ET LA RÉPUBLIQUE
Il nst vrai ; mais avoir pour soi une minorité plus ou moins considérable est un utile préliminaire dans l'œuvre de conciliation qu'elle poursuit. Le concert de la république et de la minorité est, de toutes les forces, la plus propre à modifier les sentiments et les idées du gros, qui reste, j'en conviens, intransi* géant et socialiste, mais que l'intransigeance et le socialisme ne défendront pas contre l'influence per* manente des bonnes intentions et des bonnes mesures.
Les bourgeois^ troisième groupe, le moins nombreux des trois, sont composés de ceux qui exercent les professions dites libérales, avocats, médecins, notaires, gens de loi, gens de lettres et artistes; d'employés grands et petits appartenant aux admi* nistrations; de banquiers, de commerçants, d'industriels et de patrons; enfm d'une portion fort petite qui vit de ses rentes et sans rien faire. Par le haut, ils tiennent aux classes dirigeantes, par le bas, aux classes populaires. Autrefois la bourgeoisie était fermée aussi bien que la noblesse et le clergé. La révolution a supprimé toutes ces clôtures. Le travail mêle incessamment les groupes. L'homme qui possède un domaine et qui le fait valoir lui-même est Un chef paysan. L'homme qui possède une usine et qui en dirige le travail est un chef ouvrier. D'autre part, qui pourrait nombrer les capitalistes, depuis que les valeurs d'États et autres se sont répandues entre tant do mains? Capitalistes grands et petits sans doute, mais diflusion qui porte en tous lieux quelque chose des intérêts et des sentiments du bourgeois.
Bien que, par ses parties les plus riches et les plus hautes, la bourgeoisie ait atlecté de penser bien,
comme on disait sous la restauration, c'est-à-dire d'avoir des opinions conservatrices et catholiques, le gros, à beaucoup près, est resté fidèle au libéralisme. 11 est vrai que ce libéralisme est plutôt monarchique que républicain ; et il préfère à lu république la monarchie parlementaire ; mais, depuis que les péripéties de 1871 à 1875 ont montré que même une assemblée nationale à majorité royaliste avait été inhabile à rétablir la royauté, la bourgeoisie ne refuse plus son concours au régime républicain. Il la garantit de la contre-révolution qu'elle déteste, et, pour peu qu'il la garantisse aussi contre les désordres anarchiques qu'elle redoute, son adhésion sera sans regrets. Ce déplacement politique s'accomplit sous nos yeux avec régularité et" de la façon la plus heureuse pour nos nouvelles institutions.
La tradition» qui a imprimé à tous les groupes leur nature et leurs tendances, les a soumis aussi à l'empire d'une religion qui leur enseigne ce qu'ils doivent croire et ce qu'ils doivent pratiquer. Ici je ne considère que les rapports de cette religion avec l'État, lesquels ne sont plus du tout ce qu'ils étaient jadis. Je veux dire que l'ancienne distinction entre le spirituel et le temporel a changé de caractère. Autrefois, quels que fussent les conflits qui s'élevaient parfois entre eux, la suprématie dogmatique du spirituel sur le temporel était reconnue; et celui-ci, quant à la doctrine, se soumettait sans conteste. De là résultait qu'il y avait des hérésies officielles, à la répression desquelles le temporel procédait avec rigueur, mettant le bras séculier, comme on disait, au service de l'orthodoxie.
Aujourd'hui le temporel, autrement l'État, ayant conquis sa pleine indépendance, refuse de recon-
ET LA nÉPlIBLIQlE.
nailrc la loi spirituelle do l'Église. Il en résulte deux biens inappréciables. D'ubord l'hérésie orTicielle a dispam de nos lois; l'Ëffiise seule a encore des hérétiques, l'Etat n'en a plus : à ses yeux, tous les dogmes sont socialement égaux, c'esl-à-diie que ceux qui les professent ont un égal droit il sa protection, sous l'unique condition de ne pas troubler la paix publique. Secondement, en soumettant à la rf-gle de la laïcité ce qui reh'îve de lui, il a résolu de lu Taton la plus heureuse le diflicile problème de ronlenir l'Église sans la persécuter. Le dogme est la propriété lies Églises, et il n'y touche pas ; la laïcité est la propriété de l'État, et il empêche que l'Église n'y louche. De la sorte, toutesl bien pour les deux parties, quelque clameur que poussent ici l'Église, là le parti anti-catholique. L'Église ne nous ménagerai! pas si le pouvoir lui revenait ; nrais le parti anti-cu(holique ne tient pas de moindres violences en réserve, témoin la Commune de Paris, profanant les églises et les sépultures, insultant le culle et égorgeant les prêtres : abominables fureurs dont tout le monde ne répudie pas l'esprit.
En cet état de laïcité inditfêrente et de cléricalisme hostile, beaucoup pensent qu'il serait urgent de séparer rKglisc et l'État, de supprimer le concordat et de retrancher l'allocation que le budget fournit au clergé. La raison la plus apparente qu'ils allèguent est que le régime actuel oblige les incroyants et les dissidentsapayer pour un culte qu'ils ne praliquenl pas, et qu'il y a injustice k leur imposer une charge qui leur est étrangère. Dans ma jeunesse, la question était aussi ardemmentagitéequ'aujourd'hui; et mon père, grand partisan de la suppression du budget des cultes, résumait sa pensée sous celle forme axio-
5U0 LA COMPOSITION DE LA SOCIÉTÉ FnAXÇAISE
matique : « Tant cru, tant payé. » L'argument est loin d'être aussi péremptoire que se Timaginent ceux qui le mettent en avant ; et, chaque fois qu'il a reparu, on a montré qu'il dépassait les cultes et leur budget, et qu'il n'était pas vrai que le citoyen ne dut payer que ce dont il usait, chacun étant tenu de contribuer à Pensemble des taxes pour satisfaire à l'ensemble des services.
Allons au fond. La plupart de ceux, non pas tous, qui demandent le plus vivement que TÉtat cesse de salarier le clergé, songent beaucoup moins à diminuer leur quote-part d'impôt, qu'à infliger à TÉglise catholique (car c'est d'elle qu'il s'agit surtout), par cette mesure, un dommage sensible. Sont-ils bien sûrs d'infliger ce dommage? Pour répondre à la question que je soulève, c'est l'exemple des États- Unis, tant de fois invoqué" par eux, que je prendrai comme base de mon argumentation. Là, la séparation de l'Kglise et de l'État est complète ; et la formule de mon père : Tant cru, tant payé, y est pratiquée en toute sa rigueur. Mais, en revanche, il faut constater que le peuple des États-Unis est un des peuples les plus religieux de la terre, et que, entre autres, il l'est beaucoup plus que le peuple de France. Dans l'Amérique, en certaines occurrences où la volonté du ciel est supposée prendre part, le président de l'Union ordonne un jeûne public. Imaginez chez nous qu'à VOfficiel paraisse un décret de M. Grévy, président de la République française, nous ordonnant de jeûner ; l'élonnement sera grand, rt c'est à peine si l'on voudra prendre au sérieux une mesure qui en Amérique est reçue avec révérence et recueillement. Ainsi ce n'est pas le pays qui ne paye pas son clergé qui est le plus
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dégagé des liens théologiques, c'est le pays qui paye le sien. Payer ou ne pas payer est donc sans aucune influence sur le conflit soulevé dans les sociétés modernes entre l'Eglise et l'Etat, entre l'esprit laïque et l'esprit tliéologique.
En France, la suppression du budget des cultes est une question d'opportunité et rien de plus. Non seulement cette opportunité n'est pas venue, mais encore la république se jetterait dans de graves embarras, si elle entreprenait de porter un coup si direct aux traditions, aux habitudes, aux croyances du gros de la nation. Tout récemment, un petit pays, le canton de Genève, a eu à se prononcer sur la séparation de l'Église et de l'État. La question était k l'ordre du jour, et il ne manquait pas d'hommes considérables et de voix fort écoutées pour pousser le suttVage universel à la solution radicale. Au faire et au prendre, il recula devant une pareille responsabilité, et cela sur un terrain très circonscrit et en {)lein protestantisme. Que ne serait pas cette responsabilité sur le vaste terrain de la France et en plein catholicisme? La circonspection mesurée du suflVage universel genevois vaut mieux comme enseignement que toutes les opportunités que je pourrais rassembler.
Le tableau que j'ai tracé de la composition de la nation française est à deux fins. D'abord il montre que les trois grands groupes qui en font l'essentiel et qui en sont la force ont les meilleures dispositions pour être et pour demeurer républicains. En second lieu, leurs dispositions favorables sont en une certaine dépendance de Thélérogénéité de cette composition. Elles résisteraient mal à une conduite politique qui, faisant de la république un gouvernement de parti.
lui ôterait la justice, Timpartialité, la prudence, les ménagements que le milieu social lui impose.
Ici se termine ce volume de fragments. Et ce sont bien des fragments. Aussi y manque-t-il la clôture des livres réguliers qui indique que le sujet est épuisé. En compensation j'y dépose les dernières pensées qui ont occupé mon extrême vieillesse ; car celui-là touche effectivement à l'extrême vieillesse qui complu tout près [de quatrevingts ans.