ET LA HÉPUIÏI.IQUE
marqua une nouvelle heure. Les frères de Louis XVI le guillotiné rentrèrent aux Tuileries, ot, pendant quinze ans, ils gouveniàretiL la France, non sans mérite et sans succès. Pendant loul leur rËgnc, il va sansdirequelesBourbonsintliftèrentauxBonapartes la peine du talion ; ce fut le tour du Tds de Napoléon I" et de ses frères de résider partout ailleurs qu'en France,
Les Bourbons cadets, par droit non de naissance, mais de révolution, succédt:rent aux aînés. Leur trône s'écroula comme les précédents; mais, durant les dix-huit années oii il fui debout, ils eurent une tâche double d'intcinliction i) l'égard des dynasties déchues. Les Bonapartes continuèrent à ôti'e bannis ; mais, quels que fussent les sentiments pfirticuliers des d'Orléans, la politique exi|;ea îuipérieusemunl que Charles X et les siens fussent ajoutés ii l'exclusion.
La deuxième république, celle de iSM, k qui tout sens politique Tut si étonnamment éti-nngcr, expulsa les Bourbons aînés et cadets, — cela était naturel, vu les antécédents, — mais laissa rentrer les Bonaportes, ce qui neM'étaîtpas du tout. Elle obéit en cela à un besoin malsain de t:ourtiser la popularité; car le populaire des villes et des campagnes haïssait les Bourbons et aimait les Bonaparles. Elle ne gagna rien en popularité, comme on le vit lors du coup d'Etat, bien reçu par les paysans parce qu'il garantissait l'ordre, bien reçu par les ouvriers parce qu'il les défaisait de cette république qui avait vaincu les socialistes en juin 1848; mais elle fut étranglée nuilumnient en un guet-apens, auquel elle eût échappé si elle eût su tenir au loin les Bonapartes, et si elle se fût assuré la présidence de lu république, en se ré-
servant la nomination du, président, au lieu de la laisser au populaire.
L'empereur Napoléon III, assis sur le trône et relevant les deslins de la quatrième dynastie, comme Louis XYIII et Charles X avaient relevé ceux de la troisième, ne se fit pas faute d'user des droits réga^ liens à l'égard de ses compétiteurs dépossédés, aînés ou cadets. L'empire se montra menaçant envers eux ; il fut question de fusiller celui des d'Orléans qui mettrait le pied sur le territoire impérial. La tragé* die du duo d'Ënghien aurail pu se renouveler. Mais les d'Orléans se tinrent loin, se contentant d'aller bravement guerroyer en volontaires dans l'armée du Piémont, en 1859, et dans celle des États-Unis, lors de la sécession des États du Sud.
Voilà bien des hauts et des bas, tant républicains que monarchiques; bien des fatigues pour nos dynasties, obligées de déménager si souvent à la hftte; bien des bannissements rigoureux contre des gens qui, jusqu'à présent, sont toujours revenus. Tout ce remue-ménage, la troisième république, celle de 1870-1871, l'a réduit à un calme inespéré. Trop occupée, dans le commencement, par la grande affaire de la paix et de la rançon, elle ne s'inquiéta pas des trois dynasties, qui d'ailleurs ne se souciaient guère, à ces douloureux moments, de prendre sur soi les dures responsabilités. Elles rentrèrent donc, personne ne leur fermant la porte. M. de Ghambord est venu en France quand il l'a voulu, et, s'il réside en pays étranger, c'est que telle est sa volonté. Tous les d'Orléans ont leur domicile en France ; ils y sont riches, ils ont des grades dans l'armée, et ils se tiennent tranquilles. Les Bonapartes jouissent des mômes franchises; le prince Jérôme Napoléon a été député.
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et aujourd'hui, devenu l'héritier du tnlno bonapartiste par la mort du prince impérial, il a sa i-ésidenco à Paris, résidence dont M. de Chambord no veut pas pour la royauté légitime. La troisième république u-t-clle bien Tait, en laissant ainsi aller et venir les rois elles empereurs? Je le crois, pour ma part; car elle neutralise de la sorte, sans appareil et sans intervention, des prétentions triplement réciproques. Quelle police républicaine égalerait la police que ces dynasties exercent l'une sur l'autre? Mais cette situation vraiment singulière vaut la peine d'être examinée de plus près, et je continue.
Envisagées dans leur position sur le sol francnis et vis-à-vis de la république, ces trois dynasties sont des en-cas, c'est-à-dire qu'elles se tiennent prêtes h s'emparer, la république tombant sous ses propres fautes, de la direction des aH'aires. Il serait puéril de dissimuler qu'en dehors mém^ des partis monarchiques, un ^os de lu nation voit sans déplaisir qu'il y ait dos ott'res de service pour le moment, s'il doit arriver, oii le salut public serait compromis. Dans ses Vue» ttir te gouvernement, brochure qui fit du bruit BOUS le deuxii-me empire, parce que l'autorité la saisissait chez le lithogi'apbe qui la lithOKrapbiait (elle n'était pas alors destinée à la publicité), feu M. le duc de Broglie a très nettement exposé ce que je nomme ici un en-cas : n S'il arrive, dit-il, que plusieurs prétendant» se rencontrent inéfiaux en titres aux yeux de la raison et de l'histoire, maia éf^aux ou à peu près en chances de succès, dans cj? CBS il sera sage de préférer lu république à la guerre civile ; ce sera, dans ce cas encore, le gouvernement qui divise le moins, et qui permet le mieux k l'esprit public de se former, à l'ascendant légitime de
grandir et de triompher en définitive. Il sera donc, au besoin, sage de s'y résigner; mais il sera sage, en même temps, de ne considérer le régime républicain que comme un pis-aller, comme un état de transition, et de ne sacrifier à Tesprit républicain, à sa jalousie, à sa turbulence, rien d'essentiel; de ne sacrifier surtout au maintien, à la perpétuité de la république, aucune des garanties de Tordre au dedans, aucune des conditions de la sécurité et de la grandeur au dehors. » Pis-aller, transition, résignation, soit; acceptons ces termes d'un adversaire, pourvu qu'ils nous avertissent sérieusement et nous fassent comprendre que la république est condamnée — heureuse condamnation ! — à procéder lentement et sûrement, de la France tantôt monarchique tantôt révolutionnaire qui est, à la France républicaine et stable qui se prépare.
Ija présence des trois dynasties sur un sol républicain donne une physionomie originale à notre république. Suivant les passions de chacun, héritées des régimes précédents ou suggérées par ces régimes, tel se déchaîne contre le comte de Ghambord et la légitimité, et c'est là ce qu'il voudrait voir disparaître avant tout ; tel n'a d'aversion que pour les d'Orléans, leur juste milieu, leurs victoires dans les rues de Paris sur l'émeute , gardant toutes les rancunes de la révolution de 1848; tel exècre le deuxième empire, le régime césarien et sa responsabilité prépondérante dans nos récents désastres. Tous ces sentiments sont naturels, bien qu'inconciliables entre eux, et je les rappelle pour constater qu'ils sont vivants, présentement indestructibles comme le passé qu'ils représentent. De sorte que, pour le sociologiste, la seule conduite à suivre à l'égard de
ET LA HKi'rni.iour;. 5::î
nos dynasties, qui, h tout prendre, sont moins dangereuses dedans que dehors, esl, en les supportant sans faiblesse et sans négligence, d'en tirer les deux utilités qu'elles coinportenl.
L'une de ces utililés est justement l'en-cas dont j'ai parlé tout d'abord. Je me range piirnii les optimistes à l'égard de la durée de la république; mais mon optimisme n'est ni aveugle ni infatué. M. le duc de Broglie signalait les turbulences des républicains et leurs jalousies, triste hé ri loge de leur long rôle d'opposition. Je signal» à mon tour leurs faiblesses pour les éléments révolutionnaires et pour les mauvais éléments socialistes (il y en a de bons), non moins triste bérilage d'anciennes liaisons. Tout cela est de nature à troubler les esprits, alarmer les intérêts, ébranler la stabilité et faire chercher le premier abri venu contre les graves perturbations de l'ordre. Alors l'en-cas monarchique se présentera; et, comme l'etTondrement républicain provoquerait une crise dangereuse au dehors, une dynastie pourrait, commit les Bourbons en 1814, nous aider à la traverser moins douloureusement.
La seconde utilité est purement négative. Ces monarques en expectative sont li» qui nous disent tous les jours ; " Prenez garde à vous ; soyex vigilants; soyez modérés: enlretenca: l'alliance que vous avez formée avec le gro-i du pays, qui représente une moyenne ; ne croyez pas avoir métamorphosé par un mot le caractère et les mœurs do la vieille France ; comptez avec le temps, qui tue vos adversaires si on le laisse agir, mais qui vous tuera si vous le brusquez. »
Outre nos trois dynasties, et au-dessous d'elles, est une noblesse qui se range parmi les plus illus*
très de TEurope. C'est encore un legs que nous a fait notre histoire et dont il serait insensé de songer à se débarrasser. Qui d*ailleurs le pourrait? La hache révolutionnaire de la Convention, Texil et les confiscations y ont échoué. Pre»ons derechef conseil de la sociologie, étudions ce legs historique, atténuons le mal et cherchons-y le bien. Une république démocratique, qui n'est pas, comme Tétait la royauté, gentilhomme, a toutes les qualités requises pour faire impartialement ce départ, contre lequel frémissent les passions révolutionnaires.
Le point essentiel de la nouvelle organisation sociale en France est que sa noblesse, tout en conservant ses titres, a perdu ses privilèges. Elle n'a plus ni droits féodaux, ni droits de chasse, ni prééminences, ni préséances, ni propriété inaliénable, comme corps distinct. Les places d'officiers ne lui appartiennent plus dans l'armée, et son office militaire est éteint. Dans l'Église, elle n'a pas par préférence, comme autrefois, les évéchés et les abbayes. Enfin, la noblesse parlementaire, qui fut si considérable, a disparu avec les parlements.
Voilà certes des coups puissants; pourtant ils n'ont valu que contre les privilèges. La tradition historique et sociale, plus forte, a conservé la noblesse. Elle est là parmi nous vivante, agissante, recherchée souvent par des bourgeois amateurs de titres, et gardant par sa fortune une très réelle importance locale. On le vit bien quand, dans la guerre de 1870, un si grand nombre de gentilshommes reçurent le commandement de mobiles et de mobilisés. Ils se conduisirent bravement et furent dignes de leurs aïeux. L'empereur Napoléon !•% ennemi de l'égalité des partages successoraux, en tant que dé*
ET l.A RÉPUBLIQUE, 57S
U'uisiinl les gniiidos existences, écrivait il son frère Joseph, alors roi ûë Naples, le 5 juin 4801) : <• ÉUblissez le Code civil k Naples; lnul ce qui ne vous sera pas attaché va se détruire en peu d'années, et ce que vou& voudrez conserver se consolidera. Voilii le grand avantage du l>)de civil. Il consolide voli-c puissance, puisque, par lui, loulcequi a'estpasfïdéicuniinis tombe, et qu'il ne reste plu» de grandes nuiisous que celle que vous érigez en fîofg. C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil et m'a porté à l'éUtldir. >' [Mémoires et Korrespondance politique et littéraire du roi Joseph, 1. 11, p. 273.) N'en déplaise au correspondant tlu roi Joseph, et sans parler du niisérahle avortement de ses fiefs et de ses majorais comme institution sociale, les destructions des grandes existences ne vont pas aussi vilâ qu'il alTecle de le croire : témoin notre propre noblesse qui resli! riche ; les mariages sufUsent, sans le surplus, pour entretenir sa situation.
No.s nobles, sauf, bien entendu, les exceptions et ce qu'on appelait dès 17811 la minorité de la noblesse, minorité qui semble avoir diminué sous l'iaipression des événements révolutionnaires; nos nobles, dis-je, sont cléricaux et légilimisles. Aussi, toutes les fois que la réaction regagne du terrain, sont-ils lii pour l'aider. Sans sortir du présent, au i3 m,ii, c'est le spectacle qu'ils nous ont ott'ert pour renverser M. Thicrs, et au lli mai pour s'emparer du suffrage universel et lui arracher une chambre des députés réactipnnaire. Je donne lo nom générique du réaction, en France du moins, à tout ce qui s'oppose ik rétablissement de lu républi(|ue, sans mo dissimuler qu'ainsi délînie elle comprend un certain uunibru d'iiommes libéraux, témoin feu M. le duc
de Broglie que j'ai cité un peu plus haut et tous les partisans de la moSfiurchie parlementaire.
Il est singulier de rencontrer dans une république démocratique des princes, des ducs, des marquis, des comtes, des barons, se coudoyant avec le reste des citoyens. Mais qu'objecter à l'histoire? car c'est elle qui le veut ainsi. La Suisse, dont le régime républicain a aujourd'hui une antiquité fort respectable, a sa noblesse héritée du temps où elle était féodale comme tous ses voisins. Hallwill, qui commandait les Suisses à la bataille de Morat contre Charles le Téméraire, était un gentilhomme, et Masson, dans le poème des Helvétiens^ chant. Y, a dit de lui :
Il cultivait en paix le champ de ses ancêtres ; Mais son épée antique et son casque d'airain S'élevaient en trophée et gardaient i*hérilage.
Il est certain que, si toute l'Europe passait au régime républicain, rien ne pourrait empêcher que les nouvelles républiques ne continssent des races royales, des noblesses, des marquis et des comtes. Ce cas, hypothétique pour l'Europe, est le cas réel pour nous.
Rien de pareil ne se voit dans la grande république des Etats-Unis. C'est que leur histoire, qui date à peine de trois cents ans, est bien différente de la nôtre. Des colons, cherchant surtout la liberté religieuse et tous égaux entre eux, vinrent s'établir sur les côtes. Les populations indigènes furent peu à peu détruites ou refoulées ; les terres furent cultivées, et des villes d'abord bien modestes s'élevèrent sur ces territoires. Puis éclata la rupture avec l'An-
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gjelerre; et les Ireizc colonies, se fabanl indépenrfantes, n'eurent plus ni rois, nt pairs, ni chambre haute ou basse, rien enfin de l'organisation historique qui régnait alors et rt-gno encore dans la Grande-Bi'etagne. C'est ainsi que les Ktats-Unis n'ont ni une caste nobiliaire comme en Angleterre, ni des représentants, comme en France, d'une caste nobiliaire dépossédée de ses privilt'ges. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Il est impossible de le dire dès aujourd'hui. Le seul fait certain, c'est que les Américains des États-Unis n'ont pas encore atteint 1b degré de cultm'e de leurs atnés d'Europe , qu'ils y travaillent avec énergie et avec succès, et qu'ils y parviendront sans doute. Alors la sociologie pourra comparer fructueusement l'étal social des Américains sans passé, et des Européens avec leur long passé.
C'est une observation sociologique faite depuis longtemps, que les corps fermés, tels que les aristocraties, s'épuisent inévitablement, si elles ne se renouvellent par des emprunts au fondscommun de la population. La république franvaise ne créera point de gentilshommes, et par conséquent notre noblesse, d'ellc-nii^me, diminuera peu £i peu. Mais ce travail de rentrée dans la niasse exige du temps; et pour le présent nos institutions, nos mœurs, nos opinions ont à compter avec un élément Iraditionnelqui subsiste dans l'Europe entière et y garde plus ou moins de vigueur et d'autorité.
Donc, telle est la conclusion inévitable de tout ceci, apprenons en république à vivre sans malaise avec DOS nobles. Cela ne suffît pus; apprenons aussi à tirer de ce mélange fait par l'hisloirc l'utilité qu'il Comporte. Notre noblesse, qui se range parmi
578 LA COMPOSITION DE LA SOCIÉTÉ FRAiNÇAISE
les grandes noblesses de TEurope, a des affinités de mœurs, d'opinions et d'alliances avec les aristocraties de tous nos voisins. Il en résulte que notre corps de nobles, par lui-même et par ses connexions étrangères, entretient un certain niveau élevé de société polie, de bonnes manières, de bon langage, d'élégances de vie, de courtoisie chevaleresque, de respect pour les femmes, qui sont autant de qualités très précieuses. J'élève haut l'importance de ces objets. La démocratie n'y est pas favorable avec ses rudesses et ses vulgarités. Il est heureux que nous n'ayons pas à créer, que nous ayons seulement à conserver de petits foyers qui ne laissent pas perdre ce renom de politesse et de goût qui fut jadis l'apanage de la société française. Je prêche toujours la même doctrine qui, comme je l'ai dit, m'a été inculquée par J. Sluart Mill, c'est qu'en démocratie, il importe de reconstituer non une aristocratie fermée, ce qui est impossible, mais une aristocratie ouverte , et de lui emprunter tous les correctifs qu'exige la prédominance dé* mocratique.
Les races royales et la noblesse ne sont plus chez nous que des épaves d'un naufrage historique qui, en même temps qu'il les écartait, laissait prévaloir, avec leur importance politique et sociale , trois groupes essentiels qui forment le corps môme de la nation française. Ces groupes sont les paysans, les ouvriers et les bourgeois. A l'ouverture de la révolution, Sieyès, dans un pamphlet célèbre, disait : Qu'a été le tiers état jusqu'à présent? Rien. Qu'estil? Tout. Si par tiers état il n'entendait pas seulement ce qu'on entendait alors en regard du clergé et de la noblesse, il a prédit notre état actuel. Les
ET l.,\ REI'IIBUQUE.
paysans, les ouvriPrs nt les bourgeois foniicnl lu trépied de notre vin sociale.
Si je commence pm- les pnysuns, c'est que, des trois groupe» fondamentaux de notre société, ils constituent le plus nonilircux. Les statistiques no laissent aucun doute là-dessus: le» populations rurales, dont les paysans font la plus grande partie, dépussent de beaucoup en nomliie les populations urbaines, qui consistent surtout <^n ouvriers et en bourgeois. Je n'examine pat si c'est un bien ou un mal que la population soit plus disséminée par la résidence dans les campagnes, ou plus concentrée par la résidence dans les villes. Je me contentfi de noter un fuit démographique qu'il ne Taut jamais perdre d« vue en un pays de sulTi-age universel.
Jo n'examine pat non plus ai c'e.sl un bien ou un mal que le sol soit partagé entre beaucoup de niains. C'est encore un fait considérable que je constate, Ces mains, qui tiennent Li terre, sont, en majorité, des mains de paysans. Nos populations rurales so distinguent de leurs congénères en Europe par une caractéristique très digne d'être comptée socialement; elles possèdent une portion notable du t>ol; elles le partugenl, c'est le muins qu'on puisse dire, avec tes bourgeois et les capitalistes ; elles sont largement propriétaires.
L'esprit propriétaire a gagné tous les ruraux. Le fermier qm tient à bail une terre, achète à cAté, s'il peut, et, dans tous les cas, son rAve constant est d'avoir un chiiinp <i lui. 1/ouvrier rural, qui vit de son salaire, a souvent une parcelle qui no lui sufil puï, ol cette insuffisance le forer fi louer ses bras ; mais, s'il peut faire des épargnes, il suit bien qli il
les placera. De la sorte, toute la population des campagnes est unanime à Tendroit de la propriété.
Aussi le paysan est-il éminemment conservateur. Cependant, quant à lui, ce terme a besoin d'expli* cations. Il n'est pas conservateur au sens de certains de nos réactionnaires qui souhaitent le triomphe du légitimisme et la prépondérance du clergé catholique. Non, de ce côté-là, le paysan a reçu de la révolution une forte empreinte qui ne s'est point effacée ; mais il n'a aucun goût théorique et abstrait pour la république. Aussi est-il très sensible à ses défauts, dont le principal à ses yeux est qu'elle ne lui parait pas avoir la main assez ferme. Il accueillit fort mal celle de 1848. Feu M. Bravard, professeur à l'École de droit, un de ces bons amis que j'ai perdus, était, lui, favorable au nouvel établissement. Auvergnat et sollicitant un mandat de député qu'il obtint, il eut des relations avec un gros paysan qui lui objecta, contre la république sans roi, son propre exemple domestique et son autorité, sans laquelle tout irait mal dans l'exploitation de son domaine. C'est cette double disposition qui a tant incliné les populations rurales vers le bonapartisme, les assurant contre le retour du noble et du prêtre et contre l'invasion des systèmes politiques et du désordre révolutionnaire et socialiste. Aujourd'hui il se familiarise grandement avec la république, qui lui garantit ses plus vivaces intérêts. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce récent attachement ne serait pas à l'épreuve des expériences que la république démocratique et sociale se réserve de tenter sur lui et sur ses champs.
La politique de la république à leur égard est clairement tracée : les garantir de toute crainte cléricale et nobiliaire, et les mettre en repos du côté des
ET LA HÉRIBLIOLT. 581
mennccs démagogiques. Cplle politique est l'essence mâmede la république parlenienlnireellibéi'ale. Aucune brouille ne psut, de ce eùlé-lii, s'élever enlre elle et eux. Elle leur rendra le service d'éteindre en leur milieulesderniersrestesdu bonapartisme. En retour, elle leur devra un appoint de stabilité fort désirable en ces temps d'incertitude politique entre nos partis et d'indiscipline chronique entre nos républicains.
Tout différent est l'esprit qui prévaut parmi les ouvriers, la seconde grande fractionde noire peuple. Ut l'ordre et la stabilité ne sont pas les premiers des biens. Les premiers des biens sont des aspirations sociales qui leur font espérer un monde meilleur, sans richesse et sans pauvreté, un monde où l'égalité commune nivellera l'opulence spoliatrice etéh'^veru la mist^re spoliée uu légitime confort. Donc ils ne sont pas conservateurs; loin de iii, ils sont révolutionnaires, et à ce litre le libéralisme est peu en honneur parmi eux et peu pratiqué. El. effectivement, ce libéralisme est en opposition directe avec les tendances violentes qui s'irritent des obstacles que la conslitulion tradilionnelte, sociologique, des choses met sur la route des systèmes socialistes. Plusieurs, il est vrai, dans les congrus ouvriers, protesirnt contre les subversions par vive force; mais, en face même de ces protestations, le gros, envisageant l'impossibilité pacifique de réformes chères au cœur de tous, se voile la face et passe outre.
Eux sont républicains par nature, par instinct, et la république leur est une sorte de foi pour laquelle ils sont prêts k des sacrifices, comme le témoigne ce mot héroïque des ouvriers parisiens, quand, après la révolution de Février, un chômage général xa<ina^'n toules leurs ressources: «Nous avons trois
mois de misère au service de la république. » Gomment devinrent-ils républicains, ou plutôt comment le redevinrentrils ? car ils l'avaient été énergiquement sous la Convention; et le rôle du faubourg Antoine est fameux dans ces temps. La république parut bien morte sous le premier empire; et je me rappelle combien dans notre humble intérieur on craignait de laisser paraître l'ancien attachement qu'on avait eu pour la république, et comment un peu plus tard, moi enfant mal informé, mais répétant les propos de mon jacobin de père, j'excitais la surprise, voire l'indignation de mes camarades, pour qui, d'après leur enseignement domestique, la république était un spectre abominable (1). Sous la restauration, elle ne parut pas se relever de cette longue léthargie ; cependant, vers la fm du règne de Charles X, elle était un peu moins mal portée (qu'on me permette cette expression empruntée aux modes) que sous l'empire. La révolution de 1830, commencée par la
(i) Ici je ne résiste pas au désir de consigner une curieuse CoYncidence qui éclaire Tétat des esprits en ces époques troublées. Le régime révolutionnaire de la terrible Convention et le régime despotique du non moins terrible Napoléon V^ avaient laissé dans les âmes une impression de terreur qui se manifestait par le besoin d'eflkcer ses propres traces dans le passé qui venait de tomber. Les si intéressants Mémoires de &!■"* do Rémusat nous ont appris qu'au moment de la rentrée des Bourbons, en 181&, elle brûla les récits faits par elle Jour par Jour et sous Tinspiration immédiate de ce qu'elle avait vu de près pendant le consulat et l'empire, crai-
{pnant que ces documents ne compromissent elle ou les siens. Dans e môme temps et sous une semblable impression, mon père détruisit les procès-verbaux et papiers qui, recueillis par ma mère, née Jobannot, constataient que ton père, M. Johannot, avait été assassiné à Annonay par la r^ction royaliste. Certes, ces documents tout privés sont moins regrettables que ceux de M^"* de Rémusat, mais ils étaient une pièce authentique dans le grand procès de la réaction après la chute de Robespierre.
ET U nEPUBLIQUE.
JflunessG libAmlr, nmift nusniliM ROUtf'nur> par In peuple, ne sa fit poini im iiniti (Ji> l<i ri^pul)lit|un; lo Nfîtil riiiblèmp qu'elle emprunta aux régimes prérédenlK fut 1(1 drnpf^nu Iricolore. Toutefois LnuU-PliilippedlAitàpeinesur lolrAnequRilâjlilu république venait lui disputer la place. Un ^rou[U) d(> jeunes (tcnii, BU nomhrp desquels étalent Ondefroy Cavaii^nac et Quinurd, se décliir^ient républintiiii; bienlAl ils eurent avec eux beaucoup d'adhérents dans le* runiii populatreB; et c'est nin&i que se déchaînèrent loi insurrections de 1K33 et de 1K34. Mnii, il cfilû d'ulle, un nouvel élément no Larda pasji ptirultrc, l'élément gocinliste, qui d'iibard tint à séparer »a cause decella des républicains. J'iii raconté, diins lu deuxième édition de Conserration , liâvolution et t'ositirUms, pafte m. la premiàro manirestation de celle scisainn, manifestation qui eut lieu sur la tombe même d'Anuand Carrel. Miiis le républicaaixme poliliiiuo et le républicanisme socialiste n'en roslèront pas mains coalisé.s contre LoutB-Philippe; ensemble ils renversèrent son trâne, ensemble ils proclaii)6ronl la république. A peine la commune vieloire étaitelle obtenue que les deux coallsëH se ïépuièrenl et reproduisirent la scène du tonibenu de Currel dans la terrible tragédie de juin \Hiti, Tels Turent les événements, tel fui le mouvement d'idi/es qui implanta le sentiment rôpublioain parmi tes ouvriers.
On se tromperait bt^imcoup si l'on pensait que l'ancienne scisHÎon a disparu. ISile existe pbi» efTeC' livo que jamais. La république parlcmen taire et libérale d'aujourd'hui est lu représentante des républicains politiques de ItliS; et la république déraocrutique et sociale, qui lui fiiit opposition, VeA des sociatisles de la même année. Mais, tandis que
la république parlementaire et libérale est quelque chose de très déterminé, la république démocra* tique et sociale est, au contraire, en une indétermination où triomphent des sectes fort diverses. Si ces sectes, qui se coalisent sans peine pour Tassaut et la démolition, remportaient, leur triomphe serait la porte ouverte à des dissensions violentes et sans issue. Quand il s'agirait de remplacer l'organisme républicain actuel, qu'on veut mettre à bas tout entier, sans en laisser pièce ni morceau, l'entente entre coalisés s'évanouirait, et les alliés de la veille deviendraient des adversaires acharnés les uns contre les autres. Quelle perspective que celle qui sacrifie à des systèmes sans expérience préalable l'ordre et la stabilité, ces biens inestimables !
Deux grands projets hantent particulièrement le cerveau du socialisme ouvrier : l'un est la suppression de la bourgeoisie, l'autre est l'abolition de la propriété individuelle. De telles visées sont trop loin de la constitution actuelle de la société, pour que la sociologie ait aucun moyen de les discuter autrement que comme des hypothèses en l'air. Elles ne sont pas sans dangers toutefois; car il ne serait pas impossible que des masses ouvrières, qu'elles ont pénétrées, arrivant à un certain pouvoir, comme en février 1848, et, k Paris, en 1871, essayassent de les réaliser. L'eflfort serait très perturbateur et très malfaisant, mais sans effet; car ces masses ouvrières, que je suppose ainsi maîtresses pour un moment, ne sont en définitive qu'une minorité dans la nation, et iraient se briser contre les impossibilités sociales. Je sais que, quand ils se désignent eux-mêmes, ils se nomment le peuple; mais le peuple est composé d'eux, des paysans et des bour-
ET lA RE^UBUO(}G.
geoîs; le groupe paysan est, à lui seul, plus nombreux que le groupe ouvrier; qu'est-ce donc lorsqu'il s'uccroit (lu groupe bourgeois? car tous deux sont résolument contraires aux abolitions que le socialisme ouvrier voudraitentreprendre. Ce qui fuit illusion aux ouvriers, c'est leur prépondérance dans de grandes villes. Cette prépondérance leur a permis, en des circonstances d'ailleurs difficiles h reproduire, de frapper quelques rudes coups; mais le résultat final a toujours été la défaite sévère, inexorable.
Sans doute, en conviction que les énormes mutations qu'ils projettent ne peuvent être obtenues par lu persuasion, les collectivistes — c'est le nom que se donnent les adversuires de la propriété et de la bourgeoisie — ne dissimulent pas de très fâcheuses tendances à la violence etk l'insurrection. Réformes sociales et violences! Minorité et insurrection! Quels accouplements d'idées et de mots! Mais c'est avec satisfaction que je substitue à mes propres appréciations celles d'un homme bien plus autorisé que raoiauprèsdes masses ouvrières. Le citoyen Kousset, délégué au congrès ouvrier de Marseille par l'union syndicale de Bordeaux, dans le compte rendu de son mandat (voyez le Temps du 11 décembre 1871J), expose qu'il a repoussé les théories collectivistes, réprouvé les appels au désordre et à la force, recommandé les mesures et les réformes dont la revendication peut être suivie immédiatement de lu réalisation, exhorté les prolétaires à faire tous leurs efforts pour envoyer des ouvriers dans les corps élus, et déconseillé énergiquemenl la formation d'un parti ouvrier, constituant un quatrième État, formation réclamée par les collectivistes comme devant
hâter le moment de rapplication de leurs théories.
Le citoyen Roussel termine son rapport en déclarant que la république telle que nous l'avons est un terrain où tout ce que les prolétaires peuvent réclamer de progressif et de faisable pour améliorer leur condition est sur d*ôlre obtenu par la discussion et par remploi résolu des volontés ouvrières. « En me retirant, dit-il, du congrès de Marseille, j'ai emporté la ferme conviction que nos revendications devaient et pouvaient se produire pacifiquement, puisque nous possédons le suffrage universel; que ce que nous avions à demander par-dessus tout à nos élus était la liberté et toujours la liberté; que c'était à nous à en user sagement en créant des chambres syndicales pour nous protéger contre le chômage et l'abaissement du prix de main-d'œuvre : en fondant des sociétés de secours pour nous venir en aide dans la maladie et la vieillesse ; en organisant les associations coopératives pour arriver à la possession du capital; en établissant des cercles où seraient développées toutes les questions d'ordre social et politique; car, si je désire que la politique soit exclue des chambres syndicales et des associations, je voudrais au contraire que chacun s'y intéressât assez pour faire de bons choix de candidats pour les corps plus, et former des ouvriers capables non seulement d'y défendre nos intérêts purement sociaux*, mai9 encore de fortifier les institutions qui seules peuvent nous assurer dans l'avenir la réalisation de nos vœux. »
De pareilles dispositions aplanissent la voie entre les ouvriers et la république parlementaire et libérale. Ce qu'on réclame, elle Toffre spontanément. On objecte que l'entente n'est qu'avec la minorité.