SUR LA GLOIRE
Le jugement des hommes est si misérable! Pourquoi ambitionneriez-vous les louanges de l'enfant?
On ne vous louerait pas, si vous portiez les haillons du mendiant. Ne vous enorgueillissez pas de l'estime que l'on montre à votre habit.
N'attendez pas plus d'estime des autres, parce que vous en méritez davantage; mais pensez qu'ils attendent plus de qualités de vous.
Ne cherchez point à justifier toutes vos actions. N'appréciez point une chose, par cela seul qu'elle vous appartient, et n'ayez pas toujours les yeux fixés sur vous-même.
N'attendez point des occasions extraordinaires pour faire de bonnes actions. Sachez user des circonstances communés. Une longue promenade continue vaut mieux qu'une course rapide.
que trois moyens de se rendre plus heureux : le premier est de s'élever tellement au-dessus du tourbillon de la vie que I on voie de loin à ses pieds, comme un jardin d'enfants, le monde extérieur avec ses tanières de loups, ses cimetières, ses paratonnerres ; le second est de se retirer à l'écart dans un jardin, de s'y faire un gîte si bien choisi, que de son nid paisible on ne voie ni les tanières de loups, ni d'autres vilains spectacles, mais seulement les moissons qui abritent la demeure de l'oiseau, et la garantissent de la pluie et du soleil; le troisième, qui est le medleur et le plus difficile, est de mettre en pratique tantôt l'un, tantôt l'autre de ces deux premiers moyens.
N'agissez pas dans la chaleur de l'émotion ; laissez d'abord la raison parler.
Que chaque jour soit pour vous comme une image complète, et non point comme un fragment de la vie. Jouissez du présent, sans désirer atteindre à l'autre section qui est devant vous.
Efforcez-vous d'acquérir, dans un délai déterminé, la vertu pour laquelle vous vous sentez le moins de penchant.
Si vous voulez être libre, joyeux et calme, prenez Tunique moyen qui résiste a tous les accidents... la vertu.
Un homme qui se faisait une loi d'agir selon ces principes était, au point de vue moral, un grand homme, abstraction faite de son génie. Pour vaincre le mal, comme il se l'était proposé, il fallait être un héros chrétien. Aussi, voyez comme chaque entreprise s'ennoblit par sa vertu, comme tout ce qu'il touche devient or. Pour augmenter ses modiques ressources, il exerça pendant quatre annéee la profession de pédagogue ; et cette épineuse profession fut semée de fleurs. Jamais, dit son biographe, les traits distinctifs de sa nature poétique ne se manifestèrent mieux que dans la formation et le gouvernement de sa petite école. Ge qui n'est pour tant d'autres hommes instruits qu'une tâche pénible, fastidieuse, cette routine de l'instruction élémentaire fut pour «Jean-Paul une source de pensées pures et élevées. Sa méthode d'enseignement était tout le contraire de celle qu'on employait ordinairement et dont il croyait avoir souffert. Il ne fatiguait point la mémoire de ses élèves ; il ne leur imposait point l'obligation de se charger de la pensée des autres. Il s'efforçait d'éveiller en eux la faculté de penser et de produire. Les œuvres de la science ne leur étaient présentées que comme des combinaisons. En un mot, son but était défaire naître dans l'esprit de ses disciples le désir de l'étude, et de les
amener par là à s'instruire eux-mêmes. Son espoir était de développer les talents particuliers que Dieu leur avait donnés; et quand une fois il leur avait inspiré l'amour de l'instruction, il leur laissait le choix de leurs études. Leur zèle et leur émulation étaient entretenus par le cahier de notes qu'il appelait un livre rouge, dans lequel il tenait un compte exact de la conduite, du travail de ses élèves. A la fin de chaque trimestre, ce livre était montré à leurs parents et à leurs amis; et tous ces enfants éprouvaient une telle ardeur, qu'il fallait plutôt songer à la comprimer qu'à l'aiguillonner. Pendant une partie de la journée ils devaient suivre leur propre impulsion; puis Jean-Paul leur donnait ses leçons, leur faisait parcourir successivement les diverses branches des connaissances humaines, et leur enseignait a joindre des faits et des idées par un principe de comparaison ou d'association. Du règne des plantes et des animaux, il portait leur pensée vers les régions étoilées, et révélait à leur imagination ces sphères immenses avec leurs habitants. Ensuite il les ramenait dans le domaine de l'histoire ; il leur représentait les livres, les saints, les martyrs des anciens temps; puis appelait leur attention sur leur propre nature et sur la destinée de l'homme. Avant tout, il s'efforçait de diriger leur cœur vers leur Père céleste. Il leur disait que rien ne pouvait leur être plus salutaire que de penser constamment à Dieu et à l'immortalité.
Mais Richter n'était pas condamné à poursuivre cette humble profession de maître d'école. Il devait sortir de son obscurité, s'élever en Allemagne au rang de Herder, de Schiller, de Wieland, de Goethe ; non moins remarquable que ces hommes d'élite, par l'éclat, l'originalité, la viguem du talent, il leur était supérieur par la pureté et l'élévation de ses qualités morales. Le premier ouvrage de lui qui obtint un vrai succès et qui commença sa célébrité, fut la Loge invisible. Lo récit suivant de son biographe présente un intéressant tableau des doues et heureuses émo-
lions que le noble poëte éprouva après la publication de ce livre.
« Les semaines qui suivirent cette publication furent, dit-il, pour Jean-Paul, des semaines de fêtes. Il avait eu le courage de parler selon la plénitude de sa nature, et une quantité de cœurs répondaient à sa parole. Dans la splendide région qui s'ouvrait devant lui, il résolut de donner pleine carrière à son génie. Mais il savait que les pensées poétiques les plus riches ne pouvaient exister qu'autant qu'elles restaient unies à des idées de paix, de satisfaction, à de fermes résolutions, que la vérité de ses peintures devait sortir de la vérité de son cœur. Eu fin, pour être poète de ses œuvres, il voulait l'être dans sa conduite. »
U continua son livre de dévotion, ses règles et ses projets de morale. En se levant, il jetait un regard scrutateur sur ce qu'il avait fait la veille; Là où il sentait qu'il avait été assailli par une passion, il établissait un double rempart et célébrait gaiement sa victoire. Sa vive et ardente imagination l'exposait souvent à se mettre en colère ; son esprit tournait parfois à la satire ; mais bientôt il rentrait dans son inoffensive et affectueuse nature. La vue d'un enfant attendri suffisait pour le désarmer. « Dieu me préserve, disait-il alors, de jeter une seule goutte d'absinthe dans la coupe de l'humanité. » Lorsqu'il était obligé de défendre ses droits, il les défendait avec tant de calme et de douceur, que les trésors de sa vie, l'amour et la vérité, restaient toujours intacts.
Depuis l'humble fleur des champs jusqu'aux astres du ciel, chaque chose touchait son cœur: enfants et vieillards, pauvres et riches, il eût voulu dans l'ardeur sacrée de ses émotions embrasser tous les hommes et les rendre tous heureux. Nul de ceux qui venaient à lui ne le quittait sans être consolé; s'il ne pouvait les aider autrement, il leur donnait au moins de bons conseils ; s'il se trouvait en état de faire quelque petit présent à un pauvre montagnard,
ou à un ouvrier ambulant, c'en était assez pour le rendre
heureux tout le jour. «Maintenant, se disait-ii, ce pauvre homme va tirer son argent de sa poche, et il se réjouira de satisfaire à un de ses désirs, et souvent peut-être il se rappellera ce don inattendu, et la main de qui il l'a reçu. » L'amour était le principe vital de son caractère et de ses écrits. Devant l'idée de l'infini, toutes les différences de rangs s'effaçaient à ses yeux, tous les êtres lui apparaissaient également grands ou également petits.
Chaque circonstance entretenait en lui ce principe. Au moindre incident, il entendait résonner à son oreille la voix de l'humanité. Voici ce qu'il écrivait une fois dans son journal.
« J'ai ramassé par terre dans le chœur de l'église une feuille de rose flétrie que les enfants foulaient aux pieds, et sur cette petite feuille couverte de poussière, mon imagination a élevé tout un monde réjoui par tous les charmes de l'été. Je songeais au beau jour où l'enfant tenait cette fleur à la main, et regardait par les fenêtres de l'église le ciel bleu et les nuages flottants, où la froide voûte du temple était inondée de lumière, où l'ombre, qui çà et là voilait encore quelques arceaux, lui rappelait celle que les nuées dans leur cours projettent sur le gazon. Dieu de bonté, tu as répandu partout les sources de la joie ; tu ne nous invites point aux plaisirs turbulents, mais tu donnes au moindre objet un parfum salutaire. »
La nature surtout attirait ses regards. Il vivait et écrivait au milieu des champs, dans les montagnes, dans les bois. L'hiver, c'était encore un bonheur pour lui de regarder par la fenêtre ses étoiles chéries et les rayons de la lune. La campagne avait pour lui l'aspect solennel d'une église. « Entres-tu, se disait-il, avec une âme assez pure dans ce vaste temple? N'apportes-tu aucune mauvaise passion dans ce lieu où les fleurs s'épanouissent, où les oiseaux chantent, aucune haine au sein de cette nature généreuse? As-tu le calme du ruisseau où la nature se reflète comme dans un miroir? Ah! que mon cœur n'est-il
aussi vierge, aussi paisible que la nature quand elle sortit des mains de son créateur? »
« Chaque nouvelle excursion dans ce temple augmentait sa force, et il en revenait avec de, nouveaux trésors. Il aimait à voyager a pied, le mouvement du corps entretenait l'activité de son esprit, et il faisait le long de sa route des observations d'autant plus agréables qu'elles étaient plus inattendues. Un jour d'été le rendait heu- , reux, les exhalaisons d'une matinée de printemps, d'une soirée fraîche, semblaient l'enivrer de leurs parfums; mais les heures de la nuit étaient celles qui le charmaient le plus, celles où il aimait à rester en silence sur le gazon, regardant les nuages. Nous notons encore dans- son journal ce passage caractéristique : « J'ai pris ce matin mon écritoire et j'ai écrit en me promenant. Je me réjouissais d'avoir vaincu deux de mes défauts: une disposition à m'emporter dans la conversation, et à perdre ma gaieté quand j'ai souffert tout le jour de la poussière et des cousins. Rien ne nous rend si indifférents aux petites contrariétés de la vie que le sentiment d'une amélioration morale. »
Richter avait enfin pris sa place en Allemagne, et il semble qu'il ait dû alors se sentir attiré comme Goethe, Wielaud, Schiller et les autres dix majorum geiilium, vers Weitnar, seule capitale littéraire des États germaniques, auxquels ni les événements de 1813, ni lezollverein n'ont •pu donner une capitale politique. A Weimar, plusieurs hommes des plus distingués se montrèrent mieux disposés envers Richter que le magistral Goethe. Le vénérable Wieland, qui avait lu quatre-vingts fois Tristram Shandy, l'appelait le Yorick, le Rabelais, le plus pur esprit de la Germanie. Le grave Herder, avec sa nature sympathique, appréciait l'élément chrétien, la pensée religieuse de Richter, qui n'impressionnaient pas aussi vivement l'auteur païen d'Agathon. Weimar cependant, avec Gœthe pour roi et pour dieu, n'était point la ville qui convenait
à notre poète ; il y avait là trop de littérature pour celui dont la bonté du cœur était le premier besoin, et les grandeurs un accident agréable ou désagréable, selon les circonstances. Il y avait à Weimar trop d'esprit et pas assez d'âme. Richtery eût trouvé pourtant l'affranchissement de toutes ces petites formalités, de toutes ces règles minutieuses d'étiquette qui lui avaient été si pénibles à Hof. Mais ne devait-il pas y trouver aussi, comme il le disait : « l'égoïsme fardé et le scepticisme non fardé, le Voltaire français dans une idole allemande? » Pour un vrai Teuton comme lui, c'était une situation inadmissible. Aussi la visite qu'il fit à Weimar, en 1796, l'accueil qu'il y reçut, ne purent le détouruer des habitudes de sa vie paisible et retirée. Sa véritable région était au milieu des montagnes de sapins. Hof et Bayreuth, ce centre de l'Allemagne, devait posséder le plus grand homme de cœur de l'Allemagne. Le passage suivant du journal de Richter nous montre combien il y avait peu de sympathie entre les pieuses joies de son caractère moral et la frivole, calme et artistique attitude de Goethe: « — Dès le second jour de mon arrivée à Weimar, j'avais perdu l'opinion idéale que je m'étais faite des grands hommes. Ils ressemblent aux autres hommes. Ici, chacun s'aperçoit qu'ils sont comme la terre qui, des sphères lointaines, des sphères célestes, apparaît comme un globe brillant, mais qui, lorsqu'on y pose le pied, n'est plus que de la. boue de Pyris. Le jugement que l'on porte sur Herder, Wieland, Goethe, est aussi contesté que tout autre. Qui croirait que ces trois chefs de notre littérature s'évitent et vivent l'un à l'égard de l'autre dans un état d'inimitié ? Désormais je ne serai plus troublé par l'aspect d'un grand homme, je ne le serai que par celui de Fhomme vertueux 1 . Avec cette émotion de trouble, qne
* 1. M. de Chateaubriand exprime une pensée semblable dans le récit de sa visite à Washington : « La grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne m'impose point : j'admire la première sans en être
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j'éprouvais encore, je me présentai timidement chez Goethe. Chacun me l'avait représenté comme un être indifférent à toute chose. « Il n'admire rien, me disait madame de Kalb, il n'admire pas même sa personne. Ses paroles sont de glace ; les curiosités seules émeuvent ses fibres. » En conséquence, je priai Knebel 1 de me pétrifier, ou de m'incruster dans quelque source minérale, afin de pouvoir me montrer comme une statue ou comme un fossile. Madame de Kalb me recommanda par-dessus tout d'être calme et réservé. J'entrai dans sa maison ou plutôt dans son palais, bâti dans le style italien, et rempli, comme un panthéon, de statues et de tableaux. Le dieu parut, froid, parlant par monosyllabes, sans accent. Sa figure est large, animée, son œil est comme un globe de lumière.» Les Français, dit Knebel, marchent vers Paris. — Hum ! » dit le dieu. Du récit guerrier, l'entretien tomba sur l'art, sur les publications littéraires, et Gœthe fut luimême. Sa conversation n'est pas si riche, si abondante que celle de Herder ; mais elle est posée, forte, pénétrante. Il nous lut ensuite, ou plutôt il nous déclama un poëme inédit, où son cœur éclata à travers sa croûte de glace, de telle sorte qu'il serra la main de l'enthousiaste Jean-Paul. (Mon enthousiasme se révélait par jna physionomie, car je ne prononçais pas un mot.) Il me la serra de nouveau quand je le quittai, et m'engagea à retourner le voir. Par le ciel, nous voulons nous aimer. »
Il nous est pénible d'ajouter à ce passage une mention défavorable sur notre cher poète Schiller. Mais les écrivains, et surtout les poètes, sont une étrange race. Celui qui croit les trouver semblables à- leurs œuvres ne les connaît guère. Quelle différence entre le Vésuve lors-
écrasé; la seconde m'inspire plus de respect. Visage d'homme ne me troublera jamais. »
1. Un des hommes distingués de la petite cour de Weimar, auteur d'un recueil de poésies, d'une traduction de Lucrèce et de Properce.
qu'on le voit calme, revêtu d'un vert gazon, et ce même Vésuve lorsqu'il lance flans les airs des torrents de lave et de feu!
« J'ai été voir, dit Jean-Paul, ce Schiller, cet homme de pierre, dont tous les étrangers s'écartent comme d'un précipice. Sa figure est imposante, mais anguleuse; il est doué d'un pouvoir saisissant, mais sans amour. Son entretien est presque aussi excellent que ses écrits. Gomme je lui apportais une lettre de Gœthe,. il me fit un accueil empressé, m'engagea à m'asssocier à la rédaction des Heures i, et il voulait me faire donner un diplôme de naturalisation à Jena. »
Malgré cette courtoisie, Jean-Paul ne retourna point chez Schiller, et son alliance intime avec Herder acheva de l'écarter du parti de Gœthe. Celui-ci écrivit à Schiller : « Je suis content que vous ayez vu Richter; son amour de la vérité, ses désirs de perfectionnement, m'ont disposé en sa faveur. Mais l'homme social est une sorte d'homme théorique, et je doute que Richter puisse se joindre à nous dans une voie pratique, Lien qu'en théorie il paraisse avoir quelque prétention à être des nôtres. »
Le poëte de Weiraar et le philosophe de Hof ne furent jamais amis. Richterne put dissimuler le désappointement que lui. causa la nature des dernières œuvres poétiques de Gœthe*. Quelque temps après son retour à Hof, il écrivit à Knebel, en faisant allusion â une de ses œuvres, que
1. Die Horen, recueil périodique dont Schiller entreprit la publication en 1793, avec la. collaboration des principaux écrivains de l'Allemagne.
2. Gœthe publia vers cette époque ses épigrammes connues sous le nom de Xénies, et quelques chants lyriques. Si ces composilions n'étaient pas de nature à éveiller la sympathie de Jean-Paul, le délicieux poëme d'Hermann et Dorothée, qui a paru en 1798, devait, ce nous semble, captiver son cœur. Les plus grands hommes ont leur faiMesse. Jean-Paul a eu tort de ne point apprécier à sa. véritable valeur l'illustre poëte de Weimar, et le tort plus grand et moins compréhensible pour nous de méconnaître l'àuie noble, généreuse et s oufTrante de Schiller.
dans ces temps d'orage on avait plus besoin d'un Tyrtée que d'un Properce. Celte remarque arriva aux oreilles de * celui contre qui elle était dirigée, et Gœthe, ordinairement si indifférent à la censure, à la critique, parut très-offensé de ce qu'il appelait l'arrogance de M. Richter.
Mais si ce vaste génie de Gœthe auquel il manquait un point de vue important, le point de vue moral, ne rendit pas complète justice à Richter, un autre homme sut l'apprécier: c'était Herder. «Je place, disait-il, le riche, fécond, poétique esprit de Jean-Paul, bien au-dessus de toutes les productions de notre époque, qui n'ont de poétique que la forme, qui sont des œuvres sans âme, des rnisseaux sans eaux, et j'échangerais volontiers toute la grâce artistique de notre littérature contre les trésors de cette vertu vivace, de ce cœur tendre, de ce génie créateur. » La femme de Herder parlait de Jean-Paul avec le même enthousiasme : o S'il est parfait comme auteur, — dans les relations ordinaires, sociales et domestiques, c'est, disait-elle, un dieu. Dans son aspiration vers les choses les plus élevées, il est heureux au milieu des plus petites, sympathise avec tout ce qui l'environne, et s'occupe de toutes les réalités de la vie. »
Des hommes de génie se sont fait gloire de manifester une ardente passion, de condamner le mariage et de maudire le coin du feu. Jean-Paul n'était point d'une telle nature. En 1798, il épousa une honnête jeune personne de Berlin, Mlle Camille Meyer, dont il eut deux filles et un fils, et voici dans quels termes il parlait d'elle quelques années après leur union : « J'ai a'ppris de ma Caroline que la source de l'amour envers l'humanité n'enlève rien à la puissance de l'amour individuel. Chaque jour cette source s'élargit. Ma femme a une admirable adoration de la poésie et de la nature, un merveilleux désintéressement et une complète abnégation d'elle-même. Il n'y a rien qu'elle ne puisse faire pour moi et pour les autres. Les soucis de ce monde ne sont rien pour elle. Son intelligence
et son sentiment du devoir sont infinis. L'affection qu'elle a pour moi, elle la porte sur tout ce qui me touche ; elle voudrait faire elle-même mes vêtements. Gomme nous n'avons eu jusqu'à présent aucune discussion, je ne puis dire que je suis satisfait, mais je suis certainement heureux. Depuis que je l'ai épousée, je l'aime beaucoup plus profondément, plus romanesquement qu'auparavant. »
Richter avait les vertus domestiques dans toute l'extension du mot. Pour connaître son bonheur domestique, il faut lire ces pages écrites par une de ses filles: « Il m est doux de vous représenter ce cher père tel qu'il arrivait dans la chambre de ma mère avec sa robe de chambre brune, car sa première pensée était de venir chaque matin lui souhaiter le bonjour. Son chien sautait en avant, les enfants s'attachaient à lui, et lorsqu'il se retirait, cherchaient à mettre leurs petits pieds dans ses pantoufles pour le retenir, puis se suspendaient aux pans de ses vêtements jusqu'à ce qu'il fût arrive à la porte de son cabinet' de travail, où son chien seul avait le privilège de le suivre.
« Dans notre enfance, nous habitions une maison à deux étages. Mon père travaillait à l'étage supérieur. Nous nous traînions sur nos mains le long de l'escalier jusqu'à son cabinet, et nous frappions à sa porte jusqu'à ce qu'il l'ouvrît et nous laissât entrer. Alors il tirait d'un vieux coffre une trompette et un fifre avec lesquels nous faisions une effroyable musique pendant qu'il continuait à écrire. Nous nous aventurions ^plusieurs fois dans la journée à aller jouer avec un écureuil qu'il gardait près de lui à cette époque, qu'il apportait le soir dans sa poche, et qui faisait partie de notre cercle de famille.
« \\ avait ordinairement dans sa chambre des animaux qu'il cherchait à apprivoiser: tantôt une souris, tantôt une grenouille, ou une grande araignée blanche placée dans une boîte en papier recouverte d'un verre; au bas de la boîte était une petite porte, par laquelle il donnait
des mouches mortes à sa prisonnière. En automne, il faisait pour elle et pour sa grenouille des provisions driver.
« Notre père était bon en tout, et ne pouvait souffrir qu'on fît la moindre peine aux plus chétifs animaux. Ainsi, il ne sortait jamais sans ouvrir d'abord la cage de ses serins, de peur qu'ils ne s'ennuyassent pendant son absence. Je l'ai vu prendre un tendre soin d'un chien qui arriva un soir dans notre maison, et qu'il voulait renvoyer le lendemain. Vous rirez peut-être de ce rapprochement de souvenirs, mais il s'occupa avec la même sollicitude d'une servante qui devait nous quitter, et la veille de son départ, il s'informa de tous ses besoins et la traita avec une bonté extraordinaire.
« Nous pouvions prendre avec lui toutes sortes de libertés: — Dansez! lui disions-nous, et il se mettait à danser. D'autres fois, nous le priions de parler français, et il appuyait sur les consonnes nasales d'une façon qui faisait éclater de rire ma mère,
« Le soir il nous racontait différentes histoires, ou nous parlait de Dieu, des autres mondes, de son grand-père, et d'une foule d'autres choses. Dès que notre récit devait commencer, c'était à qui de nous s'asseoirait plus près de lui sur le canapé. Gomme la table couverte de papiers nous empêchait d'y arriver de front, nous nous élancions par derrière du haut d'un coffre sur le dos du canapé, où il reposait, les jambes étendues, ayant son chien couché à côté de lui; et lorsque nous nous étions installés tant bien que mal, il disait son histoire.
a Mon père avait le don de se créer une foule de petites jouissances. Ainsi il faisait lui-même, après dîner, toutes ses boîtes pour ses animaux apprivoisés. C'était aussi une satisfaction particulière pour lui de préparer son encre, et il en préparait plus qu'il n'en avait besoin. Il ne pouvait pas même attendre qu'elle fût reposée. Une heure après qu'il en avait mêlé les ingrédients, il la regardait et disait:
— La voilà déjà noire, que sera-ce demain ou dans quinze jours?
« Toute idée de destruction lui était très-désagréable, surtout la destruction de ce qui tenait à l'esprit de l'homme. Il ne brûlait jamais une lettre; loin de là, il recueillait avec soin les billets les plus insignifiants. — Les pertes matérielles, disait-il, peuvent être réparées ; mais ce qui vient du cœur, du cerveau, le retrouve-t-on jamais I Que le nom disparaisse, mais que le sentiment intime qui s'est manifesté dans une lettre soit conservé. Il gardait aussi d'épais volumes remplis de remarques faites par lui sur les habitudes et les traits particuliers de ses enfants.
« A l'heure des repas, il s'asseyait à table avec gaieté et écoutait avec une vive sympathie tout ce que nous disions ; quelquefois il reprenait une de nos naïves relations, et l'arrangeait de telle sorte que le petit narrateur se trouvait avoir de l'esprit II ne nous donnait jamais de leçons directes, et cependant nous instruisait sans cesse. Il appelait la table autour de laquelle nous nous réunissions pour souper, une table d'hôte française où il servait douze mets tirés de différentes sciences et de différents arts. Nous goûtions de tout avec avidité, et quelquefois nous ne craignions pas dé plaisanter ce bon père sur ses récits.
« Quand nous avions commis une faute, il n'employait envers nous qu'une sorte de punition passive : tantôt il nous châtiait par un mot sévère, tantôt en refusant d'accéder à une de nos demandes; mais il infligeait quelquefois à mon frère une peine corporelle : — Max, lui disait-il, cette après-midi, à trois heures, vous viendrez chez moi recevoir le fouet. Et Max ne manquait pas au rendez-vous. »
La vie paisible de Richter présente plusieurs autres tableaux, qui, comme celui que nous venons de retracer, sont de véritables idylles ; mais nous ne voulons point essayer de les reproduire, et nous arrivons à celui qui
les couronne tous. Dans aucun livre de biographie, nous n'avons trouvé une scène de mort si douce, si pleine de joie et d'amour, que celle de Jean-Paul.
On meurt, disent les prêtres, comme on a vécu, et l'exemple du tendre poëte de Hof peut être invoqué comme un témoignage de la vérité de cet axiome. Avant de citer ces dernières pages, nous remarquerons seulement que sur la fin de sa vie, Jean-Paul était, comme Milton, privé de la lumière. Ses yeux ne pouvaient plus jouir de l'aspect de ces vertes prairies, de ces fLurs, qui l'avaient tant charmé. Au mois d'octobre 1823, son neveu Othun Spazier, à qui nous devons la plupart de ces détails biographiques, fut appelé près du vieux poète aveugle, malade, et écrivit la narration suivante :
« L'invitation de cet homme immortel me causa dans ma solitude une délicieuse émotion. L'image vénérée de cette belle vieillesse, juste récompense de sa noble vie, m'apparut dans un pur éclat. Je partis dans les jours pluvieux d'octobre, et le 24 j'entrai dans son cabinet. J'éprouvai en arrivant là le même sentiment de joie que j'avais ressenti autrefois lorsque, assis au sein de sa famille, je prêtais l'oreille à ses sages paroles. Les fenêtres de sa chambre, placée à l'orient, s'ouvraient sur des jardins, des masses d'arbres et de maisons, et le vaste espace de montagnes qui bornaient l'horizon. Un parfum de fleurs et de fruits répandu dans sa retraite donnait à la pensée l'impression des riants jours de l'été des climats méridionaux, des coteaux de vignes du Rhin. En face d'une des fenêtres était le canapé où il lisait à demi penché, et devant ce canapé, une table couverte de plumes, de papiers de différentes couleurs, de verres, de fleurs et de livres, parmi lesquels je remarquai une petite édition anglaise de Swift et de Sterne. A côté d'une autre fenêtre était un piano; puis la cage des serins, touchant par une petite échelle à la table de travail du pcëte. Les oiseaux descendaient en toute liberté par cette échelle, et faisaient
jaillir de côté et d'autre l'eau des vases de fleurs. Souvent dans ses moments d'inspiration, Jean-Paul, surpris par une de ces brusques invasions, s'arrêtait pour laisser tranquillement ses petits serins voyager sur son papier et mêler ces gouttes d'eau à l'encre qui tombait de sa plume. Dans un coin de la chambre s'ouvrait une porte dérobée par laquelle il descendait au jardin. Sur un coussin reposait son chien aux poils blancs et soyeux. A la muraille étaient suspendus sa gibecière et un bâton. C'étaient là les trois compagnons de ses promenades, quand, par une belle journée, il s'en allait à travers l'avenue de châtaigniers au petit cottage de Rollwenzell.
« Tout dans cette chambre occupait sa place habituelle, mais la main qui la gouvernait semblait être absente. Des rideaux verts voilaient les fenêtres; l'homme robuste que nous" avions vu braver si gaiement les rigueurs de l'hiver, ' était couché sur des coussins, le corps immobile, les yeux à jamais fermés. « Le ciel, disait-il, me frappe avec une double verge, et l'une est très-dure (il parlait de sa cécité), mais je me relèverai. Hélas! nous avons tant de choses à dire et à faire ! Il nous faudrait des millions d'heures, ou tout au moins de minutes. » Sa voix était plus faible, et je souffrais de l'entendre parler de lui-même. Il était tard. Bientôt sa femme m'engagea à me retirer en me disant de revenir le lendemain matin.
« Le lendemain il commença une révision complète de ses œuvres. Son neveu les lisait et Jean-Paul indiquait les corrections qu'il voulait y faire. 11 écoutait avec douceur et patience chaque remarque de son neveu, l'examinait, la critiquait ou la louait. Il passa ainsi en revue toute sa vie inlellectueïïe. Dans les innombrables comparaisons qui remplissent ces soixante-quatre volumes, il ne trouva que deux à trois répétitions.
« Le 14 novembre, les rideaux tombèrent sur le lit mortuaire. Quel calme! quelle image touchante 1 Ecoutez :
« L'après-midi, Jean-Paul pensant qu'il était nuit, dit
JEAN-PAUL RIGHTER.
qu'il était temps d'aller se reposer. On le plaça dans son lit, et selon la coutume on mit devant lui une petite table avec un verre d'eau et ses deux montres. Sa femme lui apporta une guirlande de fleurs qu'une dame avait envoyée pour lui, car chacun cherchait à donner quelque agrément à ses derniers jours. Il promena sa main sur ces fleurs qu'il ne pouvait plus voir et dont il ne pouvait plus sentir le parfum ; leur image rajeunissait encore son esprit : Ahl mes belles fleurs, dit-il, mes chères fleurs !
« Ses amis, assis autour de lui, gardaient le silence. Il étendit ses bras pour se reposer, et bientôt tomba dans un paisible sommeil. Nul bruit ne troublait la tranquillité de son appartement. Sa femme, assise au chevet de son lit, contemplait dans une muette immobilité, la figure de son époux chéri. Son neveu tenait entre ses mains un Platon ouvert à l'endroit où le philosophe raconte la mort de Socrate. En ce moment, un beau jeune homme entra dans la chambre, leva les mains vers le ciel et répéta à voix basse sa prière hébraïque. C'était Emmanuel, l'un des meilleurs amis de Richter.
« Vers les six heures le médecin arriva. Richter semblait encore dormir. Toute sa figure avait une expression plus calme, son front paraissait plus radieux. Mais il était froid comme du marbre, et les larmes de sa femme tombaient sur lui sans i'émouvoir. Sa respiration devint moins régulière, ses traits pourtant présentaient une plus douce sérénité. Une légère convulsion passa sur son visage. C'est la mort, dit le médecin, et tout était fini. L'esprit avait quitté sa demeure.
« Les assistants tombèrent à genoux et prièrent. En ce moment leur âme suivait vers le ciel cette âme qui s'éloignait de la terre, et ils ne pleuraient pas. »
Ainsi mourut Richter, grand et saint comme poëte, plus grand et plus saint comme homme. Il lut enseveli à la lueur des torches, le manuscrit inachevé deson livre surl'immortalité de l'âme fut posé sur son cercueil, et les étudiants
du gymnase raccompagnèrent en chantant l'ode de Klopstock : « Oui, mon âme, tu ressusciteras. »
Nous avons essayé de faire ressortir quelques-uns des traits les plus saillants de cethomme que l'Allemagne appelle Jean-Paul Tunique, titre qu'il n'a pas moins mérité par sa vie littéraire que le Grand Frédéric n'a mérité le sien par sa carrière militaire et son administration. Il est fâcheux seulement qu'on ne puisse faire apprécier du public le% œuvres d'un écrivain, tout aussi bien que les actions héroïques d'un soldat et le gouvernement d'un royaume. D'un des cercles polaires à l'autre, les canons et les trompettes retentissent dans le monde entier, et si .large que soit le théâtre des événements politiques, il s'y trouve assez d'acteurs pour y remplir leur rôle et exciter l'admiration. Mais la voix des sages est d'une mélodie plus délicate, et quelquefois la voix du poète le plus exquis ne résonne que lorsqu'elle frappe l'oreille nationale. Ainsi de Béranger, ainsi de Burns. Les traducteurs ont mis la main à leur œuvre ; mais qu'ils travaillent tant qu'ils pourront à leur donner un autre vêtement, Béranger n'en sera pas moins lourd et gauche avec ses bottes de Wellington, et le poète écossais n'en perdra pas moins ses teintes les plus fines dans une traduction allemande. Les écrits de Jean -Paul portent ce cachet indélébile de nationalité, et il faudrait un talent habile pour le rendre aussi populaire que le Wallenslcin de Schiller et le Faust de Gœthe. Ces écrits se composent pour la plupart de nouvelles ou de récits fictifs qui se divisent en deux séries : Nouvelles philosophiques et idéales, trèsdifficiles à translater dans notre langue, si nette et si positive. Nouvelles de la vie commune, qui souvent nous sembleraient puériles. Nous ne désespérons pas cependant de voir paraître un bon choix de ses œuvres. La biographie de Spazier, dont nous venons de citer plusieurs extraits , peut être considérée comme une excellente introduction à ce travail. Nous sommes persuadés que nulle personne intelligente ne lira cette biographie sans éprouver le désir
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de laire plus ample connaissance avec l'écrivain dont elle retrace le caractère et dépeint le génie, et Ton verra alors que les romans de Jean-Paul ne sont point seulement d'amusantes arabesques, mais qu'ils renferment à chaque page un principe de régénération morale.
Il n'a pas été accordé à beaucoup d'hommes de jouir si longtemps d'une prééminence incontestée, comme celle qui a appartenu à l'homme d'État dont nous inscrivons le nom en tête de ce récit. On dit qu'un des traits caractéristiques de notre époque, c'est que de simples individus ne peuvent plus être les arbitres des destinées humaines. L'intelligence acquise par les masses leur donne la faculté d'abaisser le pouvoir colossal exercé autrefois par des magnats intellectuels, et si un génie solitaire veut encore conquérir une grande influence, il ne peut plus y arriver par la magie de ses forces individuelles, mais par les sympathies des autres hommes, en les associant à ses desseins, et en faisant d'eux les instruments de ses volontés.
Telle ne fut point pourtant l'obligation de M. de Metternich. Gomme politique, il doit être rangé dans la caté-