‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 86 sur 102 · SELON LE SUFFRAGE UNIVERSEL EN FRANCE · texte numérisé non relu

SELON LE SUFFRAGE UNIVERSEL EN FRANCE

Il est en France un catholicisme selon le suffrage universel. Peut-être, au premier abord, ne voudrat-on pas accepter une pareille distinction ; mais, quand je me serai complètement expliqué, je pense qu'on reconnaîtra la réalité du fait que mon expression a pour but de mettre en lumière. Le catholicisme selon le suffrage universel n'a rien de commun avec le gallicanisme ni avec les doctrines de ceux qui, sous le nom de vieux catholiques, tentent de fonder one Église particulière. Sa date est récente, étant né après le triomphe de la grande révolution. Sans caractère ni dogmatique ni théologique, il est

(I) Revue de la philosophie positive , num<^ro de septembreoctobre i879.

ossenliellemeni politique, et a comme tel des idées arrêtées dont il ne veut pas que ses prêtres, qu'il respecte pour tout le reste, soient les arbitres.

Le catholicisme est la religion du plus grand nombre des Français, cela ne fait aucun doute. Quand on a déduit d'une part les protestants et les juifs, et d'autre part, défalcation encore plus grande, les indiflférenls et les libres penseurs, il reste une masse considérable qui emplit les églises, reçoit les sacrements depuis le baptême jusqu'à Textrômeonction, et serait sérieusement offensée si on la gênait dans l'exercice de son culte. Ne pas reconnaîlre celle condition fondamentale, c'est se préparer, si on est philosophe spéculant sur la marche des sociétés, de graves mécomptes théoriques, et, si on est homme d'État prenant part au gouvernement, de non moins graves mécomptes politiques.

Cela étant ainsi, où donc cette nuance de catholicisme que je nomme le catholicisme selon le sutfrage universel se manifeste-t-elle ? Sans entrer dans le détail des signes qui la caractérisent, je me borne à un seul, parce qu'il a une grande portée et qu'il possède une complète notoriété. Je veux parler des élecfiona^qui nomment les membres de la chambre des députés, les conseillers généraux et les municipalités. Sur ce terrain, le catholicisme selon le suffrage universel met de côté les distinctions do religion et de doctrine entre les candidats, et il ne s^e souvient que de leurs opinions politiques. Il se porte indifféremment sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des libres penseurs, pourvu qu'ils satisfassent à un certain programme qui varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours un fond identique, celui de

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rcspftclcp les Rondîlions essenlîellos de la socjolit moderne IpHr que l'a faile lu njvolulion. Kn revanche, il exclut prps(|ui! absolumonl lout ce qui est clêricsl, ullramonliiin, jésuite, en d'autres termes lout câ qui proFessB une hostilité implacable oontre l'êtablisseinenl du ri^yime Inique au sein de l'Élut. D'où vieni ce double cnurani dans une inétiie masse linningène? o'cfll que, tandis qu'elle a un credo religieux dont elle enlend bien ne pas se départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec une non moindre détermination. Dans un vieux pays commr* le nMro que la grande lourniento du seizième siècle ne réussil pas ù faire proleslant, les choses iQUrnàrent de telle façon, sous la double inlluence du passé bérédiLiire el de» nouveautés de la tévolulion, que le gros, tout en restant calbolique, s'attacha invinrihlem en I à l'ordre socialqui supplanta Inneien régime, truelle ponlradielion, s'écriera-t-on ni du cAté qui assure que le calliolicisine est incompatible aven aucune liberté moderne, et du calé qui soutient ({u'il n'est aucune liberté moderne qui ne soit hétérodoxe ! Contrndiclion. soit ; mais elle existe, elle vil, elle se meut, elle ugilel a des résultats très importants. Ce n'est pas d'ailleurs le seul cas où des eonirudiclions se rencontrent sans se détruire, et ont, dans le milieu qui les comporte, de» eircts qui ne sont pas toujours malfaisants.

Ici je ne puism'euipt^clierd'ouvrîruneparenlbèse qui, jâ pense, ne sera pas dénuée d'intérêt pour mon lecteur. Par ce que je viens de dire on voit que le etlholicisme selon le sufTragn universel ent en in^me temps lïdMo à sa foi et exerce d'une façon exemplaire la tolérance. Dans -l'église, devant la chaire, au confessionnal, à la première communion.

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au sacrement du mariage, à l'extréme^nction du lit de mort, il acreptc chrétiennement Taulorité de ceux qui lui distribuent la parole de Dieu. Hors de là, il n*a plus aucun préjugé contre les dissidents, contre les hérétiques, contre les incrédules ; et il leur confie, s'il les juge d'ailleurs dignes de confiance, ses plus chers intérêts temporels. Je livre ce cas remarquable à la méditation des intolérants de toutes les catégories.

Le catholicisme selon le suffrage universel a deux sortes d'ennemis, les radicaux et les cléricaux.

Les radicaux ne veulent pas qu'on soit catholique. Ils en sont au cri de haine et de gijerre du dix-huitième siècle : écrasons l'infAme. Je rie sais jusqu'à quel point ils porteraient la persécution; car ils entendent bien se servir de Tautorité civile pour soutenir leur propagande anti-religieuse. Au compelle intrarede l'Église, ils substituent volontiers le compelle exirej et ils s'évertuent à forcer les gens de sortir de leur croyance. De ce qu'ils entreprennent en ce genre, nous avons en témoignage les mesures vexatoires prises par le gouvernement de Genève, tant qu'il fut aux mains des radicaux. Ils ne désespèrent pas de détruire le catholicisme; et, comme ce philosophe du dix-huitième siècle qui répondait : nous verrons, au ministre qui lui représentait que l'entreprise anti religieuse ne réussirait pas, ils ont leur nous verrons. J'examinerai plus loin dans le cours de cet article quelle est la chance sociologique de cette propagande; pour le moment, je me contente de constater qu'il existe un fort parti, comprenant les radicaux et la plupart des socialistes, qui est animé d'une persévérante hostilité contre le catholicisme, et qui leffacerait d'un trait de plume, si la

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plume la plus puissante y pouvait quelque cliose. L'autre ennemi du ralhoHcisnie selou le suD'rage universel est le cléricalisme. Celui-là y voil une révolte séditieuse qu'il huil non moins que le gHllicanisme et dont il espère bien Iriomplier é{|(.-ilemenl. Pus plus que le radicalisme, il n'Iiésilnrait ti employer rnuloi-llc leniporolle, le Liras séculier pour donner Force n ses cammnndemcnis. Mats, comme lasituatlon ne comporlcp.ist'usnge de pareils moyens el que le bras séculier n'est plus à sa dlsposîlion, il se sert des armes spiriluelles dont l'aiscnal osl cuire ses mains. Ces armes sont Itien ariilées, et il les manifî avec une grande dexiérilê. La princlpule fje laisse de cd\é la propagande individuelle, le confessionnal, la cliaire, l'influence des femmes) esl l'éducation, par laquelle il espère changer l'esprit des masses el les rendre soumises aux doctrines du Syllabus. Les jésuiles soiil les grands dirccieurs et agents de celle campagne, qui a pour but de triompher de toutes les institutions que l'esprit moderne a fondées. Los radicaux n'espirent pas avec plus d'ardeur et de confîaiice extirper à fond le calliulicisine, que les jésuites ne compleiit effacer lit Iracc des .conquêtes de la révolution.

Le gouvernemenl de la république est laïque, c'esl'il-dire qu'il n'est ni catholique, ni protestant, ni juif, ni radical, ni clérical, ni libre penseur. Il assure la sécurilé des citoyens apparlenani h ces différentes doctrines, sans dislincllon ni partialité, et gère les affaires de la France. Il a reçu du passé un héritage d'institutions el «te lois qu'il ]>cut modifier avec le concours des chambres, mais qu'il n'est pas libre de répudier. Plus il est républicain, plus il doit tenir à leur stricte exécution. C'est un terrain

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solide oii sa responsabilité est le plus à couvert, et qui, étant le mieux connu de chacun, est le moins livré à l'arbitraire. Sans doute ce n*est pas le dernier mot de la situation, mais c'en est le premier. Dans ce legs fait à la république actuelle par tous les régimes politiques qui Tout précédée, est le Concordat, traité passé il y a près de quatre-vingts ans entre le gouvernement français et le saint-siège. 11 assure le libre exercice de la religion catholique et salarie le clergé; en récompense, l'Église se soumet à certaines obligations qui résultent en France de la laïcité des institutions et de la tolérance pour les doctrines. Le Concordat exécuté en son esprit et en son texte suffit à défendre contre les radicaux le catholicisme selon le suffrage universel. J'ai souvent dans ma jeunesse entendu des hommes de la révolution regretter que la situation religieuse telle qu'elle était avant le Concordat n'eût pas été conservée, alors que l'État ne reconnaissait aucun culte, et alors que par exemple, je cite ce fait particulier parce qu'il a été souvent cité devant moi, l'église de Saint-Sulpice à Paris servait au culte catholique et à celui des théophilanthropes. Il est inutile de spéculer sur une hypothèse à laquelle la tournure prise par la révolution entre les mains de Bonaparte donna le démenti. Seulement, jeremarque que le catholicisme, qui semblait alors aii plus bas, vint rapidement au plus haut; ce qui prouve qu'il possédait encore une vitalilé qui n'était pas près de s'éteindre. Tout traité peut être rompu par la volonté des parties contractantes. Aussi, depuis la chute de la Restauration, a-t-on à diverses reprises proposé de rompre celui du Concordat, surtout avec la vue de supprimer le budget des cultes. Cette pro-

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po»ilion dlaîl ri «si eiiconi srigi-érée par des inolifs ditrérents. M. Cumtr-, qui In joi;(nnil avcr la suppression dt^l'Univcrsilé, y vnyailun moyeu de disloquer k la fois rensc!i};nemenllliéologic|iie cl rL-iiHeigni^tnciil métaphysique, et d'avancf^r ainsi ravènGiiienl des do(!lrinf>3 positives; en quoi SI se tronipiiit. D'aiitros sont séduits par l'exemple di'a Klnls-Unis : mais le peuple des Ktiits-Unis est protestant en miijoriti^, Inudis que le niMre est en liiujorili^ ciilliolique. Enfin les riidicaux di^mandcnl qu'on cesse de payée le clergé, d.'ius l'eRpêrance que celle mesure portera un coup fnlal im catholicisme. Il est posftihle qu'un avenir plus ou moins prochain mette la discussion de celle question ii l'ordre du jour: inais, poiirJe moment, elle n'est gu^re que du domaine du radicalisme, dnns les chamlues cl hors (tes chanihres; et la république cominellrait une Diule grave, si elle Iroulilait la paix actuelle des catholiques frnn^'Jiis et si elle prenait à sa charge, au milieu de toutes ses dinicullcs. In grande difficulté d'une innovation qui semblerait une déclaration de guerre. De ce cdté donc, le catholicisme selon le suffrage universel est on sbrelé sous le régime républicain actuel.

Son second ennemi, qui est, comme je l'ai dit, l'nltramonlanisme, n'est pas moins dangereux. Comballre ses entreprise est un des principaux soucis ds la [lotilique présente; car, si les doctrines que les jésuiles s'etforccnt d'inculquer prévalaient au sein du calliolicismc selon le sutTragc universel, elles en cliangeraient l'esprit ; bientôt les votes électoraux amèneraient dans les pouvoirs publics des hommes prorondcnicnt hostiles ù nos inslitultons; les plus graves complications naîtraient : cl les 10 mai

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se rcnouvelleraienl avec des chances croissantes de succès. La plus grande vigilance est commandée au gouvernement de la république, pour que les tendances du gros de la population demeurent dans la voie où elles sont si heureusement engagées.

Afin d*oblenir le résultat désiré, deux systèmes sont en présence dans les conseils des pouvoirs publics: Tun, le système préventif, procède par des lois d*exception qui frappent d*interdit telles ou telles associations, tel ou tel enseignement; l'autre, le système répressif, n'ayant recours à aucune arme particulière, réprime quand il y a lieu, mais s*en rapporte pour la défense dés plus chers intérêts nationaux a Tensemble des institutions laïques vigoureusement soutenu et développé.

Avant d'entrer dans Texamen de ces deux systèmes, en leur rapport avec la situation, je veux résumer brièvement les intentions des cléricaux, et faire toucher au doigt la nature et la gravité du péril dont ils nous menacent. Au premier rang est la destruction delà république; ils en ont été les constants adversaires ; ils ont donné tout leur appui aux entreprises tentées soit pour restaurer une monarchie, soit pour empêcher rétablissement du régime républicain ; et, s*il ne tenait qu*à eux et à leur influence, ce régime disparaîtrait sans retai*d. Non pas qu'ils aient une haine aveugle et un préjugé invincible contre la forme républicaine; ils l'accepteraient s'ils pouvaient en devenir les maîtres; mais, chez nous, cette forme est liée à la plus complète expression de l'État laïque, et cette impardonnable offense suscite incessamment leur animad version. Donc, ils travaillent avec la persévérance et Thabiictc qui les caractérisent, à détruire, coûte que

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A. vrai dire, l'entreprise des jésuites a une portée plus générale encore que la simple élimination de la forme républicaine en France; elle vise la destruction des diverses inslilulions qui, issues directement ou indirectement de la révolution, alfruncliissent l'État et les individus des liens de l'Église en qualité de maltresse absolue des doctrines et des esprits. Tout ce qui est liberté de parole, de presse, d'opinion et de science, doit être soumis it la censure préalable de cette suprême autorité, et ne recevoir l'exequalur qu'après avoir été expurgé de ce qui pourrait inquiéter l'orthodoxie. L'effort de restauration Ihéologique n'est pas borné aux pays catholiques; il embrasse aussi les pays protestants, et là on se propose de détruire l'hérésie, comme ailleurs de détruire la révolution.

De pareilles prémisses ont de lerriblfs conséquences, se résumant en une intolérance Tanatique, d'autant plus dangereuse cl implacable qu'elle croit accomplir un devoir de ronscience. Le passé en témoigne amplement, surtout depuis le moment oii la philosophie et la science commencèrent j^ irriter l'orthodoxie. L'avenir n'en témoignerait pas moins, si notre nialhpur voulait que l'ordre des jé-

suites, institué pour éteindre le protestantisme et renouvelé pour éteindre la révolution, réussit à triompher. Aucun quartier ne serait fait aux idées ni aux hommes qui ne se soumettraient pas.

Je n'ai atténué ni les projets ni les périls ; maintenant je puis procéder avec plus de sécurité à la comparaison entre le système préventif et le système répressif.

Je déclare tout d*abord qu'en temps tranquille (et celui-ci, grâce à la république, est éminemment tranquille), je suis Tadversaire du système préventif et des mesures d'exception. Dans le cas particulier qui se présente et qui est relatif à la liberté d'enseignement, je le juge inutile et nuisible. Les jésuites, car c'est d'eux qu'il s'agit surtout, ont été bannis par des lois qui n'ont pas été rapportées, mais qui sont tombées en désuélude.Gelte désuétude, je n'y contredis pas. On laisse donc les jésuites parmi nous, mais on prétend empêcher leur enseignement. Or qu'enseignent-ils? les doctrines du Syllabus. Et bien ! a-t-on raison d'entreprendre quoi que ce soit qui ressemble à une croisade contre le Syllabus ou catholicisme ultramontain? C'est la religion d'une multitude d'hommes en France et hors de France, c'est le catholicisme officiel, c'est le dogme du pape à qui obéissent tous les clergés, y compris le clergé français. Les jésuites sont sa milice privilégiée. On leur fermera des maisons, on mettra en interdit leurs professeurs. Qu'est cela? En place surgira une action morale et, partant, occulte, qui sera conduite par le clergé, par des familles ultramontaines, par des femmes vigilantes et dévouées, et qui trouvera des connivences toutes préparées. Je n'ai aucun moyen d'évaluer cette action, puisqu'elle est morale

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bl occulle, mais ello coinpm)S(>ra ccrlainomenl U's fermetures et les iiiterdiclions qu'ona en vue. On ne gagnem rien, et d'un rnitro cûl6 on perdra; car on suscitera un irnScontenletnenl plus étendu t|uo n'est \a (groupe jésuiLique el ultraniontaJn. Un gênera des fupliUes qui, quelquefois pitu jésuitiques, mettent, grAce ft U mère surtout, leurs enfants chet les jàïuitea, sons que cea enfants deviennent Jésuites pour cela. Surtout on aura le tort de troubler graluilement une situation paisible qui est bien digne d'être ménagée.

Aprëit ce que je viens de dire, il est évident que je suis pour la voie répressive, c'est-Jt-dire pour le réginto de la liberté. A mon sens, ce régime est Je ne dirai pas seulement plus efficace que l'autre, mais le seul efficace, avec de la constance, de la modération et de l'babileté. En outre, 11 ne comporte aucune des nuisances que j'ai Indiquées dans la conduite eonlrairo.

J'entends les objurgations s'élever de bien des ctVtés; cJir h la pluparl il parall impossible de ne pas Vaw, H l'égard des jésuites, de représailles qui seraient juste si nous n'étions pas eu-dessus des reprvsailles. VSi quoi! faut-il accorder la tolérance îi qui se tolère pas? Depuis longtemps je répèle que, nous laïques, nous sectateurs des idées et des inslilolions modernes, nous l'emportons en moralité sur les fauteurs des docirities Ihéologiques, qui pourlant se prétendent seuls gardiens cl garants de la vie morale des sociétés', el le principal témoignage de cetio supériorité. In plus précieuse de toutes, eil justement la tolérance, que nous prnliqurjits malgré euK et sur eux, et qui est nuire labamm, portant comme l'ancien : /n hoc »igno vincfs.

Faut-il accorder imprudemment la liberté à qui la refuse à autrui? Je n'hésite pas à soutenir l'affirmative. Nos adversaires, avec un étrange cynisme, nous disent : « Votre principe est la liberté ; le nôtre est l'autorité ; nous profitons de la liberté que vous nous accordez quand vous êtes au pouvoir; quand nous y serons, nous ne commettrons pas la duperie de vous octroyer la réciprocité. » Nous le savions d'avance grftce à votre passé, et vous n'aviez pas besoin de nous le dire. Mais, à notre tour, nous comptons sur le dégoût moral excité par un pareil langage chez tous ceux qui sont en dehors du fanatisme théologique. Et ce dégoût est une puissance : car c'est par millions qu'aujourd'hui se comptent les amis d'une équité que la théologie foule scandaleusement aux pieds.

Faut-il continuer la pleine franchise à un enseignement qui falsifie l'histoire, défigure la morale et pervertit la politique ? Sans doute, ces falsifications, ces perversions, apparaissent très dignes de blAmCy surtout si on les considère en tant qu'éléments d'instruction pour la jeunesse. Mais, en revanche, la doctrine théologique dont, ici, les jésuites sont les porte-parole, regarde comme détestable en son origine et en ses conséquences le principe laïque qui anime la société ; et à cette lumière, trompeuse suivant nous, vraie suivant eux, une histoire, une morale, une politique apparaissent, qui présentent d'étranges différences avec notre histoire, avec notre morale, avec notre politique. Qui jugera ? non pas nous qui sommes partie intéressée, mais le temps qui fait prévaloir le savoir positif sur les savoirs arriérés et théologiques, et modifie en ce sens l'opinion générale des hommes. Voulez-vous un autre

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exemple <le l'intervallfi qui sépare lelat mental de deux parlics d'une m^me population? Considérez Lourdes el son histoire. Lh sont des apparitions qui montrent visiblGnicnt quelqu'une des personnes divines du catholicisme; là sont des miracles sans nomhre, des foules pieuses et émues, des pèlerins venus de loin pour croire et adorer, en un mot loul ce qui se voit en Asie dans les fêtes religieuses du brahmanisme et du bouddhisme. Nous n'avons aucune intention d'empôcher les croyants en Lourdes; mais nous n'avons non plus aucun moyen de les détromper. Aussi ai-je pris Loumes comme symbole do l'enseigncnienl des jésuites, insaisissable comme foi, inutile k gfinev comme manifestatîon.

Faut-il enfin permettre aux jésuites de former, au sein de la nation, une nation ennemie toujours disposée il ruiner de façon ou d'autre tout l'établissement laïque? Cette nation ennemie, qui existe, continuera d'exister, soit qu'on interdise ou non l'enseignement aux jésuites. Les convictions religieuses qui l'entretiennent défient les mesures temporelles. Ce sont des convictions contraires qu'il convient de lui opposer ; et ces convictions contraires ne manquent pas, car elles ont fait la France ce qu'elle est. D'ailleurs est-ce la seule nation ennemie que la république porte dans son sein ? n'avons-nous pas les partis monarchiques qui attendent de mettre it bas un régime haï, et chez qui on tenterait vainement de désarmer les volontés? Prenons-en donc notre parti ; et que ce danger bien connu, ni surfait, ni atténué, soit toujours présent à l'esprit de la majorité républicaine et de son gouvernement. Hien n'est plus salutaire, quand on sait s'élever au-dessus

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des infatuations, qu'une menace toujours présente et le frein auquel la vigilance redoutable d'un ennemi acharné nous soumet. M. Tarchevéque de Paris, dans sfi Lettre aux Sénateurs, frappé lui aussi de nos divisions, dit qu'il ne conçoit que deux manières d*y obvier: ou bien revenir tous dans le giron de TÉglise, ce qui produirait l'unité parfaite; ou bien, si cetto réunion est impossible, procurer à tous la jouis« sance commune des mêmes libertés. En un autre esprit que M. l'archevêque de Pari« (car il est soumis au Syllabus), je conclus comme lui en m'en rapportant à la liberté pour la solution de la difficulté pendante.

De tout ce que je viens de dire, personne, j'espère, ne voudra inférer qu'à mon avis il faut se croiser les bras, et qu'en détournant la célèbre formule économique laitser faire, laisser passer ^ il n'y a qu'à laisser faire et à laisser passer les jésuites et leurs intentions. Non certes, et je demande que la défensive soit organisée avec vigueur, et suivie avec persévérance. D'abord il est un point fort simple, et sur lequel aucun dissentiment, ce semble, ne peut exister, c'est celui des faveurs que les gouvernements prédécesseurs de la république octroyaient à l'Église catholique, à son clergé et à ses jésuites. Ils avaient un faible pour elle, et étaient disposés à payer cher son appui ; cela se pensait parmi les bonapartistes, cela se pensait bien davantage encore parmi les légitimistes; là l'alliance en^e l'autel et le trône était intime. Notre 16 mai, qui combinait en lui le bonapartisme et le légitimisme, n'eut garde de manquer à la propension qui a en* traîné nos gouvernements monarchiques ou quasimonarchiques. Les connivences de ce genre ont

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r.ossôel ne doivent plus rcnnlli'c. Une égulilé parfaite de toutes les opinions liev.tnl le gouvernement, voilh le programme; nul ne peut ùquitablemeiit ii'en plaindre. El pourtant, avec nos antécédents, cela sufni pour clmngcr gnindemcnt les altitudes et les inlIuRRces. Un régime constant d'égalité est ii la longue un avocat persuasif auprès des opinions individuelles.

C'est le côté négatif de notre défensive et le moindre. Le côté positif et le plus fort est dans l'esprit de la société moderne, dans ses institutions, dans le bien qu'elles ont procuré, dansTattaclienienl (qu'elles inspirent. Aux forces morales de l'adversaire nous opposons des forces morales qui, depuis un si(?cle, sont en croissance et qui atteignent aujourd'hui un plein déploiement ; h son organisation temporelle, qui Q soutt'ert tant de perles non réparées, nous opposons une organisation temporelle qui, cliaque jour, s'étend et se perfectionne. La laïcité dorénavant est un vaste front que les entreprises cléricales essayent de forcer. Nous l'avons acquise parla science et la liberté; nous la garderons par la liberté et la science. L'iU&l laïque a pris la place de l'État tbéologiquc. L'État Ihéologique, ayant dominé si longtemps, a laissé maintes traces de sa grande existence. Le droit et le devoir de l'État laïque est d'en occuper partout la place et do se mettre en possession suivant la proportion du progrès de l'un et du recul de l'aulrfi.

Là est la garantie de la société moderne. De cette garantie, un instrument important se trouve élrc, d'aprfïS la tournure que prend le débat, l'Universilé. Son t<^le devient bien autrement considérable qu'il n'n jamais été quand elle n'élnit pas soumise ii la

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concurrence, comme elle Test désormais (1). L'avantage qu'elle a sur les Universités catholiques, et cet avantage est capital dans ce moment où le savoir a tant de prix, est de pouvoir s'occuper de Thistoir^ de la science, de la morale, de la sociologie, avec une complète indépendance de tout préjugé dogmatique. Grâce aune mesure proposée par le ministre, adoptée par la chambre des députés, et à laquelle le sénat fera certainement bon accueil, le Conseil supérieur de Tinstruction publique va cesser de compter dans son sein des membres qui n'ont pas de tendresse particulière pour l'Université, et qui surtout prétendent la confiner dans les étroites limites de l'orthodoxie. Ce n'est pas que je lui

(1) Les lecteurs de la ReYue s'étonneront peut-être que je me range si décidément du côté de TUniversité. En effets ceux qui sont au courant des choses poeitÎTistes savent que, jtimi les i^6formes préliminaires que M. Comte réclamait, était la toppresaion de l'enseignement universitaire, et que, dans le petit volume intitulé : Conservation y Révolution et Positivisme, j'avais soutenu Topinion du mnltre que je suivais alors implicitement. Mais, depuis, dans la deuxième édition que je viens de donner de ce livre, j'ai changé de manière de voir, et je dis, page 28 : c 11 est certain, d'après les dispositions mentales de la majorité des républicains, que les particuliers qui prendraient l'enseignement à leur compte n'innoveraient pas grand'chose sur le programme de TUniversité ; ils feraient ce qu'elle fait ; la seule différence, c'est qu'ils le feraient peut être moins bien. > Et plus loin, page 271 : « Quel était le but de la suppression de l'enseignement universitaire ? faire place à l'enseignement positiviste en déblayant le terrain. Mais ici prédomine l'illusion qui nous persuadait que nous étions dans la transition, cloison peu épaisse qui seule nous séparait d'un avènement décisif. La cloison est bien plus épaisse que nous ne le rêvions alors ; et le déblaiement, qui, d'ailleurs, n'a jamais pu être opéré, aurait nui à l'enseignement général, sans servir en rien Iftdoctrtne que nous avions en vue. > Ces considérations gagnenMlli force quand on réfléchit d'où vient aujourd'hui le péril et où est la défense. L'opinion de M. Comte a reçu la seule satisfaction qu'elle comporlfit et qui est dans la liberté de la concurrence et dans la suppression du monopole universitaire

SELON LE SClTilAGE IJNIVEilSEL.

rccominnndc l'hétcrodûxio. Non, selon l'hcuieuse formule de M. Ferry, s'il n'y a pus dans ht république de religion d'Élat, il n'y n non plui; d'irréligion d'Élat. Mais, en dehors de l'orthodoxie cl de l'hétérodoxie, les grandes acquisitions de lu recherche moderne en astronomie, en physique, en cblnùp, en biologie et en histoire doivent pénétrer l'enseignement universitaire; et tout, depuis les écoles primaires jusqu'aux hautes éludes, sous les formes élémentaires comme sous les plus relevées, attend une réforme qui mette l'Université en avance de ses rivales. Les obstacles sont écartés; l'opinion publique est favorable ; et l'éniinent ministre qui est k la ' tAlc de l'instruction publique, ne manquuni pas aux circonstances, dirigera graduellement l'Universilé dans une voie oii elle n'a pas à craindre de concurrence

Tel esl, selon moi, le système général dont il faut de proche en proche poursuivre l'application. Les mesures immédiates sont: la collation des grades rendue à l'h^lat, le refus d'accepler désormais les lettres d'obédience comme équivalent des examens subis parles instituteurs et institutrices laïques, et la liberté donnée sous une forme ou sous une autre aux cours privés.

Maintenant, je quitte l'enceinte particulière de la France, je jette le regard surlesaulres nations, et je trouve que les sociélés les plus civilisées sont, ii l'égard des Iraditionsreligieuses, dans une situation foncièrement identique k la nôtre. Partout, chei elles, %n se dégage de l'ancienne organisation Ihéologique, partout on emploie des procédés analogues pour y parvenir, partout la laïcité devient prépondérante. Nous avons, là, en voie de s'uccom-

plir, un phénomène sociologique dont il n'est plus possible de méconnatire ni la puissance ni la portée. Il est le produit de causes profondes qui, étant liées à Tensemble d'une évolution antérieure, sont soustraites à la fortune ambulatoire des volontés et des incidents. Voyons-les donc agir, et comptons sur leur action finale, comme dans Tordre scientifique nous comptons sur Taccomplissement de toutes les lois naturelles.

J'ai dit que, dans notre pays,ropinion, quant aux choses religieuses, est partagée en trois masses principales : le catholicisme selon le suffrage universel, le radicalisme et le cléricalisme. Une semblable division en ses linéaments généraux est commune à tous les peuples de môme civilisation que nous. On y aperçoit un large fonds populaire, catholique ou protestant selon les contrées, un radicalisme préoccupé du soin d'éteindre les croyances religieuses parmi les masses, et un cléricalisme, lui aussi catholique ou protestant, qui travaille à replacer sur SCS antiques fondements l'autorité ecclésiastique. Quel sera le succès de ce triple antagonisme ? 11 n*est pas impossible de le préjuger ; car les trois acteurs de ce drame sociologique nous sont connus, et ont été, si je puis ainsi parler, déjà expérimentés. Le catholicisme ou le protestantisme populaires ont une trop large surface et forment une couche trop profonde pour que les attaques dont ils sont l'objet en viennent h bout; même le terrible assaut que la révolution française livra à notre catholicisme n'a pas réussi contre lui ; il plia et se releva. Ilf subissent, catholicisme et protestantisme, cela est certain, des dégradations; mais elles sont lentes, et leur laissent une durée que, dans l'état aôtuel, il fkut

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