DE I/EST À L'OUEST
gorie des Wolsey et des Richelieu, plutôt que dans celie des hommes d'État modernes. Mais par les œuvres qu'il a accomplies, il mérite d'être placé au-dessus des Wolsey et des Richelieu. Au seizième et au dix-septième siècle, lorsque les populations européennes échappaient à peine au réseau de la servitude, lorsque la multitude était si alourdie, et l'esprit public maintenu dans un si grossier état de médiocrité, c'était pour un homme de génie, qui possédait pour ainsi dire le monopole des connaissances de son temps, c'était une chose facile de régir tout un royaume, de dominer un peuple docile comme un troupeau, et de l'obliger à une servile obéissance.
Mais Metternich a plié à ses propres idées la société, à une époque où cette société était aussi éclairée que lui et marchait daus une voie diamétralement opposée à celle qu'il voulait suivre. Il a tracé sa route avec la froide placidité d'un homme qui n'a qu'à parler pour être obéi. Les peuples se réjouissaient de la vigueur de leur nouvelle inm telligence, et il les a arrêtés dans leurs progrès,— il leur a imprimé un mouvement rétrograde avec une facilité d'autant plus étonnante qu'il était seul dans ce conflit, seul avec les plus simples ressources.
Lorsqu'il entra dans sa carrière, la littérature de son pays avait acquis la plus grande gloire, et l'énergie nationale était surexcitée par les plus orageux et tes plus mémorables événements. Acquérir quelque influence sur une telle époque, c'était un signe de haute intelligence; mais la dominer, la guider au milieu des circonstances les plus graves et la détourner de sa tendance naturelle, c'était, il faut l'avouer, la marque d'un haut génie, et tel a élé le privilège de M. de Metternich. Si le système qu'il établit en Autriche fut renversé, sa chute n'a été que momentanée. Gomme une balle élastique, il n'est tombé que pour rebondir; et maintenant que celui qui l'a foudé est dans le cercueil, ce système paraît aussi fermement assuré que jamais.
D'autres hommes ont accompli par l'épée des entreprises étonnantes. Mais leur empire s'est écroulé, et leurs conquêtes n'ont point subsisté. Ils ont surgi comme de brillants météores, ils ont ébloui les nations par leur splendeur, puis ils ont disparu dans une mystérieuse obscurité. Ainsi de César, d'Alexandre et de Napoléon. De ces trois hommes, Napoléon fut certainement l'esprit le plus éminent. Metternich pourtant, par la seule puissance de sa plume, en est venu à vaincre Napoléon et à doter l'Autriche de quelques-unes des plus riches dépouilles de l'empire français. Cette Autriche, il l'avait vue déchue de son ancienne grandeur, englobée comme un État secondaire dans la Confédération, et soumise à la France. Il en fit l'une des plus grandes monarchies de l'Europe, fortifiée sur le Pô, sur le Danube, sur le Rhin ; touchant d'un côté aux riches plaines de l'Italie, appuyée sur la haute Allemagne, l'Illyrie, les provinces slavoniennes, et s'étendant jusqu'aux ravins des Riesengebirge. Comme ministre de cet immense empire, Metternich fut le Titan de son siècle. Sans recourir au glaive, partout où il élendil son action, il remporta la victoire. Par de secrètes stipulations avec les princes, l'Italie était a ses pieds. Il gouvernait la Germanie au moyen de la Confédération qu'il avait luimême organisée, et qui, outre les troupes impériales, plaçait sous son contrôle une armée de trois cent mille hommes. Napoléon lui-même , dans la suprématie de son pouvoir, avait à peine une armée plus considérable que celle que Metternich acquit par des moyens pacifiques et conserva, en persuadant à l'Europe qu'elle était nécessaire au maintien de la paix générale. Sa carrière fut bien plus longue que celle du héros français, bien que ce héros ait vécu plus longtemps que ceux qui l'avaient précédé, si l'on en excepte Frédéric le Grand. Pendant le cours de l'existence de ÎVJetternich, quatre souverains se succédèrent sur le trône de Russie; cinq rois occupèrent le trône de France ; trois empereurs d'Autriche disparurent devant
lui, et le gouvernement de l'Autriche resta en sa possession. Dès l'âge de vingt-cinq ans jusque vers la fin de sa vie, il fut le véritable régent de cet amas de populations hétérogènes réunies sous le sceptre de la maison de Habsbourg; et le prestige de sa haute situation, joint au succès de sa tactique, lui donna près des princes étrangers plus de crédit qu'ils n'en accordaient souvent à leurs propres conseillers. Son nom était également respecté à Rome, à Pétersbourg, à Paris, pendant la Restauration, à Londres pendant la régence, etàVienne*Son actionn'étaitdonc point, comme celle des autres potentats, restreinte dans les limites de son pays, elle s'étendait aux plus importants États du globe. Partout où il s'élevait quelque grande question, sa voix avait la prépondérance. Pendant plus d'un demi-siècle, il présida aux conseils de la diplomatie et fut le guide de la politique européenne.
Mais c'est par la tâche qu'il entreprit d'imposer une ferme barrière à l'élan de l'esprit humain, et d'arrêter le courant démocratique, que Metternich réclame surtout notre attention. Les peuples qui auraient pu graduellement s'élever d'une liberté à une autre ont été, en politique, ramenés par lui à l'état d'enfance. Ses regards étaient constamment fixés sur l'Europe pour voir s'il ne s'y trouvait pas quelque trône vacillant à soutenir, quelque tribune à fermer, quelque germe de liberté à écraser. Lui-même se nommait le premier constable de l'Europe. Seulement, son bâton de constable ne lui servait point à assurer cet ordre, en vertu duquel les hommes jouissent de la plus complète liberté, mais à sacrifier l'ordre pour éteindre là liberté. Les moyens essentiels de compression s'affaiblissaient périodiquement. Il fallait toute la vigueur de cet homme extraordinaire pour sauver l'Europe de ses commotions, réparer les chaînes brisées, et maintenir le système qu'il avait adopté. Selon lui, il n'y avait pour les sociétés aucune loi de progrès. Les hommes étaient destinés à tourner comme des animaux dans le même cercle,
en arrivant seulement à une arène plus élevée. Il implantait dans le domaine de la politique l'infaillibilité de ses convictions religieuses. D'après ses principes, les rois étaient, comme les prêtres, les mandataires du ciel. Une aveugle soumission à leurs décrets, tel était l'idéal, TÉlysée terrestre d'une société. Le rapide développement de la science, la transmission électrique de la pensée, l'économie du travail, la rapidité des bateaux à vapeur n'avaient pour lui aucune importance. Le rayon d'un avenir d'or ne luisait point à ses yeux. Dans son monde politique, l'arc-en-ciel de l'espérance n'éclairait point son horizon ; et il n'interrogeait point le temps où les épines du sentier de l'humanité seraient remplacées par des fleurs, et les déserts embellis par des jardins j/où, au sein d'une rude nature, s'élèverait un édifice social qui contrasterait avec celui de nos jours, comme un palais de Palladio avec une hutte celtique. Pour Metternich, le présent n'était qu'une mauvaise répétition d'un servile passé, et il était déterminé à rendre l'avenir plus servile encore que le présent.
C'est une chose singulière que ce phénomène politique, dont le monde a subi l'ascendant pendant plus d'un demisiècle, n'ait pas produit en Allemagne de meilleures appréciations que celles que nous inscrivons en tête de cette notice. La plupart de ces écrits ne sont que de vagues éloges dont Metternich lui-même aurait été peut-être honteux, et qui semblent composés par des écrivains désireux avant tout d'obtenir les faveurs de la chancellerie 1 . Mais si la presse allemande est enchaînée, et si les faiseurs de livres politiques, entravés par les Jiens de la Confédération, ne peuvent parler librement de la carrière de Metternich, dans notre île britannique nous ne sommes
1. On annonce en Allemagne un nouvel ouvrage sur Metternich : Fûrst Metternich und seine Zeit (le prince Metternich et son temps), par M. Schmidt-Weissenfels, qui sera publié à Prague en dix livraisons.
point soumis aux mêmes rigueurs. Si nous n'avons pas eu le bonheur d'être guidés par Metternich, nous avons cependant éprouvé son influence, et nous rendrons justice à sa mémoire. Plusieurs de ses actes politiques sont liés aux plus profondes pensées des Anglais. Nous voulons essayer de retracer les mérites de l'homme que l'Angleterre a tour à tour observé avec joie et avec défiance, examiner ses œuvres dans leurs rapports avec les intérêts de l'Angleterre, et dans l'effet quelles ont eu sur les derniers développements politiques de l'Europe. Nous croyons que les idées de Metternich ont eu et ont encore des partisans dans une certaine classe de nos hommes d'État. Par cette raison nous voulons essayer de faire voir de quelle façon cette politique a neutralisé l'influence de l'Angleterre au dehors, et enlevé à notre diplomatie cette autorité daus les conseils de l'Europe que le succès de nos armes nous donne le droit de réclamer. La crise acluelle donne à cette étude un caractèrè particulier d'opportunité. Quand l'état des partis en Angleterre est à peu près le même, et quand l'empire qui fut régi par Metternich vacille indécis entre le renouvellement de son absolutisme et l'inauguration d'un progrès constitutionnel, il nous semble qu'il importe de passer en revue la vie de cet homme, de dénoncer le mal qu'il a fait, le bien qu'il a empêché ; et de montrer aussi jusqu'à quel point l'Angleterre, par la faiblesse de quelques-uns de ses ministres, a pris part aux fâcheux résultats d'un si long système.
Glément-Wenceslas^-Lothaire, comte de Metternich, naquit à Coblentz, le 15 mai 1773. 11 descendait d'une des meilleures familles de l'empire, d'une famille qui avait toujours occupé un haut rang soit dans l'Église, soit dans l'État; au seizième siècle, cette famille donnait des archevêques à Trêves, des gouverneurs à Mayence. et plus tard des chanceliers au cabinet impérial de Vienne. Ses domaines, agrandis d'âge en âge, étaient dans leur
totalité plus considérables que quelques principautés d'Allemagne. Ce qui est étonnant, c'est que cette riche et puissante famille n'ait pas cherché à acquérir une souveraineté indépendante. François-Georges, le père de Clément, né àCoblentzen 1746, fut le premier investi du titre de prince de l'empire. Cette dignité lui fat accordée en récompense des services qu'il avait rendus comme ministre de conférence à Vienne. Il s'occupa avec un soin scrupuleux de l'éducation de son fils. Après lui avoir donné différents maîtres, il le fit entrer à l'université de Strasbourg, puis à celle de Mayence. A l'âge de dix-huit ans, Clément assistait, en qualité de maître des cérémonies, au couronnement de Léopold II, et dès cette époque son père l'initiait aux secrets de la politique autrichienne.
C'est dans les impressions de sa jeunesse que nous devons chercher les premiers germes des idées qu'il s'appliqua à propager si obstinément en Europe. Son amour pour l'absolutisme lui est venu de diverses circonstances qui, en troublant la clarté de son intelligence, le poussaient vers une voie opposée à celle vers laquelle il eût dû être porté par ses convictions. Ses premières sympathies furent pour les institutions libérales. A Strasbourg, il proclamait .avec Benjamin Constant, comme l'aurore d'une ère de bonheur pour l'humanité, l'avènement du gouvernement constitutionnel en France. Mais quand les Français déclarèrent la guerre à la caste à laquelle il appartenait, quand ils renversèrent le trône dans le sang et souillèrent l'autel, quand ils s'avancèrent sur la rive gauche du Rhin et confisquèrent son propre patrimoine ; alors, ses rêves de progrès s'évanouirent. Étouffer la liberté, défendre la cause de l'absolutisme, tel devait être désormais le but principal de sa vie. Les voyages qu'il fit en Hollande et en Angleterre n'altérèrent pas en lui eette tendance. Il visitait l'Angleterre en 1794. Les prinoipaux whigs venaient de se rallier aux tories, et Pitt était investi
d'an pouvoir absolu par un Parlement vénal. La Hollande offrait encore un plus triste spectacle. Dans la terreur de l'invasion, ce petit. État avait suspendu les fonctions de son sénat, et ne pensait qu'à ce qu'il pouvait attendre de ses généraux pour sa défense. Sans aucun doute, Metternich se trompa sur la situation réelle de l'Angleterre et de la Hollande, lorsqu'il déclara, avec une légèreté peu digne de son génie, que pour ces deux pays comme pour l'Allemagne il n'y avait de gouvernements véritables que ceux qui s'appuyaient sur l'absolutisme.
En entrant dans la carrière diplomatique, il fut chargé de représenter la noblesse westphalienne à la cour de Rastadt. Son père présidait aux délibérations de cette assemblée, et il y montra une dissimulation qu'une vingtaine dann'ées plus tard son fils devait habilement mettre enpratique à Prague et à Schœnbrunn.
Par les articles secrets du traité de Gamptf-Formio, l'Autriche abandonnait l'intégralité de l'empire germanique, et concédait la rive gauche du Rhin en échange de Venise et d'une portion de la Bavière. A la même époque la France, dans son état de turbulence, et en face des manifestatioLS hostiles de la Russie, jugeait le moment favorable pour recommencer la guerre. Avant que le Congrès en fût venu à décider les condition s^ de la paix entre les députations de l'empire germanique et la République française, le prince François Metternich avait à jouer deux rôles, dont l'un eût suffi pour épuiser l'adresse d'unTalleyrand. Il devait persuader aux princes allemands que l'empereur, son maître, protégeait leurs intérêts, tandis que ce même empereur recevait une large indemnité à leurs dépens. Il devait aussi persuader aux envoyés de France que l'Autriche voulait la paix, tandis qu'elle ne cherchait qu'à gagner du temps pour reconstituer son armée, et organiser avec l'Angleterre une troisième coalition.
Metternich eut l'art d'employer trois semaines à l'é-
change et à la vérification des lettres de créance. Les for- . malités de l'empire, les questions d'étiquette et de préséance, mises en avant par trente-cinq cours allemandes, lui donnèrent encore un autre délai. Talleyrand, qui était alors ministre des affaires étrangères, lit deux fois le voyage de Paris à Rastadt dans le but d'abréger tous ces retards. Bonaparte, en retournant à Paris, se montra aussi à ce Congrès, et en fit exclure le comte Fersen, qui avait aidé la famille royale dans sa malheureuse tentative d'évasion, et qui en ce moment représentait, à Rastadt, la maison de Saxe. Mais le futur empereur se lassa bientôt des oiseuses discussions de cette assemblée et partit.
Les sécularisations que Ton demandait sur la rive droite du Rhin pour les territoires concédés sur la rive gauche, la question des dettes locales, de la navigation, des droits de péage, offraient à François Metternich un moyen de traîner les choses en longueur, et il le saisissait habilement. Lorsque Bonaparte débarqua en Égypte, Tinte rminable Congrès n'avait encore rien achevé. Mais lorsque la prise de Malte détermina la Russie à entrer en campagne ; lorsque la Porte, menacée d'un démembrement de ses domaines, joignit son pavillon à celui de la Russie et de l'Angleterre, et lorsque la victoire d'Aboukir retentit en Europe, le prince Metternich mit "brusquement fin aux délibérations. Les envoyés français furent très-courtoisement informés que l'empereur rappelait son ministre, et que les négociations ne pouvaient se continuer. Cependant, ils avaient entre les mains des papiers dont la publication ne pouvait manquer de compromettre l'Autriche aux yeux des princes de la Confédération. Il importait de reprendre cés papiers, et l'on n'y parvint que par la plus indigne violation du droit des gens. Les trois ministres de la République, en quittant Rastadt, furent assaillis par une troupe de hussards qui en tuèrent deux et laissèrent le troisième, couvert de sang, se traîner à la légation de Prusse.
Si le jeune Metternich avait été envoyé k Rastadt tout exprès pour y aiguiser sa subtilité et y développer son entendement, le poste était on ne peut mieux choisi. On eût dit que l'Autriche devinant en ce jeune diplomate son futur ministre, prenait à tâche de. lui faire connaître le caractère et les principes des cours étrangères. De Rastadt, il se rendit avec le titre de secrétaire de légation à Pétersbourg; de là, en qualité de ministre, à Dresde, puis bientôt après à Berlin. Les écrivains étrangers peuvent ne pas comprendre le sens de ces rapides changements, mais les Anglais ont de bonnes raisons pour s«n souvenir. Metternich fut envoyé à Pétersbourg, à Dresde, à Berlin, non pas tant pour y représenter l'Autriche et y rédiger des protocoles que pour y négocier des coalitions, et ces coalitions, c'était l'Angleterre qui en était le nerf et qui les mettait en mouvement.
En 1798, nous nous trouvions, relativement à la France, dans la même situation qu'en 1668. Mais au lieu d'un souverain belliqueux, nous avions un insouciant ministre, et au lieu d'avoir en face de nous les troupes mercenaires d'un régime despotique, nous devions résister aux menaces d'un audacieux premier consul et aux ardents soldats d'une jeune république. Sous le règne de Guillaume, nous soudoyions des milices étrangères pour défendre notre cause, mais notre souverain était sur les champs de bataille, dirigeait les opérations, commandait les forces alliées, • examinait les troupes réunies pour le combat. Sous le régime de Pitt, au contraire, nous nous bornions à donner de l'argent à profusion, comme si les rochers de notre île étaient transformés en lingots et les sables de notre plage < . en topazes et en émeraudes. De là il arriva ce qu'il était aisé de prévoir. Dès que nos alliés eurent encaissé leurs subsides, leur organisation militaire languit. Les puissances étrangères ne se réunissaient point en une action simultanée, et quand l'une d'elles trouvait quelque avantage à faire séparément la paix avec l'ennemi, elle la faisait.
C'est ainsi qu'à Campo-Formio et à Lunéville, l'Autriche fit voir l'égoïsme qui a toujours été l'élément de sa politique, en adjoignant à notre ennemi les troupes que nous avions équipées et payées pour le combattre. Ainsi agit la Prusse dans la troisième coalition, qui se termina par la bataille d'Austerlitz et par l'horrible carnage d'Iéna. Si les conseils de Metternich avaient été suivis, ces désastres n'auraient pas eu lieu. Il engageait la Russie, la Suède, l'Autriche à ne pas commencer les hostilités avant que la Prusse fût entrée dans leur ligue pour seconder leurs opérations, et pendant qu'il était à Berlin, en 1805, il avait obtenu la coopération delà Prusse, fylais malgré ses promesses, cette puissance hésitait à remplir ses engagements et le zèle militaire du comte Stadion précipita la collision avant que toutes les levées fussent rassemblées sur le champ de bataille. De là, les funestes événements qui mirent l'Allemagne aux pieds de Napoléon et dont la nouvelle tua Pitt, comme s'il avait été frappé par une balle française en rase campagne.
En principe, nous ne sommes point opposés aux coalitions. Elles ont été souvent nécessaires, et sans aucun doute elles le seront souvent encore pour arrêter la marche d'une insolente conquête. C'est parles coalitions que l'Angleterre a sauvé ses libertés et garanti son sol de l'invasion étrangère. Mais si jamais cette sorte de combinaison dut être mise en œuvre, c'est lorsqu'un général sans rival dans la tactique militaire, et toujours victorieux, s'emparait de la souveraineté de l'Europe. Évidemment, alors, les États subjugués -n'avaient d'autre moyen de salut que de s'allier l'un à l'autre pour combattre à la fois l'ennemi commun. Si l'Angleterre était restée seule, son indépendance nationale eût été bientôt anéantie. Grâce à la mollesse des puissances étrangères, Napoléon maîtrisait l'Espagne , conquérait l'Italie , subjuguait l'Allemagne , asservissait la Hollande. Déjà il affectait, à Paris, le langage et les prétentions des Césars. Pour compléter sa
domination, pour réduire l'Europe à l'état des anciennes vassales de Rome, il ne lui restait plus qu'à vaincre l'Angleterre et à s'emparer de l'empire des mers.
Nous ne pouvons donc regretter d'avoir organisé des coalitions; mais ce què nous sommes en droit de regretter, c'est d'y avoir accompli une tâche plus grande que notre situation ne le comportait, en balayant les flottes de Napoléon et en chassant de l'Espagne ses troupes; ce que nous regrettons, c'est d'avoir confié la direction de ces coalitions aux agents des despotes étrangers, c'est d'avoir contracté des emprunts ruineux pour payer des subsides, c'est d'avoir livré le patrimoine de la postérité à des États absolutistes et de n'en avoir obtenu que de désastreux résultats.
On a calculé que des quatre cents millions prélevés par Pitt pour la guerre, il n'en passa pas plus de trois cents par ses mains : le reste fut distribué à des prêteurs, pour les engager à exposer leurs fortunes dans la périlleuse tentative de salarier des puissances étrangères, afin de les déterminer a défendre leurs propres intérêts. Quand nous supputons tous les subsides que Pitt imposa à l'Angleterre, et quand nous réfléchissons aux résultats de ces colossales dépenses, le nom de ce ministre nous apparaît plus odieux que celui des ministres de Charles II. Bigby et ses collègues organisaient un système de tyrannie légale, mais la nation bientôt s'en affranchit. Pitt, au contraire, se servit de la constitution même pour imposer a la nation un système gigantesque de restrictions sociales, auquel la nation ne put échapper sans y sacrifier son honneur. Comme un joueur eflréné, il tira pourun'j somme effroyable des traites sur la postérité, et appauvrit des millions d'êtres à venir pour se procurer les moyens de continuer sa ruineuse partie. Un ministre qui de nos jours oserait tenter une telle prodigalité serait bientôt dépossédé de son pouvoir, et l'exécration du peuple le suivrait dans sa retraite. Cependant tel est l'aveuglement d'un parti, que les
sectateurs de cet homme lui ont fait une apothéose politique et le proclament un héros. Pitt mourut avec. la pensée d'avoir ruiné le pays dont les destinées lui étaient confiées, et ses partisans lui élèvent un piédestal, sur lequel ils le représentent comme le sauveur de la nation.
Après la journée d'Austerlitz, Napoléon usa largement de sa victoire. Il dépouilla F Autriche de la couronne impériale qu'elle portait depuis six siècles. Il lui enleva le Tyrol, Venise, les villes du Danube et les Bouches de Gattaro. D'une partie des territoires qu'elle lui abandonnait, il enrichit Bade, la Bavière, le Wurtemberg. De quatre petits électorals, il fit quatre royaumes puissants qui, à l'ouest, devaient tenir l'Autriche en échec. Au sud, elle était contenue par les Républiques cisalpine et transalpine ; au nord, par l'Helvélie et la Confédération du Rhin. Napoléon n'avait qu'à commander. L'Autriche, abattue, acceptait toutes les conditions qui ne lui laissaient que Fombre d'une souveraineté.
En ce moment de crise, Metternich fut soudain rappelé de Berlin et nommé ambassadeur à Pétersbourg. Mais peu de temps après il fut envoyé avec le même titre à Paris. On présumait que, par ses habitudes de la vie des cours et de l'étiquette des palais, il se rendrait agréable au nouvel empereur, et en eflet il y réussit. Pendant son court séjour à Pari?, il fut considéré comme le" plus grand casuiste en matière de cérémonial impérial.
La solennité de Notre-Dame s'accomplit sous ses auspices. Lui-même réglait les réceptions du château. Chaque nouveau courtisan qui échangeait son ancien costume pour un vêtement de fonctionnaire trouvait en Metternich un guide infaillible. Il était le modèle et l'oracle de la société parisienne, rejetant ses habits républicains pour adopter les modes impériales. Napoléon, charmé de la bonne grâce, de la dignité et des complaisances du nouvel envoyé d'Autriche, lui accorda la plus entière confiance. Metternich avait alors trente-trois ans. A la vigueur, à la souplesse