‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 38 sur 102 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

CHCTE DE M. THIERS. RÈGNE DE LA COAUTION DES PARTIS MONARCHIQUES. OFFRE DU TRÔNE A M. LE COMTE DE CHAMBORD, QUI LE REFUSE PARCE QU*IL NE VEUT PAS ACCEPTER LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE TEL QUE LA RÉVOLUTION DE 1789 L\ FAITE.

DU

OU DE RESTAURAnON DE l'ORDRE MORAL (i).

La coftlition qui avait renierfé M. Thiers eut bosoin d*un profraimne. Ce prof^ramme eût été difficile à trouver, s'il s'était agi de fonder rétâbliiaemeot définitif d'une uionarcliie ; mais les coalisés furent, par leur composition, délivrés de ce soin. Leur beso^e était aussi simple que possible à concevoir et à mettre en œuvre : faire la ^erre à la république sous toutes ses formes, depuis la plus modérée jusqu'à la plus violente. Cela s'appelait promouvoir Tordre moral. Ordre moral est une belle ensei$rne, mais qui couirait id une marchandise bien méléo. Sans doute, il était utile, nécessaire, urgent de combattre l'anarchique démagogie associée à vo socialisme non moins anarchique; mais, quand sous ce prétexte, on tentait d'établir la restauration monarchique et la prépondérance dérieale, on versait d'un autre côté, et l'on menaçait terriblement la liberté. Or, ches les modernes, l'organisation politique peut être comparée à une médaille où l'ordre est la face et la liberté le revers, c'est-à-dire inséparables.

Ces deux expressions : programme de politique conservatrice et restauration de Vordre morale sont

(1) Hevue de la Philosophie poaiiive, numéro de juillet-août,

synonymes dans le langage de la coalition qui Tient de renverser M. Thiers. Elles y sont couramment employées Tune pour l'autre. La politique résolument conservatrice a pour but, comme la restauration de l'ordre moral, de défendre la société contre les mauvaises doctrines ; mais quelles sont les mauvaises doctrines ? Afin de s'en rendre compte, il faut examiner à qui échoira le soin de déterminer la qualité des doctrines et la nature des remèdes.

Si le pouvoir était remis, non à une coalition, mais à un seul des trois partis qui la forment, on connaîtrait tout de suite la nature du remède destiné à trancher dan& le vif les funestes effets des mauvaises doctrines. La légitimité leur opposerait le droit divin et l'influence cléricale ; la quasi-légitimité, le régime parlementaire ; Timpérialisme, l'autorité césarienne et une compression violente ; mais, les trois partis coalisés se neutralisant, le remède qui à chacun d'eux en particulier paraît seul ef8cace, est écarté ; et c'est d'un autre coté qu'il faut chercher. Cela posé, il ne peut se trouver que dans la lutte contre trois choses que tous les trois embrassent dans une haine commune, la république, le socialisme et la libre pensée.

Toutefois, je ne suis pas complet dans mon énumération des membres de la coalition. Il est parmi eux un groupe, très petit sans doute, mais réel, qui, reconnaissant qu'un trône ne peut se partager en trois, regarde la république comme le seul gouvernement possible et pense qu'elle sera fondée par la prochaine chambre ; mais ce groupe redoute pardessus tout le radicalisme démagogique, pense que le principal appui en est dans le suffrage universel, et songe à restreindre ce suffrage notablement.

Pour si peu que ce groupe républicain compte dans la coalition, il y compte cependant pour quelque chose ; et il rend plus difficile à concevoir ce que peut être une restauration de Tordre moral entreprise par tant de têtes.

De la coalition en face des doctrines et des remèdes.

Je n'ignore point que les coalisés se sont promis de renoncer chacun à ses prétentions particulières et de les sacrifier à la commune entente. Cette promesse, je n'en doute pas, sera tenue pendant un certain temps, pendant longtemps, si Ton veut; mais la restauration d'un ordre moral, quel qu'il soit, n'est pas l'œuvre d'un jour : il s'agit de changer la manière de voir de masses profondes, de se heurter à des convictions très arrêtées, d'entrer en lutte contre des hommes dont beaucoup sont fort éclairés et ne redoutent aucune discussion. Gela est long et laborieux; et je ne crois pas que l'union des coalisés puisse résister aux péripéties d'une épreuve qui doit tant durer. C'est mon opinion très formelle que : ou bien la coalition se dissoudra, et chacun retournera à son parti, ou bien l'un des trois partis, mettant hors do cause les deux autres, terminera l'essai loyal à son profit. La chose est entendue et explicitement dénoncée : après réduction d'un ennemi commun qu'on appelle mauvaises doctrines, on se traitera entre sol comme on aura traité cet ennemi.

Les coalisés se confient dans l'abstraction de l'ordre moral, sans forme politique et sans couleur. Soit; J'accorde à cette abstraction toute la durée

qu'on voudra; mais, tant qu'elle durera, on noiera avec surprise, je dirai même avec terreur, qu'ils ne sont pas d'accord sur le drapeau de la France. Le drapeau est le symbole visible et haut placé de l'unité, base première de tout ordre moral ; la fidélité au drapeau est l'honneur du soldat; c'est au drapeau que les membres dispersés de la nation demandent protection. Ëh bien ! les coalisés ne peuvent pas dire quelle en sera la couleur, le blanc ou le tricolore ; car une portion d'entre eux est fermement résolue à proposer à la France de changer de drapeau. Ce sera une grosse affaire; et, tant qu'elle est en perspective, il est peu probable que des efforts dès lors bien secondaires pour la restauration de l'ordre moral aient grande efficacité.

C'est aussi une grosse affaire que le suffrage universel; et la politique résolument conser>'atrice n'est pas sûre de le réglementer comme elle l'entend. Si l'on s'en rapporte aux bruits qui courent et aux intentions qui s'expriment parmi les amis du nouveau ministère, on songe à supprimer quelque trois millions d'électeurs. Cela dépend de la bonne volonté dos bonapartistes; ils forment le groupe de l'appel au peuple ; ils demandent un plébiscite; consentiront-ils à mutiler cet instrument sur lequel ils comptent? Dans tous les cas, leur consentement est indispensable.

Pour moi, qu'une vie d'étude et la vieillesse avancée ont désintéressé de toute préoccupation personnelle, je considère avec une curiosité mêlée d'étonnement ce que les Allemands appelleraient le phénomène psychologique de la présente coalition. MM. les princes d'Orléans se sont coalisés, sans barguigner, avec les bonapartistes; et pourtant, si

Vifitca triomphent (cl, dans la coalition du

«ul une chance contre deux), MM. les

vrliiaos sont assurés qu'il leur faudra

• tif Ile patrie que, disent-ils, ils ont été

il.' Titrouver. Les légitimistes ne se sont

.i\.<; les bonapartistes moins cordiale-

iinirUint du sang de Bourbon est sur la

uii iionuparte, froidement versé par une

, dans un fossé écarté. Mais l'esprit

p ia passion présente ne voit plus ni le

Vrvnir.

l le changement de ministère, on nous I moins, ne vise que l'intérieur, cepcntauration de l'ordre moral , entendue I telle façon, a, qu'on le veuille ou non, irecl mais très réel sur lextorieur.

nne guère que pour mémoire la Russie M, deux puissances qui désirent peut-être prenions quelques forces dans l'inlérSt Rbre européen, si dangereusement ébranlé, bs doute, auraient mieux aimé que nous mpissions point le cours régulier de noire Mïaseraent pour nous jeter dans les chuiiccs ï autre politique. Mais ce n'est pas un simple "otdecetie espèce que ressent l'Italie. Elle sait rfaitemeni que les membres du cabinet sont émimment cléricaux, et ont presque tous appuyé lu pétition des évéques pour que la France prit en main la défense du pouvoir temporel du pape. Leurs sentiments sont bien connus. Est-il vrai que leurs actes m seront pas conformes à leurs sentiments, une impérieuse nécessité ne permettant pas d'engager la France en de dangereux conllits? En tout cas, rilalie, sûre d'une malveillance intime, songera à

228 rnOQRAMHE DE POUTIQUE CÛNSERVATaiCE.

des garanties, et je n'ai pas besoin d'indiquer qui les lui rournira.

Il est un autre pays pour lequel la restauration de l'ordre inoral, telle que reuterideut nos coalisés, est bien plus inquiétanle, c'est l'Espagne. Non que je pensa qu'on y interviendra en faveur de la royauté et de l'Église contre la république (1), malgré l'oKemple séduisant de 18^3 et de la restauration ; et je n'ai aucune envie d'examiner une telle hypothèse. Mais, puisque les bonapartistes ont fait leurs conditions pour entrer dans la coalition, il n'est guère possible que les légitimistes n'aient pas fail les leur$. Amener des secours par la frontière française à l'insurrection carliste est, à n'en pas douter, un de leurs plus ardents désirs ; et à un ardent désir d'une aussi puissante fraction de la coalition, comment résistera-t-on ?

Jon'ai retracé ces quelques faits que pour montrer dans quel inconnu on se jette quand, à trois, on poursuit un but qui, loin d'être définitif, n'flit qu'un acheminement à un conflit entre associés.

De» Iroii principaieê mauvaiset doctrines.

La coalition à trois têtes qui vient de renverser M. Thiers ne s'est point expliquée sur ce qu'elle entend par mauvaises doctrines; maia il est pennis de penser que sous celte dénomination elle comprend les idées républicaines, car elle est moaarcMque; lesociaUsme, car elle dél«ale cet agitateur des

classes ouvrières ; et la libre pensée, car elle est cléricale. Peut-être cette énumération est-elle incomplète, et y a-t«il dans les trois têtes bien d'autres condamnations; mais elle suffit à oaraotériser la situation.

Gomme je comprends Tordre moral tout autrement que lea coalisés, je ne discuterai point contre eux leurs condamnations et leurs projets; car, pour qu'une discussion soit fructueuse, il faut que les adversaires aient entre eux des principes communs dont Us conviennent. Quand cette base manque, il vaut mieux que chacun poursuive sa ligne et s'efforce de mettre de son côté la clairvoyance et la décision, fin place donc d*une discussion stérile, j'examinerai comment se comportent la république, le socialisme et la libre pensée en face de l'attaque qui les menace.

La force de la république au conflit actuel est dans Taccession progressive et croissante de foules qui lui sont reconnaissantes d'avoir pansé les plaies de la France, rétabli l'ordre au sein d'un désordre extrême, et libéré le territoire. G est là le côté positif; mais il y a aussi le côté négatif qui est d'une grande puissance, je veux dire la perspective de la lutte que susciterait le succès du parti de la triple monarchie. Encore, s'il suffisait de renverser la république ; mais non, à côté de ce but très certain, il est quelque chose de très incertain : qui des trois engagera le conflit entre monarchies, sous quelle forme, à quel moment, et qui triomphera? Tout ce qui aime la paix, Tordre et le travail s'eftraye d'un renversement qui ne résout rien, d'une restauration qui demeure anonyme, et d'un triple inconnu qui ne contient que des menaces. De là cette tendance de

tant de gens à accepter la forme républicaine ; de là ce courant qui grossit d'autant plus que la république donne des gages et que le triple avenir monarchique n'en donne aucun.

Sans cette accession calme et raisonnable, la république ne pourrait rien ; avec cette accession, elle peut beaucoup. C'est un mouvement spontané qu'il importe de ne pas troubler en lui demandant plus qu'il n'est capable de donner. Certes, il ne donnera pas le radicalisme. De sa nature il est modéré. Dans la dernière crise, il soutenait le gouvernement de M. Thiers ; après la crise, il demeure un obstacle permanent aux restaurations monarchiques. Toute l'habileté du parti républicain doit être de le ménager pour l'entretenir.

Au premier cri d'alarme, on a recommandé Tordre, et l'ordre n'a été troublé nulle part; on a recommandé l'union, et chacun doit voir que jamais l'union n'a été plus nécessaire. Deux conditions fort importantes nous protègent, d'une part l'hétérogénéité de nos adversaires, de l'autre le maintien de la république. C'est à profiter de celte double protection que notre conduite commune doit se concentrer. Si les coalisés attaquent la république, leurs dissidences les rendront moins forts; s'ils la gardent, la république, même entre leurs mains, tournera à notre bénéfice. En ce cas, aucune opposition systématique n'est nécessaire ou même utile ; il nous faut seulement gagner du temps, soutenir l'opinion et attendre les décisions du pays. Pour une pareille conduite, qui doit durer plus d'un jour, une vraie discipline est indispensable. Nous avons deux chefs naturels, tous deux habiles, tous deux sûrs, tous deux éminents : M. Thiers

PllOOnAMME DE POLITIQUE CONSERVAT 111 CE. 225 p| M. Grévy (1); c'est à nous de nous enlendrp avec. fux, de los licouler et d'écaiier résolument, en vue d'un but élevé, les Quisîbles indisciplines.

L'tmbilelé, bien souvent, est quelque chose de très simple. C'est la vue nette d'un ou deux poinU f.Hsentiels, qui deviennent la boussole de lu oonduilu. Ainsi M. Tbîers, quntid. à Bordeaux, dans la plus tamcntablR des situations, il reçut le fardeau du pouvoir exéculif, prit comme points essentiels et boussole de sa conduite lu paix cl la rcpubtiquc. Celu bien conçu et fermement arrêté, il MOUS a rendu au bout de deux ans une France assez rétablie pour qu'en m;ii IA73 on ne pût reconnaître révrier 18T1. Rien ne vint denienlir nos uspémoees, et sous ce régime la république ga^na une telle consistance que, malijre le Iriomplie de la coalition monarchique, le gouvernement est rest^ républicain. La transmission de la présidence s'est faite légalement, el nous sommes à notre second président de la répubUque française (i).

La coalition u pour meneurs les bonapartistes, groupe redoutable par son babileté à préparer un coDpd'Klal, sa résolution il disperser violemment les assemblées, le mépris avec lequel il foule aax pieds U légaUté, sa vigueur à manier le despotisme. Ce sont certes de grandes qualités; mais je viens de lire dans le rapport de M. Saint-Marc Girardin, avec dépositions et prouves îi l'appui, commeni les bnnapartbtrs ont perdu l'empereur et l'empire par leur

u le pr<i»i<l s Hac-Hihoii.

aveuglement, leur outrecuidance, leur esprit de vertige. Ce sont là de grands défauts qui contrebalanceront leurs rares qualités.

Non moins que Tidée républicaine, le mouvement socialiste est en butte à nos restaurateurs de Tordre moral. Le socialisme se compose de deux parties fort inégales en valeur, les doctrines générales et les faits. Les doctrines générales sont incohérentes, discordantes entre elles, empruntées à des conceptions métaphysiques et destinées à se briser constamment contre Thistoire en action et l'évolution sociale. Les faits ont une tout autre importance ; ils consistent en ceci que, d'après les ouvriers, le produit réalisé à Taide de l'association du travail et du capital, est partagé d'une manière injuste, au détriment du travail ; et ils s'efforcent de réduire la part du capital en obtenant la hausse des salaires et la diminution des heures de travail. Gela se fait aujourd'hui d'un bout de l'Europe à l'autre ; et les ouvriers ont obtenu de notables résultats. C'est en Angleterre que Ton peut le mieux étudier ce phénomène social; là les trades^ unions sont fortement organisées, comptent leurs associés par centaines de mille, et disposent, grâce aux cotisations régulières, de considérables sommes d'argent. Ni l'opinion, ni le gouvernement ne sont assez déraisonnables pour essayer de dissoudre ce puissant faisceau et de mettre à néant son action. Le conflit entre le travail et le capital est un des plus grands événements de la moderne évolution ; le surveiller des deux côtés avec vigilance est le devoir du gouvernement; et pour le moment son intervention ne peut aller audelà de la surveillance.

L'intérêt du socialisme est de séparer résolument

rnOCnAMME de rOUTIQŒ conservatrice. 227 éii cause de l'espril riivolutionnairp; el il donnera une preuve importante de cette séparation quand, ilniis les élections politiques, les ouvriers, au lieu (l(! choisir un bourgeois, un politicien, comme disent li>GAiuéricaiDa,choisirontdes ouvriers pour prendre place dans les assemblées délibérantes. Gela vaudra beaucoup mieux que d'imposer des mandats impératifs qui deviennent, je ne crains pas de le dire, ridicules quand la situation change du tout au tout, entre le moment où ils sont donnés et le moment de les mettre à enéculion.

La troisième mauvaise doctrine, et non la moindre, est la libre pensée, considérée par la coalition comme un des principaux agents du désordre moral auquel il s'agit de remédier. C'est qu'en etFet la coalition, outre ses trois partis (nonarchiques, conlienl le parti clérical qui la vivifie et qui la pousse. Pour lui, la libre pensée, le libre examen est l'ennemi qu'il faut détruire. El je ne parle pas de cette lutte par la parole, pur l'enseignenienl, par le livre, qui eit son droit comme celui de toute doctrine; je parle d'une destruction effective par l'aulorilé, par le pouvoir habilement manié, el, comme on disait autrefois, par le bras séculier chargé de transformer les décisions dogmatiques en mesures de rigueur. Oq IracasserB, on généra, on persécutera, suivant les facilités qui se présenteront : et le dernier hut, Don caché d'ailleurs, est de supprimer parla force liiule dissidence. Ce résultat, on ne croirait pas l'afbcter trop cher, même au prix de l'inquisition, (iter la liberté du mal, c'est le mot d'ordre qui rassure et encourage les consciences cléricales.

En iliiT, mon père mourut sans prêtres, el fut enterré sans prêtres romnic i élnil mort. Cela se

passait sous le règne de Charles X, en plein jour ; et ce fut ce qu'on nomme aujourd'hui un enterrement civil. Certes, je n'aurais jamais songé à évoquer ce lointain souvenir sans l'arrêté de M. le préfet du Rhône, sans ce qui s'est passé aux obsèques de M. le représentant Brousse, sans la discussion et le vote de la chambre. On veut, des enterrements civils, nous faire une flétrissure; nous nous en ferions, par représailles, un honneur, si nous n'étions pas élevés par nos doctrines à une haute et sereine tolérance ; nous nous en faisons simplement un devoir.

Autre souvenir que je recommande à MM. les députés protestants qui ont signé l'ordre du jour. J'ai entendu ma mère, calviniste du Yivarais, raconter que, dans son pays, avant la révolution, il était interdit d'enterrer les religionnaires dans les cimetières; que cette interdiction avait réduit au désespoir les pauvres ne sachant que faire de leurs défunts, et avait produit parmi eux de lamentables conversions au catholicisme; que les riches seuls pouvaient se mettre à l'abri en enterrant leurs morts dans leurs propriétés ; et que la funèbre cérémonie, à laquelle elle avait plus d'une fois assisté, s'accomplissait la nuit, à la lueur des flambeaux, sous les cris d'une populace ameutée pour insulter à V enfouissement (gardons le mot) des hérétiques. Voilà ce qu'on fit jadis. Aujourd'hui, le syllabus, qui range la liberté de conscience parmi les pestes de l'ère moderne, ne distingue pas entre la libre pensée et l'hérésie.

Ceci, je veux dire l'attaque contre la libre pensée et sa résistance, ne relève que du moment présent. Mais la philosophie positive ne se borne pas à une vue aussi particulière. Pour en sortir, il lui suffit d'unir le moment présent au passé et à l'avenir. Ce

l'IlOGnAMME DE POMTIQtJE CONSERVATRICE. 229 qu'elle conslule au cours de l'hisloii-G des (rois derniers gii-cles, c'est la décroissance de l'opinion l))êolot;ique el de son autorité ; déerriissance qui a été continue et sans retours, autres que des retours monieiilanés. Prenez de cinquante uns en cinquante ans la situation, et vous la trouverez constamment changée dans le sens que dit la philosophie positive, l'n (les retours apparents les plus notables a été le triomphe <lu cléricalisme sous la légitimité. Ai-jc besoin de montrer combien, loin de lui proliter, il lui a Mé dommageable, non seulement en France, maisdans toute l'Europe? Nul, parmi !<es plus grands adversairesd'alors, n'aurait osé prédire qu'il Ifî serait autant. La philosophie positive est historiiiuemenl ronvaincue que la solution générale ne peut pas varier, et qu'elle sera défavorable k la théologie.

Tout à l'heure, quelques lignes plus haut, je si- KHsIais riticoonu que crée la compétition des personnes et des partis; ici je retrouve le même inconnu ï l'endroit des doctrines. Quoi de plus provisoire que cette universelle obscurité? H faudra en sortir. Latjlche du parti républicain est voir venir le moment et ta fnv-01' Il cst< ^>i attendant, débarrassé de toute responsabilité, excepté celle des imprudences.

Depuis Bordeaux, le péril de la France a été le mobile Gooslant de ma conduite politique, ayant toujours présent à l'esprit cette phrase de l'historien latin »i applical>le » notre situation après notre déiiiumltremenl : « (Ju'il est plus diflîcile de Taire descendre un empire du faite de la puissance à une situation moyenne, que de le précipiter de la situation moyenne au plus bas degré (I). » Ces paroles,

{() Seiit reeum mtJMtntem Uinti^iliii* »l> luninKi fiiitigio ail BMdium dettihi, quant b ncdiii ad ima prEct|>J14ri. C'»t lelaiiK'RB qwTite-LJTe aUribUE h Sci|iioi) purlaiil i Aiiliutiiiis iprii U ilûCiile

appliquées à notre pays, signifient que le premier démembrement a été plus difficile que ne serait un second. Voilà où nous en sommes. C'est pour cela que tant de gens entretiennent envers les Bonapartes une insurmontable aversion ; trois fois, livrant la France en proie à l'étranger, ils en ont amoindri le territoire et rétréci les frontières; trois fois, ne roubliez pas. Français. C'est pour cela aussi qu'il est impardonnable aux partis, dans leurs entreprises perturbatrices,. de ne pas se soucier de ce péril permanent de la France ; qu'il a été uniquement sage de maintenir ce qui est en Taméliorant pour pacifier; et qu'il est gravement téméraire d'instituer un gouvernement de combat en soulevant les passions, au risque de tout diviser.

De la politiqiie conservatrice.

Puisqu'il faut à la fois empêcher la contre-révolution et la révolution, une politique conservatrice est nécessaire.

Le premier office d'une pareille politique est de faire régner l'ordre dans le pays. Ordre et progrès est la devise de la politique scientifique, devise où l'on remarquera que l'ordre est avant le progrès. En effet point de progrès sans ordre. Des nations peuvent vivre sans progrès ; mais sans ordre elles ne pourraient vivre longtemps. Aussi, et cela est particulièrement visible dans nos sociétés modernes où les intérêts sont si compliqués, une perturbation de Tordre amène d'inévitables réactions qui, à tout prix et quelquefois à un prix bien cher, rétablissent une suffisante tranquillité.

PROGRAMME DE POLITIQUE CONSERVATRICE. 231 OL ortice, qui s'impose avant tout le rosle aux soins d'un (jouvernemenl Terme el éclairé, esl une besogne malaisée en tout lemps, elsurtoul dans le nôtre. Plus la divergence des opinions ri'ligieuses, philosophiques, politiques, sociales est grande, plus ta lAcbe de maintenir lordro malériel nu sein de l'efforvescence est laborieuse; alors des partis sont li-nlés de renverser l'arrangement dans la devise que j'ai rapportée, el de mettre le progrès bien ou mal entendu avant l'ordre. Il n'est pas d'enour plus funeste. C'esl pécher contre la constiluLion fondamentale des société», et l'on en est puni par des commotions qui rapportent peu de bien et causent beaucoup de mal.

Je n'ai pus besoin d'aller chercher loin mes exemples; et, malheureusement, l'Espagne esl, je le crains beaucoup, près de témoij^ner qu'il ne faut jamais mettre le progrès avant l'ordre. Celte interversion peut ao faire dans des phrases pompeuses et des lieux commun;) révolutionnaires; mais elle ne ■e fait jamais dans les choses. Les intratuigeants espagnols, qui ont tant d'analogies avec nos radiraux, ont, depuis la proclamation de leur république, troubla l'ordre, désorganisé l'armée, soulevé des conflits locaux, refusé robéissance et poursuivi, chacun à son point de vue, la réalisation de doctrines divergentes. Qu'en est-il résulté? Rien ne s'op- |iosQ eux carlistes, dont on ne s'occupe guère plus }u« nos gens de lu Commune ne s'occupaient des ' iDs; un désarroi complet esl dans Icsiinances B ta force militaire, ces deux pivols de toute kncfl ; et ce sont les meilleurs amis de l'Espaune qui ont aujourd'hui les craintes les plus vives. Il n'est pas bon que le pouvoir soit en proie à ceux

qui iK* savent ni |ffiiiv«nier ni être jwwnemés. Le 4$€HHiiid office âf" k poiitiqne cunBervitiîoe est de laiiiM!} à toulef If^ a|imiciii§^ relipease^. phîlosopbigue^. piiiitiqnef ^ «c*ciale{L une yleÎBe libcrié d'^xpofiibos {!l de dismififiioiL. S «si toen «Btenda ^'mH* lalle lii^frit ne pevt ekîsler «b§ vb «sscmble de idbnrtéf^ realifiéef à df^ de^KS diven par les dif-

Deux raiscms. tirêef Fime dcf^ iadls H Paatre de U Ihéoffie, ftfisipiait déienDiDénait œ recoad office à Is politiqne oonfiertalnoe.

Les laiti' m»s1 qnf*. depnis «fBatre-râifts sbs, toos le^ fK^ffreroeiDeiiU. mfae les phis iiAisotes, ont été okiifés de <x^iK^éâer CTKOoe&hàne^tfut à lears peuples ces libettès DâDesuiires. snh^aat Texpressâon de HhonuBe d'ÉLal qm na|»àie présidait à nos destinées (l>. D oda n'a point été sms Intfes; des commotîoos pins on moins fiolefites se sont produites d^on boat de I^Eorope à Tantre: et Tordre matériel fut ^myfmeiiX compromis par ces refos de laissera l'ordre moral son eipresf^ioo natorelle. Cest même ce qui fit la force et la sécarité de la France au milieu des tourmentes de t8dCi et de ÎMS. Alors, quand la France s'agitait , les peuples s'agitaient aussi et ùtaient à leurs gouvernants le loisir de concerter des guerres d'invasion et de conquête. Aujourd'hui que satisfaction leur a été donnée, ils assisteraient sans émotion à nos tumultes: et, si nous retombions dans la fournaise révolutionnaire, nous nous y consumerions, sans que le feu, comme jadis, s*en communiquât à leur édifice politique. Mais cette extension générale d*une certaine somme

(1; M. Thiers.

Pnor.RAMMR DE POLITIQUE CONSEnVATItlCK. 233 6f libertés témoigne qu'il n'est pas plus possiblft de les ôler ou de les restreindre qu'il ne fut possible de les enip4>cber de s'établir. Donc les faits contm- (çnenl tout homme d'Elat à gouverner avec celte condition imposée par des anlécédenls dont rien ne peut annuler la puissance.

La théorie ne parle pas autrement que les fails. M. Comte a montré que te régime catbolico-féodal, fortement ébranlé pendant les quatorzième et quinzième siècles par les communes, par les grands schismes et par les anti-papes, éprouva son premier démantellement au seizième par la réforme. Mais ce n'i^tait pas pour rester ni protestant ni demi-féodal que l'Occident entamait ainsi sa propre unité. Aussi les temps qui suivirent l'urenl marqués par de (i;raves révolutions politiques, par des mutations profondes dans les opinions, par des changements progressifs des institutions ; si bien que, d'une part, la féodalité fut combattue et à peu près extirpée, et que, d'autre part, la socîélé, repoussant la domination ecclésiastique sous laquelle elle avait vécu pendant le moyen âge, fit prévaloir universellement le caractère laïque. Tout annonce qu'un si grand mouvement n'est aucunement lenniné. Il a eu besoin du libre examen pour commencer; il en a eu besoin pour produire les effets que je viens de rappeler; il rn a besoin pour continuer son œuvre. Le libre Kamen, ni^me lorsqu'il était faible, a été incompressible; il plus forle raison esl-il présentement insaisissable^ aucune compression. Ainsi parle lu théorie de l'évolution sociale pendant les trois derniers siècles.

La politique conservatrice ne peut qu'écouter la tliénrie et se conformer aux faits; car de nos jours

il n'y a pas d'autre définition de Tordre moral que le maintien général de la liberté de discussion avec le maintien rigoureux de Tordre matériel.

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