‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 37 sur 102 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Lapaix semble assurée en Europe pendantquelques années. Cela est heureux pour tout le monde, et particulièrement pour la France, qui en a plus besoin qu'aucun autre État du continent. Elle est précaire sans doute ; et personne n'en garantirait la durée, vu les énormes armements de l'Allemagne et les armements correspondants du reste de TEurope, comme personne ne saurait dire comment elle sera rompue, vu la complication des intérêts et Tâpreté des ambitions. Mais, tant qu'elle dure, il faut en profiter, sans en gaspiller un seul des bienfaits.

Il convient d'examiner laquelle est le mieux en mesure de tirer parti de cet intervalle qui s'ouvre immédiatement devant nous, ou la république, ou, je ne dirai pas, la monarchie (car aujourd'hui en France ce mot est une pure abstraction), mais l'une des trois monarchies qui prétendent faire notre salut, chacune à Taide d'un régime spécial, qui ne ressemble en rien au régime de l'autre.

La république est essentiellement pacifique. Elle a pour ambition et pour but, à l'intérieur, de faire régner rigoureusement l'ordre, seule garantie-du travail et du progrès, à l'extérieur, d'entretenir les bons rapports avec tous les États grands ou petits. Elle sait que le prestige militaire de la France a péri dans la folle campagne ouverte le 3 août et terminée le i" septembre, où les armées ont été, non pas seulement battues, ce qui est le sort des armes, mais prises par centaines de mille hommes, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations modernes.

LE HOMEST ACTUEL.

Elle sail ijue ce prestige ne se refail pas en un jour ; et, en atlendant, elle réorganise les tinances, l'armée, le travail raisonnablement el sérieusement. Ce rôle, que les circonstances imposent et que la république acceple, est, de tous, le plus salutaire pendant lapais présente.

La première monarctiie en ordre de compétition est la monarchie légitimiste et, malheureusement pour elle, cléricii.j. L'oppression cléricale est, au sentiment des nations modernes, la pire des oppressions. Puis ce serait mettre les forces renaissantes de la France au service du parti catholique. Je sais que les impossibilités se dresseraient de toutes paris contre une politique d'agression et d'intervention, et que les fervents se trouveraient bien vite embarrassés de leurs projets. Mais cela troublerait profondément tous nos rapports internationaux, nous brouillerait avec qui nous ne devons pas nous brouiller, et, au lieu de la neutralité dont nous avons besoin, nous créerait d'ardenles inimitiés.

La deuxième monarchie, celle de la branche cadette, n'aurait pas ces périls, j'en conviens. Mais, comme ce n'est pas elle qui a fait la paix, emprunté cinq milliards, aligné le budget et procuré l'évacuation, son trânc serait bien précaire en face des partis. Elle ressemblerait à cet honnête prince Amédée, qui accepta plein d'espoir la couronne (l'Espagne, et qui, au bout de deux ans, la déposa plein de résignation.

La troisième est celle des Bonaparles. Pour ceuxlà il suffit de rappelerleurhistoire. Napoléon 1" livre la France à l'invasion, et perd tout ce que la république avait acquis. Le même Napoléon I", un an après, ramène l'étranger, nous attire une lourde

îll LE lOMETT ACTCEL.

contribution d^ guerre, Toccopition pendant trois ans, et rétrécit encore nos frontières. Napoléon lîl fait prendre nos armées, nous vaut cinq milliards de rançon, un démembrement, et nous ramène aux limites de Henri II et du seizième siècle. Les Bonapartes sont les fléaux de la France, nés pour sa ruine.

Au spectacle des malheurs publics qui affligent tantôt un pars, tantôt un autre, et en particulier la France, beaucoup se sont inquiétés profondément, craignant que ces malheurs n'allassent jusqu'à dépasser toute proportion et à conduire les sociétés aux plus extrêmes désordres, et à une sorte de barbarie et de dissolution. Je connais trop bien les angoisses qui accompagnent nos mauvais jours, pour me railler de telles craintes. Xaime mieux ^ tout en reconnaissant, comme je fais, ce qu'elles ont de juste, les limiter en ce qu'elles ont d'excessif.

C'est la sociologie qui se charge de ce soin et if mplit cet office. Les faits sociologiques ont pris assez de consistance scientifique pour permettre d'assigner la portée des perturbaflons qui assaillent l'humanité en son développement. Quelque gravité qu'elles atteignent, visiblement elles sont devenues inférieures h la force de cohésion et de progrès que les sociétés possèdent. Certains faits très généraux et manifestes pour chacun suffiront à établir qui! en est ainsi.

Le premier point touche la production de la richesse, Tactivité de Tinduslrie et la prospérité nialérielle. Dans la lierue de la philosophie posi/ire, en un mémoire qui mérite a un haut degré de fixer l'attention, M. Mercier a établi que, malgré les commotions, les déchirements et les catastrophes, notre

pays n*a cesi é de croître en tout ce qui oonititue oe premier point. Sa démonstration , reposant sur des documents inoontei tables , est complète; et il demeure prouvé, non pas que ces événements malheureux que J'ai dénommés en bloc n*ont point nui, mais que leur nuisance a été bornée par la consistance des forces productives, qui, malgré tout, ont grandi. Gela est vrai de toutes les nations européennes.

On connaît trop bien les rapports étroits de Tindustrie avec la science, pour n'être pas assuré que là où Tune est prospère, Tautro est florissante. Gela se réfère surtout aux sciences physiques et chimiques, dont la culture est poussée activement. Mais les autres aussi, bien que plus étrangères aux applications immédiates, ne sont pas moins Tobjet de recherches persévérantes et fructueuses. Je ne veux point énumérer ici tout oe que notre âge voit éclore en fait de connaissances positives. Pourtant je signalerai l'immense travail dont les langues ont été Tobjet et la série de découvertes inattendues aussi bien dans Tépoque historique que dans Tépoque préhistorique. J'ajoute que la sociologie, qui me donne les moyens de mesurer la force des perturbations et la résistance des sociétés, est toute récente et due à un homme qui tout à Theure encore était parmi nous (1).

Et les lettres? et les arts? Une époque ne peut pas dire quel arrêt Tavenir portera sur les créations qu'elle enfante, ni quel rang il leur accordera. Mais ce que notre époque sait dès à présent, c'est qu'elle a le goût des belles choses , qu'elle n'ignore pas le

(1) Auguste Comte.

passé, et que rien n'y ralentit l'ardeur des esprits

qui poursuivent incessamment leur idéal.

Ces considérations montrent bien que, dans l'ensemble des sociétés européennes, la civilisation générale est hors de l'atteinte des accidents ; mais elles ne donnent pas la garantie que telle ou telle nation ne succombera pas. La Pologne a vu Unir son histoire au dix-huitième siècle; nous avons failli voir finir la nôtre au dix-neuvième, gr&ce à Napoléon tll. N'oublions pas facilement celte terrible leçon. Soyons sages; c'est le vœu du pays, si ce n'est pas celui des partis. Soyons sages ; la France n'est pas, comme l'Espagne, couverte par un intermédiaire. Soyons sages ; l'AlIeinagne a déjà dressé des cartes qui étendent sa frontière au Ehâne et à la Somme, comme elle en avait dressé qui retendaient aux Vosges. Soyons sages; car les périls extérieurs naîtraient bien vite des déchirements intérieurs. De ces périls exiérieurs, ma conviclion est si profonde que, si, I) Bordeaux, la monarchie eût été rétablie, même la monarchie légitimiste pour laquelle j'ai le plus de répugnance, je ne lui aurais fait aucune opposition ni suscité aucun trouble; tant j'aurais été soucieux de ne point empêcher les mains chargées de nos difficiles destinées. Quant à la monarchie des Bonapartes, si notre malheur la ramenait, je ne veux plus la revoir; j'irai mourir sur une terre étrangère : Salis una superque Vidimus exctdia.

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