézards, de fourmis blanches et de racines.

Quand les vivres lui manquent, M. Speke va à la chasse, mais il ne faut pas qu'il compte sur l'assistance des nègres qui l'accompagnent et auxquels il confie ses fusils, car ils s'enfuient à l'aspect du buffle ou du rhinocéros,

puis dès qu'ils voient le redoutable quadrupède abattu par la balle du hardi capitaine, ils reviennent précipitamment en réclamer leur part.

En cheminant pas à pas vers la région où il doit revoir le lac Nyanza, l'énergique capitaine arrive dans l'Ouganda, un grand État, gouverné par un jeune roi, aussi rapace, aussi insatiable, aussi rusé que tous les autres, mais bien plus fier de son pouvoir et siégeant sur son grossier escabeau comme les anciens souverains de l'Asie sur leur trône de diamants.

M. Speke est obligé de s'arrêter 1k pour recueillir des renseignements essentiels sur la route qu'il doit parcourir et pour attendre son ami Grant, resté en arrière, malade. Puis il est retenu par le cupide sultan qui ne peut se résoudre à le laisser partir, ne pouvant se lasser de l'exploiter. Enfin, il demeure là cinq mois, sans cesse désirant • panir, et sans cesse gardé ou pour mieux dire emprisonné par le hautain, par le fantasque, par l'avide Mtésa. Mais jour par jour, il inscrit les divers incidents de sa captivité, et il a fait ainsi un des chapitres les plus intéressants de son livre, un des tableaux les plus curieux que l'on puisse voir de l'état social, des mœurs, du caractère, de l'abjection d'une population africaine. Roi et reine, hommes et femmes, officiers et valets nous apparaissent dans les simples notes de M. Speke avec une étrange physionomie, dans une étonnante réalité.

Commençons par le roi.

Sur la pente d'une colline s'élève une trentaine de huttes séparées l'une de l'autre par une palissade. C'est la forteresse. C'est le sérail et le harem du descendant d'un aventurier qui, par hasard, devint le souverain de l'Ouganda. C'est dans ces salea cabanes qu'il réside, plus glorieux que Louis XIV dans les splendeurs de Versailles. C'est là qu'il accorde ses audiences plus difficiles à obtenir que celles de la reine Victoria ; c'est là qu'il dicte ses arrêts plus absolus que ceux des successeurs de Mahomet,

et c'est là qu'il maintient une étiquette à côté de laquelle l'ancienne étiquette de la cour d'Espagne apparaîtrait comme un excès de licence.

Dès qu'il est éveillé, des musiciens entrent dans sod kibouga (son palais) et toute la journée ils célébreront ses hautes actions par leurs concerts. Les uns battent du tambour, d'autres agitent des pois secs dans des gourdes vides; d'autres chantent en s'accompagnant avec des harmonicas, et enfin, il en est qui complètent cette mélodie par les sifflements qu'ils produisent en mettant leurs doigts dans leur bouche. Des sorcières vêtues de la façon la plus exiguë : un étroit tablier de cuir sur les flancs, des lézards desséchés sur la tête se réunissent aussi dans sa demeure pour le préserver du mauvais œil, et pour lui verser du vin de bananes. Des pages accourent à ses ordres. Puis les dignitaires de son empire. Le premier de ces dignitaires est le bourreau. Telle est la noblesse de ses fonctions que le roi ne dédaigne pas de les exercer lui-même et d'étrangler, ou d'assommer de ses augustes mains l'infortuné qui a encouru sa disgrâce. Personne n'ose se tenir debout devant lui. On ne s'approche de cette redoutable majesté qu'en baissant la tête et en rampant. Toucher par hasard à son trône, effleurer ses vêtements, lever les yeux sur sa femme est un crime capital. Ceux qui ont à le remercier de quelques grâces particulières se traînent par terre tantôt sur le ventre, tantôt en roulant sur eux-mêmes, avec de petits gémissements semblables à ceux par lesquels les chiens manifestent leur satisfaction, et il faut souvent le remercier, car chacune de ses décisions doit être con-

sidée comme un bienfait.

Il s'assied sur son trône, et les fonctionnaires, et les divers individus admis à ses audiences s'agenouillent ou s'accroupissent devant lui. Il formule brièvement ses décisions et soudain il doit être obéi. Tel officier a fait dans un État voisin une heureuse razzia. Il est récompensé par uq grade supérieur. Tel autre n'a pas osé combattre. On

lui enlève au moyen d'un fer rougi au feu les attributs de* sa virilité.

Dans cette cour expéditive de l'Ouganda, on ne perd point son temps à faire des enquêtes, à griffonner du papier, à écouter la lecture d'un fastidieux rapport, ou le subtil discours d'un avocat. On n'ergote' point à tort et à travers sur le texte de la loi . Il n'y a d'autre loi que la volonté de Mtésa, loi vivante, loi suprême, qui ne peut s'égarer et ne peut être discutée. Voici un malheureux qui a failli à l'une des prescriptions royales. A l'instant même, il est livré au bourreau. Voici un des courtisans du grand monarque qui s'est assis d'une façon inconvenante, ou qui a manqué de quelque autre façon aux lois de l'étiquette, sa sentence est de même immédiatement prononcée. Les tambours battent, le coupable est garrotté, et en quelques secondes exécuté. Le roi continue à rendre la justice.

Gomme on le voit, son code criminel n'est pas très-compliqué. Il se condense en un seul article draconien : la mort. Et la mort sans phrase selon l'effroyable expression d'un des infâmes juges de Louis XVI. Mais cette sentence de mort n'est pas toujours accomplie de la même façon. S'il y a des condamnés qui, en vertu d'une miséricorde spéciale, sont tout simplement assommés par le bourreau, ce grand dignitaire ; il y en a d'autres qui sont coupés en quartiers avec de grandes herbes tranchantes, et d'autres dont le supplice doit durer plusieurs jours, dont on découpe, et dont on livre l'un après l'autre les membres aux vautours. Puis, il y a de riches délinquants qui peuvent racheter leur vie par une amende, qui se présentent à l'audience du roi avec un troupeau de vaches, de chèvres, en le remerciant de vouloir bien accepter cette humble offrande.

Après ces actes de grand juge, le souverain de l'Ouganda fait comparaître ses chasseurs qui lui amènent dans de grandes corbeilles d'osiers les antilopes, les porcs-épics , les rats qu'ils ont pris dans leurs filets, puis ses pêcheurs

et ses jardiniers avec leurs charges de poissons, de fruits et de légumes, puis ses forgerons, ses couteliers, ses fourreurs, avec les divers produits de leur métier. Tout est soumis à son approbation avec les plus profonds témoignages de respect, et ses tributaires passent la main à divers reprises sur les différentes choses qu'ils lui exhibent, puis la portent à leur visage, afin de prouver qu'elles ne renferment aucun principe malfaisant.

Ainsi s'écoulent habituellement les matinées du puissant Mtésa. Quelquefois il a des audiences plus solennelles. Aux yeux de ses sujets tous noirs, il se montre dans son costume d'apparat : les cheveux taillés au sommet de la tête, dans la forme d'une crinière de casque; le corps drapé dans une ample toge fabriquée avec les fibres d'une plante ; des anneaux en bronze ou en cuivre à chaque doigt des pieds ; des guêtres en verroterie, une écorce à la main en guise de mouchoir, et une écharpe en soie brodée. Telle est la magnificence du sultan de l'Ouganda, quand il reçoit des étrangers de distinction dont il veut fasciner les regards. Il aime aussi à se promener pompeusement dans ses domaines avec sa cohorte de pages, de courtisans, de musiciens. Quelquefois il conduit aux étangs où elles se baignent, deux ou trois centaines de femmes. Mais alors, du plus loin que les gens du peuple l'aperçoivent, ils doivent s'écarter de son- chemin, et se cacher.

Chaque mois , au renouvellement de la lune , il interrompt pendant deux ou trois jours ses agréables distractions pour vivre dans la retraite, pour examiner et classer ses collections de talismans et de cornes magiques, se6 trésors de superstition.

Dans les traditions de l'ancien monde, depuis les splendides régions de l'Inde jusqu'aux plaines sauvages de la Scythie, depuis les riantes îles de la Grèce jusqu'aux froides plages de la Scandinavie, partout apparaît un sentiment religieux, une croyance à des êtres suprêmes , et une intuition, sinon un dogme de la vie future. Après la dé-

couverte de Christophe Colomb, le même fait a été constaté parmi les différentes races du nouveau monde. Chacun connaît l'histoire des Incas du Mexique , l'histoire des vierges péruviennes qui se consacraient au culte du soleil , et nous ne pouvons lire sans un intérêt particulier ce que nos missionnaires ont raconté des indiens de notre Canada.

Un savant bibliographe, le R. P. Tailhan, vient de publier, dans une très-curieuse collection un ouvrage dans lequel sont décrites, en un style naïf, avec un remarquable accent de vérité, les mœurs de ces belliqueuses peuplades. C'est une précieuse narration qui<, jusqu'à présent, était restée inédite , la narration d'un de nos voyageurs qui a passé plus de trente ans au Canada.

« Tous les sauvages, dit M. Perrot, qui ne sont pas convertis , croyent l'àme immortelle , mais ils prétendent qu'en se séparant du corps, elle va dans un beau pays de campagne où il ne fait ni froid ni chaud , et que l'air y est agréablement tempéré. Ils disent que la terre y est couverte d'animaux de toutes les espèces et d'oiseaux de toutes les sortes. Les chasseurs, en marchant, ne s'y trouvent jamais exposez à la faim, ayant à choisir les bestes qu'ils veulent attaquer pour en manger. Ils nous disent que ce •beau pays est bien loin au delà de la terre ; c'est pour cette raison qu'ils mettent sur les échafiaux ou sur les fosses de ceux dont on fait les funérailles des vivres et des armes , croyant qu'ils retrouveront dans l'autre monde, pour s'en servir, tout ce qui leur aura esté donné dans celuy-ci, et surtout dans le voyage qu'ils ont à faire.

« Ils croyent, de plus, qu'aussytost que l'âme est sortie du corps , elle entre dans un pays charmant , et qu'après avoir marché plusieurs jours, il se présente dans son chemin une rivière fort rapide , sur laquelle il n'y a qu'un

1. Bibliolheca americana. Choix d'ouvrages rares ou inédits relatifs à l'Amérique, collationnés , annotés et imprimés avec le plus ffrand soin. Paris et Leipzig, librairie Fianck.

petit arbrisseau pour traverser, et qu'en passant dessus il plie tellement que l'âme est en danger d'être emportée par le torrent des eaux. »

Ainsi , on retrouve la salutaire idée de l'immortalité de l'âme jusqu'au sein de ces races primitives dispersées dans les sombres forêts de l'Amérique du Nord.

Rien de semblable sur le sol africain , décrit par M. Speke, pas une croyance consolante, pas un symbole religieux, pas un manitou comme les Hurons ou les Iroquoîs , pas une pierre comme les Lapons , pas un oiseau ou un insecte comme les anciens Égyptiens. Ces barbares tribus de l'Ouganda et des États voisins n'ont qu'une crainte • superstitieuse. Ils redoutent l'action indéterminée d'un principe malfaisant, l'influence fatale du mauvais œil. Pour se préserver de ce danger, ils se font de grossiers talismans ; ils invoquent le secours des sorciers. Et le roi, en sa qualité de roi, a plus de sorciers à son service et plus de talismans que ses sujets.

A l'époque où le jeune Anglais les visita, le despote de l'Ouganda avait encore sa mère. Il avait trente-deux frères et plusieurs sœurs. Sa mère occupait comme lui un vaste kibouga , et était comme lui entourée de fonctionnaires et de valets. Ses trente-deux frères, qui pouvaient devenir de fâcheux compétiteurs, devaient être, par une mesure dé sûreté, tous égorgés le jour de son enterrement. Quant à ses sœurs , il les épousera , nul autre que lui n'ayant le droit de s'allier a cette noble lignée. Mais elles le serviront comme ses autres femmes , et seront de même soumises à ses caprices et à ses colères. En aucun pays la femme n'est assujettie à une condition aussi abjecte et aussi misérable que dans celui-ci. Le mariage même ne Jui donne ni dignité , ni sécurité. Elle ne devient point l'égale de celui qui l'épouse^; elle n'est point liée à lui par un pacte solennel, par un lien sacré; elle lui a été livrée par son père pour quelques verroteries ou quelques paquets de fils d'archal. Il peut, quand bon lui semble, la renvoySr

chez ses parents , à condition de rendre seulement une moitié du prix d'achat. Il peut la faire flageller et la ré* duire à l'état de servante. En réalité, la femme ne représente , dans cette exécrable contrée de l'Ouganda , qu'un instrument de sensualité ou une valeur matérielle, ainsi qu'une toile de coton , un bracelet en cuivre, une pièce de bétail. Un homme fait un marché, et donne pour appoints deux ou trois femmes. Un homme est condamné à une amende et la paye par tant de chèvres , tant de vaches et tant de femmes. Celles-là ont seulement quelques chances d'être mieux appréciées qui, en restant constamment couchées , et en buvant vingt à trente pots de lait par jeur, viennent à acquérir un embonpoint monstrueux.

Le roi donne lui-même a ses sujets l'exemple de cette profanation, de cet horrible mépris de la femme. Plusieurs . centaines de ces misérables créatures sont réunies dans les huttes de son kibouga. IL les traîne à sa suite, dans ses promenades, comme des troupeaux de chiens, il en fait des distributions à ses courtisans, comme des distributions de cruches de bière ou de corbeilles de bananes, et si l'une d'elles a le malheur de faire un geste qui lui déplaît ou de commettre quelque autre légère faute, il la livre au bourreau.

« Pendant que je résidais près de lui, dit M. Speke, chaque jour j'ai vu conduire à la mort quelquefois une , quelquefois deux et jusqu'à trois de ces femmes qui composent le harem de Mtésa. Une corde roulée autour des poignets , traînées ou tirées par le garde qui les mène à l'abattoir ces pauvres créatures, les yeux pleins de larmes, poussent des gémissements à fendre le cœur: « Oh mon seigneur ! mon roi ! Oh ma mère ! » Et malgré ces appels déchirants , pas une main ne se lève pour les arracher au supplice , bien qu'on entende çà et là préconiser à voix basse la beauté de ces victimes.

« Un jour, dit encore M. Speke , je vis passer une des femmes du roi, les mains jointes derrière la tête, avec des

gémissements les plus pathétiques. Elle marchait au supplice, précédée d'un des gardes qui n'avait pas mis la main sur elle. En souvenir de la passion qu'elle lui avait jadis inspirée, Mtésa lui avait permis de lui donner une dernière preuve d'obéiesance apoatanée, et c'était à titre de distinction suprême qu'elle allait ainsi se livrer ellemême au bourreau. »

De tels £aits , et bien d'autres encore qui révolteraient l'âme de nos lecteurs ne sont-ils pas de terribles arguments centre la doctrine si absolue des abolitionnistes?

Quel a été jusqu'à présent, au point de vue d'une louable philanthropie, le résultatdesdiverses explorations de l'Afrique? Pas un voyageur et pas un missionnaire n'a réussi à convertir un des rois de cette barbare contrée à des idées de justice et d'humanité? Quel a été le résultat de la fameuse colonie de Sierra Leone ? Une faillite complète. Faillite financière et faillite morale 't Quel a été le résultat de l'union des principales puissances européennes pour supprimer la traite des nègres? Les chefs de tribus n'en continuent pas moins leurs féroces combats, et n'en sont pas moins glorieux de leurs actes de dévastation. Seulement , au lieu de vendre comme autrefois aux négriers , leurs prisonniers de guerre, ou leurs propres sujets pour quelques bouteilles de rhum ou quelques oripeaux, ils en font des bains de sang. En réalité, dans l'intérieur de cette immense Afrique : au-dessous du despote , il n'y a que des esclaves, ou, pour mieux dire, des troupeaux d'animaux, sans soutien, sans défense, asservis à un autre animal capricieux, sensuel, atroce, qui les gouverne , les flagelle, les rançonne et les égorge selon son bon plaisir. Ces mêmes esclaves, transportés au Brésil, aux Antilles ou dans les États voisins de l'Amérique, y trouvent un refuge assuré et un bien-être matériel qu'ils n'ont jamais connu dans leur pays natal. Ils seront relevés de leur abjection par l'enseignement du christianisme, protégés par une loi spéciale, par un sentiment de convenances, par

l'intérêt même de ceux auxquels ils appartiennent. Enfin, ils pourront encore, avec de faciles économies, en venir à se racheter, et ils ne pensent guère a se racheter, et, n'en déplaise à Mme Beecher Stowe , mieux vaut leur servitude dans la maison du planteur, que l'ignominieuse condition qui leur est faite, sous le nom de liberté , dans les États du Nord.

J'en reviens au récit du courageux M. Speke.

Il y a différents genres de courage : le courage civil et le courage des champs de bataille, le courage de l'emportement du moment et le courage de la patience. C'est celuici principalement que le jeune capitaine a déployé dans sa dernière exploration.

Quelle patience il a dû avoir pour surmonter les unes après les autres toutes les difficultés de son entreprise, • pour organiser et pour réorganiser à diverses reprises son escorte, et 6es moyens de transport, pour pénétrer dans une contrée barbare où sans cesse il était exposé à de nouvelles déceptions et à de nouveaux périls. Quelle patience surtout pour rester cinq mois dans une miséraile hutte entre l'affreux petit souverain de l'Ouganda, et sa vieille mère coquette qui ne vaut pas mieux que lui !

L'un et l'autre également vaniteux et avides, sont possédés du désir de l'étonner par leurs majestés, et de le dévaliser. Tantôt, dans leur humeur fantasque, ils lui font attendre pendant de longues heures l'audience qu'ils lui ont promise, et le reçoivent avec un pompeux cérémonial. Tantôt, il l'envoient chercher familièrement pour assister à leurs jeux, ou à quelques scènes grotesques. Le roi s'exerce devant lui à tirer des coups de fusil, et tous 6es courtisans font retentir l'air de leurs cris d'admiration, quand il a réussi à lancer quelques grains de plomb dans le corps d'une vache. La reine l'invite à boire de la bière. Elle en boit elle-même coup sur coup d'énormes tasses, puis cela ne lui suffisant pas, elle se plonge la tête dans l'énorme cruche remplie de cette enivrante boisson et s'y

abreuve comme une béte dans son auge. Après elle, ses femmes, et ses hauts fonctionnaires barbotent avec avidité dans la même cruche. Mais M. Speke doit sans cesse par de nouveaux présents acheter l'honneur d'ê tre admis dans les glorieux Kibougas. Et plus il donne, plus on lui demande, et après les exigences du roi et de sa mère, le pauvre voyageur doit subir celles de leurs officiers et de leurs valets. Tout ce qu'il a apporté de si loin, tout ce qu'il doit ménager avec soin pour adoucir les autres tyrans qu'il rencontrera sur son chemin : tissus de drap et de coton, verroteries, fil d'archal, tout ce qu'il exhibe forcément ou imprudemment excite d'ardentes convoitises dans ces deux cours stupides. La vieille reine veut avoir une montre et s'amuse comme un enfant à la mettre à son oreille pour en entendre le tictac. Le roi veut avoir un chronomètre, et le brise en un instant. Il veut avoir aussi des armes, des vêtements européens, un télescope et divers autres objets qu'il considère comme de précieux talismans. Ce qu'il désire plus que tout, c'est une boussole, bien entendu qu'il n'en comprend pas le moins du monde l'usage. Mais en voyant cette aiguille se mouvoir sous un verre, il est convaincu qu'il y a là une puissante magie.

Que si M. Speke essaye de résister à cette ignoble et perpétuelle mendicité, aussitôt le roi et la reine le bannissent de leur présence et lui retranchent les vivres. Deux ou trois jours après, quand ils le jugent suffisamment puni de sa témérité, ils lui envoient des corbeilles de bananes, des cruches de bière, quelques pintades et le rappellent au palais. Ils ont alors plusieurs autres requêtes à lui adresser. Le roi en se divertissant comme un écolier avec son fusil a épuisé sa provision de plomb et de poudre. Le roi aime les liqueurs fortes, et veut que M. Speke lui distille de l'alcool. Ce même roi à peine âgé de vingt-cinq ans est déjà épuisé par la polygamie et demande instamment des drogues stimulantes. La vieille reine demande

d'autres drogues pour se guérir de la gale et toutes sortes de colifichets pour se parer. Chaque fois qu'on obtient de lui une nouvelle concession, ou un nouveau service, on lui fait de belles promesses qui seront oubliées le lendemain. Tristes scènes, dit M. Speke! Scènes énervantes i Et c'est vrai. Le lecteur lui-même en parcourant le récit de ces âpres exactions, de ces ridicules fantaisies, de ces honteuses nécessités en est révolté, et l'on s'étonne que le jeune capitaine ait pu si longtemps les souffrir. Mais il a une mission à remplir, une mission qui l'oblige à la patience et a la résignàtion. Il a besoin de l'assistance de Metza pour traverser un territoire sauvage, pour descendre une rivière qui va se jeter dans le Nil, et pour remonter le fleuve jusqu'au lac Victoria. Si indigné qu'il soit souvent et justement, il se rappelle le but qu'il s'est proposé d'atteindre, et applique son énergie à réprimer sa fierté pour ne point compromettre, par un intempestif emportement, le succès de son entreprise.

Enfin, il va être récompensé de sa persévérance. A force de sollicitations, il obtient du cauteleux, du rétif Mtésa, à peu près ce qu'il souhaitait, ce qu'il a si chèrement acheté par de nombreux présents, et par ses condescendances. Il part avec son ami Grant, et en suivant les indications qu'il a été chercher avec tant de peine et de patience dans l'Ouganda, il arrive sur les bords du Nil, bien loin des antiques tombes de Thèbes, des temples de Philoe, de la nouvelle ville de Ghartoum, bien loin des régions fréquentées par les Européens. Il contemple avec bonheur cette magnifique nappe d'eau qui s'épanche sur une largeur de six à sept cents mètres. A sa surface s'élèvent des récifs et des ilôts, où voltigent des hirondelles, où les crocodiles se chauffent au soleil. Dans ses flots sont les hippopotames; sur ses hautes berges gazonnées, et parsemées d'arbres, des troupeaux d'antilopes, et une quantité de floricans et de pintades.

M. Speke remonte par terre jusqu'aux chutes d'Izamber,

à travers des jungles luxuriantes et des forêts de bananiers. Là, le fleuve coule entre des rives couvertes d'épais gazons, d'acacias aux contours nuageux, de convolvulus qui étendent de toutes parts leurs guirlandes nuancées de lilas. Là, dit-il, partout où le sol s'est affaissé sous l'action des eaux, en entrevoit un terreau rouge pareil à celui du Devonshire. Le courant arrêté par une digue naturelle forme une espèce d'étang sombre et sinistre, où deux crocodiles tout en se baignant guettent leurs proies. L'ensemble de ces tableaux est ce que j'ai vu de plus féerique, de plus sauvage et de plus saisissant.

Le voyageur monte encore à d'autres chutes de douze pieds de profondeur. A ces chutes il a donné le nom de Ripon, en mémoire du président de la société géographique anglaise. A une crique d'où sort le fleuve, il a donné le nom de canal Napoléon, en témoignage, dit-il, de respect et de reconnaissance pour la société française qui m'avait décoré de la médaille d'or pour la découverte du lac Victoria.

S'il se souvient des hommes, il n'oublie pas non plus de remercier la Providence qui l'a protégé dans son long trajet, qui lui a-permis d'achever son entreprise.

Il est en effet parvenu à son but. Il a constaté la réalité de la découverte qu'il annonçait à son voyage précédent.

Le fleuve des Sésostris et des Pharaon, le fleuve sacré des Égyptiens, ou si l'on veut le principal courant de ces fleuves, le Nil blanc, sort du lac Victoria, au troisième degré de latitude méridionale. Il parcourt ainsi jusqu'à son embouchure dans la Méditerranée , un espace de trente-quatre degrés, ce qui lui donne, à la mesurer en droite ligne une longueur de 2380 milles Le Danube, ce roi des fleuves de l'Europè n'en a crue 1850; le Rhin 830; l'Elbe 580; et la Seine, la fameuse rivière pari-

1. Le mille anglais est à peu près le tiers d'une de nos lieues de France.

sienne, 510 *. Il faut aller en Amérique pour voir les plus beaux fleuves du monde : le Mississipi qui a 3610 milles de longueur, le fleuve des Amazones 3130, et trente lieues de largeur à son embouchure, le Saint-Laurent qui descend des merveilleuses cascades de Niagara, et s'épanche comme un lac immense au pied des murs de noire ancienne cité de Québec.

Trois problèmes géographiques ont longtemps occupé les savants et les navigateurs : le cours de Niger, le passage du Nord -Ouest, les sources du Nil. Tous trois ont été résolus par la fermeté et la patience des Anglais.

Fermeté et patience I Ce sont là deux des qualités distinctives de nos éternels rivaux. Ils les gardent dans leur régime gouvernemental, dans leurs transactions politiques, dans leur industrie, dans leur civilisation, dans leurs nombreux voyages, enfin dans toutes leurs entreprises. C'est par là qu'ils contre-balancent notre impétueuse activité, et qu'ils en viennent quelquefois à dominer ce que Ton n'a que trop justement nommé : la Furia francese.

Les Anglais ont été les plus ardents et les plus patients explorateurs de l'Afrique. La plupart de ceux qui les premiers ont essayé de* pénétrer dans 1'iDtérieur de cette barbare région y sont morts : Leyard, le Major Houghton Mungo Park, Clapperten, Denham, Laing. Le docteur Hornemann y est mort aussi, et tout récemment le lieutenant Gérard qui a tué tant de lions en Algérie, et le jeune et savant docteur Vogel, le fils de l'excellent directeur de la Realschule de Leipzig, le frère de Mme Polski à' qui nous devons de charmantes œuvres littéraires, entre autres les Musikalische Màrchen.

I. Dans un salon bourgeois plusieurs personnes étaient réunies pour entendre une lecture de Bajazet : Le lecteur commença et dit : a La scène est à Constantinople. — Ah! s'écria une des invitées qui prétendait avoir étudié la géographie, je ne croyais pas que la Seine coulât si loin. »

M. Speke a eu le bonheur de rentrer dans son pays natal, après avoir accompli la tâche qu*il s'était imposée, et le bonheur d'y jouir quelque temps d'un légitime succès. Puis un matin, dans une partie de chasse, au moment où il franchissait une haie, la détente de son fusil s'accrocha à une branche d'arbuste, le coup partit, et toute la charge de ce fusil lui entra dans le corps. Il mourut sur-le-champ.

Le président de la société géographique de Londres lui a rendu un solennel hommage. « C'est le premier Européen, a-t-il dit, qui avec le capitaine Grant a traversé du nord au sud le centre de l'Afrique équatoriale, et qui, abstraction faite de tout conflit d'opinions'au sujet des sources du Nil, a incontestablement déterminé l'existence et le site du vaste bassin aquatique en dehors duquel s'épanche ce fleuve. »

Une souscription est ouverte en Angleterre pour lui élever un monument.

La France aussi a rendu hommage à la mémoire de cet illustre voyageur, par la traduction de son livre confiée au talent de M. L. D. Forgues et magnifiquement éditée.

Mobile, mai 18...

Vous m'avez engagé à vous communiquer les observations que j'ai eu l'occasion de faire dans l'Alabama, une des régions méridionales des Etats-Unis. Je cède à votre désir. Mes études ont été là' concentrées dans l'histoire naturelle, et particulièrement dans l'entomologie. Mais l'Alabama est peu visité par les Européens, et pendant le temps que j'ai passé dans ce pays, j'ai recueilli diverses notions qui peuvent avoir pour vous quelque intérêt.

Un mot d'abord sur Philadelphie, où je me suis embarqué pour me rendre à Mobile. Cette ville de Philadelphie m'a laissé un souvenir agréable. Elle n'a point un* aspect grandiose et ne renferme point d'édifices imposants ; elle n'étonne point les regards, mais elle plaît par son caractère paisible et sa sobre élégance; ses rues sont droites, larges, propres, et bordées de chaque côté d'une

Di

belle rangée d'arbres, parmi lesquels on remarque de magnifiques platanes; ses habitants ont en général une nature calme et des habitudes régulières. On dirait que cette cité a conservé l'empreinte indélébile du caractère de Guillaume Penn, son fondateur.

La grande et majestueuse rivière, la limpide Delaware, est à la fois un des ornements de Philadelphie et un de ses principaux éléments de prospérité. De nombreux bâtiments de commerce sillonnent ses Ilots, et une forêt de mâts s'élève le long de ses quais.

J'ai trouvé dans cette ville quelques savants aimables et obligeants. Le vénérable professeur Nuttall poursuit ses travaux de botaniste à l'Académie des sciences naturelles; M. Peale est également très.-occupé au Muséum, qui est Tune des plus attrayantes institutions de Philadelphie. Ce.qui m'intéressait surtout, c'était le souvenir de Wilson, le célèbre ornithologiste. Ici il a longtemps résidé; ici il a fait des cours scientifiques; ici j'ai vu la collection d'oiseaux qu'il a formée lui-même; — dans ses. ' livres, il a décrit les environs de Philadelphie, les plaines du Schuylkill, les îles de la Delaware, et je me suis plu à visiter les lieux qu'il a visités et si bien décrits.

Le 18 avril, par une belle matinée et par une belle brise, un petit schooner nous a rapidement transportés en pleine mer. Je ne vous redirai point^ toutes les petites misères auxquelles il faut se résigner dans le cours d'une navigation.

J'ai oublié toutes ces misères, quand je suis arrivé dans le mystérieux courant qu'on appelle le gulf-stream, qui roule comme une puissante rivière à travers les vagues de la mer, et dont le cours est aussi nettement dessiné que s'il était bordé de chaque côté par une rive terrestre. C'est vers la plage occidentale de la Floride qu'il m'est apparu d'abord très-distinctement; de la il se dirige vers le sud, puis franchit le détroit de la Floride, et s'en va verser son onde tiède dans le sein de l'Atlantique.

On connaît le voisinage de ce merveilleux courant à la température plus élevée de l'eau et aux herbes jaunes qui flottent à sa surface. Quelquefois ces herbes se déroulent sur un vaste espace; leur structure est très-curieuse à observer. Probablement, à une époque lontaine, elles ont eu quelque part leurs racines ; mais à présent elles paraissent n'avoir aucune connexion avec le sol de la côte ou le fond de la mer, elles se développent librement à la surface des flots. Elles se composent d'une multitude de feuilles dentelées, attachées à des tiges angulaires et portées sur les vagues par une quantité de petits globules légers pareils à des raisins de Corintbe.

Dans cet amas d'herbes, dans cette prairie de sargasses qui étonna les regards de Christophe Colomb, il y a un grand nombre de poissons et d'animalcules de différentes sortes.

L'Océan nous offre, comme la terre, les manifestations de la vie, et dans les paragefi méridionaux que je traverse, la vie animale se montre sous les formes les plus variées et les plus brillantes. Autour de notre navire, nous voyons souvent nager le superbe dauphin, le pilote aux bandes de pourpre, la rémora, dont les naturalistes de l'antiquité avaient déjà remarqué l'étonnante faculté d'adhésion à toute espèce de substance. Des bandes de marsouins bondissent et jouent de côté et d'autre, puis tout à coup disparaissent. Le requin, le terrible requin attire souvent aussi nos regards, et-le poisson volant s'élance du sein* des flots comme un oiseau, tandis que de vrais oiseaux plongent dans les ondes. Des légions de pétrels se balancent snr les crêtes des vagues, au grand déplaisir des matelots qui les regardent comme les précurseurs de la tempête. Ils n'ont cependant pas une apparence très-redoutable, ces légers alcyons. Ils ne sont pas plus gros que des hirondelles, et dans le jour ils ne font ordinairement aucun bruit; mais la nuit ils nous étourdissent par leuc* cris discordants.

Ces petites observations, si communes qu'elles soient, nous distraient dans notre voyage, et bientôt nous arrivons à la zone des vents alisés. Vous savez que des deux côtés de l'équateur, entre les tropiques, le vent souffle régulièrement de Test. Si Colomb avait connu ce fait, il aurait abrégé son voyage, et se serait épargné bien des anxiétés.

A l'aide de ce vent propice, en peu de temps nous arrivons en vue des Bahamas. Je les regarde avec un vif intérêt. Après une navigation d'une certaine durée, on aime à revoir la terre, et ces îles méridionales, avec leurs spltendides productions, ont toujours eu pour moi une sorte de prestige féerique. A ce rêve de mon imagination se joint ici un souvenir historique : ce groupe d'îles est le premier qui charma le cœur de l'illustre navigateur lorsqu'il découvrit le nouveau monde. Ce fut la qu'il trouva la première récompense de son courage et de ses anxiétés. Ce fut là qu'il vit enfin son noble espoir se réaliser, et put se réjouir pleinement dans le sentiment de son génie.

J'ai contemplé ce théâtre de sa gloire; j'ai été content de voir les Bahamas; nous étions assez près d une de ces îles pour en distinguer la végétation. Des palmiers l'ombragent avec leurs larges feuilles, et à son extrémité méridionale est une roche singulière creusée comme une voûte, pareille à une arche de pont. Plus d'un navire passe sous celte arche en se dirigeant Vers le golfe du Mexique. Près de là, l'eau de la mer, traversée par une quantité d'ilots, a la transparence du cristal. Mes regards pénètrent jusque dans ses profondeurs, et tantôt s'arrêtent sur un lit de sable argenté, tantôt sur des chaînes de rocs dont les fissures sont remplies d'herbes empourprées, où pullule une foule d'animaux aquatiques de différentes espèces. Quelquefois des tortues vertes, de six pieds de longueur, s'élèvent à la surface de l'onde, et à tout instant nous passons au milieu d'un amas de méduses, ces curieuses petites bêtes qui ont la forme d'un navire. Il y en a qui n'ont pas plus d'un pouce de longueur; d'autres un pied.

LETTRES SMR L'ALABAMA. 293

Elles se composent d'un disque bombé en ombelle, quelquefois hémisphérique ou en cloche, muni en dessous de divers appendices servant à la respiration ou à la manducation, et souvent pendant ou flottant, de telle façon qu'elles rappellent les serpents qui hérissaient la tête de Méduse. Cependant leur aspect est agréable; leur substance molle a presque la consistance d'une gelée, et sa transparence est nuancée de teintes délicates de rose, de violet, d'azur. Elles flottent librement dans les eaux de la mer, et par la contraction de leurs ombelles, elles se soulèvent alternativement. Parfois leur membrane est très-étroite; parfois elle s'élargit et s'arrondit en cercle. Leur tentacule, en piquant la main qui y touche, peut produire une assez vive douleur. Je considère la méduse comme une des plus jolies choses du cabinet de curiosités du vieux Neptune. Quand elle flotte sur l'Océan, elle apparaît comme une miniature de navire vuguant à pleines voiles, et Ton s'étonne de la voir résister aux vagues qui semblent devoir à chaque mouvement l'anéantir.

Après avoir traversé les récifs de la Floride, nous doublons les Tortugas, une demi-douzaine de bancs de sable sur l'un desquels s'élève un phare, et nous entrons dans le golfe du Mexique.

Nous devons naviguer plusieurs jours eucore avant d'arriver au terme de notre voyage, mais quelques oiseaux de ia plage viennent a notre rencontre, entre autres celui qu'on appelle l'hermite (turdus solitarius), et le gobe- • mouches (muscicapa rulicilla) aux ailes barriolées de noir et d'orange. Celui-ci sautille sur les cordages de notre navire, s'enfuit tout à coup au loin, puis xevient. Je réussis à en prendre un, mais il se débat violemment entre mes mains, me mord les doigts y et je finis par lui rendre la liberté, à la grande satisfaction des matelots, qui croient que, si on tourmente un oiseau de terre, on attire par là un malheur sur le navire.

294 DE L'EST A L'OUJ

11 n'y a pas un sentiment de solitude comparable à celui que Ton éprouve lorsque l'on erre dans les rues d'une ville où Ton est complètement étranger. On s'en va là d'un côté et d'autre à travers une foule de passants, et dans tous ces passants pas un ami, pas une personne de connaissance, pas un être qui nous rappelle un souvenir. Je ne ressens point cette triste impression dans la profondeur des forêts, dans le silence du désert; là, au contraire, je ne me trouve point seul; là, mon cœur se dilate; là, il y a des milliers d'objets qui plus d'une fois ont agréablement occupé mes regards et ma pensée.

J'ai erré mélancoliquement dans les rues de Mobile où je ne connaissais personne. Peu à peu cependant cette pénible impression a fait place à la curiosité que devait naturellement éveiller en moi l'aspect de cette ville. Par sa situation au bord d'une baie profonde, à l'embouchure de deux larges rivières, Mobile doit être une ville de commerce, et en effet il s'y fait un commerce considérable avec Liverpool, Londres, le Havre, et le nord des États- Unis.

Après les mais d'hiver que je venais de passer à Philadelphie, après plusieurs semaines d'une ennuyeuse traversée, c'était aussi pour moi une douce surprise de voir cette terre méridionale avec sa riche végétation éclairée par un beau soleil. Dès le lendemain de notre débarquement, j'allai explorer les forêts qui a voisinent la ville. Arbres et arbrisseaux, oiseaux et insectes, là tout était nouveau pour moi; à mes regards brillaient dans toute leur splendeur les fleurs des magnolias, et de tous côtés voltigeaient et tourbillonnaient des myriades d'insectes, des papillons d'une couleur éclatante.

Quelques jours après, je faisais une excursion dans les montagnes, et je commençais une jolie collection. C'est

*' là que j'ai vu pour la première fois la libellule-émeraude (agrion virginien), l'un des plus charmants insectes qu'il soit possible d'imaginer. Son corps fluet et allongé est d'un vert métallique qui, aux rayons du soleil, se change en un bleu foncé. Ses yeux sont longs, proéminents, luisants, ses ailes larges, d'une couleur bronzée, et d'un tissu très-délicat.

Dallas, 1 er juin 18....

Vous savez que mon intention en venant ici était d'y ouvrir une école. Voici de quelle façon les écoles sont ordinairement fondées dans ce pays. Une demi-douzaine de planteurs se réunissent, conviennent de faire élever leurs enfants ensemble, et s'engagent à payer chacun une certaine somme. Ces cotisations volontaires forment îe traitement de l'instituteur. J'ai obtenu sans difficulté l'emploi que je désirais, et je reçois pour une douzaine d'écoliers une libérale rétribution.

Mon école est une singulière maison, bâtie tout simplement avec des poutres non équarries, superposées l'une à l'autre, rejointes aux quatre coins par leurs entailles; point 1 de fenêtres; mais la terre employée à remplir les fissures et les interstices des poutres s'étant desséchée et étant tombée, il m'arrive par la assez d'air et de lumière. La porte roule sur des gonds en bois, et reste ouverte presque constamment nuit et jour.. Des pupitres et des bancs v façonnés avec la hache par un artisan rustique, un pupitre plus élégant et une chaise pour moi, voilà tout mon ameublement. Mes élèves sont d'une nature aussi primitive que mon habitation. Il n'y en a pas un qui ne soit plus habile à manier un fusil qu'à tenir une plume, et à capturer un lapin ou un opossum qu'à conjuguer un verbe.

Mon habitation est du reste établie dans une situation très-romantique, au milieu d'une forêt dont on a abattu les arbres, sur un espace d'environ cent mètres carrés, à

l'exception de trois grands chênes destinés à ombrager' son toit. De chaque côté de ma demeure s'élève un rempart de beaux bois de cent pieds de hauteur. Au loin s'étend une forêt de chênes hickories, de pins de différentes espèces, et à trois milles de distance il n'y a pas une autre habitation humaine.

Mais cet isolement me plaît; j'y suis en face de la libre et sauvage nature. Au bout des angles de mon by-house est un sentier qui va rejoindre la grande route à travers la profonde forêt. Près de moi est une jolie source d'eau qui garde sa fraîcheur dans les plus chauds jours d'été.

Je me lève de bonne heure, et je fais une longue pro- . menade sous les verts rameaux avant de commencer ma tâche d'instituteur. Ces promenades matinales, en été, dans cette féconde région, m'offrent à chaque pas un nouveau sujet d'observations. Ici, un jour nuageux est une chose rare. Deux heures après qu'il a surgi à l'horizon, le soleil est déjà très-ardent; mais quel plaisir alors de respirer la fraîcheur des bois et les exhalaisons de la rosée ! Un grand nombre d'oiseaux qui dans lajournéese tiennent cachés sous l'épais feuillage des pins, immobiles et silencieux, fatigués par la chaleur, sautillent eu ce moment de ci, de là, en chantant gaiement.

Mais voyons : supposons que vous êtes dans l'Alabama, et que vous voulez y passer la journée avec moi. Je suis votre cicérone, je vais vous indiquer toutes les richesses qui nous environnent.

Voilà que vous arrivez à ma porte, et je suis charmé de vous recevoir. Entrez, nous allons déjeuner, quoiqu'il ne soit encore que six heures du matin. Mon nègre nous apporte un poulet et un morceau de porc rôti, du riz bouilli, et le homming. Ah 1 vous ne savez pas ce que c'est que le homming? C'est le mets quotidien des planteurs; c'est le maïs pilé, réduit en poudre, bouilli comme du riz et assaisonné avec de la viande.

Un petit nègre se tient à nos côtés avec un faisceau de

plumes de paoD, qu'il agite sur la table pour en écarter les mouches et les moucherons. Vous ne mangez guère, ce me semble. Ne craignez rien: si singuliers que vous paraissent nos procédés culinaires, ilsne.sont pas mauvais. Pour boisson, vous avez du café, du lait frais et du kit aigre. Quant au thé, je ne puis vous en offrir, on n'en a guère dans celte contrée, mais j'ai du miel excellent et des conserves.

Vous avez fini voire déjeuner, vous désirez sortir. Bien.... Je prends mon filet à papillons, et nous partons.

Entendez-vous? Voilà Te chef de l'orchestre ailé, l'oiseau moqueur, qui \ous salue. Il voltige de côté et d'autre en chantant; probablement son nid est à peu de distance, car il ne craint pas de le construire près des habitations. Avec ses teintes de noir, de blanc et de gris élégamment disposées, il est vraiment très-joli à voir, et sa voix, plus d'un amateur a déclaré qu'il la trouvait supérieure à celle du rossignol. C'est surtout dans le silence de la nuit, qu'il se plaît à moduler ses chants.

Mais je m'aperçois que vous êtes étonné du bruit que vous remarquez dans les feuilles sèches; il est produit par de petits lézards qui, à notre approche, cherenent, effrayés, un refuge sous un tronc d'arbre, ou sous une pierre, et qui sont $i prestes dans leurs mouvements qu'ils échappent en un clin d'œil à notre attention. Il y en a de quatre espèces ; ceux de la plus commune sont fort étrangement désignés par le nom de scorpions. Ils ont environ six pouces de longueur, le corps giis, rayé de bandes foncées, et une plaque bleue sous le gosier. On les croit venimeux, mlais en réalité ils sont parfaitement inoflénsifs.

Plus vif et plus brillant est un autre lézard, qu'on appelle Y agile coureur; il a environ neuf pouces de longueur, le corps d'un brun foncé, rayé de bleu et de jaune. Un jour, j'en ai enfermé un au bord de ma fenêtre, à quinze pieds au-dessus du sol, et le lendemain je n'en ai trouvé qu'une faible trace: il avait été dévoré par les four-

mis. Il faut que ces insectes soient doués d'une étonnante perspicacité pour avoir découvert leur proie à une si longue distance ; mais il est probable que Tune d'elles, ayant fait par hasard cette découverte, lavait communiquée à sa peuplade.

Je citerai un autre exemple de la voracité de ces petites créatures. J avais mis dans une boîte des chrysalides et des chenilles; quelques jours après, en ouvrant ma boite, j'ai eu le chagrin de la trouver remplie (l'une légion de fourmis noires qui avaient anéanti ma collection.

Nous voilà dans la forêt, arrêtons-nous un instant. Sur ces arbustes en fleurs voltigent une quantité d'abeilles, de guêpes et de papillons. En voici un entre autres qu'on appelle Y hirondelle zébrée: il est remarquable par l'élégance de sa forme, par la longueur de la queue de ses ailes. En voilà d'autres de l'espèce des colies, tous coquets, d'une couleur de safran, avec une bordure noire. Que si ces insectes avec leur variété de couleurs et de nuances ne suffisent pas pour fixer votre attention, voyez: sur ce châtaignier perche un oiseau moqueur, que j'entends chaque matin; sur cette branche de pin, le cardinal {fringiUa cardinal**) > au corps écarlate, aux ailes noires, au bec rouge, à la tête de jais surmontée d'une crête conique et mobile.

Regardez de ce côté, voilà deux dindons sauvages, le meilleur gibier de l'Amérique. Leurs petits sont près d'ici ; de là l'anxiété qu'ils éprouvent à notre approche, et leurs cris plaintifs, et l'impétuosité avec laquelle ils tournoyent autour d'un même point, comme s'ils avaient le vertige. A présent, personne ne fait la chasse à ces oiseaux, car ils sont trop maigres. L'hiver, mes élèves les prennent au moyen d'une espèce de grande cage en bois, à l'entrée de laquelle ils répandent des grains de maïs. Le dindon s'avance peu à peu en picotant les grains, entre dans la prison qui lui est destinée, et, une fois là, ne peut plus, dans sa stupidité, f etrouver l'étroit passage qu'il a franchi. Mais nous approchons de l'édifice scientifique où pré-

side votre humble serviteur; c'est là notre collège, notre académie, notre université, notre aima mater. Entrons, je vais assembler mes élèves.

A cinq heures, leur séance est finie; vous avez entendu leurs cris de joie quand ils ont recouvré leur liberté. Nous avons aussi recouvré la nôtre, et nous pouvons faire encore une promenade. Il nous reste deux bonnes heures de jour, les moucherons ne sont point encore retires ; le papillon aux ailes violettes et la melitrea aux bandes d'argent voltigent encore aux bords du ruisseau.

Depuis quelques instants la tourterelle de la Caroline (columba carolinensis) fait entendre ses suaves et mélancoliques modulations. Son chant, qui se compose de cinq notes, est d'une douceur inexprimable, il attendrit le cœur et s'harmonise parfaitement, à cette heure du soir, avec le calme poétique de la nature. Dans cette saison, les tourterelles volent ordinairement deux par deux, se perchent sur les barrières au bord des routes, et, si timides qu'elles soient de leur nature, elles ne s'effarouchent point aisément. Cependant, comme leur chair est très-délicate, ni leur chant mélodieux ni leur confiance n'émeuvent le chasseur. Quand elles sont effrayées, elles se remuent en poussant un long cri qui, par malheur, sert de guide à celui qui les poursuit. Leur forme est fine et élégante, leur tête petite, leur queue longue ; la partie supérieure de leur corps est d'un bleu clair, la partie inférieure d'une nuance d'orange pâle.

Près de la palissade où ces tourterelles se sont posées, j'aperçois une plante d'une grande beauté : c'est la spigelia marylandica, aux fleurs tubulaires jaunes à l'intérieur, d'une éclatante couleur de pourpre à L'extérieur, attirant ainsi les regards, et, de plus, ayant une place notable dans la botanique médicale. Regardez ce gros papillon qui plonge sa longue trompe dans le tube de cette fleur : il est de la famille des hespérides et ressemble plus à une phalène qu'à un papillon de jour. En réalité, il forme une

sorte de transition entre les lépidoptères de jour et ceux de nuit.

En pénétrant dans la profondeur des taillis, là où la lumière du ciel est voilée par l'épaisseur des rameaux, nous apercevons ce hibou qu'on appelle slrix nebulosa, qui déjà sort en silence de sa retraite et se perche sur un arbre pour nous voir passer.

Mais vous êtes étonné des cris qui s'élèvent de tous côtés: ne vous effrayez point, ce n'est pas le cri de guerre du sauvage séminole, c'est celui des nègres des plantations appelant les' porcs qui, dès le matin, paissent dans les bois, et qui le soir doivent rentrer à l'étable. Je me suis trouvé quelquefois près d'un de ces troupeaux au moment où retentissait ce cri des nègres; aussitôt les lourds animaux lèvent la tête, écoutent, puis soudain se précipitent en tumulte vers l'habitation.

Les pintades ont aussi leurs appels criards; les nègres employés aux travaux des champs ont ramené leurs mules au logis, l'oiseau moqueur continue sa sérénade. Le soleil est couché, mais à la lueur du crépuscule, nous pouvons encore distinguer cet arbuste couv ert de fleurs jaunes et écarlates, qu'on appelle merveille du Pérou, et plus habituellement la fleur de quatre heures. Pendant le jour elle reste fermée; vers les quatre heures, sa corolle commence à se déplier; un quart d'heure après, elle est entièrement développée, et elle se tient ouverte toute la nuit; elle exhale alors un doux parfum et attire des phalènes qui ne font leurs pérégrinations que le matin et le soir.

En yoici une qui s'approche. J'entends le bruissement de ses ailes. Elle se repose sur le calice de la fleur et y darde sa langue effilée, puis elle vole à une autre, et en quelques instants aspire dans plusieurs tubes aromatiques le suc qu'eite convoite.

Près de là est le sphinx de la Caroline , qui s'attache surtout aux liges de tabac, où il dépose ses larves. Les planteurs , qui redoutent à juste litre ses dévastations , lui

font une guerre acharnée. Cependant il n'est pas rare, et je l'ai trouvé aussi quelquefois sous des tomates.

Mais les dernières clartés du crépuscule ont disparu. Il est temps de rentrer dans notre demeure , pour y prendre notre dernier repas, avec une tasse de thé.

Dallas, 10 juin.

Nos fenêtres, dans cette saison, restent ouvertes toute la nuit. Une persienne nous préserve seulement de l'invasion des insectes nocturnes et des chauves-souris. Hier, comme je ne me sentais point disposé à dormir, je m'approchai de la fenêtre. Un orage avait éclaté dans la journée, l'air était rafraîchi, et des plantes des jardins s'exhalaient de suaves odeurs. A la voûte du ciel brillait le disque argenté de la lune , et les gouttes de pluie étincelaient sur les feuilles des arbustes. Tout dormait autour de moi, et alors je me rappelai ces vers composés par Saint-John au milieu des ruines de Palmyre :

* Tout repose en silence ; les ailes de la nuit enveloppent la plaine solitaire. Dans ce sommeil général, on n'entend que le murmure des fontaines. Heure mystérieuse ! solennelle 1 Elle éveille dans l'âme les pensées profondes et lui inspire un chant mystique. »

Tout à coup je fus distrait de mes rêveries par la voix de l'oiseau qu'on appelle, en termes scientifiques : caprimulgus carolinensis\ et en termes vulgaires : chuck-willwidow. Cette dernière dénomination représente les syllabes qu'il accentue et scande dans ses mélodies. Celui qui venait ainsi me surprendre dans ma solitude n'était qu'à quelques pas de moi, et je ne puis vous dire avec quel charme je Técoutais. Quand il eut pendant quelques instants modulé ses accords, un autre vint s'y adjoindre, puis un

l. Crapaud volant.

troisième; quelquefois alternativement, puis ils s'enfuirent. J'étais très-curieux de les voir, et le lendemain je les poursuivis dans les bois; mais ils sont si sauvages, que j'eus bien de la peine à les découvrir. Ils ont à peu près la grosseur du pigeon, une large tête et une bouche énorme. Leur couleur est d'un brun foncé , moucheté de petites taches blanches et noires. Ils se nourrissent d'insectes nocturnes , et déposent sur le sol, sans nid, deux œufs d'une couleur olivâtre.

Il y a dans mon voisinage un grand nombre de prairies, non point ces immenses prairies de l'ouest pareilles à des océans solidifiés, mais de petites prairies d'un demi-mille à un mille carré , encadrées entre de hauts arbres qui , de chaque côté, s'élèvent là comme des remparts. Sur leur sol argileux on ne trouve pas la plus petite pierre. Lorsqu'il est détrempé par les pluies, on n'y chemine qu'avec une peine extrême. Il est parsemé d'une quantité de coquilles fossiles dont je ne sais pas le nom , et en certains endroits revêtu de petites broussailles épineuses.

D'autres prairies sont faites par le défrichement des bois. C'est par la méthode appelée le girdling que l'on ouvre généralement ici des clairières dans les forêts. On fait avec la hache une incision circulaire dans l'écorce de l'arbre; par là, le mouvement de la séve est complètement arrêté; bientôt l'arbre dépérit, et en quelques mois il meurt. On arrache avec un hoyau les arbustes. Le terrain, ainsi dégagé de ses tiges gigantesques et de ses différentes plantes, est entouré pendant l'hiver d'une haie. Au printemps on l'ensemence, sans qu'il soit besoin de le creuser avec la bêche, de le labourer avec la charrue. 11 est d'une nature si molle, et enrichi par les détritus de tant de végétaux, qu'il suffit d'y déposer les grains de maïs pour y recueillir une abondante récolte.

Cette coutume de faire périr les bois par \& girdling, au lieu de les abattre, comme dans les États du nord, donne aux campagnes de cette contrée un singulier aspect.

Les petites branches tombent successivement ; les autres se dépouillent de leur écorce, et les tiges colossales privées de leur enveloppe, blanchies par le soleil et par la pluie, apparaissent comme des squelettes gigantesques, étendant de côté et d'autre leurs bras dénudés, sous lesquels flottent les filaments gris de la mousse d'Espagne. Ils sont alors attaqués par une quantité de piverts de différentes espèces qui y cherchent leur pâture d'insectes.

Ils s'écroulent ordinairement dans le cours d'un hiver, mais quelquefois aussi ils sont renversés par un ouragan. Au premier indice d'un de ces vents impétueux qui son* vent éclatent en automne, les nègres, qui travaillent dans les bois prennent la fuite, car ils ne pourraient, sans s'exposer à un péril mortel, rester près de ces arbres morts, ou à demi morts, que la tempête brise et renverse en un instant.

J'ai assisté dernièrement au spectacle d'un de ces orages. Les flocons de mousse espagnole étaient déchirés et emportés comme les lambeaux des voiles d'un navire. De longs rameaux blancs, détachés de leurs tiges, tourbillonnaient dans les airs, et des troncs d'arbres séculaires s'écroulaient avec fracas les uns sur les autres. En moins d'un quart d'heure, un vaste espace était balayé, une clairière était ouverte, et l'orage avait cessé. Le ciel s'éclaircit, et le soleil reparut sur un limpide azur.

Dans ces clairières, dans ces prairies et dans les forêts encore intactes, je m'en vais poursuivant mes études de naturaliste, tantôt attiré par une fleur toute nouvelle pour moi, tantôt par un oiseau ; le plus souvent par les papillons. Vous êtes peut-être étonné de mon admiration pour ces insectes ; mais, en vérité, la plupart de ceux que je vois ici sont d'une beauté étonnante. Quel éclat de coloris! quelle délicatesse de nuances I et quelle merveille, quand je songe que chaque atome de cette poussière brillante qui couvre leurs ailes est une plume, une plume

d'une forme régulière et Completel 0 Dieu! quelle variété dans tes œuvres, et quelle puissance infinie !

Parmi les diverses plantes qui m'entourent, il en est une entre autres qui me charme. C'est la bignonia radi- J cans, autrement dit la fleur -trompette. Elle s'élève le iong du chêne, à la hauteur de trente ou quarante pieds, avec de jolies feuilles et des fleurs de trois pouces de longueur, évasées comme l'extrémité d'une trompette, rouges à l'intérieur et orangées sur les bords. Son feuillage est si épais qu'il recouvre de sa riche verdure les arbres auxquels il s'enlace. Les colibris se plaisent a visiter cette plante. Quelquefois j'en vois une demi-douzaine qui voltigent a la fois autour d'un de ces calices aromatiques, y plongeant leur petite langue, puis s'élançant de côté et d'autre, scintillant dans l'air comme des rayons de lumière, et revenant se poser sur la coupe parfumée où ils brillent comme des pierres précieuses.

Il y a d'autres plantes qui grimpent également le long des arbres, et que l'on désigne généralement par le nom de vigne. L'une d'entre elles porte le nom de vigne de la croix, parce que sa tige se divise spontanément en quatre parts qui présentent la forme d'une croix. A ces mêmes arbres est suspendue la mousse d'Espagne dont j'ai déjà parlé. Elle se compose d'une quantité de filaments d'un gris jaunâtre, parsemés de petites fleurs presque imperceptibles. Quand cette mousse est sèche, . on l'emploie a faire des matelas.

Il y a aussi dans ces bois diverses espèces de plantes sensitives, entre autres la schrankia concinala, qui est d'une nature si délicate qu'au moindre contact ses feuilles se ferment instantanément. D'autres ne se ferment que plus lentement et en partie. Parmi ces plantes, j'ai remarqué un mimosa, qui est un arbuste de douze ou treize pieds de hauteur, portant des fleurs globulaires d'un • pouce de diamètre et d'un rouge écarlate, qui exhalent une bonne odeur.

LETTRES SMR L'ALABAMA. 305

Dans cette saison, le châtaignier est magnifique à voir, avec ses masses de feuilles pâles, et ses grappes de petites fleurs si serrées les unes contre les autres qu'elles s'étouffent, et qu'un grand nombre d'entre elles doivent ' tomber pour que les autres portent des fruits. Cet arbre s'élève jusqu'à la hauteur de cent pieds. Son écorce est fibreuse et d'une couleur grise, ressemblant à celle du cèdre du Nord. Son bois est rouge et d'un grain assez fin; mais on ne peut en faire aucun usage. Ce n'est pas même un bon combustible.

Il y a dans ces forêts primitives, où je pénètre si sonvent, une grandeur indicible. Les arbres s'y élancent d'un seul jet, comme des colonnes,, à une hauteur prodigieuse. Il semble que toute leur vitalité, au lieu de se perdre dans des branches latérales, soit concentrée dans leurs tiges, et que tous ne tendent qu'à grandir de plus en plus au-dessus de ce qui les environne. Les plus faibles périssent dans ce travail de végétation ; les autres élèvent dans les airs leur cime superbe.

Sous ces troncs gigantesques, le sol est en général tellement dégagé d'arbustes et de broussailles, que le chasseur peut y faire galoper son cheval sans difficulté. En certains endroits seulement , les arbres sont rejoints l'un à l'autre par un tissu de vignes et d'autres plantes grimpantes.

• Ces bois sont comme un temple immense, avec une voûte de verdure supportée par des milliers de pilastres. On ne peut y entrer sans une sorte de recueillement, et le silence profond de ces majestueuses enceintes, le jour mystérieux qui les éclaire, impriment à la pensée un élan poétique on religieux. Souvent, dans mes promenades solitaires à travers ces forêts, je m'abandonne à de graves rêveries; souvent aussi je me laisse entraîner par le désir de poursuivre et d'atteindre des insectes lumineux , des oiseaux au brillant plumage et d'autres animaux , notamment des écureuils, d'agiles écureuils qui jouent ensemble

amicalement comme des écoliers , et sautillent de branche en branche avec une grâce charmante.

Mais si jolis qu'ils soient, il faut l'avouer, ce sont autani t de petits maraudeurs fort avides de grains de mais; ils ravagent les champs, et le planteur les tue sans pitié.

Ils sont pour la plupart très-habiles à manier le fusil, ces planteurs de l'Alabama. Dès leur enfance, ils s'exercent à tirer sur les pins petits objets, et ils en viennent ii moocher, à une assez longue distance, une chandelle avec leur carabine. Celui qui dans cet essai éteint la chandelle est considéré comme un maladroit. Un de leurs plaisirs est d'arrêter dans ses bonds rapides l'écureuil, sans même Feffteurer'de leur balle, en atteignant seulement l'écorce du rameanoù il se pose, et en le faisant tomber par le coirtre-coup.

Juillet 18...

Il ne faut pas que vous attendiez de moi un récit suivi. Jb vais et je viens, je regarde et je vous raconte mes humbles observations comme je les fais, selon le hasard et les circonstances.

Le maïs est maintenant dans toute sa beauté. Ses tiges n'ont pas moins de dix "pieds de haut /ses épis un pied de longueur et sept ou huit pouces de circonférence. Quand les grains de maïs commencent à mûrir, c'est une des • friandises des gens du pays. On les mange crus, ou on les fait griller dans le beurre. Les écureuils, les lapins, les ours, et d'autres animaux sauvages sont également trèsavides de cet aliment délicat, et le paysan ne parvient pas sans peine à défendre sa récolte contre leurs déprédations.

Les bords des baies et des ruisseaux sont en certains endroits couverts d'un amas de roseaux de l'espèce du rniega macrosperma. A l'époque où les premiers colons vinrent s'établir dans ce pays, ces masses de roseaux s'étendaient beaucoup plus loin , et on n'y pénétrait

LETTRES SUR L'àLABAMA.

qu'avec la hache. Mais on en a coupé une grande partie, et les bestiaux empêchent le reste de se développer comme autrefois, en rongeant les jeunes pousses dont ils sont très-friands.

Cette plante a l'apparence d'une herbe gigantesque. Elle est d'un beau vert et couronnée d'une touffe de fleurs, comme le genêt. À cinq ans , elle produit une abondance de graines d'une nature farineuse que les Indiens emploient à faire du pain. Jusqu'à ce qu'elle ait environ six pieds de hauteur, elle est extrêmement molle et flexible. Plus tard elle se durcit, et l'on en fait des cannes, des lignes et divers autres instruments. Quand elle est sèche, c'est un plaisir pour les Indiens de la brûler. L'air raréfié qu'elle contient dans ses divers compartiments éclate comme une décharge de mousqueterie.

Vous m'avez demandé si les fermes de cette contrée ressemblent à celles du Canada. Mais vous savez déjà qu'on n'y fait point les mêmes travaux que dans nos campagnes, et qu'on n'y récolte point les mêmes produits. Les maisons des paysans sont également différentes des nôtres. Elles sont traversées dans toute leur longueur par un corridor ouvert constamment, et décoré à chacune de ses extrémités de plantes grimpantes, de rameaux de vigne rouge et de glycine. C'est à l'ombre de ces rameaux fleuris que le planteur aime à s'asseoir à son aise, à la façon américaine, le dos renversé, les pieds posés sur la barre d'une chaise, les genoux près du menton. Le soir, quand les rayons du soleil tombent sur ces pavillons de verdure, quand la brise fraîche s'imprègne de leur parfum, on peut voir toute la famille du colon (les femmes aussi bien, que les hommes) assise indolemment dans cette position qui nous semble singulière.

Beaucoup de maisons de riches planteurs soot bâ ies tout simplement avec des poutres non équaries, et un Européen ne peut les visiter sans être frappé de leur grossière forme de construction. Des crevasses de tout côté ;

des chambres sans fenêtres éclairées par la porte, qui pour cette raison reste à peu près toujours ouverte ; point de plafond, et un toit par lequel tombe aisément la pluie, voilà ce qu'on appelle ici une habitation fort convenable.

Un grand ornement de l'habitation du planteur est l'arbre de Chine : melia azedarach. Ses feuilles, d'un vert foncé, ressemblent par leur forme à celles du frêne. Au printemps, il se revêt de jolies petites fleurs d'où s'exhale un doux arôme. A ces fleurs succèdent de petites baies rondes qui en automne prennent une teinte jaune.

C'est surtout l'ombre qu'on cherche sous ce chaud climat, et l'on s'applique à abriter les maisons sous des arbres au large feuillage, tels que le chêne, le sycomore et le platane, l'un des plus beaux arbres que Ton puisse voir. Il s'élève quelquefois à une grande hauteur, comme une colonne, Sans un seul branchage, puis se couronne d'une coupole de verdure qui domine toute une forêt.

Près de là est le cerisier sauvage du Nord, dont les petits fruits noirs, quoique un peu sauvages, ont un goût assez agréable.

Là aussi est Vatken, élégant arbuste de dix à douze pieds de hauteur, qui porte une profusion de fleurs écarlates d'un admirable éclat, et Yandromède, dont les feuilles sont légèrement acidulées, dont les panaches de fleurs blanches répandent une suave odeur. J'ai observé un fait qui, si je ne me trompe, n'a pas encore été signalé : c'est que, lorsqu'on s'approche de ces plantes parfumées, l'odeur atteint à certains moments un tel degré d'intensité, que l'arôme semble être lancé à des intervalles irréguliers par un jet plus vif.

Je dois citer encore parmi les ornements de cette terre féconde : la primerose, qui s'élève à plusieurs pieds de hauteur sur la lisière des bois ; les pois à fleurs, à la tige menue, à la corolle délicate; la zinnia multiflora, qui inonde les champs d'une quantité de calices rouges pareils

à nos pavots; et enfin la dionea, cette curieuse petite plante dont les. lobes foliaires garnis de petites pointes se replient sûr l'insecte qui les touche, renferment dans leur cellule et Tétouffent.

Quelques mots maintenant sur les animaux. Le serpent à sonnettes est fort commun, et, quoique Ton sache que sa morsure est empoisonnée, il n'est pas très-redouté. Il se retire ordinairement dans un arbre creux, au niveau du sol. C'est là qu'on le guette et qu'on le tue. Un fait singulier, c'est que ces animaux ont la faculté de monter perpendiculairement. J'en ai eu la preuve il y a quelques jours. J'étais assis dans ma chambre, lisant tranquillement, quand tout à coup j'ai vu un serpent à sonnettes qui montait le long de la paroi. Il était déjk a huit pieds au-dessus du sol. J'ai poussé un cri d'effroi, et il s'est sauvé.

Les planteurs del'Alabama ne négligent pas d'enfermer dans sa tanière le serpent à sonnettes, ou de lui lâcher un coup de carabine, quand ils en trouvent l'occasion. Mais ils sont bien plus empressés de faire la guerre à l'ours, qui dévaste leurs tiges de maïs. Dès qu'on en signale un dans un champ, maîtres et valets, tout le monde aussitôt est en mouvement pour le poursuivre. Souvent ausfi on tend des pièges mortels. L'ours est un animai fort méthodique et très-ponctuel dans ses habitudes. Une fois qu'il ;i découvert un champ qui tente sa friandise, il y reviendra chaque nuit par le même sentier et en franchissant la palissade au même endroit. Près de cet endroit, facile à reconnaître à l'empreinte de ses griffes, on attache une carabine, de telle sorte que le lourd quadrupède en posant le pied sur la barrière met en mouvement une ficelle qui tient à la gâchette de cette arme, et qu'une couple de balles lui arrive en pleine poitrine. .

On m'a raconté une anecdote qui, si elle est vraie, prouverait que ce gros vorace est plus facile à conduire qu'on ne l'imagine.

Un planteur se trouvait un matin dans les bois, courant à cheval après quelques-uns de ses bestiaux égarés. Il n'avait pour toute arme que le fouet dont les agriculteurs d& ce pays se servent habituellement, un fouet dont le manche solide porte une lanière en cuir de trente pieds de longueur. Tout à coup, un ours sortant d'un fourré se jette devant lui. Le planteur ne peut résister à la tentation de lui cingler un coup de fouet. L'ours grince des dents et se dispose au combat. Par bonheur, son adverversaire avait un cheval alerte et intelligent qu'il faisait manœuvrer aisément. Il continue à frapper Tours à coups redoublés, évitant par un adroit mouvement ses bonds impétueux. A la fin, l'ours, fatigué de cette lutte dans laquelle il recevait à toute minute une nouvelle meurtrissure sans pouvoir se venger, se décide à abandonner le champ de bataille. Mais le planteur, encouragé par son succès , le poursuit avec son fouet, l'oblige à prendre le sentier de sa ferme, le chasse devant lui, et l'amène ainsi dans la cour de son habitation, où enfin le malheureux ours est tué d'un coup de fusil.

L'opossum, à la fois herbivore et Carnivore, est également abhorré des cultivateurs de l'Alabama, dont il dévaste les plantations. A l'aide de sa queue musculaire et flexible, cet animal se suspend aux rameaux des arbres pour mieux guetter sa proie. Gomme les singes et les écureuils, il saute de branche en branche pour chercher sa nourriture ou échapper à ses ennemis. S'il est pris, il paraîtra tout à coup immobile, inanimé, comme s'il était mort, et subira les plus cruelles blessures sans donner un signe de vie. Dans une de nos chasses, nos chiens en ont saisi un que nous avons rapporté à notre habitation. Il paraissait avoir perdu le dernier souffle. Si, pourtant, nous nous détournions un instant de lui, il se soulevait sur ses pattes et se traînait sur le sol. Mais, dès que nos regards se tournaient de son côté, il retombait dans un état d'immobilité complète, et en vain on le frappait à coups de pied ou à

coups de bâton, il ne faisait pas le moindre mouvement, ses paupières mêmes ne s'ouvraient pas.

Mais je reviens à Tune de mes études de prédilection, à un insecte qui, depuis quelques jours, a fort occupé mon attention. C'est une pèlopée, ou, pour me servird'un termé anglais, un dauber, de la famille des sphéges. Elle a choisi pour faire son nid le haut d'une armoire placée dans ma chambre. Quand je me suis aperçu de son travail , elle avait façonné deux cellules, Tune qui était déjà fermée, l'autre encore ouverte, où elle venait de déposer" ses œufs. Je me mis à l'observer : je la vis voler vers la porte de la chambre. Une minute après , elle revint, portant dans fia bouche un globule de terre molle deux fois plus gros que sa tête. Où avait-elle pris cet espèce de limon? Je ne sais. Je suppose qu'il était composé de grains de poussière, amollis par le fluide qu'elle y avait elle-même distillé. Elle posa cette substance sur sa cellule inachevée et rétendit adroitement de façon à en fermer l'orifice. Puis elle reprit son vol, et s'en alla cherche/ un autre enduit pour fortifier le premier. Pendant qu'elle était éloignée, je plongeai une tête d'épingle dans le mortier qu'elle venait d'arranger avec tant de soin, A son retour, elle remarqua le trou que j'avais fait et se hâta de le boucher. Je l'ouvris de nouveau plusieurs fois. A la fin, elle parut irritée, et se mità courir de côté et d'autre après les mouches, comme si elle les soupçonnait de lui jouer ce mauvais tour. Puis elle se posa au bord de son nid , et de là elle semblait guetter les ennemis de sa maison.

J'enlevai ensuite tout un morceau de son petit rempart. Elle répara immédiatement cette brèche. A la fin , je la laissai achever son œuvre , et je fis un autre essai. J introduisis dans le ciment nouvellement pétri un léger fil d'étain. Cette fois, elle parut très- troublée. Il ne s'agissait plus pour elle de replacer un globule de terre sur son nid, il fallait enlever un élément hétérogène. Elle s'arrêta un instant devant cette tâche inattendue, comme si elle

réfléchissait aux meilleurs moyens de l'accomplir, puis elle saisit le fil avec sa mâchoire, et, à force de le tirer, finit par l'arracher. Quelle patience et quelle admirable persévérance !

Septembre.

L'Américain des États du sud n'a point le-même caractère ni les mêmes coutumes que l'Yankee du nord. Il est plus cordial, plus expansif, plus généreux, il a des habitudes d'hospitalité charmantes. Mais en revanche le peuple des États du sud, par la raison qu'il fait lui-même ses lois, est trop disposé à se mettre au-dessus de la loi.

Les hommes ici sont en géûéral d'un caractère irritable, violent, et ne craignent guère de verser le sang. Toujours armés de ce long couteau tranchant qu'on appelle le bowie-knife, ils le tirent à la moindre occasion, se battent en duel et se lacèrent le corps avec cette arme terrible. Souvent aussi ils se battent à la carabine, à la distance d'une portée de pistolet.

L'esclavage contribue sans doute à endurcir le caractère et à rendre le cœur moins sensible aux souffrances humaines. Mais la condition actuelle des planteurs de l'Alabama ne leur permet pas d'abolir l'esclavage. Ici , sans esclaves, la terre la plus fructueuse reste inculte, car il ne peut être question du travail libre. Je connais des propriétaires qui possèdent cent ou deux cents nègres, et un domaine évalué 500.000 francs. Ils n'ont point acquis par leur propre industrie cette fortune, ils en ont hérité. Ils n'ont point l'habitude du travail. C'est uniquement par les labeurs de leurs esclaves qu'ils obtiennent leurs revenus. Vouloir que ces hommes se réduisent volontairement à la pauvreté, ne serait-ce pas un trop grand acte d'abnégation ?

Ajoutons que, dans le maintien de l'esclavage, il y a une autre question fort grave. Que faire des nègres, si on

les émancipe? Peut-on, sans exposer la société au plus grand péril, jeter au milieu d'elle deux millions d'individus ignorants, grossiers et animés d'un ardent sentiment de vengeance ?

Mais il n'est pas probable que le Corps législatif de l'Alabama en vienne à un acte d'émancipation. Les hommes qui font ici les lois sont les planteurs , et ils ne voteront pas en masse ce qu'ils ne voudraient pas accepter individuellement.

Il y a quelques jours , je suis allé à la chasse avec le régisseur d'un domaine. Notre chasse n'a pas été heureuse. Mais je n'ai pas moins été fort satisfait de mon excursion. Dans un marais que nous avons traversé, j'ai remarqué plusieurs plantes qui m'intéressaient, entre autres : une belle fleur jaune (gerardia flava) qui ressemble un peu à notre digitale, et une autre plus belle encore, la lobelia cardinalis, dont les boutons écarlates décorent en automne les jardins anglais. Là aussi s'élèvent des hêtres au tronc lisse et argenté comme ceux d'Europe, mais plus larges et plus élevés.

Le soir , sur la tige de ces arbres, brille une clarté pareille à celle du ver luisant. Elle est produite par une petite excroissance cartilagineuse et imprégnée de lumière, appliquée à l'écorce comme une cocarde.

Quand nous revînmes de notre chasse , le soleil était couché. Tout était enveloppé dans l'obscurité. Une faible lueur crépusculaire nous aidait seulement' à retrouver notre direction dans la forêt. Tout à coup nous entendons retentir un cri vibrant pareil a celui d'une sentinelle. Si j'avais été seul, j'aurais pu croire que c'était le cri de guerre d'un Séminole. Mais mon compagnon me dit que c'était la voix d'un hibou. Au même instant, il arma son fusil, lâcha la détente, et à nos pieds tomba l'oiseau nocturne, un magnifique oiseau avec une tête ronde comme celle d'un chat , des oreilles emplumées de trois pouces de hauteur et de grands yeux jaunes d'un éclat métallique.

Son plumage était rayé de noir, d'orange et de blanc. Le coup de fasil qui l'avait tué effraya une troupe de ses compagnons qui s'enfuirent en poussant une clameur sinistre.

Sur ce même terrain marécageux que nous devions traverser pour rentrer dans notre domaine, s'élèvent des cyprès de cent vingt pieds de hauteur, chargés de longs flocons de mousse d'Espagne qui leur donnent la nuit un aspect fantastique. Les nègres tirent de ces arbres une résine de couleur rouge qui exhale une agréable odeur, et dont ils se servent pour guérir des blessures.

A notre retour au logis nous nous sentions tout rejouis près d'un bon feu pétillant. Autour de ce feu bruissaient divers insectes, entre autres un grillon qui mérite une mention particulière : c'est le gryllotalpa (taupe- grillon), qu'on appelle ici molericket. Il représente, dans la famille des insectes, une sorte de quadrupède. Ses jambes de devant sont courtes, épaisses et vigoureuses; sou corps est long et cylindrique ; ses ailes sont ovales , d'une couleur brune, traversées par de fortes veines. Le mâle produit nn son strident, moins animé pourtant que celui des grillons d'Europe, la femelle est muette.

• Octobre.

Le mois d'octobre, dans cette contrée, est très-malsain. Les pluies de l'équinoxe, tombant sur des détritus de végétation, produisent des miasmes pestilentiels. *

Mais voilà l'antomne fini ; les nuits sont froides ; le cotonnier et le châtaignier ont perdu leur feuillage ; cependant la plupart des autres arbres conservent encore leur parure d'été.

C'est le temps de la chasse aux cerfs. Il y a dans les bois de FAlabama une quantité de ces animaux. Les planteurs les poursuivent avec des meutes nombreuses, les cernent dans l'enceinte d'une forêt et en tuent un grand nombre.

Quelquefois aussi, le soir, le chasseur s'embusque, flans une barque, sur l'étang où le cerf aime à se plonger pour échapper aux nuées de moustiques qui le poursuivent. Sur le devant de Fembarcation est une lanterne qui projette sa lueur sur l'eau, tandis que le chasseur reste dans l'obscurité. Le cerf se laisse approcher sans crainte, et tombe bientôt victime de sa confiance.

Dans ce même mois d'octobre, on achève la récolte du coton ; pendant plusieurs semaines tout le monde y est occupé. Au temps de sa floraison, une plantation de coton est d'un charmant effet ; elle n'est guère moins belle à l'époque de sa maturité. A voir alors ses blancs flocons sur son vert feuillage, on dirait une légère couche de neige répandue sur une fraîche prairie.

Les capsules de l'arbuste s'ouvrent ordinairement pendant la nuit,. et alors il s'en détache un amas de filaments, fins et sans tache, d'un volume quatre ou cinq fois plus gros que la gousse qui le comprimait. Dès que le soleil a séché la rosée, on enlève cette douce toison. Le soir, les nègres, hommes, femmes, enfants, portent le produit de leur récolte dans l'habitation du planteur, et le versent dans de grands paniers. On nettoie ensuite le coton des débris de capsules qui ont pu y rester mêlés, puis on en fait des balles compactes, serrées à l'aide d'une forte ma- • chine, et on le livre à l'exportation.

Novembre.

La nature n'a plus la vive animation qui naguère attirait de tous côtés mes regards. Voici la saison du silence, de la décrépitude, de la mort.

Cependant, je découvre encore dans mes promenades du matin plus d'une plante agréable à voir : des arbustes qui ont gardé leur verdure, et des ipomœa semblables au convoivulus major y mais d'un diamètre beaucoup plus large et d'une teinte de pourpre superbe. Cette plante se

trouve à profusion au bord des haies, et sur sa lige pendent gracieusement ses fleurs qui ont la forme d'une trompette ; fleurs délicates, fleurs éphémères, image de tant de joies qui ne durent qu'un instant ! A peine le soleil est-il levé, que la gracieuse ipomœa se contracte, se fane et dépérit.

Il y a un autre joli arbuste, que les botanistes appellent phytolacca decandria. Il est remarquable par ses feuilles rouges, par sa tige rouge, et par ses grappes de petites baies noires qui donnent un suc de pourpre. Non moins remarquable est la cornus florida avec ses baies ovales, écarlates, mais amères, et le diospiros virginiana, dont les fruits sont amollis par les nuits froides. Le diospiros s'élève jusqu'à cinquante pieds de hauteur; ses fruits ont la forme et la grosseur des pruneaux, mais ils sont beaucoup plus savoureux.

Dans mes excursions vagabondes, je m'arrête encore à regarder des magnolias, des lauriers, notamment le laurier-ombelle, dont les feuilles ont jusqu'à vingt pouces de longueur et six ou huit de largeur; elles sont disposées en forme d'éventail et forment quelquefois un diamètre de trois pieds.

• Décembre.

La plus petite chose suffit parfois pour nous donner une vive émotion. Une fleur, un oiseau réveille en nous un souvenir et nous ramène à des sensations que nous n'avions pas éprouvées depuis plusieurs mois, peut-être depuis plusieurs années. C'est ce qui m'est arrivé ce matin à l'aspect d'un moineau qu'on appelle l'oiseau des neiges (fringilla nivalis). Certes il n'est pas brillant, cet oiseau, et son chant n'est pas très-mélodieux; mais je l'ai vu tant de fois dans le Canada, que quand je l'ai revu dans cette contrée méridionale, il m'est apparu comme un vieil ami qui me parlait du temps passé et des lieux chers à ma mémoire.

LETTRES SUR i/ALABAMA. 317

J'ai eu un grand plaisir aussi à revoir quelques autres oiseaux du nord qui viennent ici chercher un refuge pendant la saison d'hiver. Leur instinct ne les trompe jamais. Nous avons dans cette région, en plein mois de décembre, . la température que vous avez ordinairement dans le Canada au commencement de l'automne. Un grand nombre d'arbres sont encore revêtus de leurs feuillages, très-ternes, il est vrai; mais il en est, tels que les magnolias, les chênes aquatiques, et d'autres, qui sont aussi verts qu'en été. Des herbes vertes tapissent encore les haies; çà et là brillent encore quelques fleurs, sur lesquelles, à un rayon de soleil, on voit voltiger des papillons.

.l'ai vu aussi, il y a quelques jours, une troupe de perroquets aux ailes vertes rayées de pourpre et d'or. Wilson dit qu'ils sont très-friands des graines d'une plante qui se trouve ici en abondance. Cette observation m'explique l'apparition de ces oiseaux sur le sol de l'Alabama qui n'est point leur sol indigène.

Mais c'est en été surtout que je désire parcourir ce fécond pays. C'est en été que j'augmenterai, ma collection d'insectes, de papillons, et, en attendant que l'été arrive, je retourne dans une contrée qui a pour moi d'autres attractions. Je vais m'embarquer à Mobile, et, le 25 de ce mois, je célébrerai la fêle de Noël sur un bateau à vapeur.

XIÏ

En ce temps de curiosités historiques, où des hommes tels que MM. Mignet, Prescott, Macaulay, Ranke, nous ont révélé, par une- plus vive intuition du passé, par des recherches toutes nouvelles, de nouveaux points de vue dans des événements qui semblaient suffisamment expliqués, j'ai souvent songé qu'un écrivain qui voudrait compulser les documents publiés à diverses époques, fouiller dans les archives de la guerre, de la marine, des affaires étrangères, pourrait composer une histoire des plus intéressantes, l'histoire des Français dans l'Amérique du Nord, l'histoire de nos explorations, de nos découvertes, de nos luttes chevaleresques et de nos œuvres de civilisation dans cette immense contrée où nous avions fondé un royaume qui s'appelait la Nouvelle-France, dont nous avons été dépossédés en une heure à jamais néfaste.

Je ne sais qui a dit : Partout où résonnent les coups

de sabre, on peut être sûr de trouver des Français. Nous pourrions dire aussi très-justement qu'on trouvera des Français partout où il y a une entreprise hardie, une tentative généreuse, un acte d'humanité et de bienfaisance.

On a beaucoup vanté, depuis une trentaine d'années, l'esprit d'invention, le génie industriel, l'ardeur et la persévérance, les travaux et les institutions des Américains. On oublie ce que les Français ont fait dans ce pays bien avant qu'il fût question de ces nouvelles générations d'émigrants de toute sorte, que Ton réunit sous le nom de race anglo-saxonne pour leur donner un caractère d'homogénéité qui ne résiste pas au moindre exameti.

Les Français sont entrés dans celte région quand elle était encore dans son état primitif et sauvage, et en ont eux-mêmes ouvert les différentes voies à ses maîtres actuels.

C'est un marin français, le valeureux Jacques Cartier, qui a découvert le Saint-Laurent. C'est un prêtre français, le père Marquette, qui a découvert le cours du Mississipi ; c'est un gentilhomme français, le vaillant Lasalle, qui descendit, le premier, ce grand fleuve jusqu'à son embouchure. Ce sont les Français qui, les premiers, fondèrent des établissements agricoles sur les rives de TOhio, dans la Caroline du Sud et sur les confinsdu golfe du Mexique. Ce sont les Français qui colonisèrent PAcadie, dont un illustre poète, Longfellow, a raconté, en termes touchants, les derniers désastres; le Canada, où subsistent encore pleinement la langue et le souvenir de la France, et la Louisiane. Ce sont des missionnaires français qui pénétrèrent au milieu des farouches tribus d'Indiens et leur enseignèrent les dogmes d'humanité et de charité de l'Évangile. Ce sont ces intrépides Canadiens qu'on appelait les voyageurs et les coureurs des bois, qui s'avancèrent à travers les forêts impraticables, franchirent les torrents, s'aventurèrent sur les lacs et furent les premiers pionniers de cette immense contrée où les Américains se

glorifient aujourd'hui de coDstruire leurs cités, de dérouler les rails de leurs chemins de fer et de faire flotter leurs bateaux. Sur une longueur de neuf cents lieues, depuis le plateau rocailleux où s'élèvent les remparts de Québec jusqu'à la plaine humide où s'étalent les vastes maisons de la Nouvelle-Orléans ; depuis le voisinage des glaces du Labrador jusqu'aux parages des tropiques; depuis les rives de l'Hudson jusqu'aux extrémités du nord, partout, au seizième et au dix-septième siècle, le sol a été sillonné et jalonné par les Français. Maintenant encore, c'est à l'aide des bateliers canadiens que la compagnie de la baie d'Hudso/i et les autres compagnies qui font le commerce des fourrures, accomplissent leurs difficiles opérations. Ce sont les trappeurs, descendant, pour la plupart, de familles françaises, qui ont éclairé et protégé les premières expéditions des Américains vers Santa-Fé et vers la Sierra-Nevada de la Californie. Un grand nombre d'entreprises, dont s'enorgueillit la république des États- Unis, ont été conçues et achevées par des Français, et l'un des hommes lès plus illustres de l'Amérique actuelle, M. le général Frémont, dont nous 'voudrions essayer de relater les audacieux voyages, est d'origine française.

Son père était d'une famille distinguée de Lyon. Tout jeune, quand la Révolution éclata, il partit pour chercher un refuge dans les Antilles. Le navire sur lequel il était embarqué fut pris par une croisière anglaise et conduit à la Jamaïque. Après quelques années de captivité, M. Frémont parvint à s'échapper et gagna le continent américain. Son intention était de retourner en France où les fureurs du jacobinisme étaient enfin comprimées ; mais il ne pouvait rentrer rapidement dans son pays comme il l'aurait voulu. Ainsi qu'un grand nombre de nobles émigrés, il n'avait d'autre ressource que les talents d'agrément acquis en de meilleurs jours, et souvent il était obligé de s'arrêter pour gagner, par son travail, le moyen de continuer sa route. Dans une de ces haltes obligées, il devint amoureux

d'une jeune fille de la Virginie. La jeune fille aussi l'aima, et après de longues instances finit par obtenir de ses parents la permission de l'épouser. M. Frémont se fit alors une nouvelle patrie de cette contrée où son cœur avait trouvé un cœur si vrai et si dévoué, et renonça à retourner en France, où «a famille avait péri dans le cataclysme de la Révolution. A un esprit romanesque, il joignait un vif désir de connaître des choses nouvelles, et il entreprit de visiter avec sa jeune femme les districts où les Européens n'avaient pas encore bâti leurs demeures, où il ne devait rencontrer que des Indiens. Ce fut dans un de ces voyages que naquit, en 1813, son fils Charles Frémont, destiné à faire tant d'étonnants voyages.

Quelques années après il mourut. Sa veuve, recueillant les débris d'une petite fortune, se retira avec ses enfants à Charlestown, dans la Caroline du Sud.

Ce fut là que Charles fut élevé, et, dès son enfance, il étonna ses maîtres par son aptitude au travail, par la vivacité de son intelligence. Sa mère n'ambitionnait pour lui qu'un modeste emploi de pasteur dans un village. Mais sa nature ardente, impétueuse, passionnée, n'annonçait guère une si pacifique vocation, et un incident fit voir qu'il ne laissait pas aisément maîtriser sa volonté. Au beau milieu de ses études classiques, il s'éprit d'une jeune créole, et alors, adieu le zèle et l'assiduité de l'écolier. Les yeux noirs de la créole l'attiraient, le fascinaient, et lui faisaient oublier les règlements du collège. Ses maîtres, qui avaient de l'affection pour lui, commencèrent par lui faire de douces remontrances, puis le rappelèrent un peu plus sévèrement à ses devoirs, puis, enfin, employèrent les menaces. Tous ces moyens de correction ayant échoué, ils furent forcés d'en venir a une mesure de rigueur, ils le bannirent de leur institution.

Un désastre domestique arracha l'imprudent amoureux à un entraînement qui déjà avait eu pour lui une fâcheuse conséquence, et qui pouvait en avoir de plus graves encore.

Son frère et sa sœur moururent subitement. Ces deux morts, qui l'affligèrent profondément, et la vue de sa mère désolée, opérèrent en lui une révolution. Il comprit la gravité de la vie dans le sentiment de son deuil. Avec une mâle résolution, il s'appliqua à des études de mathématiques et de mécanique, pour lesquelles il avait un poût inné, il les poursuivit si laborieusement, et y fit de tels progrès, que lorsqu'on 1 833 la république des États- Unis arma un bâtiment de guerre pour explorer les côtes de l'Amérique du Sud, il fut admis dans cette expédition en qualité de professeur de mathématiques. Il avait alors vingt ans. Deux ans après, il retournait à Charlestown, avec des certificats de ses supérieurs qui attestaient à la fois, et sa capacité intellectuelle, et sa conduite exemplaire. Il se présenta dans le collège d'où il avait été renvoyé, y subit victorieusement un sérieux examen, et eut la joie de rentrer dans la maison de sa mère avec un honorable diplôme de maître ès arts. Il réussit également dans un concours ouvert à Baltimore, pour renseignement des mathématiques dans la marine de l'État. Mais cette place de professeur, qu'il conquérait au milieu d'un grand nombre de rivaux, ne satisfaisait pas son besoin d'aclivité. Il se jeta dans les travaux des chemins de fer, puis entreprit l'exploration des hautes régions du Missouri avec M. Nicollet, encore un Français, et un avocat français, que M. Al. de Humboldt a cité comme un homme éminent.

Au retour de cette expédition, dans laquelle le gouvernement lui avait conféré le grade de lieutenant du génie, il épousa une charmante personne, Mlle Benton, fille d'un sénateur du Missouri. Mais il n'était point de ceux dont l'énergie peut s'assoupir dans la molle quiétude du bonheur domestique. Ses études constantes, ses diverses occupations, en développant ses facultés intellectuelles, éveillaient en lui une noble ambition. Il aspirait à rendre de nouveaux services à son pays, à se signaler par une tâche difficile,, et il obtint une mission dans laquelle il

devait employer toute sa science et tout son courage. Il fut chargé par M. Albert, coloDel des ingénieurs topographes, de parcourir l'immense espace qui s'étend à l'ouest du Missouri, afin de découvrir le moyen d'établir, par terre, une voie de communication entre l'océan Atlantique et les plages de l'océan Pacifique.

Au mois de mai 1842, M. Frémont partit gaiement pour accomplir cette importante mission. Il partit avec une trentaine d'hommes choisis par lui. Leurs noms, qu'il s est plu à inscrire dans son rapport, indiquaient leur nationalité : Lespérance Lefèvre , François la Tulipe , la Jeunesse, Clément, Benoît, Bernier, Badeau, tous, ou presque tous descendants de ces hardis Français du Canada que Cooper a illustrés dans ses romans, dont MM. Mackenzie, Washington Irving, Simpson, et d'autres écrivains, ont préconisé la patience et l'habileté. Bateliers et chasseurs, passionnés pour la vie nomade, errant à l'aventure, tantôt seuls, tantôt associés à de3 caravanes, ils vont intrépidement d'une des extrémités à l'autre de l'Amérique du Nord, et pénètrent dans des déserts, où, avant eux, nul être humain n'avait mis le pied.

Un officier anglais, M. Ruxton, a fait un curieux tableau de ceux qu'il a rencontrés près des montagnes Rocheuses :

« Nulle classa d'hommes, dit-il, touchant à la civilisation, ne se rapproche plus de l'état primitif des sauvages que les chasseurs de cette contrée. L'habitude de vivre . solitairement leur donne un singulier caractère de simplicité, uni parfois à une sorte de férocité. Sans autres besoins que ceux qui tiennent à la nature humaine, leur unique souci est de s'assurer l'aliment nécessaire à leur existence , et les moyens de se garantir des rigueurs du climat. Ces moyens, ils peuvent toujours se les procurer a l'aide d'un bon fusil, mais non sans de grands dangers et de rudes fatigues. Observateurs constants de la nature, ils acquièrent l'instinct et la perspicacité des animaux, la

finesse du reliard, la vigueur de l'ours. Exposés à toutes sortes d'accidents, ils finissent par s'endurcir au sentiment du péril, et sont, pour la plupart, cruels, implacables dans leur vengeance) joueurs et débauchés. Mais ils ont les qualités essentielles des animaux : ils se servent adroitement de leurs armes, et il n'existe pas, dans les solitudes de l'Ouest, un ravin qui n'ait été visité par ces êtres intrépides. Depuis le Mississipi jusqu'au Rio-Colorado, depuis les glaces du nord jusqu'aux tièdes plaines du nouveau Mexique, ils connaissent chaque tertre, ils se sont embusqués au bord de chaque rivière, et ce sont eux qui ont donné un nom aux fleuves et aux montagnes. »

Par bonheur, les hommes choisis par M. Frémont n'avaient point ce rude et féroce caractère. Il n'a eu qu'à se louer de leur patience et de leur fermeté, et il faut de la patience et de la fermeté pour accomplir une entreprise comme celle qui lui était confiée.

Entre les deux océans au milieu desquels s'élève le conlinent américain, dans la direction prescrite au jeune ingénieur, s'étend une sorte d'océan terrestre , morne , silencieux, aride, inhabité. Sur un espace de plusieurs centaines de lieues, pas un chemin frayé, pas une ville, pas un village, pas un asile seeourable en un besoin mortel ; des rivières que Ton cherche avec avidité dans les temps de sécheresse, et que l'on franchit au péril de sa vie quand elles sont gonflées par les pluies, des prairies couvertes de hautes herbes où la moindre étincelle suffit pour produire un embrasement qui se développe avec la rapidité de l'éclair, et des plaines de sable où l'on ne trouve plus que quelques plantes éparses. C'est la mer, sans rade et sans port ; c'est le désert sans oasis et sans caravansérail, et le désert envahi parfois tout à coup par des hordes d'Indiens féroces qui se précipitent à la poursuite d'un troupeau de buffles, et épient le passage d'une caravane pour la dévaliser et la massacrer.

Le jour> on chemine pas à pas, lentement, sur ces

mornes terrains. Le soir, on attache les chevaux et les mulets à des piquets ; on se barricade avec des chariots-, et Ton place au bord de ce camp retranché les sentinelles qui doivent se tenir en garde toute ia nuit contre les brusques irruptions des Indiens.

*Pour traverser cette stérile contrée, on est obligé de s'approvisionner de toutes les choses nécessaires, comme pour faire une longue navigation. Chemin faisant, on espère renouvelér ou augmenter ses provisions, en tuant quelques buffles. Mais parfois on se trompe dans la mesure de ses préparatifs, et parfois aussi on cherche en vain, de tous côtés, les sauvages quadrupèdes.

Trois mois après son départ de Saint-Louis, M. Prémont avait épuisé ses provisions de pain. Il n'avait plus de sel, et assaisonnait ses aliments avec de la poudre de chasse. Il ne trouvait point de bois pour faire rôtir quelques pièces de gibier tuées par hasard ; il allumait son feu avec des excréments desséchés d'animaux, et enfin, un jour, il en avait été réduit à prendre part à un repas qui lui soulevait le cœur, un repas de chiens bouillis. Dans cette triste situation, il rencontre quelques Indiens, amaigris, affaiblis, qui rengagent a retourner sur ses pas, s'il ne veut s'exposer à mourir de faim. Des nuées de sauterelles ont dévoré tout le gazon de la plaine, et l'on ne voit plus nulle part aucun buffle. « En continuant votre route, ajoutent-ils, vous ne trouverez que les ossements de nos chevaux qui périssaient d inanition, et que nous avons mangés. »

M. Fréînont écoute tranquillement ce sinistre avis, bien décidé à poursuivre son trajet jusqu'à la dernière extrémité. Mais il ne pouvait exiger de ses compagnons la même résolution. Il les réunit en cercle autourde lui, leur raconte franchement ce qu'il vient d'apprendre, et déclare que ceux d'entre eux qui ne veulent point affronter un tel péril, sont libres de s'en retourner.

Pas un d'eux n'accepta cette offre. « Nous avons nos chevaux et nos mulets, s'écrient -ils; si nous y sommes

forcés, nous les tuerons, et tant que nous le pourrons, nous vous suivrons. »

Bientôt ils furent récompensés de leur courage. Ils découvrirent un troupeau de chèvres sauvages dont ils firent de succulents festins.

Ainsi va M. Frémont, non point précipitamment comme un messager impatient d'arriver au terme de son trajet, mais gravement et méthodiquement, en faisant à chaque pas quelques observations de botanique, de géologie ou de météorologie. Ainsi il a pleinement exploré la terra incognito, qui lui était désignée. Le premier, il a donné la latitude et la longitude de différents lieux dont on ne savait pas même le nom. Le premier, il a osé franchir les abîmes de neiges de la Jungfrau américaine. Il a été planter le drapeau de l'Union sur la plus haute cime des montagnes Rocheuses, à 13 750 pieds au-dessus du golfe du Mexique.

L'année suivante, il fut chargé d'une autre mission difficile, qu'il rendit volontairement, dans l'ardeur de son zèle, plus difficile encore, en* lui donnant plus d'extension. Après avoir atteint, avec la plupart des fidèles compagnons de sa campagne précédente, la rivière de Colombie, par les déserts de l'Ouest, il entreprit de traverser en diagonale la sauvage contrée qui s'étend entre le cours de cette rivière et les plages de la haute Californie. Il parcourut, a travers des périls de toutes sortes, à travers de farouches tribus d'Indiens et des plaines désolées, et les amas de neige, et les précipices effrayants de la Sierra-Nevada, — un espace de plus de six cents lieues, puis enfin, atteignit les rives du Sacramento, et se reposa avec bonheur dans le primitif établissement fondé en Californie par un industrieux Helvétien, M. Sutter.

De là, il revint par la vallée de San-Joaquin. il explora les contours du lac Salé et les pays d'Utah, alors complètement inhabités, aujourd'hui occupée par les Mormons.

A son retour, il rapporlait une quantité d'observations scientifiques d'un haut intérêt et d'importantes collections de géologie et de minéralogie. Une de ses mules, chargée d'un précieux herbier, avait glissé dans un abîme, et cette moisson de botanique était perdue.

La relation qu'il a faite de ce voyage, avec une noble simplicité ej un remarquable talent d'écrivain, est curieuse par les notions de géographie toutes nouvelles qu'elle renferme, par le modeste récit des explorations les plus courageuses, curieuse aussi par les détails qu'elle donne sur le caractère et la situation des diverses races d'Indiens.

Depuis les premières relations de notre vaillant marin Jacques Cartier de Saint-Malo, depuis . Y Histoire de la Nouvelle-France, par le P. Charlevoix et les Voyages de la Hontan, jusqu'aux récents ouvrages de Schoolcraft et de Cattlin, les bibliographes peuvent faire une belle énumération de toutes les dissertations ethnographiques publiées sur les différentes tribus d'Indiens répandues à travers toutes les régions de F Amérique. Mais le sujet est inépuisable, et l'on ne se lasse pas d'étudier ce qui tient aux mœurs étranges, aux qualités singulières de ces peuplades primitives contré lesquelles la race européenne est en lutte depuis trois siècles, et qui, peu. à peu refoulées aux extrémités d'un continent qui leur a appartenu, s'affaiblissent d'âge en âge et diminuent de telle sorte qu'on peut prévoir le temps où elles seront anéanties.

A l'ouest des montagnes Rocheuses, M. Frémont a vu plusieurs de ces peuplades réduites à un profond état de misère, sans industrie, sans commerce, sans récoltes agricoles, ne vivant que de plantes sauvages, de racines, d'herbes et d'insectes.

Sur la côte californienne, entre San-Diego et San- Francisco, il y a d'autres Indiens presque aussi misérables. Ceux-ci sont le plus souvent à peu près nus. Les plus opulents se parent d'une casaque faite avec des cour-

roies de peaux de lièvres ou de loutres, tressées grossièrement. Les femmes portent un tablier de roseaux qui s'attache à la taille par un cordon, et tombe jusqu'aux genoux. Ils fabriquent , avec des bottes dé jonc de dix pieds de longueur, des espèces de radeaux avec lesquels ils ne craignent pas de s'aventurer sur les rivières. C'est peutêtre le procédé de navigation le plus primitif et le plus grossier qu'on ait jamais découvert.

Ces Indiens se font, comme ceux de l'Amérique du Nord, des fétiches de bois et de pierre, mais ils ont un autre culte plus grave. Ils adorent la vieillesse. Ils choisissent, dans leurs villages, un vieillard, l'élèvent à la dignité de dieu, et lui offrent les prémices de leurs chasses et de leurs moissons. Lorsqu'une guerre éclate entre eux et leurs voisins, ils transportent sur un monticule ce patriarche idolâtré , l'entourent d'une forte palissade, le défendent ardemment contre les attaques de l'ennemi, et se font ainsi les dieux tutélaires de leur divinité élective.

En 1845, à la suite d'une troisième expédition non moins hasardeuse que les précédentes, M. Frémont se trouvait de nouveau sur les confins de la Californie, quand la guerre éclata entre les Etats-Unis et le Mexique. 11 fut appelé à prendre part à cette lutte, et s'y jeta bravement avec ses fidèles Canadiens. En moins d'une année, la Californie, dont on ne connaissait point encore les riches placers, fut enlevée au Mexique. M. Frémont aida puissamment à cette conquête; avec sa petite troupe d'hommes il terrifia le général Castro ; il enleva des convois de vivres et de munitions, et s'empara de Sonora. Le commodore Stockton, investi du commandement des armées des Étals- Unis, le nomma gouverneur de cette province. Le jeune ingénieur, transformé tout à coup en chef de milice, avait alors le grade de colonel. Quelque temps après, arrive dans- la nouvelle possession delà confédération américaine le général Kearney, qui dispute à M. Stockton l'autorité

suprême. M. Frémont prend parti pour le commodore qui, le premier, lui est apparu comme le délégué du GoDgrès. Le général le fait mettre aux arrêts et l'envoie prisonnier à Washington.

Comme Christophe Colomb, l'intrépide explorateur des montagnes Rocheuses, de la Sierra Nevada, de l'immense région de l'Ouest, avait découvert des plaines, des riviè- , res, des espaces inconnus. Comme Christophe Colomb, il avait planté l'étendard de son pays dans de nouveaux domaines, et, comme Christophe Colomb, il était traduit devant un tribunal.

Son prétendu crime était d'avoir désobéi aux ordres de son supérieur. Il fut, pour ce fait, condamné à être rayé des cadres de l'armée.

Le président Polk ne crut pas pouvoir refuser de ratifier cette sentence ; mais il déclara que les anciens services de M. Frémont ne permettaient pas delà mettre à exécution. Il lui fit rendre son épée, et l'invita a reprendre son service.

Le valeureux colonel était trop fier pour accepter comme unB grâce ce qu'il considérait comme un droit incontestable, et il donna sa démission.

L'année suivante, le voilà de nouveau en voyage, non plus avec une mission officielle, mais pour son propre compte. Il a entrepris d'explorer les lointains districts de Rio- Grande del Norte, qu'il ne connaît pas encore. Il part avec trente -trois de ses anciens associés, solidement armés, et cent vingt mules de selle ou de bagages. Pour avoir une idée plus juste des difficultés de la route qu'il désire étudier, il veut s'y hasarder en plein hiver. Mais, cette fois, il était destiné à faire un malheureux voyage. Tribus hostiles d'Indiens, intempéries extraordinaires, accidents imprévus, tout se réunit pour soumettre à la plus cruelle épreuve son ardeur et sa patience. .

Au mois de novembre, après un rude trajet, il arrive

au pied d'une des chaînes les plus abruptes de la Sierra qu'il doit traverser; à l'aide d'une longue-vue, il remarque, au haut de cette montagne, une dépression, et le guide, qu'il a pris au Puebla de San-Carlos, lui dit que c'est le col par lequel il faut passer. Avec sa sagacité naturelle et son expérience de voyageur, M. Frémont se refuse d'abord à admettre cette indication, puis finit par céder aux raisonnements de son guide qui se déclare sûr de son fait.

La caravane se met en mouvement. Le froid est intense, la pente de la Sierra très- escarpée, le sol couvert d'une neige épaisse. Après une longue et pénible journée de marche, les voyageurs atteignent un point où l'on n'aperçoit plus aucune trace de végétation. Là, ils s'arrêtent pour passer la nuit, dans une glaciale température. Le le n d cain, ils continuent leur ascension, plus difficile encore, plus dangereuse que celle delà veille. Les mules, employées à frayer un passage à travers les amas de neige, et les hommes quiles dirigent sont épuisés de fatigue dans ce dur travail. Enfin, on parvient à la sommité de la montagne. On réussit à y transporter tous les bagages. De là, les pauvres gens promènent de tout côté leurs regards, et ne voient, jusqu'aux dernières extrémités de l'horizon, que des embranchements de montagnes couvertes de neiges : pas un brin d'herbe, pas un signe de vie, çà et là des précipices effrayants, çà et là des barrières de glaces infranchissables et le désert, l'immense désert, voilé par un ciel sombre, enseveli sous un mortel linceul.

Le guide s'était trompé. Et cette erreur devait avoir un horrible résultat. Tout à coup un orage violent éclate. Des tourbillons de neige s'amassent dans les airs et tombent sur le sol en masses si compactes que les mules ne peuvent plus s'y mouvoir. En même temps, le froid devient si intense que les malheureuses bêtes se serrant l'une contre l'autre ne peuvent par leur chaleur naturelle résister à son âpreté, et tombent inanimées. Impossible d'al-

1er plus avant. Rétrograder n'était guère moins difficile, et cependant, il n'y avait pas d'autre parti à. prendre. Les malheureux voyageurs redescendirent les montagnes, emportant avec eux les provisions les plus essentielles, et abandonnant leurs bagages. A quelque distance de leur point de départ, ils trouvèrent des rochers sous lesquels ils s'abritèrent, et des" broussailles avec lesquelles ils purent allumer du feu. Mais ils calculaient avec effroi que, dans cette région dépeuplée du Nouveau Mexique, il leur fallait dix journées de marche pour arriver au village le plus rapproché, et, dans leur étal de délabrement et de faiblesse, ils ne pouvaient entreprendre un tel trajet. M. Frémont détacha de sa troupe trois des hommes les, plus vigoureux, et les envoya avec un guide dans le village, pour en ramener, s'il était possible, des mules et des vivres. On comptait qu'en vingt jours ils pouvaient êlre de retour. Leurs compagnons devaient les attendre, campés, dans leur détresse, sous les rochers, au milieu des neiges, comme des naufragés, sur une île aride et déserte, au milieu du froid océan. Ils attendirent, dans des privations et des souffrances qui s'aggravaient d'heure en heure, sans jamais se plaindre du colonel qui les avait amenés là. Ce noble colonel ! plusieurs d'entre eux s'accusaient de l'avoir eux-mêmes entraîné h une fatale erreur, en soutenant l'opinion du guide, et il n'était pas seulement leur chef, il était leur ami. Il souffrait comme eux, et souvent les consolait par ses paroles affectueuses, et les soutenait par sa puissante énergie.

Quinze jours s'écoulèrent ainsi. Un matin, il se mit en marche avec quelques-uns de ses compagnons pour aller à la rencontre des messagers, et hâter, s'il se pouvait, leur arrivée. Après avoir marché toute une semaine, il en rencontra trois dans un état de maigreur et de détresse effroyable ; le quatrième était mort de froid, et ses camarades, réduits à la dernière extrémité, avaient eux-mêmes rongé une partie de son cadavre.

M. Frémont continua sa route avec ces infortunés, et eut enfin le bonheur de rencontrer un jeune Indien avec qui il avait eu de bons rapports dans un de ses voyages précédents. Ce jeune homme lui procura des chevanx et des vivres, et, ce que le généreux Frémont désirait surtout ardemment, le moyen de secourir les malheureux qui étaient restés sur la montagne. Mais dans cet espace de temps, déjà un tiers d'entre eux avait succombé ; d'autres avaient les pieds et les mains gelés, et pouvaient à peine se mouvoir.

Cependant un tel désastre ne suffit pas pour vaincre la prodigieuse fermeté de M. Frémont. Le projet qu'il a voulu accomplir, il l'accomplira, en dépit de tous les obstacles et de tous les dangers. Il se rend à Santa-Fé, achète, dans cette capitale du Nouveau Mexique, des mules, des munitions, réunit encore une trentaine d'hommes, et de nouveau se dirige vers les âpres régions à tra vers lesquelles il a résolu de s'ouvrir un passage. Éclairé par les terribles essais qu'il venait de faire, il chercha sa route d'un autre côté. Il réussit à éviter les farouches peuplades d'Indiens, ou à se concilier par d'amicales démonstrations ceux qu'il rencontrait. Enfin, après de longs efforts, il atteint son but; il arrive sur les bords du Sacramento, et l'on peut dire, selon l'expression d'un de ses biographes, qu'il a ouvert les portes d'or du nouvel El Dorado, car il est parvenu à signaler aux Américains, à travers les plaines stériles et des interstices de montagnes, le chemin de la Californie.

Ace premier voyage dans cette province, dont on n'avait pas encore découvert les trésors, il avait acheté là un vaste domaine, dans lequel plus tard if a trouvé des mines splendides. Il a été L'un des fondateurs de la constitution de ce pays, et l'un de ses premiers délégués au congrès de Washington.

En 1856, rillustre fils de* notre émigré lyonnais fut adopté par un parti nombreux, comme candidat a lapré-

sidence de la république des États-Unis, en concurrence avec M. Buchanan, et il échoua dans cette candidature. Une des objections que ses adversaires opposaient à son élection, c'est que l'intrépide descubrador de tant de contrées immenses était catholique, et marié avec Mlle Benton par un prêtre catholique.

C'est ainsi que le mob américain, qui se proclame l'apôtre de tontes les libertés , entend la liberté de conscience.

Depuis le glorieux jour où, dans un petit village des États-Unis, un des anges du Seigneur apparut an rustique Joe Smith avec une auréole étincelante, et lui annonça que Dieu l'avait choisi pour accomplir une sublime mission, — depuis le 21 septembre 1823,onapublié en Amérique et en Europe un grand nombre de livres sur cette nouvelle secte, dont l'illustre Joe Smith a été le premier théologien et l'intrépide propagateur. D'une part, le mormonisme a été prôné avec ardeur par ses adeptes, et de l'autre, combattu avec animosité par ceux qui, y ayant été quelque temps associés, et s'en étant détachés, pouvaient mieux que tous autres en révéler les impurs éléments et les fourberies. Le plus souvent on n'a fait que rire de cette singulière doctrine, enfantée par un cerveau malade, appuyée but la plus ridicule des impostures, et se glorifiant de plusieurs principes que nul être vraiment intelligent, que nulle

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