‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 84 sur 102 · AU SUJET DE NOTRE PLUS RÉCENTE UISTOIRE · texte numérisé non relu

AU SUJET DE NOTRE PLUS RÉCENTE UISTOIRE

[Bl nuttc erudimini qui jmlicaiis lerram. Instruisez-vous, vous qui n'aimex pas les révolutions et qui en souffrez ; prenez pour fuidet l'expérience et l'histoire, et ne laissez pas l'utopie démocratiqiae et aociale se jouer de vous et de vos plus précieux intérêts.]

Une vie qui se prolonge beaucoup, au milieu de la souffrance permanente il est vrai, mais avec un esprit qui garde, ce me semble, la lucidité, me ramène par une pente naturelle aux vues rétrospectives et aux jugements du passé par le présent, n'étant, à la différence du vieillard d'Horace, ni preneur du temps passé {laudator temporis acti), ni censeur etchàtieur du temps présent (censor castigntorque minorum). Je trouve singulièrement instructif, pour moi du moins, de me reporter à quarante ou cinquante ans en arrière, et de voir ce que les événements ont fait de ce que nous avions cru,. redouté, espéré. Il me paraît, malgré la croyance contraire et en général fondée, qu'un* vieillard qui n'est pas

(1) Revue de la philosophie positive^ numéro de juillet-août

entêté de lui-même, est aussi redressable- qu'un ' homme plus jeune, et qu*il peut ne plus garder de préjugé pour ce qui jadis Tavait passionné et obsédé. Je me remets ici au point de vue de la philosophie telle que M. Comte renseignait alors et telle que je l'adoptais sans réserve. La réserve, les événements me Tont apprise. Y a-t-il beaucoup de vieux révolutionnaires, de vieux conservateurs qui se résignent, comme le vieux positiviste que je suis, à mettre une part de leurs déceptions sur eux-mêmes, au lieu de la mettre toute sur les événements? Les jeunes sont sous rinfluence du milieu et du moment; mais, si quelqu'un d'entre eux est induit par ces pages à songer sous quel jour peut lui apparaître son présent devenu du passé, elles n'auront pas été sans utilité.

M. Comte professait que le régime parlementaire était un produit anglais inhabile à être transplanté. Suivant lui, des circonstances purement locales en avaient causé la production ; et, comme ces circonstances manquaient sur le continent et particulièrement en France, ce régime ne pouvait y espérer qu'une durée éphémère. En vain des admirateurs mal avisés essayaient-ils de l'acclimater, et lui demandaient les fruits qu'il donne en son sol natal. L'influence de la nouvelle atmosphère à laquelle on le soumettait, le ramenait, quoi qu'on fit, à la misérable existence d'un végétal rabougri et sans vertu. On se trompait donc en cherchant dans l'imitation du type anglais un remède aux maux sociaux ; les insuccès avaient coûté et continueraient à coûter fort cher, ils étaient irréparables.

Peut-être, au moment où M. Comte élaborait ses théories sociologiques, les expériences continentales

EXPÉRIENCE nÉTIlOSPECTIVE. 1(57

du régime parlementaire n eluîcnt-elles )>as suflia santés pour écarter l'objection péremploira soulevée par M. Comte. Mais toujours est-il que cette objection provenait surtout d'une conception dogmatique qui se trouvait en plein(< contradiction avec les essais politiques pour renouveler sur le modèle anglais les vieux gouvernements menacés. La solution de la crise révolutionnaire universelle, il la plaçait bien plus haut que dans un vain palliatif. A l'imitation de ce que le calliolieisme avait établi, et désormais sur les buses non de la théologie, mais du savoir positif coni-donné en philosophie, deux pouvoirs devaient se former, l'un spirituel qui donnerait l'éducation et présiderait <i l'entretien et au développement de la morale sociale, el l'autre temporel qui aurait entre les mains toutes les ressources à la charge d'assurer, sous la règle du pouvoir spirituel, le sort matériel de tous les salariés. Dans une pareille organisation il n'est évidemmeut aucune place pour rien qui ressemble au régime parlementaire.

Mon objet, ici, n'est pas d'examiner celle solution, me contentant de remarquer qu'elle est une hypothèse sociologique en dehors des faits, soit contemporains, soil prochains, et que l'avenir seul dira si c'est vers elle que marchent les sociétés, qui actuellement n'y marchent en aucune fayon. 11 est (le rechercher comment les événements des cinquante dernières années ont procédé à l'égard du régime parlementaire, s'ils lui ont été favorables ou défavorables, et s'il a plus de chances de se consolider là oli il a été implanté, et de se propager Ih oli il n'est pas encore admis, qu'il n'en avait au moment que j'ai considéré. Une expérience sociale de

cinquante ans n'esl cerlainement pas décisive, et elle laisse la place à des retours. Pourtant c'est déjà une durée qui mérite de n'être pas dédaignée; et, au point de vue expérimental qui doit dominer tant qu'on ne se prend pas aux conceptions des philosophes ou à celles des socialistes, on aurait le plus grand tort de ne pas attacher beaucoup de prix aux résultats ainsi manifestés.

Le régime parlementaire a deux formes sous lesquelles il fonctionne également bien, la forme monarchique ci la forme républicaine. Dans la première, sa tâche est de lutter contre la prérogative royale, qui menace de restreindre ses privilèges et même de rétoutfer ; dans Ik seconde, elle est de contenir la démocratie, dont la tendance est d annuler toute représentation et do prendre en main la gestion directe des choses grandes et petites de la société.

A tout seigneur tout honneur. 11 est impossible de nommer le régime parlementaire sans évoquer d'abord Timage de TAngleterre. C'est de là qu'il a exercé sa fascination sur le continent. De fait, ses qualités et ses services y ont été grands. 11 ne faut pas mettre au moindre rang des unes et des autres sa longue durée; pendant deux siècles il a garanti TAnglelerre des graves et dangereuses commotions nui ont secoué de fond en comble bien d'autres Etats, et leur ont infligé des pertes sans nombre de vies humaines et de richesse nationale. A Tintérieur, il a lutté patiemment mais sûrement contre la prérogative royale, et a fini par lui oter ce qu'elle a de propriétés malfaisantes, tout en laissant à la royauté la part d'utilité qu'elle comporte dans les sociétés modernes. A l'extérieur, sous son influence, TAnglcterre a joui d'une bonne fortune que peu de

em'êhiElNce riÉTBosr'JxnvE. m

rPvers, el îles revers sans désastres définitifs, sont voriu» entraver; son empire n englobe d'immenses contrées, et sa colonisation est encore plus étendue que son empire.

Touletois ne laissons pas s'introduire une erreur historique, et ne permettons pas de croire que le régime parlementaire ait été exclusif à l'Angleterre, el qu'il n'ait pas eu sur le continent droit à l'existence et ù la dur*^*>. La Hollande Ta possédé d'abord sous la forme républicaine, aujourd'hui elle le possède sous la forme monarchique; et, quand on 6C rappelle quelle place ce pays si restreint a lenue dans les destinées de l'Europe au seizième et au dix-septi)!me siècle, cl combien, aujourd'Imi même où la prépondérance des grands Ktats jette les petits duns l'ombre, s» situation est honorable et prospère, on reconnaît lii aussi au régime parlementaire une vertu politique bien favorable aux nations modernes H l'issue du moyen ftge. Ce que je dis de la Holbinde doit 0tre appliqué de point en point à la Suisse ; elle aussi a depuis longtemps te régime parlementaire, el en a retiré les mêmes bienfaits: sa puissance u été grande, alors que les petits pouvaient être puissants, et sa situation actuelle demeure honorable et prospère. Enfin, tout à fait au nord de l'Europe, la Suède est en possession d'un régime parlementaire qui a eu ses vicissitudes, mais qui préside désormais sans conteste et avec un plein succès au gouvernemeul de celle vaillante nation, l^es faits montrent que le régime parlementaire n'est pas allaclié autant qu'on l'a prétendu aux particularités de l'bistoire anglaise. Cela peut d'autant moins ^tre soutenu que le régime parlementaire n'est pas autre chose qu'une issue, un perfoclionncment, uneudap-

talion moderne du système inauguré dans le courant des quatorze et quinzième siècles sous les noms d'états généraux, de parlements, de corlès, etc.; système qui a appartenu à toute TEurope en qualité de transformation de la féodalité.

La Belgique, devenue indépendante, n'hésita pas: elle prit un roi et le régime parlementaire. Depuis cinquante ans, elle s'y tient fermement, malgré les exemples qui auraient pu être contagieux des pays voisins, et malgré les conflits passionnés entre le cléricalisme et la laïcité. Aussi en pleine prospérité elle jouit du fruit de sa sagesse.

En France, le régime parlementaire a sombré sous sa forme monarchique. C'est cette double chute, imputable à la royauté légitime de Charles X et à la royauté quasi-légitime de Louis-Philippe, qui a surtout frappé M. Comte et lui a fait prononcer son arrêt. Mais, même en ce pays, il a survécu sous la forme républicaine, et rien ne fait prévoir qu'il y puisse être remplacé par une autre combinaison politique.

Le gouvernement piémontais, longtemps rebelle, avait fini par établir chez lui deux chambres, peu avant que commençassent les événements décisifs qui ont amené Tindépendance de l'Italie. Cette indépendance a eu pour effet immédiat l'extension du régime parlementaire à toute la Péninsule, à Florence, à Naples, à Rome même. Assez loin de là, chez un autre peuple latin, le Portugal, après des luttes fort âpres, s'est installé ce régime. Il fonctionne très régulièrement dans l'un et l'autre pays: mais il y est récent ; et plus de durée est nécessaire pour qu'on puisse affirmer que ses racines y sont suffisamment profondes.

EXrÉIIIESCE IIÉTI10S!>ECTIVE.

Bn Allemagne, en Autriche, il est réccnl aussi ; mais, dans les Iransforiiiutions el les épreuvos que ce« pays ont subies, cVsl à lui et ii rien aulrtt qu'on s'est adressé pour amener un compromis entre les anciennes choses et les nouvelles.

L'Espagne, arrivée un peu plus tard que la France dansl'ère des révolutions, n'apasété moins troublée qu'elle. Sortie, après la trahison ourdie à Bayoïme par Napoléon 1", du gouvernement du rey netlo, elle aussi s'est adressée au régime parlementaire comme il la panacée recommandée par les médecins modernes des maux politiques. L'essai fut éphémère ; le roi absolu reprit son autorité, puis la reperdit; et la guerre civile, suscitée par la réaction, la désola; l'insurrection républicaine, tenlêe parla révolution, lui infligea des désastres plus courts mais fort regrettables. Enfin, pour se remettre de tant de catastrophes, elles'abrile, depuis quelquesannéesâpeine, sous le régime parlementaire monarchique. Ses amis doivent lui souhaiter qu'elle s'attache, malgré toutes les excitations, h conserver jalousement cet établissement, comme les amis de la France doivent lui souhaiter qu'elle se tienne tranquille au port républicain que les événements lui ont ouvert.

Ainsi le régime parlementaire, bien loin d'être en déchéance depuis cinquante ans, est en croissance régulière sur te continent. N'étant pas tout d'une pièce et comportant des gradations, il est ici plus puissant, et là plus faible ; mais partout il conserve sa propriété caractéristique, qui est d'assurer la publicité et la discussion, el de garantir aux citoyens une part dans la gestion des afl'uires publiques.

Et la monarchie que M. Comte éliminait simultanément de l'ordre social futur, qu'est-elle devenue

talion moderne du système inauguré dans le courant des quatorze et quinzième siècles sous les noms d'états généraux, de parlements, de cortès, etc.; système qui a appartenu à toute TEurope en qualité de transformation de la féodalité.

La Belgique, devenue indépendante, n'hésita pas: elle prit un roi et le régime parlementaire. Depuis cinquante ans, elle s'y tient fermement, malgré les exemples qui auraient pu être contagieux des pays voisins, et malgré les conflits passionnés entre le cléricalisme et la laïcité. Aussi en pleine prospérité elle jouit du fruit de sa sagesse.

En France, le régime parlementaire a sombré sous sa forme monarchique. C'est cette double chute, imputable à la royauté légitime de Charles X et à la royauté quasi-légitime de Louis-Philippe, qui a surtout frappé M. Comte et lui a fait prononcer son arrêt. Mais, même en ce pays, il a survécu sous la forme républicaine, et rien ne fait prévoir qu'il y puisse être remplacé par une autre combinaison politique.

Le gouvernement piémontais, longtemps rebelle, avait fini par établir chez lui deux chambres, peu avant que commençassent les événements décisifs qui ont amené l'indépendance de l'Italie. Cette indépendance a eu pour effet immédiat l'extension du régime parlementaire à toute la Péninsule, à Florence, à Naples, à Rome même. Assez loin de là, chez un autre peuple latin, le Portugal, après des luttes fort âpres, s'est installé ce régime. Il fonctionne très régulièrement dans l'un et l'autre pays: mais il y est récent ; et plus de durée est nécessaire pour qu'on puisse affirmer que ses racines y sont suffisamment profondes.

RXl'ÉHIENCE IIÊTIIOSI'ECTIVE.

En AllemagDC. en Auli'iclic, il est l'écenl aussi ; mais, dans les Iransforninlions et les épreuves que ces p»ys ont subies, cVsl à lui el ji rien autre qu'on s'est adressé pour amener un compromis entre les Hneiennes choses et les nouvelles.

L'Espagne, arrivée un peu plus tard que la France liansTère des révolutions, n'a pas été moins troublée qu'elle. Sorlie, après la trahison ourdie a Bayounc par Napoléon 1", du gouvernement du rey nf^(fo,elle aussi s'est adressée au régime parlementaire comme à la panacée recommandée par les médecins modernes des maux politiques. L'essai fuléphémère ; le roi absolu reprit son auloi-ité. puis la reperdit ; et la guerre civile, suscitée par la réaction, la désola l'insurrection républicaine, tentée parla révolution, lui infligea des désastres plus courts mais fort regrettables. Enfin, pour se remettre de tant do catiistrophes, elles'abrile, depuis quelques années àpeine, sous le régime parlementaire monarchique. Ses amis doivent luisouhailer qu'elles'allache, malgré toutes les excitations, à conserver jalousenittnt cet établissement, comme les amis de la France doivent lui soubailer qu'elle se tienne tranquille au port républicain que les événements lui ont ouvert.

Ainsi le régime parlementaire, bien loin dVlre en déchéance depuis cinquante ans, est en croissance régulière sur le continent. N'étant pas tout d'une pièce et comportant des gradations, il est ici plus puissant, cl lii plus Taible ; mais partout il conserve sa propriété caractéristique, qui est d'assurer la publicité et la discussion, et de garantir aux citoyens une part dans la gestion des affaires publiques.

Et In monarchie que M. Comte éliminait simultanément do l'ordre social futur, qu'est-cUe devenue

talion moderne du système inauguré dans le courant des quatorze et quinzième siècles sous les noms d'états généraux, de parlements, de corlès, etc.; système qui a appartenu à toute TEurope en qualité de transformation de la féodalité.

La Belgique, devenue indépendante, n'hésita pas: elle prit un roi et le régime parlementaire. Depuis cinquante ans, elle s'y tient fermement, malgré les exemples qui auraient pu être contagieux des pays voisins, et malgré les conflits passionnés entre le cléricalisme et la laïcité. Aussi en pleine prospérité elle jouit du fruit de sa sagesse.

En France, le régime parlementaire a sombré sous sa forme monarchique. C'est cette double chute, imputable à la royauté légitime de Charles X et à la royauté quasi-légitime de Louis-Phihppe, qui a surtout frappé M. Comte et lui a fait prononcer son arrêt. Mais, même en ce pays, il a survécu sous la forme républicaine, et rien ne fait prévoir qu'il y puisse être remplacé par une autre combinaison politique.

Le gouvernement piéniontais, longtemps rebelle, avait flni par établir chez lui deux chambres, peu avant que commençassent les événements décisifs qui ont amené l'indépendance de l'Italie. Cette indépendance a eu pour effet immédiat l'extension du régime parlementaire à toute la Péninsule, à Florence, à Naples, à Rome même. Assez loin de là, chez un autre peuple latin, le Portugal, après des luttes fort âpres, s'est installé ce régime. Il fonctionne très régulièrement dans l'un et l'autre pays: mais il y est récent ; et plus de durée est nécessaire pour qu'on puisse affirmer que ses racines y sont suffisamment profondes.

EXI'ÉIIIENCE IlÉTKOSl'ECTIVE. ^71

En Allemagne, en Aulrichi?, il est rtn-eni aussi ; mais, dans les IransFormnlians et les épreuves que ces pays ont subies, cVsL ii lui el » lien Huire qu'on s'est adressé pnur amener un compromis entre tes anciennes choses et les nouvelles,

L'Espagne, arrivée un peu plus tard que la France dans l'ère des révolutions, n'a pas été moins troublée qu'elle, Sortie, après In trahison ourdie k Bayoïme par Napoléon 1", du gouvernementdurr>y nf((o, elle aussi s'est adressée au régime parlementaire comme à la panacée recommandée par les médecins modernes des maux politiques. L'essai fut éphémère ; le poi absolu reprit son autorité, puis la reperdit; el la guerre civile, suscitée par la réaction, la désola ; l'insurrection républicaine, tenlée parla révolution, lui infligea des désastres plus courts mais forl regrettables. Hnlin. pour se remettre de tant de ratastroplies, elles'abrite, depuis quelques annéesàpeine, sous le régime parlementaire monarchique. Ses amis doivent lui souhaiter qu'elle s'attache, malgré loutes les excitations, ii conserver jalousement cet établissement, comme les amis de la France doivent lui souhaiter qu'elle se tienne tranquille au port répuhlicain que les événements lui ont ouvert.

Ainsi le régime parlemenlaire, bien loin d'être en déchéance depuis cinquante uns, es) en croissance régulière sur le continent. N'étant pas tout d'une pièce et comportant des gradations, il est ici plus puissant, el lii plus faible ; mais partout il conserve sa propriété caractéristique, qui est d'assurer la publicité et la discussion, et de garantir aux citoyens une part dans la gestion des affaires publiques.

Et la monarchie que M. Comte éliminait simultanément de l'ordre social fulur, qu'est-elle devenue

talion moderne du système inauguré dans le courant des quatorze et quinzième siècles sous les noms d'états généraux, de parlements, de corlès, etc.; système qui a appartenu à toute TEurope en qualité de transformation de la féodalité.

La Belgique, devenue indépendante, n'hésita pas: elle prit un roi et le régime parlementaire. Depuis cinquante ans, elle s'y tient fermement, malgré les exemples qui auraient pu être contagieux des pays voisins, et malgré les conflits passionnés entre le cléricalisme et la laïcité. Aussi en pleine prospérité elle jouit du fruit de sa sagesse.

En France, le régime parlementaire a sombré sous sa forme monarchique. C'est cette double chute, imputable à la royauté légitime de Charles X et à la royauté quasi-légitime de Louis-Philippe, qui a surtout frappé M. Comte et lui a fait prononcer son arrêt. Mais, même en ce pays, il a survécu sous la forme républicaine, et rien ne fait prévoir qu'il y puisse être remplacé par une autre combinaison politique.

Le gouvernement piémontais, longtemps rebelle, avait flni par établir chez lui deux chambres, peu avant que commençassent les événements décisifs qui ont amené Tindépendance de l'Italie. Cette indépendance a eu pour effet immédiat l'extension du régime parlementaire à toute la Péninsule, à Florence, à Naples, à Rome même. Assez loin de là, chez un autre peuple latin, le Portugal, après des luttes fort âpres, s'est installé ce régime. Il fonctionne très régulièrement dans l'un et l'autre pays : mais il y est récent ; et plus de durée est nécessaire pour qu'on puisse affirmer que ses racines y sont suffisamment profondes.

EXPÉniENCE IlÉTiiOSl'ECTIVE. 171

En Allemagne, on Aulriclic, il Psl récent aussi ; mais, dans les liansforinutions el 1rs épreuves que ces pays «ni snbi('!<, c'est li lui et a rien aulre qu'on s'est adressé pour amener un compromis entre les anciennes choses et les nouvelles.

L'Espagne, arrivée un peu plus tard que la France dans l'ère des révolutions, n'a pas été moins troublée qu'elle. Sortie, après la trahison ourdie ji Bayonne par Napoléon 1", du gouvernpmenl du n'y netto, elle aussi s'est adressée au régime parlementaire comme à la panacée recommandée par les médecins modernes des maux politiques. L'essai futéphémère ; le roi absolu reprit son autorité, puis la reperdit; et la guerre civile, suscitée par la réaction, la désola; l'insurrection républicaine, tentée parla révolulion, lui infligea des désastres plus courts mais Tort regrettables. Enfin, pour se reniellre de tant de calastrophes, elle s'abrite, depuis quelques années àpeine, sous le régime parlementaire monarchique, Ses amis doivent lui souhaiter qu'elle s'attache, malgré toutes les excitations, à conserver jalousement cet étublissement, comme tes amis de la France doivent lui souhaiter qu'elle se tienne tranquille au port républicain que les événements lui ont ouvert.

Ainsi le régime parlementaire, bien loin d'être en déchéance depuis cinquante ans, est en croissance régulière sur le continent. N'étant pas tout d'une pièce et comportant des gradations, il est ici plus puissant, el lit plus faible ; mais partout il conserve sa propriété caractéristique, qui est d'assurer la publicité et la discussion, et de garantir aux citoyens une part dans la gestion des alfaires publiques.

Et la monarchie que M. Comte éliminait simullanément de l'ordre social futur, qu'e&l-cUe devenue

m EXPÉRIENCE RÉTROSPECTIVE.

clans l'intervalle de temps que je considère et sous l'épreuve des expériences subies ? Réorganiser sans roi la société était un de ses axiomes. Elle a péri en France. Ce n'est pas que les partisans de la légitimité et de rimpérialisme ne prétendent qu'elle n'est qu'éclipsée et qu'elle reparaîtra soit sous l'auspice des fleurs de lis, soit sous celui de l'aigle impérial. Nul ne peut répondre de l'avenir; mais ce dont on peut répondre, c'est que le sort de la république est désormais entre les mains des républicains ; ce sont eu\ qui, sages ou violents, la maintiendront ou la renverseront. Partout d'ailleurs la royauté persiste, et même elle a fait deux acquisitions nouvelles, la Belgique et l'Italie. Cette institution ne semble donc pas sur le point de s'éteindre. Outre qu'elle possède une faculté d'accommodation suffisante au régime parlementaire qui est en ascendant, elle a l'avantage d'être historique et traditionnelle ; ce qui facilite grandement la tâche supérieure qui incombe à tout gouvernement de garantir l'ordre.

Le nouveau monde, peuplé de gens issus do l'ancien, n'a pas admis la monarchie, sauf le Brésil. Au nord, au sud, tout y est en république, aussi bien les Espagnols que les Anglais. Qu'adviendra-t-il de tant d'établissements dont aucun n'est bien vieux? Est-il vrai qu'aux États-Unis même il commence à se former une opinion sourde qui aspire à avoir un monarque? Est-il sur que les républiques d'origine espagnole échapperont aux conséquences qui suivent d'ordinaire les révolutions fréquentes et l'anarchie qui en résulte? L'union des États-Unis eux-mêmes se maintiendra-t-elle, ou cet immense Etat se fractionnera-t-il en États moindres? Le Canada restera-t-il toujours colonie? Toutes questions

FAPÉIllENr.E RÈTROSl'EaiVR. M'S

auxquelles je charge mon successeur de répondre dans r.inquanio ans. MaU ce qui semble acquis, cVsl que, dût-il y avoir des Iransformalions et des sépiiralions, le principe du rc(,'inie parlementaire gardera lit aussi sa prépondérance.

Le second chapitre de mon expérience rétrospective a pour objet, parmi les crimes poliliqueîi, celui qui, par voie d'insurrection ou de coup d'iital, renverse ou lente de renverser un pouvoir élalili, alîn de remettre aux mains d'un homme, d'un parti, d'un régime, la gestion de la chose publique. Ce genre de crime est le plus considérable de tous, du nioius dans nos sociétés modernes: les contre-coups en sont ressentis non seulement par les particuliers que l'on frappe pour vaincre leur résistance et Taire place nelte, mais aussi par lu fortune publique, par lu situation internationale, par les relations intérieures des citoyens entre eux, par la mnralilé commune. Ç,e qui ajoute ii leur gravité, c'est qu'il faut une assex longue durée pour que les cfTets s'en amortissent complètement. Depuis li^U, ce genre de crime pèse sans interruption sur la Fnmce; il nous donne en spectacle, quelquefois en lerreur, à nos voisins, n'a rien de réjouissant pour le cu'ur des patriotes, et nous coCile gros au dedans et au dehors pur ses conséquences directes et indirectes. Aussi niéritn- 1-il d'ttire étudié par les sociologislescomnte un cas fâcheux de pathologie sociale.

Je commence ma revue pur le crime politique de ce genre le plus rapproché de nous. Un 1871, au

mois de mars, les Allemands victorieux et regardant, il convint pour des raisons que Tesprit insurrectionnel fera aussi plausibles qu*il voudra, au populaire parisien et à ses chefs de refuser Tobéissance qu-41 devait à la France ; et il somma le gouvernement légal d'abdiquer et TAssemblée nationale de se dissoudre. C'était une déclaration de guerre à laquelle il était impossible qu'il ne fût pas répondu. Aucun gouvernement ne peut supporter la rébellion à Tautorité qu'il possède en vertu de droits légaux. Même les États-Unis (bien qu'ils soient une confédération d'États, ce qui comporte une certaine élasticité indépendante) n'ont pas permis au Sud de faire sécession ; et la force légale y a détruit ce que la force illégale tentait de constituer.

La guerre éclata donc, terrible et féconde en pertes, en meurtres, en ruines, en incendies. Parmi les griefs allégués par le populaire parisien pour justifier sa prise d'armes, était son indignation contre la misérable défense que les commandants militaires du siège et M. le général Trochu en tête avaient opposée à l'armée allemande. Certes, je n'ai point qualité pour toucher une aussi grave question; il est certain que le commandement ne fit preuve d'aucune qualité exceptionnelle. Sans doute il ne disposait que d'éléments fort peu solides militairement, et je ne sais ce qu'un Bonaparte, unTurenne, un Wellington auraient pu tirer de troupes qui n'avaient pas eu le temps de s'exercer et de prendre de la cohésion. Mais les événements de l'insurrection ne tardèrent pas à montrer si les militaires de la Commune, devenus les maîtres des opérations, valaient mieux que le général Trochu et ses officiers. Au 19 mars M. Thiers s'était retiré à Versailles

EXPÉRIENl^E nÊTHOSPEl/riVE

avec vingt-deux raille hommes, et quelles lroup(>s ! démoralisées, sans cohésion, et mtil sfires contre Paris. Jusqu'il!! 3 avril, il i'ei.-tit quelques renroi-ts, ■nais non encore les prisonniers que M. de Bismark lui rendait d'Allemagne. Qu'était cela en re^rd de l'armée allemande assiégeante, nombreuse, disciplinée, solide? Eh bien, les militaires de la Commune, avec leur sortie de cent mille hommes, ne Turent pas plus heureux contre les quelques milliers d'hommes de M. Thiers que le général Trochu ne l'avait été contre les deux cent mille ennemis qui bloquaient Paris (1).

L'insurrection fut donc vaincue; mais, eôt-elle été victorieuse, son titre n'en aurait pas mieux valu. Elle se sérail saisie de la France, comme s'en sont saisis tous les coups de violence, elle en eiU fail Je ne sais quoi; mais elle serait toujours restée une illégulité sanglante et un mauvais exemple. Lu doctrine de la force est au service de tous les ambitieux et de tous les perturbateurs. Hodie mihi, crnx tibt, disent-ils en moditianl k leur usage le diclon lumulaire; et jusqu'ici l'évéïiemenl leur a donné raison.

(1) ie l'a, on une hiitoire de la Coolinune, i propos des combaLi obitïnéi que les r^Jénte livrèrent ilans Parit. la dernière semaine de l'iniurreclion, aux Vermilbis : * Dei liauteuri de Romainvitle, de Konlmorency, d'Andilly, de Saint-Prix, d'Orgcmaat, où ils >uivaieol, en faiaanl éclater une joie sauvage, loi péripéliet de la Mnoiinade et det incendies, les olllcien prueiiens et allemands ■vûeol pu vomprendre ce qu'eût tté la guerre sous Paris conJuile ptr d'autrea hommes que le* incapables de Septembre, t Je le r6ptl«, je ne Eils |ias l'apologie dei incapable! de Septembre ; mais, an ce paaiage. on tonrond ce que pouveiii det buniniet ri^aolui, bien qu'indisciplints, derrière des barricades et dans des rues, ane ce qu'ils peurenl ea rase campagne, eu liEue et en ma- WMvret. L'Iiitloire mitilaire eit asseï Taiie pour i|u'il suit lem[>s de ne pas tomber en do pareilles conrusions et Je ne p-tt prendre une inctriifrente lever eii mas»' pour une armée eCTective.

Mù EXPÉRIENCE RÉTROSPECTIVE.

La Némésis vengeresse 'qui, semblable à la Forlune chez Dante (4), fait changer chez nous les choses politiques de mains en autres sans répit, poussa Tempire au suicide ; car, comment qualifier aufei*ement cette fabuleuse incapacité de Tempereur, de ses ministres et de ses généraux, où l'on vit en un mois toutes les forces de la France perdues et anéanties? L'empire s'eftbndra; et le 4 septembre ne foula aux pieds que ce qui n'était plus debout. Vous êtes bien indulgent, diront les bonapartistes, casuibtes experts en pareils cas, pour Témeute qui mit en fuite la chambre des députés, le sénat, Timpératrice et le ministère ; si nous sommes un crime politique comme vous le prétendez, elle Test aussi. Soit; cela ne touche point à ma thèse; et je n'ai point envie de discuter sur des appréciations de partis. L'émeute fut courte sans doute ; mais ce fut une émeute, et le gouvernement qui en naquit ne fut, non plus, qu'un gouvernement de fait, comme oùt été la Commune victorieuse, comme fut l'empire victorieux.

En effet, vingt ans avant le coup d'État frappé par les fédérés parisiens et manqué, et dix- neuf ans avant le A septembre, le prince Louis Bonaparte mit le sien à exécution. Lui fut plus habile que ses imitateurs de 4871 ; il réussit pleinement. Il dispersa la chambre, emprisonna ses adversaires, s'empara de la toute-puissance, et obtint d'un plébiscite fort nombreux, je ne puis le nier, l'entière ratification de son crime politique. M. Fould, qui était alors un de ses ministres, rendant compte des opérations qui avaient comprimé les divers et infructueux

(\) Enfer, Ml, 79.

EXl>ËHIEI4r.E RÉTROSPECTIVE. 477

essais dfî résistance, declarail dans soiiriipj>oil, avec un orguiiîi satisrail, que cette révolulion, la plus salttliitre di! toutes tc'était l'opinion des bonapartistes, comme ce fut l'opinion des coiumunalisles, <\ae In leur était lu meilleure), aviiit ii peine coûté cinq cent mille francs. C'est vrai ; mais tournons le feuillet et voyons le revers. Celle révolution qui, suivant le calcul des entrepreneurs, revenait si l)on marché, avjiit jonché de morts les boulevards et les rues de Paris, trappe d'exil, d'internements, de Iran sportati nus plusieurs milliers de citoyens, ruiné une multitude de familles, el exercé sur les vaincus la plus dure des compressions. 11 faut, cela est évident, beaucoup renchérir sur l'évaluation de M. Fould.

Vaincus, les faiseurs du coup d'Ktat de Iti51, les auteurs de ce crime politique, auraient été, le prince Louis Bonaparte on tête, sévèrement frappés par la justice du gouvernement établi. Ijnelques-uns eussent certainement payé de leur vie leur attentat; beaucoup eusseni été envoyés a Lambessa et k l^ycnne; c'est là que, vainqueurs, ils envoyèrent leurs adversaires. Puis du temps se serait passé, les colères auraient diminué; eussent-ils profilé ile cette accalmie pour demander des grâces, et, leurs prétentions se haussant, pourréclanier une amnistie pleine et entière? Je doute que les radicaux les eussent trouvés aussi amnistiablcs qu'ils trouvent les condamnés delà Commune; les radicaux ne se piquent pas d'une grande équité; ce qu'ils aiment, ils l'amnistient: ce qu'ils haïssent, ils le damnent aussi énerfiiquemenl que des catholiques peuvent damner des hérétiques. Moi qui n'ai pas deux poids el deux mesures, je mets dans la même balance

tous les crimes politiques de Tordre que je considère; c'est mon terme pour les insurrections illégales et les coups de force depuis 1814.

A propos des attentats de violence illégale et des hommes qu'ils élèvent au pinacle, M. Comte disait que même les plus mauvais d'entre ces hommes, une fois que la responsabilité du pouvoir leur est dévolue, s'améliorent, et que leur administration n'emporte pas tous les fâcheux effets que le début ferait craindre. Gela est vrai jusqu'à un certain point, et se vérifia sous l'empire, dont les détestables commencements cédèrent la place à plus de modération et de régularité. Nécessairement, cet apprentissage des gouvernants improvisés par la force coûte cher à ceux aux dépens de qui il se pratique. Néanmoins, il manqua toujours à l'empire quelques-uns des éléments essentiels à tout bon gouvernement en une société moderne ; et ses efforts furent vains, soit pour échapper aux conditions de son origine, soit pour remédier aux vices intimes de sa propre constitution.

La chronologie ascendante que je suis me mène au coup qui porta par terre la royauté de Louis- Philippe. Celui-ci vint non d'en haut mais d^en bas, et il fut asséné par des bandes populaires que la passion républicaine et socialiste animait ; avec un sûr instinct, elles mirent à profit les fautes commises par le gouvernement du roi, dressèrent leurs barricades, et, divers hasards aidant, elles se rendirent maîtresses de Paris que Louis-Philippe ne leur disputa pas, et de la France qu'on ne leur disputa pas davantage.

Ce fut un acte de violence et d'illégalité. L'élablissement de juillet était légal, d'une légalité étroite si

EXPÉRIENCE KÉTROSraCTIVE.

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l'on veut, mais que rien n'empfehait d'élargir pacifiquement sous l'impulsion de l'opinion. Après la chute de Charles X, la chambre des Députes, seul pouvoir qui restât debout, déféra la couronne au duc d'Orléans, et la consécration était suffisante. Que l'acte de violence qui cassa cette consécration ail eu pour objet la république, et qu'il provienne de mains populaires, cela ne change rien à sa nature, et il est un crime politique comme le guet-apens du 2 décembre 1851 et le soulèvement des fédérés parisiens en mars fS71. Tout est pareil; dans les trois cas, suivant les moyens qu'offre la circonstance, on emploie illégniement la force contre un ordre de choses établi et régulier, et l'on prétend lui substituer ce qui agrée politiquement aux promoteurs du mouvement.

Eh quoi! diront les républicains, peut-on mettre en parallèle le dtiteslable empire avec son absolutisme, avec sa compression, avec ses guerres, et la généreuse et bienfaisante république, qui consacre tous les droits et toutes les libertés? Eh quoi! diront les impérialistes, peut-on mettre en parallèle l'anarchique république avec ses désordres, avec ses .guerres civiles, avec .ses ruines de la fortune publique, et l'ordre plein de prospérité que l'empire assure au pays pour beaucoup d'années? Qui croire et il qui entendre? Tout juge équitable leur reconnaîtra une mi^me el mauvaise origine; le reste est affaire de parti el d'opinion.

Les hommes de llitiS argueronl-ils que leur illégalité et leur violence furent aussitôt amnistiées et légalisées par le verdict du suHrage universel, qui, consulté, envoya une chambre républicaine? L'argument se retourne contre eux, ou du moins est sans

valeur; car le même suffrage universel, quatre ans plus tard, amnistia et légalisa nilégalité et la violence commises par les bonapartistes. Que Ton argumente tant qu'on voudra, le fait accompli demeure le maître aussi bien pour Tempire que pour la république.

Faut-il donc s'abstenir de tout ce qui émane de la malencontreuse origine, et moi même me suis-je imposé une pareille réserve? Non, sans doule; une fois qu'un renversement a fait table rase, chacun obéit à ses instincts, à ses opinions, à son jugement, à ses intérêts, et prend sa place dans les groupes politiques. La mienne a été contre l'empire et pour la république. Mon antipathie historique est profonde pour le régime que le premier Napoléon fit peser sur la France ; elle n'a pas été atténuée par les faits et gestes du second. Je lui ai été résolument et constamment adverse, mais mon aversion est devenue de Thorreur quand il eut amené le déchirement de l'Alsace et de la Lorraine d'avec la France; c'est son crime irrémissible, comme le crime irrémissible de la Commune parisienne de 1871 a été d'incendier Paris. Je me suis donc rangé dans les rangs républicains. La république est un régime libéral, et je suis acquis d'avance à tout régime libéral. J'ai servi avec dévouement la république de 1848, et j'ai été cruellement affligé quand elle fut égorgée par le prince Louis Bonaparte. Je conviens de la sorte que le fait accompli a été mon maitrc ; mais j'ainierais mieux appartenir à un pays où les coups d'Etat princiers ou populaires viendraient échouer contre des impossibilités historiques et sociales.

En ai-je tini avec l'illégalité violente? non, pas

EXi'ÉniENCE IIÊTROSI'ECTIVE.

issue d'une origine lais qui n'en élnît pas

i>ncore. La Restauration t singulière et complexe,

moins très forte. Elle avait pour elle l'assenlimcnt Ac l'Europe, qui se montra ravoraliie au rétablissement des Bourbons. Elle rendait le Irùne k In vieille lif^née des rois de Fr.tnce.et le titre de légitimité ne lui messeyait pas. Enfin elle ne revenait pas les mains vides, apportant la paix qui était le souhait de tous, et une charte qui inaugurait le régime parlemeniiire aboli par Bonaparte. Son droit fut reconnu au dehors et au dedans, et elle apparut avee un caractère régulier et légal, contre lequel Igs révolutionnaires et les impérialistes n'avaient d'autre ressource que de se coaliser et de s'insurger.

Elle fut d'abord un très mauvais gouvernement; une réaction effrénée l'emporta, et le parti royaliste se livra aux fureurs et aux vengeances. Mais peu à peu les passions déchaînées s'amortirent, l'esprit modéré de Louis WIII prévalut, et les bienfaits que contenait en lui le régime parlementaire se développèrent graduellement. La prospérité matérielle marcha de pair avec le progrès d'une liberté régulière.

Les lettres et les sciences tlcurirent, et le malaise qui existait entre la France et la dynastie tendait il se perdre dans la conciliation légitimiste et libérale.

C'est de cette situation belle et Torte qu'il plut îi un vieux roi, tout imprégné des préjugés de l'émigralion et dominé par des pri^lres, de précipiter la royaulé dans une périlleuse aventure, Il porta une main violente sur la charte, et se prépara h soutenir par la force l'interprétation qu'il croyait devoir

m EXPÉRIENCE RÉTUOSPEOTIVE.

donner au fameux article 14 (1). Les ordonnances parurent : aussitôt le soi trembla, Paris et plusieurs grandes villes refusèrent de se soumettre à la violation du contrat synaliagmatique qui liait la dynastie et la nation. Des régiments et deâ insurgés, des canons et des barricades remplacèrent les p&isibles discussions. Mais rillégalité se trouva la plus faible, et force resta à la loi.

La lutte fut courte et ne produisit pas directement de grands dommages ; toutefois les dommages indirects furent énormes. La fortune publique éprouva une baisse considérable. L'industrie et le commerce, saisis dans Tétau de fer d'une catastropbo imprévue, ne purent satisfaire à leurs obligations; et il fallut recourir à divers expédients pour atténuer leurs souttrances. Le mal moral ne fut pas moindre que le mal matériel. L'esprit de révolution et de désordre sentit qu*un grand poids venait d'être ôté aux obstacles qui le gênaient, et sans retard il profita des nouvelles facilités. Les émeutes succédèrent aux émeutes ; non point des émeutes où Ton crie et où Ton s'agite, mais des émeutes sanglantes^ à barricades, à coups de fusil, jusqu'à ce qu'enfin une dernière eujporla la monarchie de Louis-Philippe et ouvrit la porte à la monarchie de Napoléon IIL

On ne sait jusqu'à quel point le ministère Poli* gnac, victorieux, eût poussé la punition et la compression. Sa défaite coupa court à ce qui pouvait être médité de ce côté; mais elle ne changea rien au caractère de la tentative, et le roi Charles X resta

(1) L'nrlicle lA de la charte de 1814 autorisait le roi à prendre dc9 mesures extraordinaires en cas de dangers public«.

chargé du même crime politique que les auteurs anonymes de la révolution de 1848, que le prince Louis Bonaparte^ restaurateur de Tempire, que M. Delécluze et ses amis appelant les fédérés parisiens à la révolte. Grime politique, ai-je dil ; chacun a pu voir par les cinq exemples que j'en ai rapportés que, vainqueur, il devient gouvernement, que, vaincu, il passe devant les tribunaux, et, que, dans l'une ou Tautre éventualité, il garde des adhérents qui ie prônent comme un acte de patriotisme et d'héroïsme, et continuent à tenter de le remettre à flot et de lui rendre de nouvelles chances. Là-dessus je me contente de noter que M. Comte prétendait que le crime politique était le plus grand de tous, vu que la portée en dépassait beaucoup celle des crimes d'ordre commun.

Ce résumé rétrospectif est navrant. La culpabilité politique l'emplit tout entier ; roi, empereur, populaire y trempent à Tenvi, et elle se paye chèrement au tribunal sociologique, qui inflige rigoureusement aux prémisses leurs conséquences.

Les peuples sages se contentent de ce qu'ils ont. Je m'explique : ils se contentent de ce qu'ils ont comme une assise qui leur garantit Tordre, et, délivrés du souci du désordre en ce qu'il a de plus aigu, ils ne se refusent pas à entendre l'appel aux améliorations. I^s améliorations ont pour cause le progrès des sciences, Tactivité croissante de Tindustrie et do la production, la diffusion du savoir et une justice sociale plus efficace. De celte façon.

484 EXPÉRIENCE RÉTKOSPECTIVE.

toute une classe de malheurs intérieurs et extérieurs est écartée ; on ne consume point les forces de la patrie en conflits civils, en batailles meurtrières, en condamnations, transportations et exils de citoyens utiles, et destructions de Tavoir public et privé; voilà pour le dedans. Quant au dehors, on ne perd ni TAlsace ni la Lorraine, et on ne paye pas cinq milliards dMndemnité au vainqueur.

Dans le péle-méle d'illégalités et de violences que nous offre notre histoire depuis 18U, tous, légitimistes, républicains et impérialistes, sont passibles d'une seule et même condamnation. Je me mépriserais, si, parce que je suis républicain, je faisais en ceci une exception pour le parti de la république, et louais chez lui les coups que je blâme ailleurs. Je n'admets ni que ce qui est mal chez les uns soit bien chez tes autres, ni que la fin justifie les moyens. Je suis d avance du côté de ceux qui résolument renoncent aux voies violentes; mais, pîirmi ceux qui n'y renoncent pas, mon impartialité est complète : impartialité qui n'est point de l'indifférence ; car c'est le cœur déchiré que j'ai assisté à mainte péripétie de notre récente histoire. Vanter comme, un héros ou un martyr tout homme qui s'insurge contre un roi ou une assemblée n'est pas mon fait; bénir comme tutélaire toute autorité royale ou impériale qui, la baïonnette au bout du fusil, supprime les chambres électives, ne l'est pas davantage. ^

Larépubliqifb^ctuJiîlie, la troisième république, a Tincomparable «ivantage, rarç en nos commotions, d'être pleinement légale et de ne rien devoir a la violence. L'Assemblée nationale, élue par le suffrage universel duquel, sous notre régime, provient tout

pouvoir, la consacra à Bordeaux comme fail, et plus tnrd à Versailles comme droit. Elle a été iléballuc, mise no parallèle de la monarchie légitime, reconnue seule faisable, cl faile par une assemblée qui ne scmblail pas deslinée h cet ortlce (1), La légalité, nous ne l'avons que trop vu, ne met pas à l'abri des lentalives violentes; mais, entre les mains d'un gouvernement prudent et ferme, elle est une force de grande valeur.

Le nom. la déllnition'qui lui uppartieni, est conservatrice libérale, c'est-à-dire qu'elle assure l'ordre et la liberté à la fois et avec un égal souci; car, dans nos sociétés modernes, que faire de l'ordre sans la liberté et de la liberté sans l'ordre? C'est bien, mais est-ce assez? Quelle place y reste-t-il en Tue des réformes sociales que l'avenir espère, des constructions systématiques de Saint-Simon, d'Auguste Comte, de Pourier,' des projets rénovateurs des socinlisles, et, pour ne pas nous omettre, nous |)osilivistes, de la conception positive du monde ii laquelle nous prétendons que se conformeront l'éducation, les opinions, les lois, les mœurs? Ne nous hAlons pas trop ; car la sociologie nous arrête cl nous avertit que tout cela est du domaine d'un avenir plus ou moins éloigné, plus ou moins inccr- Uin, qu'elle ne connaît que l'expérience et les déductions prochaines, et que rien, dans son ressort, ne procède que par élaboration lente et développement graduel. Or, lu république conservatrice libérale étant un régime de liberté et de discussion, l'expérience, l'élaboration lente, le développement

(1) Si le liitnc eût éti r£tab1i en 1B7S, comme cela |urut probable un moment, ce relùTcment eût i:i Ifgal. Mati le fui plut Uni rttnbliiHincnl de la T£pi>blique.

>i86 EXPÉRIENCE RÉTROSPECTIVE.

graduel lui reviennent de droit. De cette façon, il n'est aucune réforme sociale, quelque grande qu'elle soit, pourvu qu'on la discute et qu'on la fasse triompher devant l'opinion, à qui elle ferme la voie.

La république conservatrice a deux sortes d*enne« mis, les réactionnaires et les révolutionnaires. Lea réactionnaires se composent des deux partis monar* chiques, les royalistes et les bonapartistes, et du parti clérical. Je ne parle point de cette coalition à la légère, elle est puissante, et a été fort dangereuse durant toute la durée de l'Assemblée nationale. Aujourd'hui elle est privée de ses moyens directs d'aggression, elle se tient sur l'expectative et attend nos fautes. Tout autre est la position des révolutionnaires: ils sont, si je puis ainsi parler, dans la place, car ils appartiennent au parti républicain, et se vantent non sans raison d'avoir été les ardents et les déterminés de ce parti, alors qu'il conspirait ou s'insurgeait. Ils sont donc bien placés pour créer de sérieux embarras ; et, encore que le temps ait été très court depuis que la réaction et le 15 mai ont été écartés, ils se sont mis à la besogne avec une vigueur et une activité qui n'ont laissé aucun moment sans le remplir.

On m'a reproché, quand j'ai opposé le radicalisme à la république conservatrice, de n'avoir pas défini ce que j'entendais par radicaux. Il y a du vrai dans ce reproche; et mon expression, qui se trouve exacte quand on l'applique à la France, se trouve fausse quand, la généralisant, on l'applique à d'autres pays. Aussi vais-je m'expliquer. La doctrine politique des radicaux est de faire prévaloir partout la démocratie et les institutions qu'elle comporte. C'est un parti considérable en Angleterre ; là, il se classe à

EXPEftlBNCG nBTROSPECnVB. *87

son rang parmi Ich piirtis, nsaayo lic (gagner la majorjlé (Ic^vanl les ûlpt-letirs cl nu pn rie ni ont, ci n'a pas il'antrosvoiosquc celle que lui offre la conatiliilion. Ce n'f^sl point lu la contlUion de leurs congi'mùrei les radii^aux français. Cliez nous, ils roruif^nt la liltedo rinlransigeance depuis tes révolutiunnairea jusqu'aux foriiilisles; «t, vn qu'ils tiennent it ne pas s'en sépai-ei-, et, cnnime on dit, h ne pus couper 'leur quoue, iU asgumeni une responsabilité qui ne peso en aueune Ta^on aui' 1rs radicaux anglais.

A.usfti est-ce par eux que l'tntt'nnsi^eauee, qui ti'esl Irouldtie par aucun scrupule il'ordre el de lôgalîlii, amène sur le lapis les proposilions qu'fllle croît les plus propres h ébranler le gouvernement «.'labli et le respect des lois, L'cleclion d'un inêliRilla, loul ce qui s'est Tail en co genre, loul ce qui se priparp, qu'est-ce nuire que des tentatives pour emporter d'une Ta^on écliilaiile cl de haute lulle de grandes illégalités '/ Cela obtenu, elle ne doute pas qu'elle ne force successivement les bairii'ies, jusqu'au moment où elle deviendra mailresse absolue. En attendant, faire beaucoup de politique et peu d'affaires esl le mot d'ordre de la république intransigeante, laudis que celui de la république conservatrice libérale est de faire beaucoup d'afffaîres et peu de politique.

Contre des assauts qui se renouvelleront sous tsnl de formes, il importe de défendre avec une ténacité invincible la position légale de la république conservai rie e. C'est un ralliemenl lout préparé, el le meilleur des ralliements. Que demande le gros du pays? une tranquillité ferme qui lui assure une auflisanle perspective du développemcnl di' ses intérêts matériels el moraux. Il la trouve, et nelairouvera

pas ailleurs, dans le droit légal de la république.

En présence des périls réactionnaires et des périls révolutionnaires la partie n*est pas tellement gagnée qil'il soit loisible de se départir de la tactique qui a donné le succès. Les groupes des gauches doivent conserver Tattitude qu'ils ont eue contre le 16 mai, c'est-à-dire obéir à la majorité qui s'y formera et ne point se scinder sur les questions politiques malgré la conti^ariété des vues et la déplaisance de céder. Il n'y a qu'honneur à obéir à Ja discipline, et à s'en remettre à la libre discussion pour faire prévaloir ce que chacun de nous estime le meilleur. Telle est la conduite qui me parait sage, utile, calculée et, dans nos circonstances, vraiment républicaine.

Que si l'on m'objecte que je m'ingère là où Je ne suis pas appelé, et que je donne des avis à qui ne m'en demande point, mon excuse et ma réponse est la parole de l'auteur latin : extrema aenectute liber.

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